MATINÉE V
S'il vaut mieux prendre à femme une laide qu'une belle.
u plus grand contantement des aises que vous sçauriez souhaiter, mon gentil-homme, vous vous plaignez de l'avantage qui vous a esté fait par le Destin : vous estes party d'une des belles damoiselles qui ait esté esclose en toute la coste de Normandie, et neantmoins, à voir la chère que vous faites, on ne vous prendroit que pour le plus malheureux qui naquit onques de mère.
— Helas ! mon compaignon, vous en devisez en Phormion, et ne sçavez où c'est que le soulier me presse. Ah Dieu ! que mon malheur est grand ! Je suis géhenne, et si n'oseroie dire que
je suis mal; on me mescroira. Vous m'estimez heureux d'avoir une belle femme, je voudroie que le plaisir de Dieu fut que vous sentissiez une demie heure la cinquantiesme partie du martyre qui me bourrelle; bien tost viendriez à changer de note. Si je le veux blanc, elle le veut noir; si je veux rire, elle prescrit le deuil et le groin; si je veux la paix, elle sonne le toxin de la guerre. Elle tient autant de conte de moy que de l'escume du pot : tant de privautez qu'elle fait à des personnes qui me sont fort suspectes me poinçonnent cinq cens fois le cœur à chasque minute d'heure, et, misérable que je suis, quand j'auroie avalé dixhuit quintaux de plume, je n'oseroie toussir; je tomberoie de fièvre en chaud mal : mon mesnage seroit ravagé d'une fort estrange combustion, et si paraventure j'empireroie mon marché.
— Quoy! (ce dit le seigneur Eusebe) il y a donc de la hargne parmy les plus grandes delices que j'eusse sceu penser .? Qui m'eut voulu demander le patron d'un personnage accomply en tout heur, je vous eusse nommé, mon gentilhomme, afin qu'on prit mire sur vous, et vous criez alarme; il semble que on vous escorche : que ferons nous, nous autres pauvres diables, qui ne forgonnons qu'à des cheminées ? Vous estes h
gogo, VOUS avez le parangon des beautez, la perle dé nostre Normandie , et si trouvez ceste beauté si laide qu'il semble qu'ayez envie de masquer madamoiselle vostre femme de la laideur de Thersites. La passion vous pousse à trancher tel langage, encores que par effet sçachiez tresbien qu'en ce offensez grandement la majesté divine, mettant à mespris les grâces qu'elle a departy à vostre partie.
— Au rebours (respondit nostre gentil-homme, qui a esté nommé par nous Scythe, parce qu'il tenoit beaucoup des humeurs d'Anacharsis), on prise, chérit et honore les liberalitez du Toutpuissant; m.ais il n'y a patience qui ne se perde lors qu'on vient au mes-us.
— Cela estvray(vayeje dire), car, puis qu'en choses indifférentes le vray moyen de retrancher l'abus est de se départir de ce qui cause le desordre, je trouve que la plainte de nostre gentihomme est plus que raisonnable; voire, si j'estoie prié, je prendroie plaisir d'aider à pousser la roue, pour monstrer qu'au choix ceux là y procèdent le plus sagement lesquels tendent moins aux belles qu'aux laides.
— Je voy bien que c'est (dit le seigneur Eusebe), vous avez envie que ceste passe soit emploiée à contrebalancer la beauté avec la laideur. S'il n'y
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avoit affaire que de VOUS à moi, mon gentilhomme, et que ne vinsiez à tirer cecy en conséquence, la dispute seroit bien tost terminée. Tousjours seroie je quitte, vous laissant abonder en vostre opinion, à ce que vous ruassiez sur les laides, et que me laissassiez les belles. Si un chacun estoit ligué à vostre party, ô que je seroie contant! j'auroie bien et beau où m'estendre : on verroit ma race differenter d'avec la vostre, tout de mesmes que font nos François d'avec les Mores, Sauvages et Nègres de la Guynée. J'auroie assez de besoigne et plus à battre qu'à vanner, et comment y pourroie-je fournir? Nécessité me contraindroit de dresser des serrails où, selon ma disposition et habitude, je feroie reveûe de chacune de mes pieces. Tout le monde n'est pas agoué comme vous, dont bien m'en prend. Mais, à bon escient, avez vous envie de suivre le party des laides ?
— Vous le dites (respond le Scythe), et ne laschates onques parole plus véritable. Je voy que ces belles popines causent tant de maux que , quand il n'y auroit point de belles, les affaires ne s'en porteroient que mieux.
— A bon chat, bon rat (dit le seigneur Eusebe); les magnanimes et valeureux chevaliers pour leurs maistresses n'ont point redouté de se bazarder en plein champ de bataille. Je ne quitteray point le
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party des belles ; et quant à vous, toutes et quantesfois qu'il vous plaira, vous vous jouerez aux laides. De ma part, je sçay qu'en tout bon lieu j'auray l'avantage sur vous, et que vous serez apparié à la louve, laquelle entre une infinité de loups choisit tousjours pour sien celuy qu'elle verra moins refait en toute la compaignie.
