LETTRE IX
Vous jouez un peu le personnage ggio muto dans notre correspondance ; je dirais à quelque autre qu'elle n'en est pas moins aimable : mais tous ne gagnez rien à vous faire prier ; vous avez une avarice d'esprit qui n'est point pardonnable avec vos richesses. Je vois qu'il faudra bientôt que je retourne à Luné ville pour vous aider à m'écrire. Enfin j'ai rompu le vœu que j'avais fait de ne point faire des vers chez Voltaire: il m'en a fait de si jolis , que cela est devenu pour moi une affaire de reconnaissance. Les dieux ont récompensé la pureté de mes intentions > et , pour la première fois de ma vie, j'ai fait quelques vers de suite sans être mécontent de moi. Voilà ses vers :
Croyez qu'un vieillard cacochyme, Chargé de soixante et dix ans, Doit mettre, s'il a quelque sens, Son corps et son ame au régime.
Dieu fit la douce illusion Pour les heureux fous du bel âge ; Pour les vieux fous l'ambition, Et la retraite pour le sage.
Vous me direz qu'Anacréon, Que Chaulieu même et St.-Aulaire, Tiraient encore quelque chanson De leur cervelle octogénaire:
Mais ces exemples sont trompeurs ; Et quand les derniers jours d'automne Laissent éclore quelques fleurs, On ne leur voit point les couleurs Et l'éclat que le printemps donne ; Les bergères et les pasteurs 3Ven forment point une couronne, La Parque, de ses vilains doigls, Marquait d'un sept suivi d'un trois La tête froide et peu pensante De Fleun qui donna des lois A notre France languissante.
Il porta le sceptre des rois, Et le garda jusqu'à nonante.
Régner est un amusement Pour un vieillard triste et pesant, De toute autre chose incapable; Mais vieux poëte , vieil amant , Vieux chanteur est insupportable.
C'est à vous, ô jeune Boufflers , A vous dont notre Suisse admire Les cra vous , la prose et les vers ,
Et les petits contes pour rire; C'est à vous à chanter Thémire Et de briller dans un festin , Animé du triple délire > Des vers , de l'amour et du vin.
Et voici ma réponse :
Je fus dans mon printemps , guidé par la folie > Dupe de mes désirs et bourreau de mes sens;.
Mais , s'il en était encore temps ,
Je voudrais bien changer de vie :
Soyez mon directeur, donnez-moi vos avis,
Convertissez-moi, je vous prie ,
Vous en avez tant pervertis ! .
Sur mes fautes je suis sincère, Et j'aime presque autant les dire que les faire.
Je demande grâce aux amours;
Vingt beautés à la fois trahies ,
Et toutes assez bien servies , En beaux momens , hélas ! ont changé mes beaux jours !
J'aimais alors toutes les femmes ;
Toujours brûlé de feux nouveaux, Je prétendais d'Hercule égaler les travaux,
Et sans cesse auprès de ces dames Etre l'heureux rival de cent heureux rivaux. Je regrette aujourd'hui mes petits madrigaux; Je regrette les airs que j'ai faits pour mes belles :
Je regrette vingt bons chevaux,
Qu'en courant par monts et par vaux,
J'ai , comme moi, crevés pour elles;
Et je regrette encore plus Les utiles momens qu'en courant j'ai perdus.
Les neufs Muses ne suivent guère Ceux qui suivent l'Amour; dans le métier galant Le corps est long-temps vieux, l'esprit long temps enfant,. Mon esprit et mon corps, chacun pour son affaire,
Viennent chez vous sans compliment, L'esprit pour se former, le corps pour se refaire: Je viens dans ce château voir mon oncle et mon père*
Jadis les chevaliers errans , Sur terre après avoir long-temps cherché fortune , Allaient chercher dans la lune
Un petit flacon de bon sens :
Mais je vous en demande une bouteille entière;
Car Dieu mit en dépôt chez vous L'esprit dont il priva tous les sots de la terre , Et toute la raison qui manque à tous les fous.
Souvenez - vous de moi , madame , auprès de vous et auprès du roi ; dites-lui de ma part sur la nouvelle année :
De tout temps unanimement, Sire , on vous la souhaite bonne ; Et , pour répondre au compliment, Votre- majesté nous la donne.
Et vous, ma chère maman, comme vous;
valez mieux que tout ce qui m'amuse ici , pour briser tous mes liens , mandez-moi que vous êtes malade et que vous avez besoin de moi : ce sera une raison pour tout brusquer et pour revoler à vous. Mais n'allez pas vous y prendre grossièrement, parce que je serai obligé de montrer votre lettre.
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