V. 32-33. — Quant Saturne me feist mon fardelet
Ces maulx y meist, je le croi. — C'est foîeur.
Villon fait allusion à la croyance presque générale qu'on avait dans l'astrologie, chez les grands seigneurs, eu particulier. Cf. la demande qui fit le duc d'Alençon à Michel Bars, prévôt de Wastines, en Flandre, et très versé en astrologie, de « calculer sa nativité », et de lui faire savoir pourquoi la Fortune lui avait été jusqu'alors si contraire. Fr. 18441, fol. 15 ; et Beaucourt, Hist. de Charles Vil, t. VI, p. 43-44. — « Es jugement des estoilles, Saturne signifie pleur et tristesse. » Le Propriétaire (sic) des choses, Lyon, 1482, in-fol., liv. VIII, chap. xxiii, sig. P7<: (traduit du latin par J. Corbichon). — « Saturne a influence mauvaise et melencolique. » Le Songe du Vergier, n. acq. fr. 1048, fol. 164.
— c'est foleur. Cf. Test. 961. « C'est grant foleur. » Deschamps, t. IV, bal. 820, p. 340, v. 21 ; Danse Macabre (Parts et ses hist.), p. 307, etc.
V. 35-36. — Voy que Salnion escript en soti rolet : Homme sage, ce dit il, a puissance
« Roulet, comme un roulet de papier ou de parchemin, rotulus. wLat. 7684, sous ce mot. — « Sur ledit tonnel avoit assis le personnage d'un homme... lequel tenoit en sa main ung rolet, enquel avoit escript : Qui en veut, si en prenge. Fr. 5739, fol. 181 (Fête du Pas de Lille en Flandres, ly février 14SJ, n. st.). — Dans la relation de l'entrée de Charles le Téméraire à Dijon, les mots roleau, rollet, escripteau qui reviennent plusieurs fois, sont pris indifféremment l'un pour l'autre. Sur chacun d'eux était inscrite une courte sentence, de préférence un verset de la Bible. C'était un frère mineur de Dijon qui avait été chargé par la municipalité de faire ce choix. Des Personnaiges et Moralité^ jouées a la joyeuse venue de monseigneur h Duc Charles en sa ville
de Dijon, pour prendre la possession de son duchié de Bourgoignc , le 2/ janvier 146p. Fr. 10426, fol. 191-202. — I.a pensée prêtée ici à Salomon par Villon est de Ptoléméc : « Vir bonus dominabitur astris.» Cf., à ce propos, une noie de mon édition des Epislole et orationes Gaguini (t II, p. 27, n. 12). — Villon met ce dicton dans la bouche de Salomon, non qu'il croie pour cela que Salomon en soit l'auteur, mais par opposition à Saturne cité dans le même dizain. En même temps, il semble oublier qu'il parle de Saturne, planeta malivolus et iuforliinaius au dire des astrologues (Pétri de Alliaco Tractatus de legthus et sectis contra superstitiosos astrononws, dans Gcrson, Opéra, Anvers, 1706, infol., t. I, col. 781), pour ne se rappeler que Saturne, le parodiste, qui dans les dialogues avec Salomon, donne la réplique à ce dernier. On sait la très grande popularité qu'eurent en Europe, au moyen âge jusqu'au milieu du xvi= siècle, les Dialogues de Salomon et de Marcoul (ce dernier s'identifie avec Saturne). Dans ces dialogues, aux sages paroles de Salomon, Marcoul répond soit par destruismes, soit par des plaisanteries, soit par des obscénités. Cf. l'ouvrage de John M. Kembie, Anglosaxon Dialogues of Salomon and S aturnus (Lonàrts, 1848, in-80), XlVe volume de YAelfric Society ; pour la branche allemande, Vogt, Die deutschen Dichtungen von Salomon iind Markholf {ViaMe, 1880), in-80 • AUessandro Wesselofski, Neue Beitnlge :inr Geschichte der Salonwnsage, dans VArchiv ffir slavische Philologie, t. VI, pp. 566 et suiv. — Villon -ivait lu Deschamps qui, tout en condamnant l'astrologie, ne laisse pas d'en être au fond quelque peu l'adepte, et de croire à la réalité des horoscopes, tout en laissant à l'homme son libre arbitre. C'est à ce dernier sentiment que se rallie Villon, en fin de compte, de sympathie avec Jean de Meun, qui, par la bouche de Nature avait déclaré que la prescience divine ne pouvait en rien contrarier la liberté de l'homme, et que ce dernier était la propre cause de sa « mesaise » (Roman de la Rose, t. III, V. 17919). Toutefois, dans la pensée de Villon ici définie, j'aurais plutôt tendance à y voir une imitation de Deschamps « qui prétend être né sous une mauvaise étoile; aussi ne peut-il réussir en rien, pas même en amour » (Œuvres, t. XI, p. 305 et n.), que l'expression d'une opinion vraiment personnelle. — A opposer, entre autres protestations, celle de Philippe de Méziéres. « Ung astrologien vous dira « Tel, selon la constellacion de sa nativité, doibt estrc pendu ou doibt estre noyé, luxurieus, larron ou usurier, ou doibt estre riche et trespuissant. » Toutes telles choses ont causes accidentelles et qui dépendent de la volunté divine. Et par conséquent, nul homme humain ne peult juger, si ce n'est Dieu seullement... » Le Songe du Vergicr, n. acq. fr. 104S.
fol. 156. — Sur Saturne « planette infortunée par dessus toutes les autres », cf. fr. 1358 (ms. du xvie s., postérieur à 1S25), avec un curieux frontispice symbolique; peinture à l'eau).
— Le quatrième dizain de Villon se ressent en outre fortement d'un passage très remarquable du Roman de la Rose, où l'auteur proteste contre la prétendue influence des comètes, des planètes et des étoiles (t. III, V. 18754 et suiv.). Aussi bien, quand Villon accuse Saturne de son malheur, il sacrifie au goût livresque des clercs lettrés auxquels il s'adresse, sans y croire d'ailleurs lui-même ; car, lorsqu'il parle dans la sincérité de son cœur, il reconnaît qu'il est le propre auteur de son infortune. « Hé Dieu ! se j'eusse estudié. .. » (Test. huit. XXVI).