DE L'OR ET DU FER
Lequel des deux nous est le plus dommageable ou profjitabk.
r^ .ï-^jAvW^^. ous ne quitterez jainais ceste
■^^' V^^'i^©^^^^^^*"^' ^' Roderic; tousjours
^^#5 \v'^^,? vous abbaverez après l'or, et,
i'^j^'\ quand en auriez jusques au cre-
^^-^^.0>idQi^M^. ver, ne seriez jamais saoul.
— Etvous,mon petit mignon Martial, ne vous lasserez jamais de ruer des coups : vostre fer sera il jamais rebouché? vostre espée se pourra elle
l8 DE l'or
point enroûiller? Tout le monde se plaint de vos excès. Il faut bien (à la vérité) que vous faciez paroistre que nous sommes en l'aage ferré.
— Cela est vray (dit Martial), et de tant suis je plus advisé que je me comporte selon le temps. Nous sommes au siècle ferré , et je manie le fer. Vous voulez vous fantastiquer un aage doré? Pauvre homme, vous cerchez midy à unze heures. En un jour, vos tourmentes dorées vous donnent plus de borrisquades, et à ceux qui veulent estre transformez comme Mydas, que ne me fait mon fer. Et, à dire la vérité, je recognoistrayavec Pindare que l'or est le plus excellent de tous les autres métaux; mais il a tant d'incommoditez avec soy, il dore de tant de malheurs ses esclaves dorez ou pretendans d'estre dorez, qu'à bon droict on peut dire que c'est le fléau, l'instrument et la verge dont Dieu se sert tant pour chastier, punir et combattre l'orgueil, la tyrannie et les grandeurs de ce monde , que pour se venger de ceux qui, pour se dorer, délaissent la pieté et s'oublient eux-mesmes. Merveillesque, vous qui esteshomme sage et bien entendu aux affaires, vous vous estes ainsi laissé befler. Je ne veux point donner entrée à ce discours par ce que vous avez peu esprouver et par les maux qui talonnent ceux qui adorent les thresors dorez : faisons une course aux pays
ET DU FER. iq
estranges, et vous verrez avec quelle peine on se peut dorer. Dés lors que le capitaine génois Christophle Coulomb, faisant son troisiesme voïage en l'Occident, l'an 1498, eut apporté en Espaigne les premières nouvelles de la coste par luy descouverte entre la région Parienne et le gouffre d'Uraba , et de la foison d'or qui estoit en ces pays-là, déslors, comme si la trompette céleste eust sonné pour faire assembler ceux sur qui devoit reluire la Justice divine, les avares Espaignols, comme s'ils eussent esté mordus d'une beste enragée, se despouillerent tout à fait de l'équité, repos et contentement dont ils joûissoient. Telle ardeur de jour à autre sur-croissoit, et ne peut estre tempérée par les longues et périlleuses allées qu'il falloit entreprendre, ny par l'appréhension des calamitez que souffrent journellement les pèlerins de l'Océan. Ce feu de rapine dorée les vous forcena de telle sorte que ce fut à l'envy à qui premier auroit la corde au col, et seroit licentié de s'aller pendre et précipiter dans les gouffres et horribles ondes de la mer. Entre ceux qui furent les premiers congédiez fut un qui portoit le mesme nom de Roderic que vous avez (le voudriez vous ensuivre pour vous dorer comme luy? Non, je ne le vous conseille; il vous en prendroit mal). Ce Roderic de Bastides et Jean
de la Cose estoient tous deux bien entendus en l'art de naviguer, et de tant plus alegrement entreprindrent de raser les flots et vagues de la mer pour pouvoir donner atteinte à ceste coste , ou plustost escumer l'or d'icelle, pendant que d'autre part le bon vieillard Coulomb cerchoit dans le grand gouffre occidental un destroit à passer de la mer du Nord au Sud. Vos Espaignols s'adressent aux Caribes deCaribana,qui sont ceux qu'on appelle les Cannibales, et ont le bruit d'estre les plus meschans et redoutez de toute ceste orée. Tant hommes que femmes sont adroits, hardis et belliqueux ce qui se peut ; comme aussi leur exercice ordinaire est de se jetter de toutes parts sur leurs voisins sans occasion de guerre, sinon seulement pour s'en repaistre. Les Espaignols, qui s'estimoient plus braves guerriers, pensoient que ce ne seroit que pour un desjeuné, mais ils contèrent deux fois, parce qu'ils avoient conté sans leur hoste ; et si encores se trouvèrent bien esloignez de leur conte, car ils cuidoient briser les cornes caribesques, et arracher de leur garde la toison d'or; toutesfois, quoy qu'ils fussent nuds, si repoussèrent ils gaillardement par diverses fois ces affamez escumeurs, en firent une si belle boucherie que les cuisines cannibalesques estoient tout le long de l'année espaignolées. Ils
les VOUS faisoient rostir, les couchoient en carbonnades ; bref, comme vos Espaignols estoient frians d'or, et les cannibales de chair humaine, les cannibales jouèrent si bien des mains que les Espaignols leur servirent de friandise. Quant aux Espaignols, par fois ils en ont bien eu leur revanche, car dés qu'ils pouvoient avoir barre sur eux, il est impossible de s'imaginer d'avantage de tourmens ny plus barbarement exécutez que ceux dont ils festoyoient ces pauvres cannibales. Car, se servans de toutes voyes dont un homme infidèle et desloyal se dispense d'user alencontre d'un ennemy mortel , ils surprenoient par tout où ils pouvoient de ces pauvres cannibales, et les enlevoient à grandes troupes pour en faire traffic et marchandise; ils laissoient la pluspart mourir de faim. Dans Terre ferme, il y en eut plusieurs qui furent rostis, fricassez, flambez, grillez, mis en pièces et dévorez par les chiens. Le discours des tyrannies de l'Espaignol aux Indes dressé par l'evesque de Las Casas fait estât de vingt millions de pauvres créatures raisonnables qui y ont passé par la mort : et si ce sont les cruautez les plus légères qui y ayent esté commises, qui me font toutesfois hérisser les cheveux en la teste. Que si les furies communes des uns et des autres les ont par ensemble rendus tres-miserables, asseurez
VOUS que les Espaignols en ont bien eu a souffrir d'autres. La colère de la mer, ses rochers et sablons couvers non encore cogneus ny observez , leur causèrent maints naufrages; d'autre part, la famine les affligea de telle sorte que leurs chevaux et tout leur équipage , dont il y avoit moyen retirer quelque peu de substance et nourriture pour vivre, leur estans deffaillis, ils se prindrent à manger leurs chiens ; quoy qu'ils fussent farcineux et tous couverts de galles, ce leur estoient des mirabolans. Apres qu'ils eurent dévoré et englouty tous ces chiens avec leurs entrailles, prindrent le naturel des chiens, s'acharnèrent sur leurs compaignons les plus foibles et alangouris, voire qui tendoient aux derniers abbays de la mort; les corps morts avoient beau sentir mauvais, ils n'en avoient pas à moitié leur saoul. Voila quel malheur l'or de ces terres a donné aux cannibales, que d'avoir esté réduits en perpétuelle servitude, chassez de leurs possessions, et grande partie d'iceux misérablement exterminez; et aux premiers avant-coureurs espaignols d'estre sortis de leur pays pour aller là s'entremanger, servir de viande et repeuë à ces sauvages, et laisser une si détestable mémoire à leur postérité par leur malversation, avarice, cruauté, barbarie et desloyauté, que le nom chrestien est de présent odieux à tous
les peuples de ce nouveau monde. Ne pensez pas que je soye si fort acharné contre vostre or que de gayeté de cœur je le vous délave de la façon que j'ay fait; escoutez, je vous prie, le docte du Bartas au cinquiesme de sa Semaine: là, il parle bien à vos barrettes, disant:
O griffon^ puisses tu si vaillamment combattre
Pour ce mortel venin que nostre ame idolâtre,
Puisse avecques toy les dardoises fourmis
Si bien veiller pour l'or en leur garde commis,
Qu'on perde désormais toute espérance d'estre
Maistre de ce métal qui maistrise son maistre :
Exécrable poison pour qui nous pénétrons
L'antre obscur de Pluton, pour qui nous eventrons
Nostre mère nourrice, et, vivans dans les mines,
Des dapiers mal-cindrez attendons les ruines;
Et, non contens des biens^ qu'elle produit dehors,
D'un sacrilège fer deschirons tout son corps;
Pour qui nous recerchons, outre la Taprobane,
A travers mille mers, une autre Tramontane ;
Et, despitans la rage et des vents et des eaux.
