V. 1693. — Pipeur ou basardeur de de
Le pipeur de de^ était celui qui préparait les dés pour tromper les autres joueurs (cf. le lexique du Jargon au mot pipeur) : le basardeur de dei, celui qui s'arrangeait pour faire tourner à son profit les chances du jeu. Asart, en vieux français signifiait jeîi de dés. Postérieurement au xiie siècle, asart signifiait les chances du jeu, en général. « Jehan le Picart qui ne sçavoit d'autre bien que de hasarder, taverner et borde- 1er. » Lettres de rémission, an. 1407, dans Du Cange s. v. hordellum. — Cf. Le Dit du gieu des de:( et la manière et conteiience des joueurs qui estaient a Neele ou estaient mcsseigueurs de Berry, de Bourgangne et pluseurs aultres, de Deschamps, Œuvres, t. VIII, p. 253-255 (pièce de 376 vers); et ce portrait réaliste pris sur le vif d'un joueur perdant au
jeu de dés. Ibid., t. IV, p. 285, ballade 783. — On trouvera dans b translation fort libre la Vielîe d'Ovide par Jean Lefèvre (fr. 881) la théorie « gieu des dez » (fol. U'^); « du gieu des tables» (fol. i2<i) ; « des eschecs » (fol. 14a) ; « des merelles » (fol. i6<:). Lefèvre se dénomme ainsi au début de son ouvrage : « Je, Jehan Lefèvre qui ne scay forgier, nez en Ressons sur le Mas vers Compiengne, procureur en Parlement du roy nostre sire » (fol. i^-c). (Ressons-sur-Matz, cheflieu de canton (Oise), à seize kilomètres de Compiègne.)
V. 169^1-95. — Tailleur de faulx coings, tu te hrusles Comme ceulx qui sont eschandei-
Tu te hrusles, tu vas te brûler, tu cours risque de te brûler comme ceux qui sont bouillis par justice. — Le châtiment des faux monnayeurs consistait à les faire mourir dans une chaudière d'huile bouillante ou simplement d'eaue bouillante. « Ceulx qui s'enhardissent de faire faulse monnoie ou de contrefaire la monnoie du prince ou ses coings, sans auctoritéde lui, sachent qu'ilz encourent peine capital, si comme d'estre bouliz. » Jehan Boutillier, Somme rural, fr. 21010, chap. 113 : des faulx monnoieurs et porteurs de billon (fol. 821^). — Dans cette ballade qui figure dans le Testament, mais dont la composition remonte à la première période (1456, avant son départ de Paris), Villon fait sans doute allusion, dans ce vers, au coquillard Christophe Turgis, tavernier parisien, et très vraisemblablement allié à Robin Turgis, le propriétaire de la Pomme de Pin. Ce Christophe Turgis fut bouilli, le 17 décembre 1456, au Marché aux Pourceaulx, pour crime de fausse monnaie ; comme il ressort de l'arrêt suivant. Il y a toute probabilité que Villon, d'après une habitude observée de tout temps par les criminalistes chez les malfaiteurs, ait assisté au supplice de ce même Turgis. « Veu par la Court le procès fait a l'eucontre de Christofle Turgis, par lequel iceluy Turgis est chargé et coulpable de plusieurs piperies, larrecins, sacrilèges, et avoir aidé a forger faulses monnoies, c'est assavoir faulx demiz escuz au coing du Roy, et iceulx et autres avoir mis et employez en plusieurs lieux de ce royaume. Dit a esté que ladite Court condamne ledit Turgis a estre boullu au Marche aux Pourceaulx de Paris, et puis son corps estre porté pendre au gibet de Paris, et ses biens declairez confisquez. » Dupuy 250, fol. 38 v ; et fr. 5908, fol. 86 vo. — Ce Christophe Turgis avait été réclamé par l'évêque de Paris comme clerc. Mais sur opposition du procureur général du roi, la Cour avait passé outre et déclaré qu'elle lui ferait son procès. Ihid., 27 novembre 1456. — Un Arnoulet Turgis, membre « de la Confrarie
de la Concepcion de la glorieuse Vierge Marie aux marchans et vendeurs de vins a Paris » figure comme commissaire-examinateur du « compte de Jehan Gaudete, marchant et bourgois de Paris, l'un des maistres et gouverneurs de ladicte confrarie » qui avait eu « le gouvernement d'icelle avec Jehan le Cauchois, vendeur » (22 décembre 1433- 8 décembre 1434). Arsenal, ms. 2265, fol. 36 vo.
