V. 1974. — Chaussans sans tneshaing fauves hottes
Les élégants d'alors, hommes et femmes, portaient des bottes jaunes de cuir très souple et étroites pour faire petit pied ; et cela — sans douleur — assure ironiquement Villon. Cette spirituelle boutade du plus parisien des parisiens du temps rappelle un passage fort peu connu tiré de feuillets manuscrits d'Alfred de Musset dont le parisianisme ne le cédait en rien à celui de son confrère du xve siècle. (J'ai montré ailleurs les rapprochements topiques que l'on peut faire entre eux. Cf. mon vol., Villon et Rabelais, p. 108-109, n. 2.) Dans ces feuillets communiqués par la sœur du poète à M. A. Brisson, on relève cet aimable paradoxe : « Si je vous dis, Madame, que pour un jeune homme, il peut y avoir une extrême jouissance à mettre une botte qui lui fait mal au pied, vous allez rire... Une botte qui fait mal va presque toujours bien... » Feuilleton du Temps du 26 février 1906 (compte rendu d'un A propos de M. Maurice Olivant, Musset, fils de Paris). Dans ce « feuilleton » M. A. Brisson fait de Musset un portrait qui s'applique excellemment à Villon. « En même temps que le plus passionné, Musset fut le plus pétulant, le plus frondeur, le plus badaud, c'est-à-dire le plus parisien des poètes. Il avait beaucoup d'esprit. Son charmé impérissable vient delà, du mélange de cette humeur gamine et de cette mélancolie. Dans son sourire, il y a une larme mal essuyée, mais dans chacune de ses larmes est un sourire prêt à s'épanouir. Ce fut un enfant très malheureux et un grand enfant gâté. » — Le frère mineur Pierre des Gros
dans son Jardin des Xohles composé dans les premières années du règne de Louis XI, trace le portrait suivant des « cuideraulx » d'alors, et complète celui de Villon. « Folastres sont ces cuideraulx au cul descouvert, qui si grans cheveuls portent et a si grande habunde qu'ilz leur entrent jusques au dos par derrière, par devant leur couvrent le front jusques es yeulx; et es costés sont les oreilles couvertes... » Fr. 193, fol. 30. (Cf., à l'appui de ce témoignage, le frontispice du François Villon de Gaston Paris.) Q.uant aux femmes, il aurait été bien étonnant qu'elles n'eussent pas imité la mode absurde des élégants d'alors. Pierre des Gros nous renseigne sur ce point. « Le quart mal est quant aux pies : elles [les femmes] font faire les souliers si estrois que a peine peuvent elles endurer, et ont souvent les pies contrefais, malades et plains de cors. » Ihid., fol. 56^. — La « bote fauve » revient sans cesse dans les écrits galants du temps. « En possession et saisine qu'il ne doibt porter la botte fauve pour l'amour d'elle. » Martial d'Auvergne, Arrests d'Amours, V.
Pourpoint vert et la bote faulve.
L'Amant rendu cordtlier (édition Montaiglon); cf. p. m, v. 492, Variantes et notes. — « Vert » et « faulve », mots évocateurs de la jeunesse et des amours :
Et quant j'eus tout mon sommeil pris, Je me trouvay viel et cassé, Mon vert et faulve temps passé, Et mes cheveulx perdans le gris !
Les dix visions Baud^, fr. 17 16, fol. 44.
v. 1976. — A fillettes monstrans tetins.