Découvrons chaque jour des mondes tous nouveaux;
Pour qui, las! si souvent le frère vend son frère.
Le père vend son fils, et le fis vend son perc,
L'amy vend son amy, l'espouse vend l'espoux.
Et l'époux vend l'épouse. Hé! que ne vendrions nous
Pour fournir aux souhais d'une avarice extrême.
Puis que pour un peu d'or nous nous vendons nous mesme ?
Je sçay bien qu'aussi tost vous vous moquerez
des fourmis, lesquelles Pline, au unziesme livre de son Histoire naturelle, ch. 3i, veut nourrir en la contrée des Dardes. L'enormité de la forme qu'il leur donne le rend sujet à caution ; toutesfois, pour leur naturel, qui auroit pris un pinceau pour contretirer vos dorez Dardois seroit impossible de les représenter plus naifvement. Ces fourmis (dit il) estaient l'or, et, lors que l'ardeur de l'esté les contraint se retirer en leurs tasnieres, les Indiens ont le loisir de venir gripper tout l'or qu'elles ont amassé l'hyver. Toutesfois il y a du danger; car, si elles les esventent, elles se jettent sur eux de telle furie qu'elles les mettent en pièces, et n'y a chameaux qui les sauvent, pour vistes qu'ils soient : car à tire d'ailes elles suivent la piste des larrons, tant sont enragées et diligentes à recouvrer leur or.
— Vous m'en baillez de belles (dit le S"" Roderic) avec vos Espaignols! A vous oûir compter, pour qui pensez vous qu'on me prendroit.? Pour un Espaignol? Je suis François, et ne voudrois estre Espaignol ni Espaignolisé, quoy que je soye filleul d'un Espaignol qui véritablement portoitle nom de Roderic; mais il ne traversa onques le gouffre cannibalesque. Toutesfois laissons ceste qualité espaignole; je recognois que l'or est d'une tres-hazardeuse et non moins dangereuse con-
queste : de tant est il plus à priser que ce qui est difficile et pénible est fort en estime. Si on acqueroit réputation dans le lict ou aux cendres d'un foiiyer, vous autres, messieurs les guerriers, bazarderiez vous vos vies au choc d'une rencontre, à une saillie, à un assaut, ou à une bresche? Les nourrissons des Muses se peineroient ils jour et nuict pour confire leur cerveau au syrop des disciplines, si, à dormir la grasse matinée, à fripponner et prendre du bon temps, la science pouvoit croistre en dormant, ou, en façon de champignon ou potiron, à la rosée d'une nuict?
— Non (répliqua le S"" Martial), vous ne prenez pas où je veux toucher, encores qu'il ne soit pas que vous ne le voyez ou ne le sentiez. Je mets derrière le chevet du lict l'excellence, la dignité et estime de l'or ; mais je veux dire que, tout tel qu'il est, quand il seroit cinq cens fois plus beau fils qu'il n'est, qu'il nous est très-dommageable, tout de mesmes que ceux qui se plaignent de la beauté d' Hélène ne se formalisent pas des beaux traits et riches lineamens de son visage, qui avoient la perfection tout ce qui se pouvoit, mais ils se faschent des ennuis que les Grecs et Troyens ont souffert pour l'amour d'une si belle beauté.
— Vous m'accordez donc (dit le S'' Roderic) que l'or, pour l'excellence, devance de beaucoup
le fer; voila de ce costé mon procès gaigné. Il faut veoir si vos forgerons ferrailliers ont eu meilleur marché de vostre ferraillerie. Les premiers inventeurs des mines de fer, et qui premier ont fouillé le ventre de la terre pour la déferrer, ne sont ce pas les Chalybes, les Cyclopes et ceux que les Candiens appellent Dactyli Idei? ou (selon Pausanias en ses Laconiques) Théodore Samien, lequel le premier apprit à faire la fonte du fer et le marquer ; mais, je vous prie, tretous tant de ferrailliers que voila, quelles gens ont ils esté? quelle humanité, quelle douceur et mansuétude avez vous peu remarquer en eux? Les Cyclopes estoient violens et impétueux, gens insolens et outrageux; les Chalybes audacieux, hargneux au possible; et les Idéens pires que les autres, tenans du sauvagin et de la caverne ferrée, si tres-malpiteux que le fer estoit plus mol, et se fut plustost flechy que leur cœur ne se fut plié à l'humanité; au lieu que les Histoires anciennes ne preschent que la louange du Phénicien Cadmus, lequel trouva premièrement les mines d'or et la manière de l'affiner et fondre auprès du mont Pangeus, quoy qu'aucuns attribuent ceste invention à Thoas et à Eaclis de Panchaie; et d'autres la rapportent à Sol, fils d'Oceanus, qui, selon Aulegelle, inventa premièrement la médecine et la manière de
tirer le miel. C'est ce Cadmus qui premier apporta de Phenice en Grèce seize lettres , et fut le premier inventeur des pierrieres et carrières à Athènes, ou, selon Theophraste, en Phenice : voire inventa l'histoire, et nous apprit à coucher en prose. Icy je ne parleray point des plaintes qui sont faites par les anciens alencontre de vos anciens forgerons. Seigneur Martial; prenez moy les vostres d'aujourd'hui , contemplez les moy en leur care, vous les trouverez si tres-hideux qu'à les voir vous les prendriez plustot pour diables que pour créatures humaines. Vous parlez des excès des Espaignols, mais ces foûilleurs et forgerons ferrez ruinent un pays où ils se parquent : c'est le dégast des forests, et Dieu sçait les gentils tours qui s'y jouent, les passages invisibles qui s'y font. Les Espaignols ont esté inhumains envers les cannibales; c'estoient sauvages, et qui meritoient estre maniez rudement ; mais de jetter les Chrestiens en la fournaise tous vifs, cela qu'est ce? Comment appellerez vous cela d'estre cruels alencontre de ceux qui onques ne vous firent tort ?
