LETTRE VII
Dn 24 décembre.
J'ai été hier pour la première fois à Genève. C'est une grande et triste ville, habitée par des gens qui ne manquent pas d'esprit, et encore moins d'argent, et qui ne se servent ni de l'un ni de l'autre. Ce qu'il y a de très-joli à Genève, ce sont les femmes;
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elles s'ennuient comme des mortes , mais elles mériteraient bien de s'amuser.
Le peuple suisse et le peuple français ressemblent à deux jardiniers, dont l'un cultive des choux , et l'autre des fleurs. Remarquez encore avec moi que moins oh est libre, et mieux on aime les femmes. Les Suisses s'en servent moins qne les Français , et les Turcs davantage;
Vous dont tout reconnaît l'empire et la beauté , Sexe charmant, je plains le Suisse qui vous brave : De quoi peut lui servir sa triste liberté, Si le ciel vous destine à consoler l'esclave?
En voila assez sur les femmes en général ; il est temps de revenir à ma mère qui est femme aussi , mais d'un ordre supérieur. Elle est aux femmes ce que les séraphins sont aux anges, et les cardinaux aux capucins.
Nous nous sommes amusés hier , une dame Cramer , qui a beaucoup d'esprit, et moi à faire des couplets. En voici un qu'elle a commencé sur le P. Adam , jésuite et
aumônier de Voltaire , et que j'ai fini :
Il faudrait que père Adam Voulut être mon amant.
Oui , que la peste me crève r S'il me veut, je suis son Eve; Et je serai dès demain La mère du genre humain.
En voici un que je fis à la dame en même temps que je travaillais à arranger le sien :
Pendant que la chanson s'achève , Pavez-moi le prix qui m'est dû, Et si jamais vous êtes Eve, Que je sois le fruit défendu.
Ecoutez-en une charmante que Voltaire a faite pour moi à propos de madame Cramer.
Mars l'enlève au séminaire, Tendre Vénus il te sert ; Il écrit avec Voltaire, Il sait peindre avec Hubert ; Il fait tout ce qu'il veut faire ; Tous les arts sont sous sa loi :
De grâce, dis-moi, ma chère, Ce qu'il sait faire pour toi.
Adieu , madame. Je vous aime comme il faut vous aimer quand on est votre fils , et même quand on ne l'est pas.
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LETTRE VIIL
J e vous envoie pour vos étrennes uft petit dessein d'un Voltaire pendant qu'il perd une partie aux échecs. Cela n'a ni force ni correction ] parce que je l'ai fait à la hâte , à la lumière et au travers de grimaces qu'il fait toujours quand on veut le peindre; mais le Caractère de la figure est saisi, et c'est l'essentiel. H vaut mieux qu'un dessin soit bien commencé que bien fini , parce qu'on commence par l'ensemble et qu'on finit par les détails.
Je continue a m'amuser ici : je suis toujours fort aimé , quoique j'y sois toujours* Vous ne sauriez vous figurer combien l'intérieur de cet homme-ci est aimable : il serait le meilleur vieillard du monde, s'il n'était point le premier des hommes : il n'a que le défaut d'être fort renfermé ; et sans cela il ne serait point aussi répandu. Il est venu hier chez lui un Anglais qui ne peut se lasser de l'entendre parler anglais, et réciter
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tous les poèmes de Dryden comme Pampan récite la Jeanne. Cet homme-là est trop grand pour être contenu dans les limites de son pays ; c'est un présent que la nature a fait à toute la terre. Il a le don des langues et des in-folio ; car on ne sait pas comment il a eu le temps d'apprendre les unes et de lire les autres.
J'ai peint ici une jolie petite femme de Genève , minaudière , avec un grand succès ; et comme on la croyait fort difficile , tout le monde est à mes genoux pour des portraits; mais je suis fort las de ne pas vous voir au milieu des différens plaisirs que j'ai ici pour céder aux instances quon me fait: j'ai beau m'amuser , vous me manquez partout; il me semble presque que tous mes plaisirs ont besoin de vous.
Adieu, madame la marquise. Il est deux heures , je meurs de sommeil , et je crois même que je vous endors par ma lettre.
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