V. 1411. — Langues ciiisans, flamhans et ronges
Gaston Paris avait remarqué que l'intelligence de ce huitain était des plus difficiles, alors que des allusions que nous ne pouvons saisir viennent encore en obscurcir le sens. Tout d'abord, à l'opposé de ce que croyait G. Paris, le huitain est ironique et doit être entendu, sauf le vers 141 1, par antiphrase. Les deux frères Perdrier ne se sont pas contentés de refuser à Villon leur aide pécuniaire, François, en outre, l'a fortement desservi auprès de l'archevêque de Bourges et cela, dans des conditions particulières dont le sens nous échappe : My commandement, niy prière. — Je pense que le vers 141 1 est mis en apposition au vers 14 10 et concerne tout à la fois les deux frères, quoique plus particulièrement François. Il signifie : « François Perdrier est une langue mauvaise, méchante, déchirant la réputation d'autrui. « Les deux frères portaient envie à Villon pour des causes que nous ignorons. Or, dans le Roman de la Rose qu'il ne faut jamais perdre de vue quand il s'agit de Villon, on lit ces deux vers de Jean de Meun parlant des femmes :
Et tant ont les langues cuisans
Et venimeuses et nuisans (t. III, p. 122, v. 16866-67).
qui conviennent fort bien aux frères Perdrier, et que Villon a pu se rappeler lorsqu'il écrivait son huitain. G. Paris a compris tout autrement cette strophe : il suppose qu'il faut lire au vers 141 1 : « Langues cuisant, fiambans et rouges », et poursuit ainsi : « Je comprends donc : Et cependant François, mon compère, cuisant des langues flambantes et chauffées au rouge, moitié ordre, moitié prière me recommanda fort à Bourges (où il est probable que Villon avait eu une atVairc en justice,
suscitée d'après lui, par des langues envieuses. » (Ronanid, t. XXX (1901), p. 379.) Cette explication gagnerait en vraisemblance si, comme l'hypothèse en a d'ailleurs été faite, François Perdrier avait été écuyer de cuisine (Champion, t. II, p. 161 et 314) : mais cette supposition est toute gratuite, et n'est rien moins que fondée. Au contraire, il est bien établi par le document publié ci-après, pour la première fois, que François Perdrier en 1461, était clerc des finances, et rien de plus. Schwob et Champion constatent que la plus ancienne mention qu'ils ont rencontrée de François Perdrier ne remonte pas avant le 14 mars 1468 (Champion, t. II, p. 316). En voici une du moisd'août 1461, où François Perdrier, clerc des finances est particulièrement chargé avec son collègue Gilbert Passât, de s'occuper, au point de vue de leur charge, des obsèques du feu roi Charles VII, depuis son décès (mercredi, 22 juillet 1461) jusqu'au jour de sa sépulture à Saint- Denis (vendredi, 7 août suivant) ainsi qu'en fait foi cet article du compte des dépenses faites pour les obsèques de Charles Vil, compte qui porte à la fin la signature autographe de Jouvenel des Ursins, chancelier du feu roi, et de Pierre Doriole, conseiller et général sur le fait des finances dudit défunt : « A François Perdrier et Gilbert Passer, clercs, la somme de xx 1. t. tant pour les peines et sallaire d'avoir servi et continuelement vacqué, depuis le trépas dudit feu Roy, que Dieu absouUel jusques au jour de sa sépulture a Saint Denis en France, aux besongnes et charges a eulx enjoinctes pour le fait desdites obseque et funérailles dudit feu Roy, comme pour avoir minué et par pluseurs foiz mis au net et en papier ces présentes parties de despences. — Pour ce xxl.t. » Fr. 10372, fol. 47 ro et v°. — M. Poulet rejette l'explication de Gaston Paris qu'il cite, puis il écrit : « Cette explication est de Gaston Paris dont Longnon a accepté le texte. Mais, s'il en est ainsi, que signifient les strophes suivantes ? Villon cherche de tous côtés une recette pour faire frire des langues et finit par en trouver une qu'il expose tout au long. Qu'est-ce à dire, sinon que son « compère » lui avait recommandé un plat de langues frites sans lui dire la façon de le préparer. Me recotnmanda doit tomber sur langues etc., du vers 141 1. Et, en eflfet, CFI sont d'accord contre A pour nous donner ciiisans. » (Romaiiia, t. XLII, p. 497.)