— Ceux qui sont ainsi inhumains et insolens (dit le seigneur Martial), remettez les entre les mains de la justice, ils seront bien diables s'ils en eschappent; voire, mais comment faites vous les forges si exécrables? A vous ouyr discourir, on
penseroit aussi tost que ce sont des tasnieres de brigands et voleurs : je cognois un prélat qui en tient à' sa main, en fait bien et beau son proffit; et si j'en sçay un autre bien riche auquel n'a tenu qu'il n'en ait levé en ses terres, je dy de son abbaye. Estimeriez vous qu'un religieux voulust soustenir le menton à des garnemens qui auroient despouillé l'humanité ? »
Comme je vis le sieur Martial, qui commençoit à affuster son babil, et tenoit mine de vouloir bienrevirer le seigneur Roderic, je me jettis à la traverse. « Quoy ! (dy je), Messieurs, vous me pardonnerez, s'il vous plaist, si je vous interromps la suite de vos discours; vous vous y enfoncez trop avant, et paradventure donneriez attache à tel qui n'a pas envie d'estre nommé, j'entens bien de qui on a parlé, et si je sçay plus que je ne veux dire, mais il vaut mieux se taire quelquefois que sans nécessité, sans force, et sans en estre enquis, dire la vérité de ce qu'on ne demande pas. Vous estes entrez en une fort belle dispute , la résolution de laquelle vous sera fort à honneur et proffitable au public ; vous vous arrestez aux ouvriers, et laissez la chose : parce qu'un pandart vous auroit desrobé vostre bourse, si en pouviez avoir asseurées nouvelles pour la recouvrez, feriez vous difficulté de la prendre? Quand
les forgerons et autres ouvriers ferrez seroient pires cinq cens mille fois qu'ils ne sont, quand les peines et fatigues de ceux qui harpient à griffonner l'or seroient plus grandes que ne les avez fait, seigneur Martial, cela ne justifie aucunement du proffit ou du dommage de l'or ou du fer, ains des tourmens et malversations des artisans métalliques ; par ainsi, si avez moyens (comme je sçay qu'ils ne vous manquent d'une part et d'autre ) pour donner une bonne trampe, mettez les en avant, qu'on voye avec quelle rondeur vous marchez en vos affaires,
— C'est bien dit (va dire le seigneur Martial), vous estes cause d'un grand bien, car j'estois bien en délibération de pelauder le seigneur Roderic de mesparler de nos forges et forgerons, j'y ay interest; toutesfois je me rangeray à vostre advis, et puis que trouvez bon que nous donnions sur le proffit et dommage de l'or et du fer, je m'en vay vous déduire le plus succinctement les grandes commoditez que nous apporte le fer, ainsi que Pline les a fort bien remarquées au trentequatriesme livre de son Histoire naturelle, chapitre quatorziesme. En premier lieu, on en laboure la terre, on en fait les plantes et vergers, et finalement on en rajeunit tous les ans la vigne, la deschargeant du meschant bois qui la feroit mourir.
3o DE l'or
On fait pareillement les bastimens avec le fer, car on en taille les pierres, et s'en sert on quasi à toutes les opérations de ceste vie. Prenez moy tous les estats du monde, il n'y en a pas un qui se puisse passer de fer. Pour le mesnage, on ne coupe pas le pain avec du bois ou avec de l'or, ce ne sont que les cousteaux qui sont de fer ou d'acier. Le barbier ne fera point ses incisions , sa phlebotomie, la barbe avec des lingots d'or : il a le rasoir, les ciseaux et la lancette, qui, quoy qu'argentées ou dorées par la poignée, ne le sont point pourtant par le tranchant. L'architecte, le masson, le menuisier, le charpentier et autres ou- ' vriers ne font pas faire leurs outils d'or. Le compas, le marteau, la hache, la doloere, le rabot, le ciseau, la tarière, la sie, et autres instrumens ne sont faits d'or, ains de fer ou d'acier. Le laboureur, le vigneron, le bûcheron et le faucheur envoient ils au Peru pour avoir des estofîes du soc , de la marre, de la hoije, de la pioche, de la herse, du contre, de la faux, de la hache, de la coignée, du vouge? Il n'y a que la forge du mareschal qui leur fournisse les matériaux. Le cheval, le mulet, l'asne, et en certains pays les hommes et les bœufs, ne prennent leur chaussure d'autre que de fer. Allons aux estudes et cabinets des gens lettrez : n'y treuverons nous pas des ganivets ou trenche-
ET- DU FER. 3l
plumes, des mouchettes et autres petis joyaux dont ils ne se peuvent passer, et qui ne sont faits d'or? En un mot, le fer a entrée par tout, et est nécessaire à un chascun. Comment escriroit on si la plume n'estoit taillée? Comment pourrions nous manger de viandes si le cousteau ne servoit au bouchier pour esgorger et despecer le bœuf, le mouton, le porceau et le chevreau, et au cuisinier pour Tapprester? Il faudroit se chauffer au pied des arbres, au milieu des champs et forests, ou bien à belles ongles desraciner les arbres, si on n'avoit la sie et la coignée pour abbattre le bois. Il faudroit que, comme les oiseaux, nous allassions manger le grain aux champs, à l'espy, si la fausille n'estoit en la main du moissonneur. Le fer est donc le métal le plus nécessaire à nostre vie qu'aucun autre qu'on puisse s'imaginer.
