‹ Œuvres. Éd. seule compléte, ornée de seize gravures et du portrait de l'auteurChapitre 90 sur 102 · PHÈDRE, THÉSÉE, LE CHOEUR · texte numérisé non relu

PHÈDRE, THÉSÉE, LE CHOEUR

THÉSÉE

Où vous emporte le désespoir et la fureur? Pourquoi ce glaive ? pourquoi ces cris ? pourquoi ces larmes répandues sur ces restes odieux ?

PHÈDRE

C'est moi, c'est moi qu'il fallait frapper. Cruel dieu des flots , appelle contre moi tous les monstres des gouffres profonds et des mers lointaines. O Thésée , toujours errant et toujours funeste! tantôt un père, tantôt un fils, paient votre retour de leur sang ; également fatal aux vôtres par votre amour ou par votre haine pour vos épouses. O déplorable Hippolyte! que vois-je ! et qu'ai-je fait? Quel

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monstre, quel Procuste, quel informe Minetaure ont ainsi dispersé tes membres mutilés? Qu'est devenue cette beauté pour moi si funeste ? où sont ces yeux , les astres de ton amante ? Tu es étendu sans vie : reprends un moment tes sens , écoute-moi ; mes discours ne sont plus criminels : de cette main je vais te venger et percer mon sein coupable, Phèdre va s'arracher au jour et au crime» Eperdue , je te suivrai jusque dans les ondes, dans les abîmes du Tartare, au travers des flots enflammés du Styx. Ah î que du moins ton ombre reçoive ces tristes dépouilles et cette chevelure coupée sur un front déchiré de mes mains ; nos cœurs ne pouvaient être unis, mais nos destins le seront. Phèdre, s'il te reste quelque pudeur, meurs pour ton époux , sinon meurs pour ton amant. De quel œil verrais-je cette couche que j'ai voulu profaner ? Il ne manquait à mon crime que de jouir de l'amour de Thésée après avoir immolé son fils. O mort î seule consolation d'un malheureux amour, seul recours de la pudeur offensée , c'est vers toi que je fuis , ouvre-moi ton sein propice. Ecoutez, Athènes i et vous, père plus cruel qu'une marâtre^

3i4 OEUVRES

écoutez : Mon récit était faux ; j'ai calomnié l'innocence , je lui ai imputé mon crime : père barbare , ton fils expire victime de l'inceste et de la calomnie ; il fut chaste ; il fut vertueux. O Hippolyte î reprends ta gloire ; déjà le fer est plongé dans mon sein impie î et tout mon sang coule pour tes mânes. Thésée , apprends d'une marâtre ce que tu dois à ton fils , et meurs.

THÉSÉE

Pâle flambeau des enfers , gouffre du Tartare , marais éternels du Cocyte , et toi Lé thé, fleuve si cher aux malheureux, emparezvous d'une impie, et préparez-lui d'éternels tourmens ; accourez monstres des mers , si dociles a ma voix , arrivez des antres profonds de' Protée , entraînez-moi sous les ondes : et toi , père trop favorable à mon courroux , toi dont la cruauté inventive a couvert les rivages des membres d'Hippolyte , tourne sur un père coupable tous les coups que tu viens de porter à un fils calomnié. Où me cacher? les cieux , les enfers , les mers sont témoins de mon crime : où me cacher? Et voilà pourquoi j'ai quitté les enfers ! Un double deuil,

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un double assassinat m'attendait. Privé de mon fils et de mon épouse , je vais du même flambeau allumer deux bûchers. O mon libérateur î ô Hercule î rends à Pluton sa victime, rends-moi aux mânes. En vain j'invoque la mort dont j'ai triomphé ; maintenant Thésée rassemble , surpasse les cruautés des brigands quêta main a punis.... Terre, ouvre -toi; chaos , reçois-moi : laissez-moi rejoindre les ombres par un chemin permis ; je suis mon fils. Roi des mânes, ne crains rien de Thésée ; c'est mon fils que je cherche , c'est lui que je veux joindre dans l'éternelle demeure. Mais les dieux sont sourds : ils ne le seraient pas si mes vœux étaient criminels.

LE CHOEUR

Thésée ? toute la vie vous reste pour vos regrets ; songez en ce moment au tribut que vous devez à votre fils. Recueillez au plus tôt ses membres dispersés et souillés par son indigne trépas.

THÉSÉE

Approchez de moi ces restes précieux, ce corps informe ; c'est Hippolyte. Ah ! je recon-

3i6 ŒUVRES, etc.

nais ma rage : oui, je suis ton assassin , et, pour ajouter à mon crime , pour n'être pas le seul coupable , j'ai rendu mon père complice de ma fureur. Le voilà ce secours paternel ! O vieillesse triste et solitaire î je n'ai plus de fils : que j'embrasse au moins ses membres et que je les réchauffe dans mon sein ! Est-ce là ce visage brillant de l'éclat des astres, dont les regards auraient charmé la haine ? qu'est-elle devenue cette beauté ? O cruel destin î aveugle faveur des dieux î voilà les vœux d'un père î voilà le retour d'un fils ! Et vous , restes chers et glacés , laissezvous réchauffer par mes baisers et par mes larmes, en attendant la pieuse flamme qui

doit vous consumer Peuple, ouvrez ce

palais sanglant ; remplissez la ville de vos lamentations, et préparez un magnifique bûcher. Mais éloignez-en ce cadavre impur; qu'il soit précipité dans une fosse profonde comme les enfers , et que, s'il se peut, la terre accable de tout son poids sa tête criminelle.

Fin du cinquième et dernier acte.

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