v. 1696. — Traistres parjurs, de Joy vnide^;
parjiir, au mas., parjure au féminin. La Monnoye qui ignorait sans doute la première forme, ne voulant pas écrire un vers faux, lui a substitué l'adjectif pervers que ne donne aucune source. « Nous serions parjur le roi se... » Récits d'un ménestrel de Reims au XIII^ siècle (édit. N. de Wailly, 1876, Soc. de l'Hist. de France), p. 180, § 349.
Que je soie yengié du traître parjur.
(Aye d'Avignon, 3262, cité par Godefroy, Supplément .) Cette forme parjur, au masculin, s'est conservée jusqu'au xvi« siècle. — FI donnent parjure, avec un vers faux.
— de foy vulde^. — De toutes loiautés vuidiés.
(Roman de la Rose, t. III, p. 45, v. 15 m.)
— de sens vidés (Ihid., t. III, p. 50, v. 15220). V. 1697-98. Soies larrons... que cuide^ ?
Mélange de tu et de vous. A V Envoi vous seul est employé. Il est vrai qu'on peut considérer le que cuidei}de même que le or escoute^ ! (du V. 1706) comme s'adressant aux « Enfans perduz » en général, alors que pour le reste, Villon s'adresse à l'un d'eux, en particulier. A l'Envoi, c'est à tous les enfants perdus qu'il parle.
V. 1700 et suiv. — Ce deuxième huitain dont la première partie concerne le théâtre qui exerça sur l'esprit et sur l'activité de Villon une action si importante et qui ne nous est connue que par de rares allusions que devaient renouveler plus tard, avec plus de précision, Éloi d'Amerval et Philippe de Vignolles, demande à être étudié dans le détail. La difficulté consiste à donner à chacun des termes le sens qu'il avait dans la pensée de l'auteur. Sans prétendre y réussir partout et toujours, on peut néanmoins l'essayer. Lorsque l'on considère ces deux vers :
1700-01. — Rytne, raille, cyttiballe, luttes, Comme fol,fainctif, eshontés
■OU se rappelle aussitôt là teneur des lettres patentes de Charles VII pour la suppression de la Fête des Fous, et l'on n'est pas éloigné de penser que Villon ait pu y songer. Tout en reconnaissant que la Fête des Fous n'avait rien à voir, dans son objet, avec le théâtre proprement <lit, comme l'a démontré Petit de JuUeville, on ne peut nier qu'elle ■n'ait eu quelques points communs avec ce dernier, au moins dans certaines de ses manifestations extérieures. On relève, en effet, dans les lettres de Charles VII publiées pour la première fois par Dom Martène (^Thésaurus novns Jnecdotontnt, Paris, 1717, in-fol., t. I, col. 1804-07) <:ertains passages, et dans ces passages certains mots topiques qui prêtent à des rapprochements non douteux. « Ils firent et ont fait ladicte feste aux Fols en plusieurs excez de mocqueries, spectacles, desguisemens, farces, rigmeries et aultres telles folies qu'ils n'avoient oncques mais faict de mémoire d'homme. .. Tous desguisez de diverses manières ■d'habits... ils firent a son de trompe assembler la plus part du peuple de nostredicte ville ou lieu plus commun et fréquenté d'icelle, et illec julcuns d'eulx sur haults eschaft'aulx feirent certain jeu de personnaiges en vitupérant et injuriant tacitement nostredit conseiller et aulcuns des plus notables de ladicte église... De ce faire vous baillons povoir et puissance, et au surplus deffendez de par Nous sur certaines et grosses peines que dores en avant ne présument de sonner trompettes ou clarins en nostre ville de Troyes, ne faire aulcunes assemblées de peuple pour joer aulcuns jeux de rigmes ou de personnaiges, especialement en lieux publics... Donné a Nancy en Lorraine, le 17 avril 1445 après Pasques. » Cetre pièce a également a été publiée dans le Mercure de France (octobre 1747), p. 56 ; et, à la fin du xviiic siècle, par Grosley, dans ses Éphémérides (édit. de Paris, 181 1), t. I, p. 158, d'après le même texte qui avait servi à Dom Martène « ex shedis D. Brayer, thesaurarii Trecensis S. Urbani >■>, qui semble avoir, par endroits, rajeuni l'orthographe ; aussi est-ce le texte de Grosley qui a été suivi dans ces extraits. (Ce texte d'après D. Martène a de même été donné partiellement par Du Cange, avec de copieuses adjonctions et citations d'autres documents originaux, s. v. halendae. — A ces lettres royaux on peut joindre la lettre que l'évêque de Troyes adressait cinq ans après, environ, à son métropolitain l'archevêque de Sens, sur le même sujet, et où il est dit : « ... Et qui pis est, le dimanche avant Noël aulcuns desdiz folz firent un jeu de personnaiges qu'ilz appelent le jeu du sacre de leur arcevesque ou plus grant et plus publicque lieu de ladicte ville... » {Revue des Sociétés savantes des départements, 2^ série, t. VI, (1861), 2« semestre, p. 96.) Le mot jeu implique ici l'idée d'une représentation théâtrale particulièrement bouffonne. Cf. Du Cange s. v. jocus.