— Vous vous estes bien estendu, seigneur Martial (va dire le seigneur Roderic), sur vostre ferraillerie, et pensez, que je croy, avoir trouvé la fève au gasteau, et si n'avez rien fait, ou pour le moins n'avez gaigné ce que pensiez : car, quoyque je vous passe ce que vous avez dit, si nous voulions, ne nous passerions nous pas bien du fer? Les Perûans, les cannibales, les sauvages et autres peuples qui ont esté descouvers par les François, Espaignols et Portugais ne sçavoient
avant la visite qu'on a fait en leur contrée que c'estoit de fer, et neantmoins avec certaines pierres ils se rasoient les cheveux, au moins ils trouvoient moyen de ne porter poil ny barbe sur aucune partie du corps: ils avoient des caroannes; bref, rien ne leur defailloit pour vivre : ils ne jeusnoient non plus que nous, se chauffoient aussi bien que nous, et s'ils ne sçavoient que c'estoit de rasoir, de ciseaux, de lancette, de compas, de marteau, de hache, de doloere, du rabot, de tarière, de sie, de soc, de marre, de houë, de pioche, de herse, de contre, de faux, de hache, de coignée ny de vouge; si bien que tout l'avantage que vous avez sur eux pour la ferraillerie est qu'ils n'avoient point de ganivets : aussi n'escrivoient ils pas, et n'avoient papier ou parchemin; mais, s'ils eussent sceu escrire, et sur quoy, ils pouvoient tailler et aiguiser leur plume aussi bien qu'ils faisoientdes ouvrages bien plus subtils et difficiles que n'est la taille d'une plume. Sur l'escorce ils pouvoient former des lettres sans plume : quant à moy, j'ay maintesfois escrit et fait des traits et figures sur des coudres et citrouilles avec le bout du doigt, avec un baston et autres petites bûchettes de romarin que je prenoye au jardin. Il y a plus, et c'est là où deviez bien prendre garde; si l'eussiez fait, n'eussiez
ETDUFER. 33
ainsi enferré la nécessité de vostre fer, qu'auparavant que l'usage du fer fut trouvé, nos pères ne laissoient de cultiver la terre et s'entretenir aussi bien que nous faisons, sans toutes ces beatilles d'outils de mareschal.
— Tout beau (dy-je), seigneur Roderic, vous tranchez un peu trop court : car, si ainsi est que nos pères vivoient sans ces outils, et que maintenant l'industrie humaine a tiré des entrailles de la terre le fer pour nous rendre nostre vie aydée et soulagée de plus grandes commoditez, au lieu de priser un si grand bien, vous vous feriez certainement grand tort de tenir à mespris et nonchaloir un tel et si nécessaire support de nostre vie.
— Comment me pourrois-je mettre à le chérir et honorer (va dire le seigneur Roderic), attendu que c'est un métal qui est indiffèrent, n'est nécessaire, duquel on se peut passer, et qui nous a chargé de tant de mal-heurs, de tant d'ennuis, de tant de maux, que, s'il fut demouré enfouy, caché et ensevely dans le tombeau de la terre, le monde ne s'en fut que mieux porté. C'est ce métal duquel ont esté forgées les dagues, les espées, les poignards, les espieux, et le reste des outils de la meurtrière Bellone. Le canon ou la bombarde de l'Allemand Berthold n'ont pris source que du fer, le mortier estoit de fer lié de
34 DE l'or
plusieurs pièces. Au lieu de fer succéda la bronze ; mais, helas! quelle différence y a il? Les couleuvrines, serpentines, basilics, sacres, faucons et autres pièces meurtrières ne tiennent que du fer, la fonte ne l'empesche pas. Vous parlez de ce métal, et voulez qu'on l'ait en recommandation, pourquoi? il nous cause si trestant de maux. Et pource Lychas, à la recerche qui estoit faite par les Lacedemoniens de la sépulture d'Orestes, suivant l'oracle, ayant observé entre autres particularitez de ce tombeau, qui luy fut monstre par le mareschal, le fer battu entre le coup et le contre-coup, interpréta soudain contre le fer, parce qu'il n'a esté trouvé que pour blesser l'homme.
— Pensez vous (dit le seigneur Martial) que je perde la parole? Le fer n'est point tour ce qu'on luy met à sus. Je soustiens que ceux qui l'affilent à l'effusion du sang le pervertissent à l'usage auquel il n'est pas destiné, de mesmes que si celuy qui a le maniement des finances publiques, au lieu de les emploier à la conservation de l'Estat, les prodiguoitet despensoit à la soulde des estrangers perturbateurs et ennemis de la Republique. De fait, les anciennes Histoires nous apprennent que les armes tant offensives que défensives des heroes estoient d'airain ou de cuivre,
et non pas de fer, lequel est en maints passages attribué par les poètes, sur tout par Homère, aux outils et instrumens mechaniques. Voire ce qui pouvoit avoir occasionné ces héroïques guerriers de s'armer plustost de cuivre ou airain que de fer est que les playes faites par une arme de cuivre ou airain ont je ne sçay quoy de propre et caché en soy (comme Plutarque, à la fin du troisiesme des Symposiaques, escrit après Aristote) qui peut donner grand soulagement et guerison aux blesseures. Et pource eux, comme ils avoient un cœur magnanime et tresgenereux, ils ne visoient seulement qu'à se porter vaillamment au combat, à vaincre et suppediter l'ennemy pendant qu'il se mettroit en devoir de leur résister, sans puis après estre poussez d'une plus cruelle que vaillante animosité de cercher les moyens extraordinaires pour le faire mourir autrement que de bonne lucte. Il y a plus, qu'es capitulations de la paix qui fut conclue entre les Romains et Porsenna, roy de Toscane, après le dechassement des Rois de Rome, fut dit nommément que les uns ny les autres ne se serviroient autrement du fer qu'au labeur de la terre. Les anciens Egyptiens pour marque de la sagesse prenoient le fer, parce qu'on en fait les serreures, qui tiennent en seureté et secret ce qu'on veut serrer. Je
36 DE l'or
conclus donc que le fer est contre-nature lors qu'on l'aiguise, qu'on le rue, qu'on l'eslance, ou qu'on le descharge pour frapper, pour blesser et pour meurtrir; et au reste que le fer nous rapporte plusieurs belles et singulières commoditez : car il y en a qui ont opinion (dit Pline) que, faisant un cerne avec la pointe d'un cousteau alentour d'un jeune enfant ou bien d'une grande personne, et faisant trois tours alentour d'iceux avec ce mesmes cousteau, cela contregardera la personne de sorceleries, charmes et poisons. On dit aussi que, mettant sur le seuil de l'huis de la maison ou de la chambre de quelcun un clou arraché du sepulchre, il fait perdre les visions, fantosmes, qui espeurent les gens de nuict. On fait les cautères de fer chaud, qui sont fort propres et beaucoup plus asseurez que les potentiels. On se sert de fer chaud à ferrer l'eau pour plusieurs accidens, et principalement pour les caquesangues etflusde ventre. Mettant un morceau de fer dans une trape où y aura du brasier et des charbons dans un lieu enfermé, le feu n'entestera point, ce qu'il fait lors qu'il n'y a point de fer. Quant à la rouille de fer, elle sert en médecine à sonder, à dessécher et à restreindre : enduite, elle rempele les places desnuées de cheveux par la pelade; incorporée en cire et en huile de meurthe, elle est
fort propre à l'aspreté des paupières, aux rougeoles et pustules qui viennent par tout le corps; appliquée avec vinaigre en de petis drapeaux, elle sert au feu S. Anthoine, à la gratelle et aux apostumes et excroissances qui viennent es racines des ongles; mise avec de la laine es basses marches des femmes, elle reprime leurs decoulemens immoderez; demeslée en vin, et incorporée en myrrhe, elle est souveraine aux playes fresches, et sert au mal S. Fiacre et aux fentes et crevasses du fondement, appliquée avec vinaigre; enduite sur les gouttes, elle les guérit et en oste la douleur. Quant aux pailles et battures qui tombent de la forge des trenchans des glaives, elles ont mesme propriété que la roûillure du fer, horsmis qu'elles ont une acrimonie plus grande; aussi s'en sert on es véhémentes fluxions des yeux. Elles sont fort propres à estancher le sang, et signamment quand c'est d'une playe faite d'un coup de glaive. On en use pareillement à reprimer les defluxions féminines, et les applique on aux oppilations et autres accidens de la ratte. Elles servent aussi à reprimer le sang des mourves et hémorroïdes, et sont propres à arrester le chancre des ulcères corrosifs. Pulvérisées bien menu sur les paupières, elles y sont fort propres. Quant à la lime du fer, on sçait qu'elle est de singulière requeste de la
38 DE l'or
part des teinturiers, qui n'en ont pas à moitié, et en font amas, non sans grans frais. Je n'aurois jamais fait si je voulois deschiffrer par le menu et estaller toutes les singularitez cyclopiques de la forge de Vulcan; je tiens tant de vous, seigneur Roderic, que je vous ay gaigné et qu'estes des miens : voire que ne ferez du restif à recognoistre avec moy quele fer est celuy qui fournit les outils au laboureur, au vigneron, au barbier, à l'architecte, voire à l'homme d'estude; que c'est luy qui met cousteaux sur table ; que c'est luy qui chausse plusieurs animaux ; que tyranniquement et abusivement on rebousche son tranchant à la guerre, et finalement qu'il est le médecin de la plus part de nos maladies.
