‹ Œuvres. Édition préparéeChapitre 33 sur 43 · DE LA JALOUSIE DU MARY ET DE LA FEMME · texte numérisé non relu

DE LA JALOUSIE DU MARY ET DE LA FEMME

;^vHcuIe battoit sur nostre hémisphère, on

gC'Continua, selon l'acoustumée, la partie

pour, décevant les ardeurs Syriennes, prendre un peu de frescade en un fort beau et encores plus excellent vergier d'un seigneur qui pour le présent n'aura point, pour cause, de nom. La troupe estoit de cinq : le premier estoit le marié, auquel nous donnerons le nom de S*" Marry; le second estoit un cousin de ce mary, qui prendra le titre de S'' Florent; au troisiesme nous donnerons le nom de S'" Innocent, parce qu'encores qu'il ne fut coulpable, le mary et le cousin vouloient luy faire accroire qu'il avoit mangé le lard; le qua-

triesme estoit un affectionné à la femme, qui sera designé sous le nom de sire Bel-accueil; le cinquiesme est celuy qui, se faignant amy commun des parties, sert de boutefeu, qui prendra le nom du sire Theode. De ma part, je servoie de sixiesme pour voir, oùir et juger à mon aise des coups; mesmes ce fus-je qui donnis entrée au propos, m'addressant au marié, lequel je voyoie blesme et desconforté, de sorte que l'on eut dit qu'il ne beuvoit pas d'eau bonne. « D'où vient, luy di-je, S"" Marry, qu'estes ainsi décoloré que les yeux vous sortent hors de la teste, et finalement que vous nous monstrez une mine engroignée? Nous ne sommes point icy pour penser au mauvais temps. Qu'avez-vous ? Communiquez vostre douleur à vos amis. Peut estre vous deffiez vous de moy. Où estes vous? De ma part, je ne puis assez me complaindre de vous, vous voyant mener une vie si morne, pensive et austère. Si vouliez suivre ce train, je vous conseilleroie, si ce n'estoit offenser Dieu, et vous faire tort et à autruy, de vous demarier, et aller courir par les bois, et vaincre par vostre pensive et songearde taciturnité la sauvage solitude des forests. Pensez vous que ceste bonne compaignie soupçonne? C'est ou qu'estes envieux de nostre commun plaisir, ou bien qu'estes troublé d'un desplaisir insuppor-

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table; que, s'il vous plaisoit nous le communiquer, il n'y a celuy d'entre nous qui ne s'estimast tres-heureux d'en porter sa part.

— Je vous remercie (respondit S"" Marry) bien humblement, vous asseurant que, s'il y avoit douleur en moy à laquelle, la vous descouvrant, puissiez donner ordre, me rendriez trop vostre redevable d'y vouloir prester l'aureille. Toutesfois je vous prie estimer que c'est une impression que je ne puis moymesmes manifester; elle me ronge le cœur, dissoult et consomme mon humeur vitale, et est incurable, parce que nécessité m'astraint à entretenir toute ma vie mon mal.

— Vous en direz, mon cousin, ce qu'il vous plaira (dit S'" Florent), si faut il queceste impression soit accidentele, et ne me sçauriez faire entendre qu'autresfois je ne vous aye veu plus leste, dispos et alaigre que n'estes pour le présent, et ne puis autrement croire qu'il n'y ait quelque anguille sous roche.

— Tant mieux, mon cousin (respondit S"" Marry), car ores qu'ainsi fut, si pourroit ma douleur estre telle que, la taisant, mon mal demeureroit en son entier; la descouvrant, s'accroistroit d'avantage.

— Non, mon cousin (réplique S'' Florent), si faut il que vous deschargiez vostre cœur; je ne

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VOUS abandonneray point que n'ayez rendu gorge. »

11 n'y eut pas un de la compaignie qui ne se mist après; pressèrent de si prés S'" Marry que, bon gré, mal gré qu'il en eut, force luy fut de faire ouverture de sa maladie, après maintes fuites. « Bien (disoit il) faut il que maintenant j'esvente ma playe; j'en fais grande difficulté : car, ah! je vois... » Puis perdit la parole.

— Quoy! (ce dit quelcun de la compaignie) nous lairrez vous en appétit? vous ne faites à peine qu'entrer en chemin, et vous demeurez tout court. Courage; contre fortune bon cœur; aydez vous, on vous poussera.