— Pardonnez-moy, seigneur Eusebe, répliqua sur ce nostre Scythe, vous, et tous ceux qui mettez sur les champs la louve, entendez assez mal sa nature. A elle vous et nous devrions nous modeler pour apprendre que c'est d'aimer; parce que la louve, poursuivie par plusieurs loups, véritablement entre une infinité de coursiers qui la flanquent et talonnent pour l'estalonner, choisit pour sien le plus maigre et plus defi"ait; mais quel? Celuy qui premièrement l'aura accosté lors qu'elle entre en sa chaleur, celuy qui par une longue poursuite et infinité de travaux se sera mortifié en telle sorte que par droit il méritera le nom de plus laid, mais aussi qui se sera rendu digne d'estre, en recompense de sa peine, receu au parsus de tous les autres.
— Traittons, je vous prie (va dire le seigneur Eusebe), ceste dispute en philosophes, et pour commencer je suis d'advis que je vous représente celle que j'estime belle.
— C'est bien dit (respond le Scythe), car nous n'avons qu'à considérer les traits de la beauté, s'ils sont bien tirez, pour juger après si c'est quelque chose de laquelle on doive tant faire de cas.
— Je le veux (dit le seigneur Eusebe), et, pour ne pas tourner long temps autour du pot, du beau premier coup je vay fraper au blanc : car, si je vouloie m'amuser à accorder la différence et diversité de plusieurs qui ont subtilisé sur la forme de la beauté, me faudroit me contrarier à moymesmes, entant que quelquesuns ont prisé les brunes, les autres les rousses. Le pourtrait de la beauté ne vous sçauroit estre donné plus beau que dans ce sonnet :
Celle qui veut paroir des belles la plus belle Ces dix fois trois beautez, trois longs, trois courts, trois
[blancs,] Trois rouges et trois noirs, trois petis et trois grands, Trois estroits et trois gros, trois menus soient en ellej
Longue la taille soit, le poil et main jumelle; Courte oreille et le pied, des dens les doubles rangs; Le poil blond, et le teinct et l'yvoire des dens; Rouge ongle, lèvre et joue : et le nom cjue l'on celé;
Et les sourcils soient noirs, la prunelle des yeux. Teste, nés et tetin, petis; ample entre-deux Des sourcils, et le sein, la fesse; estroite l'aine,
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Et la bouche et le flanc; enflé soit l'embonpoint Des cuisses, de la fesse, et ce qu'on ne dit point; Lèvres, doigts et cheveux menus : tell' fut Hélène.
— Vous allez un peu bien viste, seigneur Eusebe (dit le Scythe), si vous rattaindray je bien aisément : car vous supposez pour confessé ce que je seroie bien marry de vous advotier, c'est que ces traits, qualitez, quantitez et proportions que venez de toucher rendent la créature belle; vous en trouverez dix mille qui vous soustiendront le contraire, et voulez vous sçavoir pourquoy ? c'est que la beauté n'a estre qu'entant que nous le luy donnons, c'est à dire que nous allignons les traits d'une beauté sur le patron, tableau ou créon de la chose que nous affectionnons. Si vous aimez une fille qui ait la disposition de ses membres autrement bastie que vostre trentaine ne la représente, vous tiendrez que toutes celles qui n'ont le mesmes air du visage, la mesmes forme, toute telle quantité et proportion qu'à vostre bien aimée, ne sont belles. Le More n'a pas garde de tenir pour belle femme la plus belle de nos Françoises : il veut sa noire basannée, avec son nés retroussé, guignant aux estoiles comme un astrologue. L'Italien aime les yeux hors la teste. Quelquesuns trouvent de grâce les grasses, parce qu'il y a plus à prendre, et que la charge est soustenue plus
doucement; les autres se plaisent aux maigres. Ainsi donc vous faites bien peu, et si toutesfois vous pensiez avoir pris la Lune avec les dents, quand vous pourtrayez la beauté de telle façon. Ah ! qu'il y a plusieurs particularitez qui sont à débattre, mais ce n'est pas mon but : me suffit, si nous demeurons d'accord que la beauté n'est qu'une impression, forme et figure, de laquelle nous jugeons selon que nos sens et affections nous guident et inspirent. Et ainsi voila la question vuidée, car je soustiens que, pour nostre regard et suivant ceste hypothèse, il n'y a aucune différence entre la belle et la laide femme. Les femmes ne sont belles ny laides , sinon ainsi qu'elles nous agréent et desplaisent.
— Cela est pris un peu trop cruement (vay je dire). Etquoy? mon gentil-homme, si ce que vous dites avoit lieu, la beauté ne seroit qu'une imagination de quelques quantitez et proportions, lesquelles il faudroit examiner au gré d'un chacun ? Vous vous trompez; cela seroit vouloir alligner la reigie à la muraille, la courber, plier et fieschir, selon que le dos de la muraille biaiseroit. Changez donc de maxime, et tenez qu'il y a un modelle sur lequel il faut patronner, tirer et façonner la beauté. On sépare le juste d'avec l'injuste, l'équitable d'avec l'inique, l'humanité d'avec la
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cruauté, et le bien d'avec le mal : si est ce que, s'il falloit abandonner à l'opinion d'un chacun ce qu'il faut juger de la justice, de l'équité, de l'humanité et du bien, les plus maraux du monde pervertiroient la justice en injustice, l'équité en iniquité, l'humanité en cruauté, et le bien en mal; ils masqueroient l'injustice des traits de justice, l'iniquité seroit transformée en équité, la cruauté prendroit la place d'humanité, et le mal seroit voilé de la beauté du bien. Il y a plus, que vous vous abusez grandement quand vous fantastiquez une beauté laquelle n'ait point de contraire; cela est contre-naturer l'ordre naturel de Nature : le blanc n'est point sans le noir, la vertu est bandée contre le vice, le feu opposé à l'eau, et vous voulez establir une beauté qui n'ait point de contraire.