Déjà, dans la Pragmatique Sanction donnée à Bourges, le 7 juillet 1438, la Fête des Fous avait été interdite à l'intérieur des églises : en 1444, la Faculté de théologie de Paris adressait à tous les prélats et églises de France une lettre pour réclamer l'abolition de cette fête toute païenne (Duplessis-d'Argentré, Colleciio judicioium de novis erroribus (Paris, 1728, in-fol.), t. I, p. 242-248). L'année précédente, la Gourde Parlement supprimait les privilèges que s'étaient arrogés les clercs de la Bazoche, comme il ressort de cet extrait tiré des Registres et des Mémoriaux de la Chambre des Comptes : « Condamnation par la Cour de Parlement de ce que iceux clercs dient et appellent le royaume de la Bazoche et tout ce qu'ils appellent leurs juridictions et privilèges, et deffendu sur peine d'être mis en prison de plus en user ni ériger royaume de la Bazoche, ne juridiction ou contrainte entre eux, ni autre par baculerie, ne pour faire payer bejaunes, ne buiveries, ne mangeries ne autrement en quelque manière que ce soit, sans licence de la Cour. Et s'ils veulent faire jeux et esbattemens, en demandent congé a la Cour, et elle y pourvoyra, ainsi qu'elle avisera estre expédient et nécessaire : laquelle condamnation et deffence a été faitte de rechief en jugement, le jour dessus dit... 14 août 1443. '' F''- 8064, fol. 526, copie du xviiies. — Ce qui contribue à augmenter la difficulté d'interprétation c'est que Villon, tout en exprimant ce qu'il veut dire, enveloppe sa pensée, suivant un procédé qui lui est habituel, dans des termes qui souvent font équivoque.
Ryme semble bien avoir ici le sens de « rimer des impromptus satiriques. » Dans le passage des lettres patentes donné ci-dessus, on voit qu'il est fait allusion aux « rigmeries » et à « aulcuns jeux de rigmes ou de personnaiges » ; ce dernier jeu correspondant plus particulièrement au mot raille « jeu de personnaiges, en vitupérant et injuriant tacitement » des personnalités en vue. (Cf. Du Cange s. v. rima, tis,et rigmatice). Cymballe a. un double sens au moyen âge : en latin ecclésiastique, cymbalum est synonyme de campana, sonnette, petite cloche, qui est le sens de « clairin « employé dans les lettres susdites. Cymbala a aussi le sens d'instrument de musique composé de deux plaques métalliques que l'on frappe l'une contre l'autre (et. Du Cange, s. v. acitabulum, cymbalum et clarasiiis). Le verbe cymbaler, sonner la cloche, voit son sens se continuer dans bittes ; ce dernier mot revêtant trois significations différentes, et prêtant à une triple équivoque. D'abord luttes du verbe lutter, simulacre burlesque de lutte sur les trétaux {haull sécha faux, dans les lettres royaux) ; ensuite, luttes du verbe lutter, jouer du luth (comme /arc^r, jouer des farces). Godefroy, qui cite le vers de Villon,
donne à luttes le sens de « jouer du luth). Comme cet instrument est des plus doux, il faudrait admettre ou bien que Villon fait allusion au vacarme assourdissant des cymbales (ou des clochettes) auquel succèdent, sans transition (à la façon des clowns de nos cirques) les modulationsmélodieuses du luth, instrument à cordes (cf. Botée de Toulmont, Dissertation sur les instruments de musique employés au moyen a'^e, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de France, t. VII (1844), p. 115), ou bien qu'il aurait pris luttes par antiphrase, car