V. 1 344. — Poiirveii qiiily me salueront Jehanne
Jehanne. C'est une fille quelconque, la première venue, mais d'une vertu peu farouche, et familiarisée avec ce genre d'« escrime «^ comme dira Mathuriu Régnier (Macelle, 4.)
Jehanne fait la beste a deux dos
écrit Coquillart (t. II, p. 277) : cette expression qu'on retrouve dans Rabelais et dans Shakespeare figure également dans Martin Le Franc, fr. 12476, fol. 52'-'; de même dans Les Droits noiiveaiilx sur les femmes (Montaiglon, Anciennes Poésies fr., t. II, p. 138), etc.
CXXVI. — A Philippe Brunel, seigneur de Grigny, à qui Villon, dans le Lais (137-140) avait laissé le châtel et donjon de Bicétre, d'ailleurs en ruine, il donne, cette fois, la tour de Billy, en pareil état, pourvu qu'il se charge des réparations.
CXXVII. — A Jehan de la Garde, riche épicier des mieux apparentés à Paris (^Lais 258), \^illon laisse une enseigne de taverne, le Barillet, une des plus fréquentées du quartier Saint- Martin. Toutefois, remarque Villon, Genevoix est plus vieux et a « plus beau nez pour y boire ».
V. 1554-1555. — Fteui, a Tljibanlt de la Garde... Thibault ? je mens, il a nom Jehan.
A rapprocher la coupe de ces vers de celle des vers suivants :
Fortune ainsinc les me toli. . .
Toli ? par fei, non pas, je ment.
Roman de la Rose, t. III, v. 8025-8025, edit. L.
Chascuns pour mal faire s'aombre, Dis je chascuns? je mens sans faille.
Guillaume de Machaut, Le Voir dit, fr. 22545, fol. i6y.
Elle a rompu son mariage, Rompu ? que dis tu, dur courage.
Arnoul Greban, Passion, v. 4156-57, etc.
Le ton de ce huitain est particulièrement injurieux. Villon sait fort bien que l'épicier de la Garde s'appelle « Jehan » et non pas « Thibault », mais « Jehan » et « Thibault » sont synonymes de « cornard » et s'appliquent aux maris trompés.
Peut estre qu'elle a nom Denise, Et son mari Jehan et Thibault ; Et néanmoins pour sa devise Porte un M qui fait Michault.
(Coquillart, t. I, p. m). — Aussi comme fiche de consolation de ses malheurs conjugaux, Villon donne-t-il à Jehan de la Garde Le Barillet, taverne où il pourra noyer ses chagrins. — La même plaisanterie injurieuse avait lieu avec le nom « Geoffroy » prononcé « j'ay froid » comme s'il venait dtfrigidus. « Laquelle femme appelloit icellui son mary sanglant couppaulx (cocu) et se ventoit de l'avoir accoupaudi... en l'appellant GieflVoy par manière de mocquerie, combien qu'il eust nom Jehan. » Lettres de rémission, an. 1416, dans Du Gange, s. V. Goffredns ; de même s. v. copaudus, et aigus; et mon volume Etudes sur Rabelais, p. 363-64.
v. 1 360-1 361. — Genevoys est plus ancien
Et plus heau ne:^^ a pour y boire.
Jehan de la Garde appartenait sans doute ainsi que Genevoys, son ancien, à une confrérie de buveurs, comme il en existait alors, et qui se réunissaient à de certains jours pour deviser joyeusement ensemble « en dire de salées » et « boire d'autant ». Le Sermon de la Choppineric , mentionné plus haut, nous montre une de ces sociétés de francs bibe rons qui, le six décembre
En l'honneur du bon Nicolas, Nostre patron, nostre soûlas
(fr. 1661, fol. 27), tenait ses assises. Là, plus qu'ailleurs, le proverbe : (' A tous seigneurs toutes honneurs » (fr. 12441, fol. 65 v") était de
règle et de traditionnelle observation. Aussi Gencvoys, comme « pion» cmérite, est-il mis au même rang, le premier, que le « Colin » (diminutif peu respectueux de Nicolas) du Sermon de la Choppinerie.
Je desmens et vueil regnier
Ceulx qui tiennent Martin premier :
Il est double priorité
Temporis prioritate !
Martin est premier et plus vieulx ;
L'autre membre vaut beaucoup miculx.