— Vous prenez mal (me va respondre ncstre Scythe) ma conception. Je ne suis pas si grue que je ne sçache bien que le beau a pour opposé le laid; mais je veux dire que, si le pourtrait de beauté qui a esté donné par vous, seigneur Eusebe, ne représente que ce que plusieurs tiendront pour la pluspart pour laid, qu'il faut que la beauté ne soit qu'une simple imagination et opinion, et qu'il n'y a realité en la beauté et laideur, eu esgard à nous, sinon ce que nous luy attri-
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buons. Encores donques que je ne puisse demeurer d'accord avec le seigneur Eusebe pour les traits, lineamens et qualitez de la beauté, je ne veux pas pourtant nier la diversité et distinction qu'il y a entre les belles et laides femmes; si bien qu'il ne restera maintenant qu'à résoudre lesquelles sont a préférer.
— C'est fort bien dit (va dire le seigneur Eusebe), puis que je parle pour les belles, c'est bien la raison que j'aille devant : on met tousjours le plus beau devers la ville. J'ay trois principaux moyens, par lesquels je soustiens que celuy qui veut faire choix en femmes se doit plustost addresser aux belles qu'aux laides : premièrement la beauté du corps ressent je ne sçay quoy de la divinité et excellence qui reluit en l'ame de la belle dame; car Dieu a tellement créé toutes choses qu'il a ordinairement conjoint beauté avec bonté. Parquoy, comme il y a correspondance entre le corps et l'ame, ainsi la beauté corporelle est comme une image de la beauté de l'ame, laquelle promet de l'intérieur quelque chose de bon : car la perfection intérieure engendre l'extérieure ; et pource l'intérieure est appellée bonté, et l'extérieure beauté, qui est comme une fleur de la bonté, qui est en la semence. Vous avez le divin Philosophe, lequel monstre par plusieurs tres-subtiles
raisons que la beauté nous bien-heure sur tout, parce qu'il n'y a chose qui ne la souhaite comme le but de sa perfection. Mesmes tous les Platoniciens, pour définir la beauté, dient que c'est une grâce vive et spirituelle, laquelle est premièrement infuse par le ray de Dieu, l'ange l'inspirant avec telle vivacité qu'elle embrase d'une amou reuse révérence les esprits et les corps des hommes, lesquels elle resveille et esjoiiit par la raison, par la veuë et par l'oiiye. Pource vous voyez que tous les anciens autheurs, payens et autres, pour qualifier une personne d'honneur, ils la colorent de beauté; les poètes ne parlent de leurs dieux et heroës que premièrement ils ne leur ayent tiré un trait de beauté. Homère prise les nymphes pour leur beauté. C'est elle qui a mis le sceptre et royauté es mains de plusieurs personnages. Strabon remarque que les Cathaiens et Meroites estoient tellement amoureux de la beauté que, quand il estoit question d'eslire un roy entre eux, ils choisissoient le plus beau qui fust entre eux; et Archidame, roy des Athéniens, fut condamné en une amende pécuniaire parce qu'il avoit pris à femme une femme de petite taille qui ne luy engendreroit des rois, ains des petits nains. En quoy ils suivent nature, qui a appris aux abeilles d'establir pour roy celuy qui
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est plus beau et de plus gentile taille entre eux. — Ne passez point plus outre (va dire nostre Scythe); il semble que vous vouliez dire que la laideur du corps soit une marque de la laideur de l'ame. Je vous recognoistray que la beauté, qui apparoit par le dehors en une personne, est comme un tesmoignage de la beauté qui est en l'ame; mais cela ne rencontre pas tousjours, ains voit-on souvent advenir tout le contraire, dont nous avons ce commun proverbe : « Beaux compaignons au gibet, et belles femmes au bordeau. » Ordinairement, les plus beaux hommes et les plus accomplis des dons de nature en la disposition de leurs corps sont les plus desbauchez et vicieux. D'ailleurs, il se treuve plus grand nombre de gens laids avoir esté sages et ingénieux, que de beaux et bien formez personnages. Les médailles anciennes nous représentent Socrates pour un des plus laids quinaux qu'on eust sceu penser, et avec la plus pauvre contenance du monde, et neantmoins il fut recogneu par l'oracle d'Apollon pour l'un des plus sages de son temps. iEsope Phrygien fut basty d'une si estrange façon que le plus laid de son aage, accomparé avecquesluy, eust droitèment ressemblé à un Narcisse et Ganymede; cependant il ne devoit à aucun pour la gentillesse et excellence d'esprit. Zenon et Aristote ne furent
des petis Adonis : ils estoient laids au possible; Empedocles mal formé, et Galba contrefait, dira on qu'ils n'ayent esté gens de grand esprit ? La laideur de Philopœmenes ne peut onc empescher qu'après s'estre porté en bon et vaillant soldat, il ne parvint à la dignité de chevaleureux capitaine, et ne fut redouté de tous ses sujets par le moyen de ses grandes et excellentes vertus.