La citation relative au vers 1970 montre qu'il n'y avait pas que les fillettes (« fillettes amoureuses pour esbattre les compagnons » ; lettres de rémission, an. i]S2, dans Douët d'Arcq, Choix de pièces.... t. II, p. 256); qui montrassent leurs « tetins »; les « damoiselles » s'en mêlaient aussi. On peut voir le charmant portrait d'Agnès Sorel « la belle Agnès » comme on disait, d'après un crayon du temps, reproduit par Bordier et Charton dans la première édition (1859) de leur Histoire de France, t. I, p. 555. (Dans l'édition suivante (1862), la planche a été supprimée.) Cf. aussi le volet de droite du dipt\'que du Musée d'Anvers où la Vierge Mère est représentée par Jean Fouquet (1450), le sein gauche entièrement nu, et portant sur ses genoux l'enfant Jésus : le
reste de l'accoutrement et la coiffure sont à la mode des Françaises du xve siècle. La reproduction en a été donnée, avec une substantielle notice, dans Les Primitifs français exposes au pavillon de Marsan et à la Bibliothèque nationale (en 1904), p. 17, no 40 ; et reproduction, p. 24 hîs du Catalogue. On reconnaît là la belle Agnès à qui le chroniqueur bourguignon, Georges Chastelain, reprochait son impudeur : « elle descouvroit les espaules et le seing, devant, jusques aux tettins. » (Jhid., p. 18.) — Pierre des Gros s'élève contre la mode adoptée par les « femmes d'estat ». « Par détestable vanité, les femmes d'estat maintenant font faires (sic) leurs robes si basses a la poictrine et si ouvertes sur les espaules que on voit presque leur sain et toutes les espaules et bien avant en leur dos^ et si estroites par la faux du corps que a pêne pevent elles dedens [respirer], et souventesfois grant doleur y souffrent... En ceci, je treuve quatre grans maulx. Le premier est taverne et luxure. Qu'esse de veoir la chair nue d'une femme et le sain, sinon provocacion de luxure, et principalement a gens de court qui sont bien nourris, qui sont esesbatemens, joyeusetez et en oysiveté, aux quelx singulièrement telles demonstracions se font. « Le fardin des Nobles, fr. 193, fol. 57'^-58a. (L'ouvrage a été composé en 1464, et P. des Gros mourut le 2 août l488.)Dans ce ms.,on trouve de curieux détails sur l'habillement et les modes des femmes au temps de Villon (fol. 56'= et suiv.). Déjà Jouvenel des Ursins, archevêque et duc de Reims, blâmant le luxe des vêtements chez les gens de tous états, avait écrit : « Il n'y a si meschant homme mescanique qui ne veuUent porter martes et leurs femmes gris ou menu ver, voire les fillettes vendans amourettes en gros et en détail ; et ne congnoist on une paillarde d'une prude femme. » Fr. 2701, fol. 55'!. — Par contre, Pierre Michault, dans Le Doctrinal de Court (1466), s'adressant aux femmes mariées, leur conseille de se découvrir la poitrine :
En vos parlers et en vos contenances Devez monstrer vos vertu et doctrine :
Se vous estes de belles contenances Descouvrez lors telle belle poictrine ; Et puis monstrez se vostre penne est fine, Le beau tissu bien garni et doré ; Par les moyens de ceste discipline.
Aurez le corps de beauté décoré.
Fr. 1655, fol. 42 vo. — Dans sa traduction des plus libres du De casibus Virorum illustrium de Boccace, Laurent de Premierfait avait parlé
François Vilhn. — III. 14
des « subtilz baraz » des femmes de son temps. « Finablement les femmes, pour trespercer plus aguement les pensées des hommes, ont ung autre barat de décevoir les hommes : car elles ont aprins une manière d'aller mignotement, de monstrer a descouvert leurs poictrines et leur sain, de descouvrir ung tantinet la cuisse... » Fr. 128, fol. 44^. — Dans une lettre de rémission datée de 1473, il est question d'« une jeune fille de xv. a xvi. ans ou environ, laquelle estoit bien gorgiase et habillée fort frisquement, id est discooperto et patente siini. » Du Cange s. v.gorgia. Sur l'indécence du costume en France depuis la seconde moitié du xive siècle à la fin du xv^, cf. une lettre de Gaguin à Trithème, abbé de Spanheim, et la note : Epistole et orationes, t. I, p. 306, n. 3.