‹ Œuvres. Édition critique avec notices et glossaireChapitre 109 sur 269 · V. 171 3. — Mais, se chanvre broyés ou tilles · texte numérisé non relu

V. 171 3. — Mais, se chanvre broyés ou tilles

— Tiller le chanvre, c'est en détacher, avec la main, le filament. Dans la Lettre critique sur la nouvelle édition des poésies de Villon (allusion à l'édition d'Antoine Urbain Coustelier, Paris, 1723, in-80), lettre publiée dans le Mercure de France (février 1724, p. 187-189) et reproduite à la suive de l'édition de 1742, on lit cette judicieuse remarque : « Tiller le chanvre, et le broyer sont deux préparations différentes du chanvre pour le mettre en œuvre, préparations qui ne dépendent point l'une de l'autre ; et Villon les a très bien distinguées dans le vers en question... On broyé avec un instrument, de bois seulement dans des païs, garni de fer dans d'autres. La description exacte en seroit inutile ici. On tille avec les doits, ou avec un petit bâton, pour soulager les doits. Quant on veut parler des métiers que l'on ne sait pas, sans consulter les gens du métier même, on court risque de tomber dans l'absurdité » (p. 5). — « Et ne scay quantes brebis avoient (le père et la fille), qu'elle (Griselidis) menoit en pasture, et, en les menant, faisoit toujours aucune chose comme filler ou tiller le chanvre. « Décameron de Boccace, trad. de Laurent de Premierfait, fr. 240, fol. 309. — (Sur le pénible travail qu'exigeait le broyage du chanvre, cf. Bulletin de la Société industrielle d'Angers, t. XXIV (1853), p. 95-103).

V. 1716-19. — Chausses, pourpoins esgnillete^. Robes et toutes vos drapilles, Ains que vous fassiez pis, porte\ Tout aux tavernes et aux filles,

« Ces chausses élégantes, ces riches habillements, il vous convient de les vendre «ains que vous fassiez pis », pour en porter !'« acquest » Tout aux tavernes et aux filles. Cet envoi rappelle un passage de la Farce nouvelle de Folle Bobance dont les serviteurs, les Fols, ruinés par leurs prodigalités « pour bobance par trop largesse », lui demandent ce qu'ils doivent faire maintenant ; et elle, de leur répondre :

Je conseille que me laissez

Ces habis, si vous sont contraire... » ;

alors « le premier Fol » (un gentilhomme) lui fait observer :

François Villon. — III. 10

Comment dea, nous voulez vous traire Nos habis qu'avons trop payez ?

Cf. Picot, Recueil général deSotties..., t. I, p. 284. (Cf., dans la même farce, les « déduis « de Bobance, p. 256, v. 381-284.) — On peut rapprocher de VEnvoi de la ballade de Villon le passage suivant de Ménot qui connaissait bien les œuvres de notre poète. » (Cf. Champion, t. II, p. 285). « O quot bona hodie produntur in talibus abusibus, en telles pimprenelles . Nam he misère (les filles) rodunt leurs paillars jusqne aux os ; meretricios suos usque ad ossa : opus quod habeant les robes de fin drapiles, riches pannes, brief, c'est un gouffre de tous biens, tunicas panni delicati, divites paunas brèves ; tune ipsa est barathrum et vorago omnium bonorum. » Sertnoues quadragesiniales (Pans, 1530, in-80), fol. 120''. — Voici le passage d'un sermon de Guillaume de Saccovilla (xiiie s.), où l'on voit que les jongleurs étaient souvent comblés de cadeaux, de robes et de manteaux qu'ils ne tardaient pas à aller vendre pour satisfaire à leurs goûts de crapule. (L. Gautier a déjà publié ce passage que lui avait communiqué Hauréau ; Les Epopées fr., t. II, p. 136, n. i). « Aliter utuntur vestibus sibi datis milites, armigeri, famuli proprii domini ; aliter histriones et communes bedelli.. . Histriones et bedelli communes vestes sibi datas induunt per paucos dies ad ostentationem, nec conservant eas in servitio domini ; immo vendunt eas alteri. Videbitis hodie histrionem indutum ita pulchre ac si esset fîlius unius comitis, cras apparebit in una veste misera... » Lat. 16195, fol. 20 vo.

Cette ballade est le développement concret de la « leçon » qui précède. Dans cette ballade, Villon développe cette idée que le produit d'uu travail, quel qu'il soit, honnête ou non, s'en va

Tout aux tavernes et aux filles.