— Comment (dit il, à moitié despité) pourroie je manifester ma douleur icy? celuy qui m'a causé mon tourment est icy devant mes yeux. C'est vous, Innocent, qui me mettez en oppresse : si vaut il mieux, puis que j'en suis venu si avant, que j'en rende mon cœur net, paraventure que, pensant me mefîaire, vous me ferez bien, et me ramènerez ma santé. Helas! que si eussiez esté tousjours là où vous estes, et moy où je suis, et ma femme où elle est, que je n'eusse pas esté maintenant du nombre des chanteurs de complainte.

— Et quoy! (dit S"" Florent), avez vous martel

en teste? Estimez vous que ma cousine, vostre femme, s'oublie de tant que vous enrooler avec les confrères de la Lune? Ostez ceste opinion de vostre cervelle : elle vous mineroit le jugement, et à la parfîn vous extaseroit de vostre propre raison, Desja avez tellement chargé ceste cornue impression qu'on diroit qu'au lieu que Circé en transforma en pourceaux, que vostre femme vous a métamorphosé en bouc.

— Vous en parlez fort à vostre aise (respond S'" Marry), et ne sentez pas où le bas me blesse : faut que vous estimiez que je soye ladre et que je ne sente pas quand on me pique. Ah! que j'ay bien bon besoin de patience pour me detramper et dissoudre l'amertume qui me saisit le cœur! Qu'on me face tel tort !

— Resvez vous, S'" Marry, mon bon voisin, je croy que vous vous persuadez malade (dit le S*" de Bel-accueil); monstrez, que je vous tienne le poing, vous estes esmeu : ce n'est qu'une sursaillie, ce ne sera rien. Tenez vous gay et joyeux, et me jettez aux pieds ces badinages qui enchartrent vostre pauvre jugement dans des jalousies fort obscures. Si vous ne vous remettez, je seray contraint (et estime que la compaignie ne m'en désavouera) vous prier vous aller jetter dans un beau lit pour reposer vostre jugement. Nous

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sommes icy venus pour passer le temps, et vous voulez engendrer mélancolie. »

Tant plus le S'' de Bel -accueil poursuivoit, d'autant s'enfurioit le tourment du S'' Marry : vous luy voyez rouiller les yeux en teste, faire des sur-saillies les plus estranges du monde, entrecommencer des propos à demy entrecoupez, sans descouvrir le goust de la noix. « Je l'endureray (disoit il), et vous me viendrez faire le beaubeau? à d'autres! Ahl Traditor de la carne salata! Belaccueil, vous jouez au double; vous avez part au butin. Je vous cognois, il y a plus de trois jours : vous avez par le passé fait mine me porter affection, et je sçay que vous me vendez; je ne vous en sçay point de gré; vous estes du grand party. Innocent ensache, et vous tenez le sac : cjui est le plus homme de bien de vous deux?

— Messieurs, dit Bel-accueil à la compaignie, je vous prie avoir pitié de ce pauvre; moy, je m'en vais un peu escarter, de peur de le faire entrer en frénésie plus avant. C'est un homme duquel je n'eusse jamais pensé qu'il eut esté si mal pensant qu'il est. Mais qu'est ce qu'il veut dire? Il me voudroit faire maquereau du S'" Innocent; il me fait un bel honneur : j'aimerois mieux que luy et sa femme fussent où je diroie que d'avoir servy à tel maquignonnage. Que si je ne conside-

roie qu'il n'est pas maintenant maistre de son jugement, asseurez vous que je lu;y feroie bien construire et remascher ce qu'il a trop témérairement avancé.

— Non (dit le S'" Theode), il ne- faut pas maintenant s'amusera le contrarier; il sera beaucoup mieux séant de guérir la mélancolie du S'' Marry, et sçavoir s'il y a moyen de luy arracher de la cervelle la perverse et sinistre humeur qui luy auroit de telle façon caractérisé son piètre, chetif et misérable cerveau. »

L'advis du S'" Theode fut trouvé le meilleur du monde, et pourtant on le délégua pour porter parole à S'' Marry, ce qu'il accepta assez volontiers, et le vous vint aborder de telle façon : c( Vous sçavez que tous ceux qui sont icy vous sont amis, et de moy je m'ose vanter ne leur devoir rien pour la bien-veuillance dont je vous affectionne. A mon grand regret, je vois que vous vous tourmentez à crédit; si m'aimez ou croiez que je vous aime, déclarez moy familièrement l'occasion de vostre mescontentement ; à tout il y a remède fors qu'à la mort.

