LETTRE IL
Du 9 octobre.
M é voici chez le chevalier de Beauteville > qui m'a reçu comme un Suisse qui descendrait du ciel à cheval sur un rayon. Il est en vérité charmant. Je suis arrivé au moment de son entrée et des députations des treize cantons qui viennent le reconnaître. Il va y avoir une diète pour différentes affaires , dont le succès est très - incertain ; les dénoûmens prévus ôtent de l'intérêt. La ville de Soleure devient le rendez-vous de toute la Suisse ; les femmes y sont charmantes : je serais même tenté de les croire coquettes \ si les femmes pouvaient l'être.
Ce peuple-ci me représente le peuple gaulois ; il en a la stature , la force , le courage, la fierté, la douceur et la liberté. Il n'y a pas plus d'hommes à proportion qu'en Lorraine. Le pays en lui-même est moins bon , mais la terre y est cultivée par des mains libres. Les hommes sèment pour
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eux, et ne recueillent pas pour d'autres. Les chevaux ne voient pas les quatre cinquièmes de leur avoine manges par les rois. Les rois n'en sont pas plus gras, et les chevaux ici le sont bien davantage. Les paysans sont grands et forts, les paysannes sont fortes et belles. Je remarque que partout où il y a de grands hommes il y a de belles femmes ; soit que les climats les produisent , soit qu'elles viennent les chercher, ce qui ne serait pas décent. Cette nation-ci ne s'amuse guère > mais elle s'occupe beaucoup. On y est fort laborieux , parce que le travail est un plaisir pour qui est sûr d'en retirer le fruit ; il y a autant de plaisir de labourer que de moissonner. Les lois des Suisses sont austères ; mais ils ont le plaisir de les faire eux-mêmes ; et celui qu'on pend pour y avoir manqué a le plaisir de se voir obéir par le bourreau.
Adieu , madame. Je me porte bien; je suis enchanté de M. Belpré. C'était un garde du roi Stanislas, qui se mêle de peinture, et qui remporta cinquante louis d'or de Genève. L'ambassadeur le traite à merveille. Faites souvenir le roi que dans le pays le
plus libre il y a à cette heure le plus fidèle de ses sujets ; et vous , chantez de ma part : Aimez- moi comme je vous aime.