Villon cherche à prouver son dire dans les deux premiers huitains. Dans le troisième, il suppose que l'interlocuteur auquel il s'adresse est dégoûté de semblables « ordures ».

De tel:{ ordures te recules ?

Dans la suppression du pronom personnel lu, dans cette phrase interrogative, il faut voir un souvenir de l'ancienne langue, lequel s'était conservé encore au xve siècle :

Oncles, fait il, estes sains, et haitiez ?

Li Coronemens Looïs, v. 11 57. (Édit. E. Langlois, Soc. des anciens

textes français, i^e moitié du xii"^ siècle — exemple cité par Brunot, Hist. de la langue française, t. I, p. 226).

C'est bien fait, dy toujours. Feras ?

Pathelin, v. 1590. — « De telz ordures te recules tu? » Dans ce cas,

Laboure, fauche champs et prc\. . .

« tu auras assez si tu acceptes ta situation et te contentes de ton sort . » Toutefois Villon est sceptique, il ne peut croire à pareil esprit de renoncement vertueux, aussi poursuit-il (v. 17 13-17 15) :

Mais, se chanvre broyés ou tilles.

Ne tens ton labour qu'as ouvre^ Tout aux tavernes el aux filles ?

« Cependant, lorsque tu broies ou décortiques ton chanvre, ne destines-tu pas le gain de ton labeur »

Tout aux tavernes et aux filles ?

Là encore, la phrase est interrogative : l'adverbe de négation est simple ; pas est sous-entendu comme on le voit souvent dans les textes les plus anciens {Pèlerinage, Roland, Couronnement, etc.). Jean Courte cuisse, dans sa traduction du Livre de Seneque des iiii vertus (1403) (attribué à Sénèque, au moyen âge ; mais, en fait, opuscule de Martin de Braga) demande pourquoi s'étonner du cours du firmament ou des planètes? Les mouvements de notre cœur ne sont-ils pas plus rapides et plus mobiles que rien qui soit au monde ? « Que vault esmerveiller le cours du firmament ou des planettes ? N'est nostre cuer plus ysnel et plus mouvable que rienz qui soit ou ciel ne ou monde ? lequel, se nous congnoissions bien et veons clerement comme nous veons quelque chose a l'ueil, les pensées et les affections qui sont en lui et dont elles naissent, nous apperceverions et congnoisterions que toutes tristeces, courroux, desplaisances, dolours, povretez, disetes, et ce que nous appelions maies fortunes viennent de nous et par nous, et que nous povons en telle manière establir nostre cuer et fermer que nulle prospérité mondaine ne le puist eslever contre raison, ne nulle adversité le puist troubler ne degeter de sa vertu. » Fr. 581, fol. 255 v''-254 (Ms. de la fe moitié du xv<= s.). De même, la phrase de Villon signifie : «Mais si tu broies ou tilles le chanvre, ton labeur que tu as accompli ne le destines-tu pas tout aux tavernes et aux filles ? C'est ainsi que l'ont comprise certains critiques (Romania, t. XLVl (1920), p. 384, n. 2), et que semble

bien le confirmer le sens général de la ballade. La Monnoye a tourné la difficulté en corrigeant le vers à sa façon : Où tend ton labour quas ouvre^y et, après lui, Paul Lacroix : Où tendront labours quas ouvrés} ce qui confirme, en tout cas, l'interprétation ci-dessus. L'hésitation qu'avait manifestée Villon dans les cinq premiers vers du troisième huitain a vite disparu: aussi, à VEnvoi, n'hésite-t-il pas à recommander impérativement aux « enfans perdus » auxquels il s'adresse de porter

Tout aux tavernes et aux Ji! les.

Comme on l'a vu ailleurs (n. au v. 419 du Test., p. 175, et t. I, p. 26, n. I, de la Notice biographique), je persiste à croire que de nombreux traits de cette ballade concernent jVillon lui-même, et se rapportent à l'existence mouvementée et presque toujours misérable qu'il avait menée depuis son départ de Paris. C'est la raison ou, si l'on veut, l'excuse du développement exceptionnel donné ici aux notes.

CXLVL — a Compagnons de plaisir, poursuit Villon, je viens de prôner devant vous le vin et les filles, au plus grand plaisir de votre corps, mais aussi au plus grand préjudice de votre âme : réfléchissez, et gardez-vous de ce mauvais hâle qui rend les gens tout noirs, quand ils sont morts ; faites en sorte qu'il ne vous atteigne pas, et rappelez-vous Oti'iin jour viendra que vous mourrei ! » C'est sur ces mots que se termine la « leçon » de Villon aux enfants perdus.

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