— Tenez (dit le S'" Marry, tirant de son sein une feuille de papier), voila ma nialadie, voila dont je me plaints : si vous m'estes tant affectionné que vous criez, si vous estes bon mede-

cin, donnez allégement à mon mal. Or voici que contenoit ce cartel : « S"" Marry est courroucé, fasché et desplaisant de ce qu'il a apperceu que sa femme prestoit à ceux qui ne luy estoient nommez par luy, etc. »

— N'y a il que cela? (dit le S'' Theode), ce n'est rien; vous estes debout. Je feray tout au rebours des autres médecins, lesquels, quand bien est dit, n'entendent que le haut Alemand en ces maladies. Je présuppose que vostre plainte soit véritable ; mais je vous prie de croire qu'elle n'est fondée sur raison et fondement véritable. Bien ; vous dites que la dame de vos biens preste à vostre insceu. La charité donc luy sera interdite, si vous ne le commandez : s'il y avoit un pauvre qui fut à l'huis, et que fussiez à la ville, faudroit il qu'elle l'esconduisit sans luy tendre l'aumosne, ou bien qu'elle le remist à vostre arrivée? Ce sont brides à veaux : car, encores que Ton vous advouë que, puis que tenez le rang et lieu de mary, que devez avoir la charge et sur-intendance des affaires, si ne faut il prendre cela si fort à la lettre que l'on die que vostre femme n'osera tourner un œuf sans vous demander congé. On vous envoieroit aussi tost mettre pondre les poules.

— Vous tournés la charrue avant les bœufs

(respond S'"Marry); nous n'avons pas garde de nous entrechoquer; vous vous esloignez fort de moy. Vous parlez du mesnage, et je n'y pense point : tant s'en faut, que je voudroie qu'elle eut aumosné la moitié de mon bien, et que jamais elle n'eut tendu son abreuvoir. Quel outrage m'a elle fait, à vostre advis? Il sera donc dit qu'en mon escuelle tramperont autres que moy? Suis je pas homme? suis je pas entier? m'a elle trouvé dur à l'esperon? Et me planter les!... Que je l'endure? Je n'en feray rien.

— Si necessitéle vous commande (dit S^'Theode), si faudra il que vous passiez par là. Or, parce que l'obéissance que rendriez à nécessité seroit forcée, voyons si vous pouvez tenir la bride si austère à vostre femme qu'elle ne puisse familiariser et se communiquer avec ceux qui, estans ses amis, ne peuvent faillir qu'ils ne soient les vostres : si elle vous est amie, ceux qui luy sont amis vous sont aussi amis. Vous m.'avez confessé que vostre femme peut donner l'aumosne de vos biens; si ainsi est, je conclus qu'elle peut prester aquo; la raison est que nous sommes en plus forts termes de droict : car vous estes maistre et seigneur des biens de la femme, moyennant que vous n'en abusiez; vous pouvez en disposer à vostre volonté : elle ne sçauroit sans vostre congé

et permission les aliéner, obliger et dispenser, quoy que ce fut à son advantage. Mais, quant au corps, il n'y a loy à présent qui vous en attribue la seigneurie et maistrise : on ne parle plus de les tuer, frapper ny battre. Si donques la femme a la libre administration de son corps, Tempescherezvous de se donner du plaisir? Qu'y perdez vous? Elle y gaigne, elle reçoit d'une façon ou d'autre; elle porte une serrure où plusieurs clefs peuvent entrer sans ressort, et vous serez si vilain que vostre femme ne puisse jouer des basses marches? Quel interest y avez vous?

— C'est (dit S'' Marry) que je veux estre seul qui trempe mon pain au pot, puis qu'il m'appartient.

— Race vilaine (dit S'" Theode), et vous croyez qu'elle soit seule pour vous? Portez donc le cadenat; autrement en vostre présence vous sentirez qu'on vous marchera sur le pied. Vostre femme est damoiselle de bon lieu, et vous la ferez retenue, recuite, à demy morfondue, et chippoteuse par faute de donner passage. Ce sont de belles ! Je vous renvoie à ce que Munster raconte de certaines dames : les plus grandes et plus estim.ées entre elles sont celles qui sont les plus promptes à accorder la requeste de naturalité, voire que c'est entre elles aussi grand honneur

d'avoir plusieurs personnages qui relèvent d'elles, comme par deçà aux princes et grans seigneurs d'avoir grande suite d'hommes, lesquels par leurs bien-faits et recognoissance ils auront avancé. II y a plus, qu'entre elles une dame seroit tenue pour vilaine et routuriere, si elle avoit refusé à un honeste homme le choc, de mesmes qu'entre nous on tiendroit pour un mal-habile homme celuy qui, defhé, n'auroit osé se présenter en plein champ de bataille. Et, afin qu'en un mot je vous paye d'une monnoye que ne pouvez refuser, avez vous jamais ouy parler de ce philosophe qui, sur la plainte que un autre luy faisoit de la communication et familiarité que sa femme faisoit, où il trouvoit aussi peu de goust que vous faites aux privautez et gaillardises de la vostre, respondit qu'il avoit tort de s'en formaliser, attendu qu'encores qu'un navire et une monture ayent porté plusieurs charges, on ne fera point difficulté de s'en accommoder, non plus que de boire en un verre de cent ans, moyennant qu'il soit bien net, où plusieurs auront beu. Le chien (comme l'on dit) ne laisse jamais sa langue au plat, encores qu'il l'y trampe en lappant,