— Je suis certainement bien aise (va dire le seigneur Eusebe) que vous avez mis en jeu Philopœmenes, d'autant que, tout grand capitaine qu'il fut, si fallut-il qu'il porta la peine de sa laideur. On raconte de luy qu'un jour on attendoit sa venue à Megare, et pource on luy preparoit un fort somptueux banquet. Arrivé qu'il fut au logis, il voulut monter seul et le premier : Thostesse, le voyant si laid et mal aconche, présuma que ce fut quelcun des gens du capitaine, qui eut esté là envoyé devant, si luy fit fendre bragardement du boys. L'hoste survint, qui, le voyant employé en si vil exercice, fut fort fasché : « Et qu'est ce que vous faites (dit-il), seigneur Philopœmenes? — Je paye (respond-il) la peine de ma laideur. » iElien Spartian, en la Vie de Septimius Severus, remarque que, par la rencontre d'un homme laid, cest empereur préjugea sa mort. Homère, comme il avoit buriné sur le front des heroës une beauté.
aussi, quand il a voulu délaver quelcun, il l'a noircy de la deformité de Thersites, lequel Lycophron, pour ceste occasion , dit estre formé à la syngesque et comme le jouet de nature; mesmes les poètes, pour nous représenter le maistre ouvrier des instrumens de cruauté, nous représentent Vulcan boiteux, esclopé, laid, maulsade et mal-fait, de sorte que pour sa deformité Junon avoit esté contrainte le précipiter en l'isle de Lemmos.
— Maintenant j'ay ma revanche (dit le Scythe); vous m''avez voulu relever pour le capitaine Philopœmenes, je veux redresser Vulcan, lequel je demeureray d'accord avoir eu toutes ces qualitez que venez de dire; mais il faut les allegoriser, autrement elles feroient tort à vérité : car au reste Homère luy donne le nom d'excellent ouvrier, et qui a resveillé les plus beaux et excellens ouvrages que nous ayons. On le feint laid et maulsade, parce qu'il estoit forgeron et mareschal, qui ne bougeoit continuellement d'emmy la fumée, tout couvert et terny de suye, comme toute sa profession se demeslant es fournaises. On veut qu'il ait esté mal en jambes; c'est 'pource que le feu chancelle tousjours de costé ou d'autre, sans jamais demeurer droit ny ferme, ou bien que, tout ainsi que les boiteux et esclopez ont be-
soin de quelque baston pour s'appuier, aussi le feu ne se peut passer de bois ou telle autre matière.
— Dites ce qu'il vous plaira (va dire le seigneur Eusebe), si faut il que vous en veniez là, que la beauté est d'autant à préférer à la laideur qu'est le jour à la nuict, et par ainsi que ceux choisissent le mieux lesquels prennent party avec les belles : car, encores qu'il se puisse faire que quelques uns, lesquels seront laids, excelleront en quelque chose, cela n'est point toutesfois si trèstant prisé comme si la beauté les esmailloit. La vertu (dit le poëte) a plus de grâce partant d'un beau corps. A ceste occasion, Platon avoit coustume d'advertir Xenocrates, parce qu'il estoit fort laid, que souvent il sacrifîast aux Grâces, à ce qu'elles donnassent lustre à ses actions, et qu'elles couvrissent sa laideur et deformité. Puis qu'ainsi est, mon gentil-homme, je m'en vay à ceste heure après mon second moyen, fondé sur ce que, pour avoir bonne race de chiens ou de chevaux, on cerche des plus beaux et des plus généreux, et partant que, pour avoir de beaux enfans, il nous faut tendre aux belles , à ce que nous puissions avoir belle engeance et de mesmes qu'elles sont. D'un meschant corbeau l'œuf est meschant, et d'une vilaine vache vilain est le veau : vous ne
voyez pas qu'un petit nain engendre des grans géants, ou que le More procrée des blancs, ou nous autres des hommes velus. 11 n'y a au jeu que ce qu'on y met ; si un poirier ne rapporte pas des prunes, ne croyés pas qu'une femme vous produise de beaux enfans, si elle n'est belle. Pourquoy est ce que les mores ont tous le nés ainsi relevé, n'est ce pas parce que les pères et mères qui les ont basiy l'ont de mesmes ? Voulez vous donc avoir de beaux enfans, ne vous adjoignez qu'aux belles. C'est nature qui nous meut à engendrer nostre semblable : les belles doncques ne peuvent nous produire que des beaux fruits , et les laides des laids. De deux choses l'une, ou nous desirons avoir des beaux enfans, ou des laids : si nous tendons aux derniers, certainement les laides sont très-propres; mais nous nous banderions contre le commun désir qui, selon Platon, est inspiré naturellement à un chacun. Aspirons nous aux laides et voulons avoir de beaux enfans, nous souhaitons et ce qui est impossible et ce qui est contre nature, laquelle ne feroit pas engendrer aux laides leur semblable, mais leur dissemblable. Voyez vous qu'une plante de roses rouges rapporte des roses blanches, ou que des petites cavales produisent des grands chevaux?
