‹ Œuvres. Éd. seule compléte, ornée de seize gravures et du portrait de l'auteurChapitre 93 sur 102 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Du 26 octobre.

JM e voici dans le charmant pays de Vaud ; je suis au bord du lac de Genève \ bordé d'un côté par les montagnes du Valais et de Savoie , et de l'autre par de superbes vignobles , dont on fait à cette heure la vendange. Les raisins sont énormes et excellens ; ils croissent depuis le bord du lac jusqu'au sommet du mont Jura ; ensorte que d'un même coup- d'oeil je vois des vendangeurs les pieds dans l'eau , et d'autres juchés sur des rochers à perte de vue. C'est une belle chose que le lac de Genève. Il semble que l'Océan ait voulu donner à la Suisse son portrait en miniature. Imaginez une jatte de quarante lieues de tour, remplie de l'eau la plus claire que vous ayez jamais bue, qui baigne d'un côté les châtaigniers de la Sa-

voie , et de l'autre les raisins du pays de Vaud. Du côté de la Savoie , la nature étale toutes ses horreurs , et de l'autre toutes ses beautés. Le mont Jura est couvert de villes et de villages dont la vigne couvre les toits, et dont le lac mouille les murs ; enfin tout ce que je vois me cause une surprise qui dure encore pour les gens du pays. Mais ce qu'il y a de plus intéressant, c'est la simplicité des mœurs de la ville de Vevai : on ne m'y connaît que comme peintre, et j'y suis traité partout comme à Nanci. Je vais dans toutes les sociétés , j'y suis écouté et admiré de beaucoup de gens qui ont plus de sens que moi , et j'y reçois des politesses que j'aurais tout au plus à attendre de la Lorraine. L'âge d'or dure encore pour ces gens-là. Ce n'est pas la peine d'être grand seigneur pour se présenter chez eux ; il suffit d'être homme. L'humanité est pour ce bon peuple - ci tout ce que la parenté serait pour un autre.

Il vient de m'arriver une aventure qui tiendrait sa place dans le meilleur roman. J'ai été chez une femme qu'on m'avait indiquée, pour lui demander de vouloir bien me procurer de l'ouvrage ; son mari l'a engagée ,

quoique vieille, à se faire peindre; j'ai parfaitement réussi. Pendant le temps du por trait, j'ai toujours mangé chez elle, et elle m'a fort bien traité. Ce matin , quand j'ai donné les derniers coups à l'ouvrage , le mari m'a dit : Monsieur, voilà un portrait parfait ; il ne me reste plus qu'à vous satisfaire et à vous demander votre prix.

Je lui ai dit : Monsieur, on ne se juge jamais bien soi - même ; le grand mérite se voit en petit, et le petit se voit en grand : personne ne s'apprécie , et il est plus raisonnable de se laisser juger par les autres; nos yeux ne nous sont pas donnés pour nous regarder,

Monsieur, m'a -t- il dit, votre façon de parler m'embarrasse autant que la bonté de votre portrait. Je trouve que , quelque chose que vous me demandiez, vous ne sauriez me demander trop.

Et moi, monsieur, quelque peu que vous me donniez, je ne trouverai point que ce soit trop peu; je vous prie de n'avoir de ce côtélà aucune honte, et de compter pour beaucoup les bons traitemens que j'ai reçus de

vous , dont je suis plus content que je ne le serai de quelque argent que je reçoive.

Monsieur, je vous devais au-delà des politesses que je vous ai faites ; mais je vous dois encore infiniment pour le plaisir que vous m'avez fait.

Monsieur, si j'avais l'honneur detre plus connu de vous, je hasarderais de vous en faire présent , et ce n'est que pour vous obéir que je recevrai le prix que vous voudrez Lien y mettre; mais conformez - vous , s'il vous plaît, aux circonstances du pays ,. qui n'est pas riche, et du peintre, qui est plus reconnaissant qu'intéressé.

Monsieur, puisque vous ne voulez rien dire , je vais hasarder d'acquitter en partie ce que je vous dois.

A l'instant le pauvre homme va à son bureau , et revient la main pleine d'argent , me disant : Monsieur, c'est en tâtonnant que je cherche à satisfaire ma dette, et en même temps il me remit trente-six francs.

Monsieur, lui dis-je, souffrez que je. vous représente que c'est trop pour un ouvrage de cinq heures au plus , fait en aussi bonne compagnie que la votre. Permettez que je

vous en remette les deux tiers , et qu'en échange je donne à madame votre portrait en pur don.

Le pauvre homme et la pauvre femme tombèrent des nues; j'ai ajouté beaucoup de choses honnêtes , et je m'en suis allé , emportant leurs bénédictions et leurs douze livres , que je leur rendrai à mon départ.

Il y a pourtant ici quelqu'un qui me connaît; c'est M. de Courvoisier, colonel- commandant du régiment d'Anhalt , qui était à Metz, sous les ordres de mon frère, et qui m'y a vu. Quand j'ai su qu'il était ici, j'ai été le chercher , et il m'a donné sa parole d'honneur du secret; il le garde même dans sa famille.

Il a un vieux père et une vieille mère de cette ancienne pâte dont on a perdu la composition. Il a deux sœurs, dont l'une a quarante ans et l'autre vingt; la cadette est belle comme un ange; je la peins à cette heure, et elle n'est occupée qu'à chercher des pratiques poilu me faire gagner de l'argent.

Nous allons, M. Belpré et moi, dans toutes les assemblées sous le même nom ; et nous voyons plus d'honnêtes gens dans une ville

de trois mille habitans qu'on n'en trouverait dans toutes les villes des provinces de la France. Sur trente ou quarante jeunes filles ou femmes , il ne s'en trouve pas quatre de laides, et pas une de catin. O le bon et le mauvais pays !

Adieu , madame ; voilà une assez longue lettre; si j'y ajoutais ce que j'ai toujours à vous dire de mon adoration pour vous, vous mourriez d'ennui. Mettez-moi aux pieds du roi, contez-lui mes folies, et annoncez-lui une de mes lettres, où je voudrais bien lui manquer de respect, afin de ne le pas ennuyer. Les princes ont plus besoin d'être divertis qu'adores. Il n'y a que Dieu qui ait un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tpus les hommages qu'on lui rend.

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