— Vous vous émancipez (ce di-je) un peu de trop, S"" Theode : à vostre conte on diroit que les femmes n'ont qu'à tendre le bissac, voire que,

si elles ne se tiennent prestes, qu'il y a de la contumace et rébellion. Faites moy une amitié, maniez vos affaires avec un peu plus d'honnesteté : n'aviez vous point d'autres moyens pour replastrer la jalousie de S'' Marry? Si avez preuve en main, ostez luy la cause du mal; après nous verrons ce cju'on dira sur la guerison de la playe.

— Je le veux bien (dit S'" Theode), car je m'asseure que celuy qui est soupçonné de planter le may n'est sujet à l'amende : le pauvre homme est innocent, il ne pensa onques à y mettre le doigt. Seulement, à ce que je puis apprendre, S'" Marry charge son bonnet de groignart, parce qu'il voit que S'' Innocent donne des salutades à madame sa voisine, que quelquesfois il prend ses disnez et soupez en leur table; que, s'il y a un bon morceau en son logis, il ne le mangera qu'en la compaignie de ces deux personnes; qu'après le repas ils passeront deux ou trois heures à jouer au Flus, au J'ay, à la Séquence, à la Condemnade, au Trou ma Dame, à la Clef, à Remuer mesnage, et autres tels jeux qui ne sont point défendus. Si S'" Marry treuve que S'' Innocent ait l'œil tendu à la friandise, y a il tant affaire de le prier de ne retourner en sa maison? S'il en avoit senty le vent, asseurez vous qu'il se garderoit bien de toucher plus au plat en la présence de ce S"" Marry.

11 pense faire pour le mieux, et il en a du reproche.

— Mais vous ne dites pas (dit S"" Florent) qu'il y a des œillades qui, parmy le disner et souper, se jettent si vivement que le pauvre mary en demeure tout esberlué; qu'il y a des semonces aux bonnes grâces si très privées qu'au travers du verre on recognoit assez que chat veut à dire minon; que S"" Innocent entrant à table a ses mules nettes, à l'issue les a toutes crottées : ce sont assignations qui se donnent. A un bon entendeur ne faut que trois oublies; qu'au jeu S'" Innocent et ma cousine font si souvent le pasté, et finalement, pour abbreger, que d'entrée (je ne craindray point de le dire icy, ce ne sont qu'amis), outre et au pardessus l'expresse prohibition que mon cousin avoit fait, elle alla avec S"" Innocent en uri certain bal, ou ballet, où on tient qu'elle fut secouée par qui, devinez le.

— Ah! (dit Bel-accueil) prenez garde à ce que vous dites. S"" Florent, gardez l'honneur des dames : vous poussez bien avant, et faites tort à plusieurs dames et damoiselles, qui, pour se trouver au bal, ne dansent pas la danse du loup.

— Je ne fais point une généralité (dit S"" Florent), mais, si mon conseil estoit receu, jamais femme qui veut conserver son honneur ne se

treuveroit en ces belles dansailleries. O les beaux tours qui s'y font! Et, quant à elle, mon cousin maintesfois la tançoit de ce qu'il n'y avoit bal auquel S"" Innocent ne la mena; puis qu'il luy avoit défendu cestuy cy, elle avoit bien peu de respecta l'honneur et aux commandemens de son mary, si elle ne faisoit trefves pour un jour; mais le mot estoit donné et l'assignation du choc asseurée. Elle dansa le branle, et n'en faut point douter : car mon cousin apprit par ses espies que S"" Innocent, après qu'il luy eut fait danser une gaillarde et un branle de Poitou, la tira de la salle, et la mena en une petite chambre escartée, regardant sur le jardin, où ils furent tous deux plus d'heure et demie seuls : à quoy faire? Je le vous demande.

— Je sçay bien (dit Bel-accueil) que sa damoiselle les suivit, et entra 9vec eux en la chambre. Voulez vous dire qu'elle leur servit de maquerelle?