— Vous comptez sans vostre hoste (respond le seigneur Roderic), et pourtant vous compteriez deux fois si je vouloie; mais, comme je sçay que si j'avoie envie de déferrer un peu vos fers, j'enferreroie tout le reste de nostre entre-veuë en une ferraillerie du tout enferrée, je suis à moitié content de laisser enroûiller vostre fer pour mettre en parade mon or, et dorer ceste conférence des dorées commodités que l'or nous apporte.
— Je suis fasché (dit le seigneur Martial) que les seigneurs Dorât et Ferrier ne sont de la partie,
je crois qu'ils s'estoqueroient de fort belles raisons. Le bon homme Dorât auroit plus de paroles que de dorure : de fait, je sçay qu'il a en son estude plus de fer que d'or, et en sa maison plus de jeune bois que d'escus. Cela me fait croire que l'or n'est point ce que vous pensés : car, puis qu'il est doré de nom, il se le feroit estre d'effet; il a assés bonne cognoissance en Cour. At nomine Auratus, re obœratus. Je présage qu'il sera quelque jour un grand héros; il a de l'airain pour se forger de belles et héroïques armes.
— Laissez là (dit le seigneur Roderic) ce Pyndare françois : il est de nostron pays de Limozza, et qui a plus mérité qu'il n'a, mais il a assez et est prou riche ; s'il ne l'est, il a moyen d'avoir du contant. Permettez moy que j'entre es dorées louanges de l'or : la commodité duquel je tiens à grand cas, parce qu'il nourrit, parce qu'il embelHt, parce qu'il resjoûit, parce qu'il aide, et parce qu'il ne nuit. Qu'il soit nutritif, les médecins le recognoissent, quand ils en baillent aux malades en leurs médecines, sur tout à ceux qui sont amaigris et deffaits par phtisie, ou pour avoir trop secoiié le pochet. Cela (direz vous) est bien cher; toutesfois couste, mais qu'il vaille. S'il ne resjoûissoit et reconfortoit, on ne porteroit pas
coustumierement les bagues et anneaux d'or au petit doigt, auquel nous avons une veine qui va droit fraper au cœur; pour le renforcer de joye, on y porte l'or. Qu'il embellisse, cela n'est que par trop clair : pource les carquans, les chaînes, les anneaux et toutes autres beatilles ont pris cours pour embellir tant les hommes que les femmes. Il nous aide aussi grandement, car il nous délivre de pauvreté, et nous fait tenir riches ; mais, parce que vous pourriez dire que ce n'est l'or, ains l'estime qu'on fait de l'or, je veux icy vous représenter les proprietez et vertus de ce métal selon que Pline les a touchées au trentetroisiéme livre de son Histoire naturelle, chapitre quatrième. En premier lieu, il est fort bon aux blessez et aux enfans, le leur faisant porter, car cela les garde de toutes sorceleries et autres meschancetez qu'on pourroit apporter en la maison où ils seroient. Les cendres de l'or calciné servent à oster les dartes et feus volages du visage, les y appliquant avec d'eau; lavées en eau de farine et bien préparées, elles servent à toutes fistules et hémorroïdes; adjoustant de lytarge à l'or moulu, il est singulier aux ulcères puans et pourris; cuit en miel avec gravier de Gith et enduit sur le nombril, il lasche légèrement le ventre, voire est souverain à guérir les verrues. Ainsi l'or a cest avan-
tage sur vostre fer qu'il est nutritif, et le fer ne l'est pas, si vous ne nous vouliez faire des estomachs d'austruches; qu'il resjouit le cœur, ce qui n'est communiqué à vostre fer; qu'il nous aide, et si ne nuit comme fait vostre gentil fer : ce n'est pas d'or qu'on fait les espées, les dagues et autres outils destinez au sang. Prenez de quelle façon que vous voudrez l'or, vous le treuverez en tout et par tout proffitable et plus à priser que le fer. S'il est en lingot ou en masse, voila des statues superbes qui rendront un personnage admirable, ou ce qu'elles représenteront. Le voulez vous remploier en la médecine, ce n'est rien de ce que j'ay ramenteu : il a bien d'autres vertus; car, si quelcun est maleficié de ses utils priapesques, appliquant le remède doré, le voila en peu de temps remis au dessus; la lèpre est chassée par l'or; pour raffermir les dents qui croulent, ou qui sont pourries et descharnées, il n'y a que l'oi ; pour radouber les pustules de la bouche, vous avez l'or qui y est trespropre; si l'haleine est forte et corrompue par une infection intérieure, l'or peut corriger une telle imperfection; si vous jettez de l'or tout rouge, bruslant et enflammé dedans du vin, ceste liqueur dorée est trés-singuliere à renforcer et nous remettre en nostre naturelle habitude; le mercure de l'or a grande
vertu contre la paralysie si vous le meslez avec de l'eau de vie et de lavande.