Car, par priorité d'onneur,
Colin est premier choppineur.
Et sa choppinerie plus digne.
(IMd.,(o\. 50 v".) Cette pièce facétieuse se trouve également dans lefr. n. acq. 4518, fol. 15 v°. — Cf. Picot, Le Mouologiie dramatique, dans la Remania, t. XVI (1887), p. 459. Déjà Deschamps, au xive siècle, avait célébré une confrérie de buveurs, VOrdre de la Baboe (t. V, p. 135, bal. 927) : la pièce débute ainsi :
Une ordre scay de nouvel establie Dont maintes gens se doivent fort loer Et ou l'en doit boire jus qu'a la lie. ..
(v. 1-3). Cf. à ce sujet, une intéressante note de Picot (Remania, t. XIV (1885), p. 284). — Villon profite de l'occasion pour lancer une pointe à la trogne de ce vieil ivrogne qu'était Pierre Genevoys, procureur du Chapitre de Notre-Dame de Paris au Châtelet, et qui avait soutenu, en février 1438 (n. st.) les intérêts de Notre-Dame contre la communauté de Saint-Benoît-le-Bientourné (cf. Schwob, Rèd. et Notes, p. 8). Mais Villon ignorait très probablement, en écrivant ces deux vers, que Pierre Genevoys venait de mourir le 31 avril 1461. « Obiit hodie P. Genevoys, procurator Capituli in Castelleto Parisius. » Arch. nat. Registres capitulaires de Notre-Dame, LL 119, fol. 1 1 3 3 « mercurii, ultima aprilis (1460, v. st.) ». — Le 12 mai suivant, il était pourvu à son remplacement. Ibid., fol. 1143. Aussi Pierre Levet, dans son édition de 1489 des œuvres de Villon, a-t-il cru devoir remplacer ce Genevoys par Angenoulx (Jehan) lequel avait été « institué au lieu de feu Jehan Angenoulx, son père, le 23 febvrier 1479 » conseiller lai en Parlement. Fr. 23528, fol. 147 V. — Quant à ce Jean Angenoulx, le père, on lit dans les Registres du Parlement : « M^ Jehan Angenost, licencié es lois, a esté receu en conseiller lay du Roy en la Court de céans au lieu
3 5é FRANÇOIS VILLON
de feu maistre Michel de Laillier, et a fait le serment en tel cas accoustumé » (du vendredi xviiie sept. 1461). Pris sur l'orig. 196. Fr. 16288, fol. 79 vo. — (La leçon « Angcnoulx » est donnée par /et les incunables.)
— Et plus heau ?z^;j a pour y boire.
« Et a le nez plus rouge pour boire au Barillet. » Tel est le sens de ce vers, confirmé par Rabelais : « OfFot, lequel eut terriblement beau nez à boire au baril. » Paulagniel, II, chap. i.
CXXVIII. — Le vieux procureur Genevoys rappelle à Villon trois autres personnages du Châtelet : le notaire Basennier, et ses confrères Mautamt et Rosnel, tous deux examinateurs audit Châtelet. Il leur fait un double don. En premier lieu, il leur laisse un plein panier de girofRe pris chez Jean de Ruel. Pourquoi ? C'est que ce dernier, auditeur des causes au Châtelet, était autorisé, par état, à percevoir des épices ; et que le même Jean de Ruel avait un frère, notable épicier sur la place de Paris, tenant cette denrée sur la nature de laquelle équivoque le poète, selon son habitude. La seconde partie du legs donnerait à penser que nos trois légataires avaient des difficultés de service ou autres avec leur chef hiérarchique, le prévôt de Paris, messire Robert d'Estouteville, toutes choses que nous ignorons.
v. 1364. — De girojjle inig plalii paunier.
Parmi les officiers de la Chambre des Comptes de Paris figurait « un trésorier payeur des epices et receveur des amandes {sic) )> . Mazarine, ms. 303 s, fol. XI. Cf. Du Cange s. v. spccies. — A rapprocher les paroles du Juge dans le Phv.doyè iV entre hi Simple et la Rusée de Coquil-^ lart :
Or ça donc, pour abrègement, Oyes vos raisons trespropices.
Vous aurés ung appointement.
Mais il fault payer les espiccs :
Ce sont les droictz de nos offices ; Et puis on vous appointera.
Œuvres (édit. Ch. d'Héricault), t. Il, p. 67.