— Nenny (respondit S"" Florent), on l'en garda bien : car, comme ils furent là eux deux, ma cousine envoia demander un linge pour s'essuyer : la pauvre damoiselle descend; à peine fut elle au pied des marches qu'on vous la troussa et luy donna on deux ou trois charges si vives qu'elle eut bien encores voulu avoir la quatriesme. Ce-

pendant laissez faire à S"" Innocent s'il perdit l'occasion. Et après vous direz que mon cousin est jaloux à tort?

— Vous me contez là un traict (dit Bel-accueil) duquel je n'avoie pas encores ouy parler, et lequel je fais grande difficulté de croire; toutesfois, comme il n'est pas impossible qu'il ne soit ainsi advenu, mettez qu'à moitié je vous confesse cecy : si elle s'estoit de tant abusée, elle auroit rendu bille pareille à S"" Marry ; car je sçay bien que la pauvre femme, y a plus de deux ans et demy, est martyrisée d'une extrême jalousie pour le sale train que le S'" Marry mené avec la fîUe du Pellican. Je l'ay veu autresfois en tel accès que, si je ne l'eusse prévenu, elle estoit en termes de faire un coup de sa main.

— Elle ne seroit pas la première (dit le S"" Theode) qui en tel fait auroit usé de voie de fait et main-mise. La force de ceste passion est telle qu'elle nous fait oublier nous mesmes dés qu'elle a peu mordre sur nous : c'est comme la rache, elle croist sans cesse, et fait faire d'estranges coups. Polyxo, ou Polyxene, femme de Tlepolemus, fît pendre à un arbre Hélène, vefve de Menelaus, pour la trop libre communication qui estoit, à son advis, entre elle et son Tlepolemus. Les dames Thessaliennes ne sacmenterent

pour autre occasion la courtisanne Laïs, sinon pource que Pausanias, qui estoit de leur pays, s'apprivoisoit avec elle. Laodice, femme d'Antiochus, roy de Syrie (au rapport de sainct Hierosme sur Daniel, ch. ii), fit tuer Bérénice, la sœur de Ptolomée, et son fils, puis elle mesmes s'empoisonna de despii et rage qu'elle avoit qu'Antiochus s'accointoit d'elle. Alexandre de Phera fut mis à mort par sa femme Thebé pour l'opinion qu'elle prit qu'il familiarisoit avec d'autres. Demetrius, fils du roy Antigonus, fut massacré par le commandement d'Arsinoë, sa femme, qui portoit fort mal en gré de ce qu'il se joignoit à sa belle mère Bérénice. La jalousie que Cleopatra eut sur Rhodogune, sœur du roi Phraas, causa la mort de Demetrius Nicancr. L'adultère de Clytemnestre avec iEgystus, et la mort d'Agamenon, n'eussent esté pratiquez si ce pauvre prince n'eust trop courtisé sa Briseis. J'ay leu autresfois de la femme d'un certain villageois qu'elle prit tel regret alencontre de son mary, qui, ne se contentant de l'ordinaire de la maison, prenoit party avec d'autres, que de despit elle prit tous les papiers, hardres et meubles de son mary, les jetta dans le grenier, où après elle mit le feu; et, non contente de telle réparation, elle s'enchevestra d'un licol, et un seul petit enfant

qu'elle avoit, puis se jetta en ceste façon, et traina avec soy son enfant dedans un puys. Le piteux carnage que firent les dames de Stalimene sur la race des masles n'est imputé à autre occasion par le Rhodien Apollonius et ceux qui ont touché une si piteuse boucherie, sinon parce que les maris s'accrochoient avec leurs captives.

— Et les hommes (dit S"" Florent) ne sçavent ils point que c'est de ceste maladie?

— Si font, et pleut à Dieu (dit Bel-accueil) qu'on ne leur en donnast point d'occasion ! Quelquesfois eux-mesmes se le fantasient si bien que la première volée de mouches qui vole devant leurs yeux, ils se persuadent que voila leurs femmes croquées, que leurs estables sont arrestées pour y héberger les courtaux estrangers. J'en ay une liste de trois mil, qui ou se sont meffait à eux mesmes, ou ont fait mourir leurs femmes, ou ont commis mil indignitez. J'ay les tenans et aboutissans, je les pourroie designer; mais je crains, parce que ce sont des exemples frais, que l'on ne me jetta quelque chat aux jambes, si j'esventoie ce qui n'est pas propre à estre encores descouvert. Il vaut mieux que, reservant ce que j'en ay aux premiers grans jours qui se pourront tenir, je vous face le conte de ceste gentille et gaillarde dame romaine Justine,

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laquelle, estant douée d'une parfaite et exquise beauté, fut donnée à femme à un jeune homme de la ville fort riche; mais c'estoit tout, car au reste ce n'estoit qu'un bemus, un lourdaut, et le plus grand sot de sa parroisse; si estoit il toutesfois si tresassotté de ceste jeune dame qu'il estoit à demy dépassionné lors qu'il la perdoit de veuë : prit une telle impression que, comme elle se panchoit pour détacher son soulier, sa beauté l'esbloùit de telle façon que, se sentant surpris d'elle, soudain il jugea qu'il estoit impossible qu'un autre peut contempler ses beaux et riches traits qu'il n'employa et verd et sec pour en avoir jouissance : de fureur s'eslança sur la doucette, et la tua.