— Vous soufflez fort, seigneur Roderic (va dire le seigneur Martial) ; que n'avez vous mangé des navets pour vous remplir de vents? Hé! que vous avez bien envie d'en faire acroire à ces gens delà l'eau : c'est dommage que vous n'estes bon alchimiste. O que vous vous entendez bien à l'infusion du soleil! Gardez vous du mercure, puisque mercure y a. Tous vos beaux secrets sont sujets à caution : et d'ailleurs, quand auriez pleige, bon homme, je voudrois bien que vous me dissiez si, pource que vous avez allégué de vostre or, vous pourrez me faire acroire que l'or est quelque chose plus que le fer. De moy, je n'y recognois chose aucune : l'or sert à des cures, aussi fait le fer; vous avez beau prescher pour l'or, si je n'avoie peur qu'on me donnast sur les doigts, je vous monstreroie que le plomb estbien de plus grand revenu, proffit et émolument que l'or, qu'il fait de bien autres miracles, qu'il fait voleter l'or à Rome : on diroit que je suis ce que je ne suis.
— Mais que direz vous (dit le seigneur Roderic) à ce qu'il nourrit? L'expérience vous apprend que les malades s'en treuvent fort bien, que leurs forces s'augmentent, et finalement qu'il y a une
solidité naturelle en l'or qui avive et raffermit nos membres et nos esprits.
— S'il y a plus de persuasion que d'effect {respond le seigneur Martial), ce sera bien autre chose. Or qu'ainsi soit, je me le fais croire, parce qu'es coulis et consumez qu'on baille aux malades l'or ne se diminue point, quel goust ou quelle saveur pourroit recevoir le malade, puis qu'il ne se dépérit aucune chose de la substance de l'or? Encores, si la nourriture et réfection que voulez estre receuë par le malade de ce métal estoit telle que celle qu'eut-le rôtisseur à la fumée de son aloyau, on diroit que, sous l'authorité de M. François de Villon, cest article vous seroit à moytié accordé; mais de nous vouloir réaliser une nourriture d'un métal sans saveur et du tout mal disposé à nourrir, c'est nous vouloir faire mordre aux pierres, au plomb ou au cuivre comme au pain et à la viande. La nourriture se fait (dient les naturalistes) par le changement de la viande que nous prenons en nostre substance corporelle, si bien qu'elle s'allonge en nerfs, s'endurcit en os, s'estend en veine, s'amollit et paistrit en chair, et se convertit en moelle, en muscle et en peau par une vraye, naturelle et essentielle transsubstantiation tant de la forme que de la matière ; et neantmoins vous voulez que ces vertus et pro-
prietez de la nourriture se facent au corps du malade sans que l'or dépérisse, qui est que vous voulez que la substance de l'or soit convertie es parties et membres du corps sans que toutesfois il se perde aucune chose de l'or. Tirez de l'huile d'un caillou, et je croiray que ce que vous fantasiez de vostre or aura quelque apparence. Si la nourriture n'estoit naturelle, je diroie certainement que vous auriez quelque prétexte de nous dorer ceste venteuse transformation. Je vous excuse que vous n'estes seul qui avez choppé contre ce fantastique aliment : c'est un rocher contre lequel donnent plus de gens qu'il ne seroit à désirer. Et, afin que tout d'un coup je vous rabbatte ceste ridicule nourriture dorée, mettez vous devant les yeux et Mydas et Pythée.
Mydas estoit roy de Phrygie ; pour avoir receu en son hostel Silenus, l'un des capitaines de Bacchus, lequel s'estoit fourvoyé du droit chemin lors qu'ils allèrent aux Indes, et à iceluy fait tout plein de courtoisies et honnestetez, puis reconduit sain et sauve en l'armée, Bacchus, en faveur de cela, le mit au chois de demander ce qu'il voudroit : il opta que tout ce qu'il toucheroit devint or. Ce qu'ayant par plusieurs fois esprouvé et cogneu estre infaillible et véritable, quand il voulut puis après boire et manger, soudain toutes
les viandes qu'il touchoit se convertissoient en or pur. Il commença à se repentir de son avarice, et fut contraint faire une contre-requeste à Bacchus de le remettre en son premier estât. Il luy ordonna là dessus de s'aller baigner dans le fleuve Pactolus en Lydie, là où il ne fut pas plustost entré que l'eau, attirant à soy la propriété de Mydas, devint toute de couleur d'or. Ah ! que si l'or eut esté ainsi nutritif que vous le publiez, Mydas se fut bien engardé de requérir d'estre dedoré ! Pythée, roy des Bithyniens, abbayoit tellement après l'or qu'il occupoit tous ses sujets à fouir et déterrer les minières d'or, tant il estoit curieux d'en amasser ; si fort pressoit et travailloit son pauvre peuple en ceste besoigne que plusieurs pour le travail immodéré moururent sur le labeur, de mesmes que nous lisons avoir esté advenu aux Perûans par l'inhumaine avarice des Espaignols. Cela occasionna les Bithyniens de venir prier la royne, femme de ce glouton Pythée, de remédier à cest inconvénient, ce qu'elle leur promit. Ayant mis orfèvres en besoigne pour faire toutes sortes de viandes de fin or, Pythée voulant souper, la royne fît dresser une table d'or fort magnifique, à la veuë de laquelle Pythée prit un singulier plaisir pour estre l'ouvrage parfait et d'excellent labeur; mais, après l'avoir assez long
46 DE l'or
temps contemplée, il commanda qu'on la couvrit, et qu'on mit des viandes dessus. Alors la royne luy fit présenter telles sortes et espèces de viandes qu'il demandoit, faites d'or, du long service desquelles en fin Pythée s'ennuyant, commanda qu'on luy en apportast d'autres pour manger, entrant en colère et se despitant pour la faim : son estomac ne se repaissoit de telle veuë, l'or ne le nourrissoit pas. La royne, voyant la maigre mine que faisoit le roy, luy dit : « Comment, Monseigneur, vous ne donnez loisir de pouvoir recouvrer autre chose que ce que maintenant on vous présente; toute la solicitude et travail de vostre pauvre peuple gist en l'or, et ainsi vous le voulez. Les champs ne sont plus cultivez, on a perdu la diligence de semer et planter, l'agriculture n'est plus en train : vous employez seulement les Bithyniens à fouiller et cercher l'or, de façon qu'on ne vous peut offrir autre chose. » Si l'or estoit nutritif, comme vous criez, seigneur Roderic, Mydas n'avoit i! pas dequoy se saouler, prenant de l'eau qui soudain se convertissoit en or. Pythée en avoit tant qu'il en vouloit, et neantmoins tous deux crioient de maie rage à la faim. Mais que me chantez vous de vos anneaux? Si Dieu ne vous aide, vous les feerez. Je vous recommande à Pline, lequel vous
accommode de toutes façons : vous les portez d'or, et il faudroit qu'ils fussent de fer. A Promethée on baille un anneau de fer; les Romains ne les portoient que de fer pour monstrer qu'ils estoient vrais soldats et bien duits au mestier de la guerre; mesmes ceux à qui on faisoit entrée triomphante à Rome ne portoient qu'un anneau de fer. Caius Marins entra en tel equippage; son lieutenant Manilius et Calphurnius n'estoient que ferrez par les doigts.