— Ne poursuivez pas plus avant (respond le
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Scythe) ; aussi bien ne perdrez vous que le temps ; l'expérience nous apprend tout le contraire de ce que vous venez de reciter : une femme blanche enfantera un nègre; une bazannée un fils aussi blanc que lis; une autre aura en son enfant exprimée l'image et semblance d'un qu'elle aura aimé, sans qu'il se soit mis à la couvrir; une autre sera enceinte d'un fils ressemblant à quelque image qu'elle aura veu peinte en un tableau. Ne vous souvient il point du conte de nostre Morcf* Quel train menoit-il à sa femme de ce que son enfant estoit blanc comme albastre, et ne tenoit aucun trait de la dadée caramaresque ? Il fut condamné de refaire bon mesnage, d'advoûer le fruit pour sien, puis qu'il n'avoit légitime occasion de souspçonner que sa Moresque eut ailleurs emprunté un pain sur la fournée. Et, quand tout est dit, l'appréhension a une merveilleuse force pour former et figurer l'enfant. Voila pourquoy ceux qui ont envie d'estre pères de beaux enfans prennent sur tout garde que leurs femmes ne repaissent leur veuë de choses hideuses à voir, d'autant que le plus souvent ce sont autant de traits et impressions qui surviennent aux enfans. Vous avez voulu subtiliser sur ce que nature veut que nous engendrions nos semblables. Cela est vray en l'espèce, mais non point en toutes les parcelles de l'injdi-
vidu. Un père qui sera gras et replet aura quelquesfois des enfans mingres, fresles et maigres. Tous les enfans ne ressemblent point à leurs géniteurs : ils sont tous hommes et ont tous les membres humains. Afin que vostre argument eut force, faudroit que les hommes mariez avec des laides engendrassent des singes, des guenons et autres animaux, et alors vous pourriez inférer que la conjonction des beaux avec les laides seroit contre-naturelle, parce que la procréation des individus ne tendroit à immortaliser l'espèce. Que si vous voulez vous opiniastrer d'avantage sur ceste ressemblance, je ne vous voudroie battre d'autre chose, sinon que,
En ce grand univers
On void tous les humains estrangement divers De la bouche, des yeux, du poil et de l'oreille; On ne trouve une face à une autre pareille Entre tant de mortels, et (plus merveilleux cas) Mesmement les bessons ne se ressemblent pas.
— Ce que venez maintenant de citer du seigneur Bretonnayau (vay je dire) vous sauve d'un grand coup, mon gentil-homme, qui vous alloit estre rué par le seigneur Eusebe : de moy je m'en fusse bien gardé, car je suis fils d'un père qui a eu plus de vingt enfans d'une femme; je suis l'aisné, et
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si puis tesmoigner que, de tant que nous sommes, il n'y en a point deux qui se semblent. Mais je sçay bien que l'on pouvoit vous dire que la différence des enfans qui ne retiroient au père devoit estre imputée à ce que maintesfois tel est salué pour père qui onques n'ensemença le champ du grain germ.é. Vous avez sagement prévenu ce coup, lequel (à dire la vérité) ne vous estoit pas encores beaucoup dommageable, d'autant que, puis que les femmes laides sont sur les rangs, ce ne sont elles qui peuvent estre chargées de ce qui ne leur appartient. Elles ont esclos le fruict, l'ont gardé par neuf mois; on ne peut le leur avoir supposé. Ne vous reste plus, seigneur Eusebe, que le troisième moyen ; s'il est aussi bien debattu que les deux autres, nous aurons beau jeu. — Je luy fais prendre pied (va dire le seigneur Eusebe) sur ce que, quand nous avons belle femme, nous sommes moins envieux de nous accoupler à d'autres : le plaisir que la belle nous donne nous oste la fantaisie de cercher proye ailleurs. Et en ce je treuve qu'il y a double profht. Telle conjonction nous retient entre les barrières de l'honesteté maritale, et nous empesche des sursaillies, lesquelles nous pourrions faire, à faute de n'avoir en nostre logis du contant à plaisir, comme nous voudrions. Qui a moyen de se pas-
ser chez soy seroit bien sot et mal-advisé d'aller au pourchas dehors. L'adultère ne trouve pas place si aisément lors que le mary est pourveu de belle femme.
— ■ Avant qu'entamiez le second proffit (respond nostre gentil-homme), si faut-il que je vous die ce petit mot, c'est qu'il y a apparence en vostre dire, et pourriez conclurre nécessairement si l'expérience ne battoit diamétralement contre vous. Maintesfois celuy qui aura une belle femme s'ira accointer de sa chambrière, qui sera un toûillon, un salisson, une gaupe. Je m'en rapporte au seigneur que sçavez, qui fut trouvé tamisant par sa femme, qui a (par manière de dire) plus de beauté au cul que n'avoit la chambrière en tout son corps, et neantmoins ce pauvre diable se fantasioit quelque amoureuse gentillesse en l'estuy de sa chambrière. Vous riez; ah! qu'il fut moqué! Ne hsons nous pas d'une grand'dame qui, quoy qu'elle eut pour mary un seigneur le mieux formé et proportionné qu'on eut sceu choisir des deux yeux, grand et membreux et de fort attrayante grâce, fut toutesfois surprise par la fente de l'huis comme elle faisoit cueillir sur son impudique tertre les fleurs par un nain de demy coudée, le plus laid quinaut que la terre porta? Mais quoy? c'est que l'on dit :
Un coup d'extraordinaire est plus que vingt saignées, Et plus encor' que vingt bien proportionnées.