— Voila (dit S^ Innocent) le fait du S^ Marry; il se fait accroire que je suis plus diable que je ne suis noir, et si jamais je ne me mis en effort d'attenter rien sur ses marches. En ce je recognois que sa femme est beaucoup plus chargée que luy, je dis de plomb en la cervelle. Je sçay bien qu'il luy fait tort.

— Vous n'en serez pas creu (dit S*" Florent); maintenant n'est pas question qu'entriez en vos preuves justificatives; attendez si vous y serez admis. Or, S*" Bel-accueil, j'ay bien pris ce qu'avez dit touchant cette justice, d'où je sens bien

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que voulez dire que les hommes sont trop prompts à recevoir ces jalouses impressions; mesmes voulez aucunement excuser l'indiscrétion des femmes qui, pour n'avoir le jugement aussi rassis comme les hommes, se laissent mener au gré de ces passions. Je vous recognoistray que la prudence est plus grande aux hommes qu'aux femmes; mais, puis que l'injure est faite à l'homme et non à la femme lors qu'il est question de ce brouillis infusé, on ne doit trouver estrange si les hommes chargent martel en teste.

— Au contraire (dit le S'" Theode), je soustiens que le principal outrage s'addresse à la femme, laquelle ajuste occasion de se plaindre. A vostre advis, si ceste femme que tenez en vostre logis pour nourrir vostre enfant, S'' Bel-accueil, bailloit à tetter à cinq ou six enfans, n'auriez vous pas plus d'occasion de vous fascher contre cela qu'elle n'auroit contre deux autres bonnes nourrices, qui seroient saines et bien nettes, lesquelles tendroient leurs mammelles pour allaiter vostre enfant? Toute la plainte de la nourrice seroit que par faute d'estre tirée, ses mammelles luy feroient mal; en un besoin, ce seroit à elle à se succer le bout ou se faire alaiter par un autre enfant. Le mary, allant en dommage, il fait tort à sa femme, laquelle perd autant de son revenu, tout ainsi

que le vachier quand un autre que luy prend la traite de sa vache. Et s'il y a plus, que, quand on a bien esgouté le cornet, il n'y demeure pas souvent de l'ancre; ce n'est pas comme les tetins des femmes, qui ont plus de laict tant plus on les tire. Pourquoy donc se plaindra le mary lors que sa femme, sentant que son ordinaire ne suffit pas pour son train, en prendra où elle pourra? Il y en a encores assez pour luy. Les femmes ne sont pas comme petis enfans, elles ne se saoulent pas de cela si tost; elles sont comme les moyneaux, elles veulent avoir tousjours la becquée. Puis donc que le mary n'y perd rien, qu'au contraire la femme y perd, je conclus que le tort regarde la femme, et non le mary.

— S'" Theode, vous estes (di-je alors) un grand philosophe, et fouillez bien exactement les affaires; mais vous ne considérez pas que nous sommes bien aises d'estre servis honestement, et ne voudrions estre de ces gavoches qui boiront après un ladre et tramperont leur pain en toutes sauces. Le cœur me surbondiroit si je voyoie que ma femme me laissast prendre du caillé autre que celuy de nostre mestairie. Voyez la Guerre des masles contre les femelles : là vous apprendrez que le mary peut accuser d'adultère sa femme, et ce seulement parce que l'injure qui est en cest