Sans insister sur le caractère assez étrange de cette conclusion que vient encore compliquer le vers 141 2, comment supposer un instant que François Perdrier, en mauvais termes avec Villon et fâché contre lui, comme il devait l'être, ait pu songer à lui recommander un plat de langues (quelles langues?), et que Villon se soit prêté aux fan-
COMMENTAIRK ET NOTES 373
taisies gastronomiques de son ex-ami ? N'est-il pas plus naturel de croire que Villon, suivant son habitude, s'est simplement plu à jouer sur les mots. Après avoir dit au huitain CXXX que François Perdrier était une mauvaise langue, il ajoute au huitain suivant : « Je vais te montrer comment on accommode les langues de ton espèce, et te servir un plat de ma façon. » Pour cela, Villon feint plaisamment d'aller chercher une recette dans Taillevent « ou chappitre de fricassure » sans trouver ce qu'il désire, lorsque Macaire, en train de cuire un diable a tout le poil (quelle coïncidence !), lui fournit un recipe qui constitue la matière même de la Ballade des kmgiies envieuses qui suit, laquelle est directement inspirée d'une autre ballade d'Eustache Deschamps, mentionnée ci-après comme terme de comparaison. Néanmoins, la seconde partie du huitain CXXX reste obscure et douteuse, et laisse place à une autre interprétation qui pourrait être la bonne. Dans ces « lano^ues cuisans, flanibans et rouges » jetées négligemment par Villon (langues et f auges mis toutefois en vedette, premier et dernier mot du vers) à l'occasion des frères Perdrier, n'y aurait-il pas lieu de voir plus qu'une allusion aux dénonciations calomnieuses dont il fut l'objet, dénonciations qui auraient visé non pas un simple délit de droit commun plus ou moins caractérisé, mais bien un cas d'hérésie, et qui n'aurait pas eu de suite ? On sait que l'Inquisition (plus particulièrement dans le midi de la France) condamnait les faux témoins à porter sur leurs vêtements deux pièces de drap rouge découpé en forme de langues, deux sur la poitrine et deux sur le dos. (Lea, Hist. de l' Inquisition au moyen âge (trad. Salomon Reinach),t. I, p. 498, n° 441). Cf. la « Sentence rendue par les inquisiteurs contre plusieurs v nommés qui avoient déposé a faux devant eux sur le crime d'heresie ; par laquelle les uns sont condamnés aux prisons perpétuelles de Carcassonne, après avoir demeuré sur une eschelle pendant deux dimanches ou festes devant les églises et dans les places publiques de Beziers,de Carcassonne et d'Albi, a/a»5 des langues dedrap rouge consuls a leurs habits avec des croix doubles jaunes devant et derrière, et les autres a la basse fosse, aians les fers aux pieds, et au pain et a l'eau » (1525). — Bibl. nat. Doat XXVII, fol. 240-245. Sur les langues de drap rouge, Ibid., XXIX, fol. 54, 58, 60 \°, 75, 76, 77r°et vo, 79, 136 v°, 137, 144, etc., etc.
Mais par quelle singulière aberration a-t-on pu supposer que François Perdrier aurait commandé ou recommandé à Villon de cuire des langues, même s'il avait été, ce Perdrier, écuyer de cuisine, hypothèse, d'ailleurs, que rien n'autorise ? Certes, Villon, dans sa vie aventureuse, avait ébauché bien des métiers, mais non celui de cuisinier,
qu'on sache. Enfin, c'est un principe de la critique d'interprétation que lorsque le sens littéral est absurde, comme ici, il y a tout lieu de présumer qu'on se trouve en présence d'un sens détourné. Il est singulier que G. Paris, avec sa perspicacité habituelle, ne s'en soit pas aperçu, et qu'il ait voulu expliquer l'inexplicable. — Dans le huitain CXXX Villon qualifie les frères Perdrier et plus particulièrement François de langues niisans, épithète qui postule famhans et rouges. Dans le huitain suivant, Villon continue la plaisanterie du huitain précédent ; et l'idée des langues rouges se poursuit également dans le vers 1416 derrière et devant et même dans le vers 14 17 jus ne sure qui amène au recipe du vers 1421. Si la conjecture ici produite sous toute réserve est exacte, ces différents vers conçus sous une forme intentionnellement ambiguë, et intelligible pour les seuls initiés, correspondraient — et c'est là où j'en veux venir — au titre suivant delà Praclica biquisitionisheretice pravitalis de Bernard Gui : Forma sententie contra aliqucin falsuni testent qui malitiose contra al iqueni vel aliquos innocentes falso deposuit, volens eos invnlvere in crimine heretice pravitatis (Edit. Douais, Paris. 1886, in-4°, p. 105) ; et au passage suivant de la condamnation qu'elle contient : « Predictuni N. falsum testem seu delatorem ad perpetuum mûri carcerem in hiis scriptis per dififinitivam sentenciam condempnamus, in quo sub vinculis ferreis, in pane doloris et aqua angustiae, quamdiu vixerit, agat poenitentiam de commissis, solam vitam eidem ex misericordia relinquintes.
« Et insuper falsum testem predictum, cuin dualnis lingiiis de panno rubeo unius palmi et dimidii in longitudine et trium digitorum in latitudine, ante in suo pectore et duabus postcrius inter spatulas pendeniibus... Nihilominus injungentes et mandentes eidem quod in omni veste sua superiori portet perpetuo dictas lingiias sine quibus prominentibus extra vel extra domum aut carcerem non incedat, et eas reficiat si rumpantur, aut removet, si et quando consumpte fuerint vetustate. >) Bernard Gui, Praclica luquisiliouis, p. 105. (Ce passage a été publié, en partie, par Charles Molinier dans sa thèse V Inquisition dans le midi de la France au XIII^ et au XI V^ siècle (Paris, 1880, in-8°), p. 422-423, n. I. Cf. également Ulysse Robert, Les Signes d'infavrie au moyen dge, p. 88, n. i.)