il s'agit ici de sons aigus, retentissants et bruyants ainsi qu'il convient dans les parades foraines, à ce moment où le public est convié à entrer. Mais cette hypothèse devient inutile, car luth, « leut » en ancien français, lautus, en latin médiéval, synonyme de lundis, même sens, a aussi celui de «son» (dans Fortunat ; cf. l'exemple cité par Du Cange s. v. laudis), comme laut en allemand et lâuten, sonner les cloches, carillonner bruyamment (cf. le Deutsches Wôrterhuch des frères Grimm, Leipzig, 1885, t. VII, col. 372-377). C'est ici que l'équivoque, chère à Villon, triomphe. En effet, dans les parades des bateleurs, on employait indifféremment et les cymbales avec le tambour, et les cloches sonnées à branle ou frappées à la façon des gongs. Il en est encore de même de nos jours sur les théâtres de la foire du Thrône et de Neuilly ; les cloches étant toutefois remplacées le plus souvent par le tambour, la grosse caisse et... les cymbales. L'autre hémistiche de Villon cyniballe, luttes est exactereproduit, au figuré, dans ce passage de Clément Marot :
Fuyez l'infâme, inhumaine personne De qui le nom si mal cimbale et sonne.
(^Œuvres, édit. Jannet, t. III, p. 79, épigramme CXCVI.) — cimbale a ici le sens de « résonne ». Quant à la rime de luttes avec bulles, recuites (v. 1708), il faut se garder de l'imputer à faute ou à licence à Villon; mais plutôt s'en prendre à notre ignorance. On retrouve cette rime dans Guillaume Alexis, pollules, dissolûtes, imbulles, bulles, dans des vers où intervient le nom de Villon :
Quant les gallans Qui vitte allans Vous ont deceuptes.
Lors dos et flans Vous sont sifflans, Com s'etiés putes.
Garces poUutes, Très dissolûtes
Or et argent vous postukins.
François Villon maintes inbulles En a ; par quoy devez vos bulles A telz rufians multiplians.
Œuvre!; (édit. Picot-Piaget), t. I, p. 302, v. 577-588. — Parmi les conseils donnés à un jongleur du xiiie siècle se trouvent les suivants : « Sache bien trouver, bien rimer, bien proposer un jeu parti ; sache jouer du tambour et des cymbales et faire retentir le symphonie... » Ce passage qui paraphrase si heureusement le vers de Villon est cité par Chcruel (Dkt. historique îles Institutions, Mœurs et Coutumes de la F/iiHce(Paris, 1899, ^- ^^^ P- ^^5) 1"' ^ le tort grave d'avoir rajeuni son texte et négligé d'en donner la source, que je n'ai pu identifier. L'origine de l'extrait, beaucoup plus étendu dans Chéruel, ne se trouve indiquée ni dans la copieuse bibliographie donnée par L. Gautier dans ses Epopées françaises (2e édit.); ni dans les références produites par E. Freymond, Jongleurs und Ménestrels, Halle, 1885 : il n'en est pas fait davantage mention dans les deux volumes de Jubinal, Jongleurs et trouvères; ni dans l'ouvrage capital de M. Edmond Faral, Les Jongleurs en France au moyen âge (Paris, 1910, in-80; fascicule 187 de la Biblioihéque de l'École des Hautes Études); et particulièrement V Appendice no m : Témoignages relatifs aux Jongleurs qui ont été cités dans le présent ouvrage (ixe-xiiie siècles (296 références et citations), p. 273-327. — A noter l'allitération Rime, raille, cf. la note aux vers 89-90 du Test. — Quant à 1*5 de luttes, à l'impératif (cf. huit. CXXXV, v. 1546, 1549), elle figurait dans les verbes de toutes les conjugaisons. Cf. F. Brunot, Histoire delà langue française, t. II, p. 327.