endroit faite au mariage regarde sur tout le mary et non la femme, attendu que le mary est le chef. C'est là où il faut regarder, sans s'amuser à ces brouilleries qu'avez remué un peu trop librement : ne pensez pourtant que je veuille tenir le party de ces grands estalons qui ne sont jamais saouls s'ils n'ont pris lipée à l'extraordinaire; mais, au pis encores, le mary doit estre plus offensé que la femme. En un mot je le vous feray cognoistre. On a accoustumé d'appeller ces messieurs qui, par le moyen de la prodigalité de leurs femmes, ont des supposts et lieutenans de couche, cornards, parens de Moyse, etc. On sçait bien que l'on porte les cornes à la teste : les bœufs, les moutons, les boucs, les chèvres, la licorne, les cerfs, le rhinocéros et autres bestes cornues ne portent les cornes ailleurs qu'en la teste. Messieurs les gens d'Eglise et de justice ne portent le bonnet à quatre cornes que sur la teste; voire que pource les femmes sont forcloses de commander et en l'Eglise et en justice, parce que, n'ayans le pouvoir de porter le bonnet cornard, il faudroit chausser l'habit des ecclésiastiques et des justiciers. Si ainsi est que ceux qui reçoivent escorne en leur mariage sont appeliez cornards, et que les cornes ne se portent qu'à la teste, je conclus que les femmes ne peuvent estre cornardées. Ma

preuve prend pied sur ce que l'on ne me peut nier que l'homme ne soit chef de la femme : elle n'a point donc de chef que celuy de son mary, et partant toutes les cornes qu'elle pourroit charger s'encorneroient tousjours sur la corne gauche du chef cornu de son mary : d'où vous voyez, quand il y auroit lieu de cornardise, lors que le mary joue à la corniche en parterre estrange, que tousjours les cornes viendroient battre sur le mary.

— Hé! Messieurs (dict le S'" Theode), quittons ces cornes; en un besoin on en feroit des cornets ; et voyons si l'obéissance que la femme doit au mary l'oblige à supporter les sursaillies qu'il pourroit faire. Voicy le conseil qui fut donné à une bonne dame qui estoit si vivement frappée de belle fine jalousie qu'elle en sechoit sur ses pieds : on luy conseille de feindre, dissimuler, faire la borgne et passer par dessus, attendu que le devoir de la femme n'est pas d'espier et contrerooller les actions et deportements de son mary : car, au lieu qu'elle n'est prise que pour le soûlas et proffit d'iceluy, si elle s'y fourre plus avant qu'elle ne devroit, elle le gehennera et bourrelera, voire que par sa folie elle le poussera à faire et redoubler une autre folie. Si elle monstre qu'elle peut en sçavoir quelque chose, elle le pourra enhardir à faire à descouvert ce où

il n'eut voulu s'hazarder qu'en cachette. Y a il tant affaire à avoir un peu de patience ^ A la longue, la violente poursuite du mary pourra s'amortir; et peut estre qu'après avoir couru longtemps, la nécessité le contraindra de prendre arrest et aleine chés soy, mesmes si les doux attraits de sa femme le redressent en sa droite voye. Il fasche fort certainement à une femme de voir qu'une putain vienne humer ce qui luy appartient de droict : s'il y avoit moyen de prévenir, je trouveroie que telle prévention seroit très-bonne; mais de penser rompre l'anguille au genouil, mesmes d'opposer la caboche féminine à la force virile, c'est se vouloir casser la teste contre la muraille. Et, afin que vous ne pensiez que je vous veuille persuader une chose nouvelle, et qui jamais n'ait esté pratiquée, n'avez vous jamais ouy parler de Serai, femme d'Abraham, d'^Emilie, femme de Scipion l'Africain, et de Stratonique, femme du roy Dejotare? Sarai donna à Abraham sa chambrière égyptienne, nommée Agar, afin qu'il entra à elle, et eut lignée d'elle. De mesmes Rachel fit entrer Jacob à sa chambrière Bêla, de laquelle il eut deux fils, à sçavoir Dan et Nephtali ; commeaussi Lea à lasienne, nommée Zelpha, de laquelle il eut aussi deux fils, à sçavoir Gad et Azer. TEmilie, sçachant que son mary Scipion familiarisoit avec une sienne es-

clave, n'en fît point plus mauvais traitement à ceste esclave : au contraire, après la mort de Scipion, elle affranchit ceste esclave, et la maria fort richement. Stratonique, se voyant desnuée d'enfans, conseilla à Dejotare, son mary, de s'accoster de la première qui luy agreroit, de laquelle il peut avoir lignée. Et, comme elle vit qu'il n'en tenoit conte, elle mesmesjluy pratiqua une fort belle fille nommée Electre, de laquelle il eut de beaux enfants, lesquels depuis elle chérit comme les siens propres. Que fît Olympias, femme de Philippes, roy de Macedone, a cette jeune fille qui estoit fort privementlfamiliarisée par le roy? Du commencement elle avoit délibéré luy jouer un mauvais tour, parce que le bruit estoit que par philtres amoureux elle avoit gaigné l'amour de Philippes; mais, dés qu'elle l'eut veu et contemplé la beauté de ses traits, elle la renvoya saine et sauve, luy disant : « On t'avoit calomnié ; maintenant j'apperçois que ce n'est que nature qui a énamouré le roy de ta beauté. » — Vous parlez comme Dieu (respond Bel-accueil), mais il vous semble que nous avons affaire à des créatures qui se moulent ainsi qu'on fait la cire. On parle du corbeau blanc et du cygne noir : j'estime qu'on en trouvera aujourdhuy aussi tost que de femmes lesquelles se comman-

dent de ceste façon que vous avez envie. Nicostrate n'y peut estre pliée, et vous voulez qu'aujourd'huy les femmes perdent la veuë à crédit, qu'elles se feignent entachées de ladrerie, pour ne sentir lors qu'on leur vient à donner attache.