— Ha ! je ne quitteray point si tost l'anneau (va dire le seigneur Roderic); vous oubliez à dire que, pour honorer ceux qui avoient bien joué des cousteaux, les plus hardis enferreurs, les plus braves et courageux soldats, on leur donnoit l'anneau d'or, qui leur servoit comme de triomphe et tesmoignage de leur vertu. De ce fait foy, quoy que vostre bon homme de Pline ait voulu discourir avec ses argumens de neige, que nous lisons en Genèse que Joseph, ayant déclaré le songe à Pharaon, roy d'Egypte, fut estably sur-intendant du royaume, et que, pour l'en ensaisiner, le roy lui bailla l'anneau qu'il portoit en son doigt. Voire que vostre Pline, lequel vous faites si mauvais garson, et contraire à nos anneaux d'or, nous apprend au trentetroisieme livre de son Histoire naturelle, chapitre second, que, par le
48 DE l'or
reiglement qui fut fait, l'an sept cens soixante quinze après la fondation de Ronrie, estoit expressément porté que ceux seulement porteroient anneaux d'or qui seroient de franche condition, et qui auroient quatre cens sesterces vaillant, tant eux que leurs pères, que leurs ayeuls paternels, et qui auroient droit de pouvoir estre assis es jeux publics au quatorziesme degré : de sorte que la coustume des Romains estoit de donner des anneaux d'or par manière de prérogative aux ambassadeurs, lesquels ils envoyoient vers quelque roy ou nation estrange. Et d'ailleurs les anneaux estoient si privilégiez que de donner licence à quelcun de porter un anneau d'or estoit l'ennoblir et passer gentilhomme : car (comme dit Pline, Dion et plusieurs autres ont laissé par escrit) on cognoissoit les chevaliers romains et ceux des ordonnances parmy le commun peuple aux anneaux qu'ils portoient au doigt, tout ainsi que les sénateurs estoient cogneus à leurs longues robes de pourpre, brodées de larges testes de doux.
Je ne poursuivray point plus outre les avantages dorez par lesquels les anciens honoroient la prouesse des soldats qui s'estoient bien portez en la guerre; je quitteray les chaines, les bracelets et les couronnes d'or : vous avez Pline, qui, au lieu sus allégué, s'acquitte fort bien de cette charge;
il parle bien à vos révérences, se formalise de ce que l'or est ainsi prophané, et n'est pas jusques à des nacquets qu'ils ne s'en parent, de mesmes que les dames romaines s'en equippoient, s'en sont dés longtemps chargez, et aujourd'huy n'en retiennent que trop la coustume. Quant a la monnoye, il vous apprendra que c'est un des grans malheurs de ce monde, et que, mis en ouvrage, il nous pousse à dix mil excès, abus et sursaillies; finalement qu'en masse, ou fondu, il nous est encores dommageable, quand mesmes il ne feroit que resveiller l'avarice. L'indiscrétion et impieté de Septimuleius, grand amy de Caius Gracchus, l'aveugla de telle sorte qu'il le tua pour, livrant sa teste à Opimius, gaigner autant d'or qu'elle pesoit : et encores jetta il du plomb au dedans de la bouche pour la rendre plus pesante sans avoir esgard à la lascheté qu'il commettoit envers sa patrie. Et pource Spartacus ordonna par exprés qu'en son camp il n'y eut ny or ny argent, mais de fer tant que terre.
— A tout ce que Pline pourroit avoir allégué contre l'or (dit le seigneur Roderic) la response est fort aisée, qu'il ne reprend point l'usage de l'or, ains le mes-us. Si l'or est si mauvais que vous le chantez, estimez vous que l'usage d'iceluy eut esté permis es republiques bien policées? Aux
5o DE l'or
sacrifices de l'ancienne loy eut on fait des vaisseaux d'or? Salomon eut il employé si très-tant de finances pour faire une chose désagréable à l'Eternel? L'auroit on monnoyé? Vous autres mesmes, Messieurs les ferrez, ne vous sentez honorez, si l'or ne marche devant vous : je m'en rapporte aux couronnes, anneaux et bracelets d'or qu'avez receu; après qu'en estes agoûez, vous seriez bien contans que les autres ne s'en servissent. On diroit, a vostre compte, que l'or ne mérite pas d'estre recueilly, ettoutesfois vostre Pline mesmes l'a en si grande estime.
— Non, seigneur Roderic, mais il parle (va dire le seigneur Martial) de Testime qu'on en fait, sur quoy elle doit estre fondée. La couleur, c'est peu de chose et de moindre attraict que n'est l'argentine : de fait, l'argent a un lustre plus beau, plus clair, et plus approchant du jour que n'a l'or, quoy qu'aucuns ayent voulu faire sa couleur plus riche pour se rapporter le plus aux astres, dont Pline se moque.
— Mais ce seroit à tort (dit le seigneur Roderic), car les rayons du soleil jaunissent de mesmes que l'or : et pource le docte du Bartas entre ses epithetes luy donne cestuy de chevelu d'or. Or que le soleil tienne le premier rang entre le reste des astres, cela est plus manifeste que le
ET DU FER. 5l
jour. Pline auroit donc tort de vouloir blaffir la dorure de nostre or solaire, puis que l'œil d'un chascun de nous est juge et tesmoin trés-asseuré du contraire. Mais je ne treuve point qu'il parle du soleil, et pource je conclus que l'un des principaux moyens sur lequel on doit sur-bastir et appuyer l'excellence dorée est l'affinité qu'il y a entre ce métal et le roy des flambeaux célestes. Et si passeray bien plus outre : car je soustiens qu'il tient en son espèce tel rang que fait le soleil au gênerai de l'univers. On accomparage le soleil avec le cœur humain, parce que, tout ainsi que le soleil anime de ses rais le corps de tout le monde, luy départit la clarté, la force et l'ornement, de mesmes le cœur du microcosme inspire sa chaleur à tout membre vivant, l'anime et le resjouit. L'or ne communique il pas avec ce cœur-soleil pour les mesmes qualitez? C'est luy qui est la fontaine de vie, non seulement aux! autres métaux, mais qui la nous maintient à nous mesmes. A la dorée sortie du soleil ,
La neige, le brouillas, l'oisiveté, la nuit. Le fantosme, la peur, et le somne s'enfuit.
L'or vient il à brillonner, il n'y a pluye, gresle, frimas, orage ny tempeste qui subsiste : les postillons dorez passent par dessus et au travers, la
teste baissée, tousjours promps, diligens, hardis et courageux sans que la fetardise, la pusillanimité des casanniers puisse loger en leur ame. Ils ont les rais du soleil qui esclatent au travers des ténèbres de la nuict : asseurez, fendent la presse et combattent contre l'horreur de l'affre mesmes, ne peuvent jamais estre saisis d'une timidité, sont autant ou plus esveillez que le dragon de Minerve.