On s'ennuye de tousjours vivre à un ordinaire : qui ne mascheroit que d'un pain ne sçauroit quel goust a l'autre; on s'agouë de ne manger tousjours que d'une viande; c'aura beau estre poulets, perdrix, chappons et autres morceaux délicats, on les quittera pour se ruer sur le lard et bœuf salé. Il y a beaucoup plus, que la liberté que le mary a de pescher au plat luy donne moins de plaisir. Voila pourquoy aux Proverbes de Salomon, chap. 9, est dit que les eaux desrobées sont douces, et le pain pris secrètement est agréable.
— Vous ne parlez que de l'abus et de ce qui ne doit estre fait (va dire le seigneur Eusebe), mais je ne parle que de ce qu'il faut faire. Pour le second proffit que nous recevons de la conjonction avec les belles femmes, c'est que le plaisir est sans comparaison plus grand avec une belle qu'une laide, puis que Platon nous apprend que la beauté a un attrait de souhaits merveilleux. Or, que le mariage doive estre accompaigné de plaisir, je le soustiens contre l'opinion de l'empereur ^Elius Verus Commodus, qui tenoit que la femme estoit un nom de dignité et non point de plaisir : je maintiens qu'il est de l'un et
de l'autre. On sçait que les ténèbres de mariage sont etobscures et fascheuses, voire que l'accouplement hermaphroditique ne nous abandonne que sur le grabat d'un chagrin et ennuy; que, s'il n'y avoit un petit aiguillon de plaisir qui resveillast nos sens, la succession du genre humain en bien peu de temps seroit ensevelie. C'est ce que les naturalistes ont tres-sagement observé que la tristesse qui nous survient après nostre mutuel entre-luictement entomberoit toute nostre espèce, si un plaisir tout nouveau ne venoit à redoubler en nous, pour nous encourager a nous entre-donner cargue nouvelle, pour perpétuer et rengendrer l'homme en l'homme. Par la loy de Moyse (ainsi qu'il est porté au 24. chap. du Deuteronome) estoit expressément porté que, quand l'homme prendra nouvelle femme, il n'iroit point à la guerre; aussi ne luy seroit imposée aucune charge, mais un an durant seroit exempt en sa maison, et s'esjoùiroit avec sa femme laquelle il auroit prise. Ce qui se treuve encores pratiqué en maints autres endroits.
— La response à cela (va dire le gentil-homme Scythe) n'est pas malaisée, car il y a trois degrez et dispositions en amour : le commencement et les approches, qui se font avant que battre à bon escient la place; ce sont les baisers et autres telles
mignardises et caresses représentées par des pommes; cela n'est que jeu d'enfans : c'est alors que le mary peut s'esjoùir avec sa femme. Le progrés puis après, c'est à sçavoir la joiiissance, quand on vient aux prises, et que l'on s'enferre l'un l'autre; et la termination, qui fine et décline tousjours en noises, riottes, contentions et débats.
— C'est bien dit (respond le seigneur Eusebe), et ne pouvez que vous ne parliez encores pour moy : car, si amour, de ces trois degrez que venez de spécifier, n'en a qu'un où il y ait de la récréation, à sçavoir le désir, et que la jouissance et repentance mordent, esgratignent, martyrisent et bourrelent les mariez, certainement il est bien besoin que, pour continuer la durée de nostre genre, la beauté nous serve de pointe pour nous chatoiiiller et convier au jeu qui nous garentit de la mort, nous resuscite et fait revivre en la personne de nos enfans. Ces considérations, mon gentil-homme, firent que le patriarche Jacob servit quatorze ans Laban, fils de Nachor, a ce qu'il peut avoir à femme Rachel la puis-née. Le terme estoit bien long, mais la beauté de Rachel avoit aussi merveilleuse authorité en son endroit, et telle que, quoy qu'il se vit trompé par Laban, qui, après que Jacob l'eut servy sept ans sous sa
promesse de luy donner Rachel, au bout de la sepmaine luy bailla sa fille aisnée Lea, il reprit encores courage de reservir Laban autres sept ans pour avoir Rachel, laquelle il aima plus que Lea, parce que (cela est porté par le 29. chap. de Genèse) Lea estoit chassieuse et avoit la veuë tendre, et Rachel estoit de belle taille et de beau visage. Si la beauté n'estoit quelque chose excellente, estimez vous que tant de rois, princes et grans seigneurs abbaissassent leur grandeur et hautesse pour s'adjoindre à de belles femmes, lesquelles n'approchent de leurs qualitez? Tant en trouvez vous qui ont exposé leurs vies pour la beauté des dames, et vous nous ferez cas d'une laideur? vous la préférerez à la beauté? Je ne sçay comme vous l'entendez; si trouvé je qu'il y a bien plus de goust à une belle femme qu'à une laide : voire les docteurs scholastiques tiennent que celuy ne pèche point, mesmes venielement, lequel se met en pourchas d'avoir à femme une qui soit belle : voire que, si pour luy fournir à l'appointement il use de philtres chaleureux, il ne pèche point mortellement. A ce doit estre jointe la dispute de nos docteurs juristes, à sçavoir s'il y a plus grande offense d'avoir affaire à une belle femme qu'à une laide; laquelle, selon la plus saine et commune opinion, est résolue, que le
péché est moindre de s'attacher à une belle qu'à une laide : leur raison n'est pas impertinente, car, d'autant que les allechemens sont plus grans d'embloquer avec la beauté, l'offense doit estre allégée et amoindrie : de mesmes que nous voyons qu'un homme qui a esté contraint par disette et nécessité desrober n'est pas puny si rigoureusement que celuy qui, de gayeté de cœur et sans estre indigent pille, vole et desrobe. Ainsi et l'un et l'autre qui dresse à une dame y est poussé par une ardeur cupidique; mais, outre ce brandon, il y a la beauté, qui captive tellement l'ame que, bon gré, mal gré qu'on en ait, on est contraint donner dedans. Représentez vous deux gentilshommes qui ayent envie de se battre en duel avec deux autres, l'un pour chose qui ne mérite pas, et qui à peine vaille le parler, l'autre pour le poinct d'honneur, et pour une affaire qui tiendroit en haleine les mieux nés esprits et âmes plus généreuses, vous avez le tableau des deux poursuivans les belles et les laides. La peine est perdue, quand mesmes on a obtenu, si ce à quoy on visoit ne valoit la peine; mais, quand il y a du fonds, qu'il gist de beaucoup, que la chose recerchée est de pris, si on peut en venir à chef, quoy que ce soit avec peine, ou paradventure qu'il y ait quelque malheur qui traverse l'acom-
plissement, encores a on du soûlas, on se resjoûit à la fin de jouir de la chose belle, bonne et désirée. Pour exemple, voila un prince qui fera un grand appareil d'armes, fera levée, ravagera, en un mot, guerroiera pour avoir peut estre chose qui ne luy servira de rien : on dira que, s'il retourne vainqueur, la victoire luy tournera à deshonneur; mais, s'il a pourchassé la conqueste d'un empire ou d'un royaume, le triomphe sera beaucoup plus grand.