— Que voudriez vous donc (dit S. Florent) qu'on fit pour retrancher du tout la jalousie? car de ma part je treuve qu'elle a pris racine si avant que les cornes ne sont point plus avant dans la teste d'un bœuf qu'est la jalousie encornée dans le chef de la pluspart des mariez; de sorte que, si Rabelais ne s'est mespris lors qu'il a dit que la conardise est un appendix de mariage, on peut asseurer que la jalousie luy est concomitante, antecedante et suivante, dont sourdent plusieurs rixes, quereles, groins et dissipations aux mesnages. Seigneur Theode, je sçay que vous pouvez nous relever de peine; s'il vous plaist, vous nous esclaircirezàtous de ceste compaignie la difficulté que je me fais entendre nous estre commune, parce que je vous vois tous parler autant comme des poissons.

— Jeleveuxbien (respond le S"" Theode) : faut donc que vous sçachiez que, du temps des Apostres, Nicolas, celuy qui fut l'un des sept diacres qui avoient esté ordonnez avec Estienne pour subvenir aux nécessitez des pauvres, ayant espousé

une femme douée d'une très-rare et singulière beauté, en chargea jalousie si avant qu'il en fut repris fort aigrement pour la deffiance qu'il avoit de la chasteté de ceste dame. Pour se penser garentir de cet opprobre, il print sa femme, la produisit au milieu afin qu'il fut loisible à un chacun d'accomplir avec elle ce qui n'est point dénié au mary. Ce remède futtreuvéde si bonne grâce par aucuns que la communion et pesle-meslange des femmes a esté pour article principal de l'heresie des Nicolaites. De ma part, je déteste toutes hérésies, et serois tres-marry de ramener en jeu ce qui de soy est sale et deshoneste, et d'ailleurs a esté reprouvé et condamné en des conciles. Que si ma voix pouvoit avoir crédit en chapitre, voicy que je voudroie ordonner pour prévenir et retrancher la jalousie : premièrement que l'on assortit les mariages de partis convenables, en sorte qu'à un vieillard on ne donnast du jeune bois; qu'on ne se ruast point tant sur les belles pour délaisser les laides, lesquelles sont moins soupçonnées d'entrer en conférence et rapport que les autres; en après, que les maris donnassent ordre que leurs femmes eussent ce qui leur fait besoin, car, pour avoir dequoy acheter une garderobe, sera à craindre qu'elles ne mettent en hypothèque leur devant. Toutesfois je ne conseille aux maris de

les tenir trop somptueuses et bombantes, cela leur donne entrée avec des muguets qui ne demandent que l'avant-Juin pour planter lemay. Finalement, qu'ils soient par ensemble courtois, doux et gracieux, qu'ils fuyent les noises et les riottes (c'est la planche de cornardise). Sur tout qu'ils se mettent le moins en arrérages des redevances naturelles qu'il leur sera possible. Par la fréquence de l'entrechoc, la femme se rend proprietairesse des coulans qui luy sont acquis. Prenant tout le jour ce qui est venu, le mary ne luy sçauroit faire tort : car, si elle cognoist que sa traite se face soixante dix fois à l'Herculienne et qu'elle tende sa gide autant de fois qu'elle reçoive l'egoust, il ne faut pas qu'elle ait opinion qu'il aille ailleurs s'efforcer, où on ne le tiendroit que pour Messer Coigne-festu. Le mary aussi, en visitant souvent l'héberge de l'un de ses principaux cortaux, à la piste pourra recognoistre s'il y aura ou entrée pour quelque autre, ou bien si le logis sera esté si mal couvert que par quelque fente la pluye verglassée aura pris cours. En après, s'il arrouse souvent son jardin, n'est pas à présumer que sa femme le veuille noyer, couvrir et surbaigner d'eaux. S"" Marry, tenés ces maximes, observez les, sur tout n'oubliez le picotin avant que partir du giste. Si vous tombez en jalousie, et que par

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