— Ciii bono (va dire le seigneur Martial], à quel propos? C'est une avarice qui leur possède si estroitement l'ame qu'il n'y a danger aucun qui puisse leur dedorer la poictrine. Les mines ont beau estre meurtrières de ceux qui sont trop curieux de fouiller dans le ventre de la terre ses entrailles dorées; que la terre s'affaisse tant qu'elle voudra, qu'elle engouffre, atterre, accravante et ensevelisse les pauvres pionniers; qu'il y ait tant de malignitez aërées qu'on pourra imaginer; que le pays soit difficile à gaigner; que la mer soit tout ce qui se pourra furieuse; que les voleurs et brigands destroussent et esgorgent tant qu'il leur sera possible-, bref quand tous les diables devroient saisir ces âmes des-esmées de faim, si faut il qu'ils busquent fortune, qu'ils dorent leur cœur misérable et avaricieux : l'œil jamais ne leur ferme; ils sont sans cesse en guette et aux espies;
ils traverseront les destroits, ils s'assujettiront à un million d'encombriers pour se farcir la panse, ou plustost pour remplir leurs bourses d'escus ; il n'y a rien ny trop froid ny trop chaud pour eux : quand ils ont entassé beaucoup d'or, la mer les engloutit, le brigand les vous descharge et de biens et de soucy. Ce que j'y voy de pis est qu'ils ne se peuvent jamais saouler, et ne s'en est trouvé qu'un ou deux qui en ayent eu à regorge, à sçavoir ce folastre de Mydas et le capitaine Aquilius, auquel le roy Mithridates fit boire plus d'or fondu qu'il n'en eut sceu désirer, encores que son cœur anhele après sans pouvoir en estre rassasié.
— C'est assez disputé (dy-je alors), je vous coupe icy queue si vous enfoncez d'avantage ceste matière. Ne me resveillez point Mydas; vous n'y auriez pas honneur, et si estendriez bien le parchemin. Je vay vous ranger d'accord : les argumens ferrez, seigneur Martial, sont forts au possible, et qui justifient tresbien que le fer nous est grandement proffitable, et vous, seigneur Roderic, monstrez tresbien que le fer a mesmes besoin de l'or. Voulez vous que je vous die? Le fer est tousjours plus rude que n'est l'or, l'or est bien plus précieux et à mon gré que le fer (entre amis que sert il de mentir?). L'or est celuy qui met en
54 DE l'or
besoigne le ferraillier, lequel sera le pionnier, et le doré sera le thresorier; et ainsi tous deux auront part au bien et au mal de tous les deux métaux, Cecy ne sera, je m'asseure, trouvé estrange par aucun de la compaignie, attendu que nous lisons que ce roy de Phœnice duquel vous avez parlé, seigneur Roderic, quoy qu'il ait esté inventeur de l'or, ce neantmoins il mit au monde les gens armez. Qu'ainsi ne soit, le roy Agenor, son père, trouvant sa fille Europe à dire, de laquelle Jupiter s'estant énamouré l'avoit ravye et transportée en Candie, commanda à son fils Cadmus de l'aller cercher, et ne retourner devers luy qu'il n'en eut certaines nouvelles. Tellement que ce jeune prince, après plusieurs longs travaux et ennuis, après avoir bien tournoie çà et là sans rien advancer de sa queste, s'arresta finalement en la contrée de la Beoce, là où il mit à mort un grand serpent qui desoloit le pays, et en sema les dens, à guise de grains, dans la terre, dont tout soudain vint à sortir une moisson de gens armez qui s'entretuerent les uns les autres sur le champ, si bien qu'il n'en resta que cinq, lesquels repeuplèrent le territoire avec luy. Pausanias, en ses Bœotiques, fait mention de ce compte, lequel il tient fabuleux; de moy, je ne le croy pas, mais j'ay opinion que, sous ceste feintise, on a voulu
nous apprendre que l'or et le fer estoient grans cousins, je dis quant à l'usage, sans vouloir confondre leur vertu et proprietez métalliques. D'ailleurs, je sçay bien que, si les affaires estoient reiglées au poinct que je souhaiteroye, certainement ny l'or ny le fer ne tomberoient en mes-us; ils ne nous seroient qu'à proffit. Si l'avarice estoit morte et la cruauté ensevelie, il n'y auroit que plaisir à la lueur de l'or et à l'usage du fer. Qu'en dites vous, seigneur Roderic?
— Rien (dit-il) puis qu'il ne vous plaist pas nous entretenir d'avantage en ceste passée. Encores avez vous quelque raison, et vous approchez fort du but.
— Je tiens le mesmes (va dire le seigneur Martial), et prens grand plaisir que dorez si gentiment nostre ferrure. »
Le seigneur de la Murette, voyant que la compaignie estoit sur le bransle de laisser les sièges vuides : « Messieurs, je vous supplie, va il dire, que j'aye ce crédit de dire un petit mot, ceste matinée, parce que, si le seigneur Roderic aime bien l'or, je suis des siens, et autresfois me suis escrimé assez du mestier du seigneur Martial. Ne croyez pas que l'aage m'ait fait changer de peau*, nenny, dea, mais je trouve que la neige de ma teste et barbe grise a abbatu toutes mes plus
56 DE l'or
fortes chaleurs. D'autres fois, j'ay veu que, si ceste partie eut esté faite comme je la vois dressée, que je me fusse bien tost avancé. A ceste heure, je suis meur, il faut que je donne advisaux autres tout tel que je le voudroie prendre pour moymesmes. Or, entre tous ceux que je trouve qui m'ayent le plus contenté sur la décision de ceste question, il n'y en a point qui me vienne tant à gré que le docte du Bartas, lequel, au troisième jour de sa Semaine, me plaist fort en ceste non moins subtile que saincte response quMl fait à ceux qui se vouloient mettre à mespriser et l'or et le fer pour les grans malheurs et incommoditez que tant l'un que l'autre nous apportent :
Je sçay bien que la terre à l'homme misérable Semble estre, non plus mère, ains marastre exécrable, D'autant qu'à nostre dam elle porte en son flanc Et l'or traine-soucy et le fer verse-sang; Comme si ces métaux, non l'humaine malice, Avoient en tant de chefs fait foisonner le vice. Tout ainsi que l'appast des chatouilleux thresors Pert de l'homme meschant et l'esprit et le corps, L'or dore les vertus, et nous donne des aisles Pour nos coeurs eslever jusqu'aux choses plus belles. L'homme bien avisé ne se sert seulement Du fer pour seillonner le champ donne-froment : Il s'en sert au besoin pour défendre sa ville Contre la tyrannie estrangere et civile. Mais jamais le meschant ne manie le fer
Que pour estre instrument des Furies d'enfer, Pour voler le passant, pour esgorger son frère, Pour perdre son pays, pour massacrer son père Tout ainsi, proplianant un don vrayment divin, L'yvrongne sa raison noyé dedans le vin. »