— On sçait bien (va dire nostre gentil-homme) ce que vous voulez dire; n'enflez point d'avantage vostre discours : aussi bien n'y gaignerez vous gueres, car la nécessité que vous fantasiez est tres-impertinente : vous nous voulez faire acroire que l'on soit nécessité de tendre aux belles; n'y a-il pas dequoy s'exercer sur les laides? Autant faut donc celuy qui cerche les belles que l'autre qui grimpe sur les laides. Voire, mais (dites vous) il y a plus de plaisir avec les belles qu'avec les laides. C'est une opinion que vous y avez : de fait, s'il vous plaist qu'amoureusement je philosophe de l'amour, cy dessus nous avons touché qu'il y avoit trois degrez d'amour, le désir, la jouissance et le repentir. Quant au pourchas, jamais ne furent laides amours : d'ailleurs. Amour n'a point d'yeux; si
DES LAIDES ET BELLES FEMMES. 2o3
bien qu'encores qu'il nous prenne par les yeux, si veut il que nous soyons aveugles : la jouissance est égale; de nuict tous chats sont gris, et tous trous sont trous; et n'y a (dit on) que le visage qui abuse. Le repentir n'est pas moindre es belles qu'es laides, le mescontentement y est pareil. Quel plaisir donques est ce que vous vous imaginerez en une belle femme? Vous ne pouvez faire estât que de ce que vous nommez beauté; et, s'il y a chose au monde qui cause desplaisir au mary, c'est elle. Vous avez beau colorer ces traits, prenez moy Hélène, ou quelque autre plus belle dame, si vous la pouvez rencontrer, à laquelle pour la beauté vous voulussiez adjuger la pomme d'or, pris de la beauté, si vous estiez délégué pour un mesmes arbitrage que Paris eut à faire : premièrement, si vous en voulez faire estât, pauvre homme, que faites vous ? Prenez un masque bien guindé, bien poly, et qui ne doive rien à la forme de Venus, mettez le sur le visage de vostre femme, vous la treuverez belle ; mais, si le peintre vient à le rider et le défigurer, ce ne sera plus (direz vous) le pourtrait de Venus : si est, mais ou les maladies, ou les cha^rrins, ou l'aacre, ou quelque autre accident changent la vive couleur, flestrissent le curin, bref délavent et défigurent ceste beauté que vous aurez autresfois adoré. Il
ne faut qu'un catarrhe qui la vous perclusera de ses membres, la difformera et la rendra regrignée et hideuse à voir. Ce qui est souvent foulé, broyé et pressé en peu de temps perd sa forme. C'est pour cette occasion qu'aucuns ont dit que la beauté estoit une tyrannie de peu de temps, fresle et aussi aisée à ternir que la rose, le lis, la violette et autres fleurs : il ne faut qu'un haie qui basannera ou noircira vostre femme comme une moresque, qu'un vent qui la vous gersira, qu'une jaunisse qui la vous pallira, qu'une chaleur maligne qui la vous coupe-rosera. Lors que vous espousates vostre femme, c'estoit la perle de beauté; à peine l'avez vous cogneu que vous en voila vefvé. Et quel plus grand malheur sçauriez vous souhaiter à un homme que d'es^re vefvé du bien qu'autresfois il a désiré? Le plus malheureux malencontre (disoit un sage philosophe) est d'avoir autresfois esté heureux, car il ne fait point si mal au cœur de n'acquérir quelque chose que, lors qu'on la possède, elle vient à estre ravie et enlevée. Vous aurez long temps battu l'estrade pour la beauté; l'avez vous, vous avez beau la serrer, ce n'est que vent.
— C'est bien arguer (va dire le seigneur Eusebe) : qui n'a qu'une heure de bon temps n'est pas tousjours en mal-aise; au moins, si j'ay une
beile femme, pour court et bref que soit le temps, si auray je autant de contentement. A vous il ne vous fera pas mal (dites vous), car la vostre sera tousjours laide; si pourra aussi bien sa laideur s'accroistre, comme elle sera survenue à la mienne, — Si vous sera il (respond nostre gentilhomme) fort fascheux de plonger vostre pain en un pot qui ne sera à vostre gré; mais ce que je vous viens de proposer n'est que succre-, vous aviez bien autre chose pour enchâsser vostre beauté. Vous voulez une femme belle, vous n'avez pas journée faite, la garde en est tres-dangereuse. Si vous estiez au milieu d'un chemin, et là eussiez quelques caques de poudre à garder, en quelle peine seriez vous, sur tout si c'estoit un passage commun de ceux mesmes de qui vous vous défieriez? Vous avez une serrure à garder qui s'ouvre à toutes clefs; mais ce qui est le pis est que l'attrait de la beauté vous fait maintesfois faire des approches fort pernicieuses à l'intégrité, voire qui ne sont hors de souspeçon qu'on ne veuille attenter de crocheter. En quelle peine fut Abraham pour la beauté de sa femme Sara? Ne fut il pas contraint de la prier de mentir et se qualifier sa sœur? Quel creve-cœur Iny fut ce de la voir ravir et transporter devant ses yeux pour la mener à Pharao! Pouvoit il estre à son aise de
voir que pour l'amour d'elle on le gratifioit? C'estoient autant de coups mortels qu'on luy donnoit dans le sein. Ce ne fut pas mesmes jusques à Pharao, qui ne porta la peine d'une telle beauté, pour laquelle Dieu le chastia de grandes playes et toute sa maison. Isaac le patriarche n'en eut pas meilleur marché de sa femme Rebecca : de fait, comme il estoit en Gerar, les habitans du lieu luy demandoient qui elle estoit; il se garda bien de l'avouer pour femme : « C'est, respondit-il, ma sœur. » Voila que c'est, la beauté rhazarda à trois malheurs; car il fallut qu'il mentit, il se mettoit en danger d'estre mis à mort par quelcun qui lui eut voulu ravir sa belle Rebecca; et d'ailleurs (ainsi que luy reprocha Abimelech, roy des Philistins) il exposoit en prcye la pudicité de sa femme; finalement il attiroit l'ire de Dieu sur ceste contrée, ainsi qu'il en prit à Pharao. David ne fît mourir pour autre occasion Urie qu'à cause de la beauté de Bersabée.
Ces exemples vous monstrent qu'encores qu'il n'y ait point de la lubricité et incontinence du costé des femmes, si est ce que la beauté est d'une tresdifficile garde. La beauté de Dina, quel malheur causa elle? La voila ravie et violée par Sichem , fils d'Hemor Hevien : pour réparation d'une telle lascheté, Simeon et Levi, ses frères,
occirent tous les masles de ]a cité de Sichem. Dina avoit envie de voir les filles du pays; sa beauté est espiée, et sa pudicité forcée. Ostons ces incommoditez; je veux que les belles soient les plus femmes de bien pour leur corps qu'on sçauroit penser, si y a il des secrètes passions qui boi-iillonnent au dedans du cœur du mary; la jalousie marche en campaigne. Et comment n'y auroit elle place? Le mary tient que la possession de ceste beauté lui appartient, et toutesfois il void qu'il ne se peut faire qu'elle ne soit aimée par autre que par luy. C'est le propre de ce qui est beau d'estre envié, souhaité et convoité; et maintesfois les femmes en donnent si très-tant d'occasions, tant d'œillades, tant de baisers, tant de mignardises, tant d'accollades,tant defamiliaritez, et tant d'approches. On dira que ce n'est ce qui martelle les cornes, cela est vray; mais c'est l'amorce. En devisant et pratiquant telles privautez (disoit ce bon Senaud que vous sçavez bien), l'harnois s'eschauffe : la place est à demy gaignée dés qu'on vient au pourparler. Et combien de centaines de miliers s'en treuvent qui des paroles viennent au fouet. Il y a tousjours grand combat entre chasteté et beauté, lequel est d'autant plus grand que la beauté est plus grande : une femme belle, qu'est ce? c'est un bouchon a « J'en veux. »
— Pardonnez raoy (va dire le seigneur Eusebe) ; vous avez tort de mesparler ainsi d'un si précieux don, qui n'est departy aux humains que d'en haut. Il semble que vous vouliez tenir que la beauté soit un esperon à paillardise; je n'estime point que le disiez à bon escient : vous sçavez trop mieux qu'il n'y a aucun mal en la beauté, au contraire, que c'est une chose bonne et saincte ; mais l'abus, c'est ce dont vous parlez trop au desadvantage de la beauté, comme si les laides ne s'en escrimoient aussi bien que les belles.
— Cela comment se peut il faire (va dire le gentil-homme Scythe) puisque le proverbe commun nous apprend du contraire, que le souverain remède contre les tentatives de la chair, c'est une femme laide? et pource Anacharsis ne voulut jamais tendre à une qui fut belle.
— Il avoit peur, à vostre compte (respond le seigneur Eusebe), que quelcun n"'allast pondre en son nid. Estes vous encore de ceux là qui croient que les laides ne se meslent de ce gentil mestier? Vous avez donques vescu le nés pendu en une bouteille? J'en sçay une bonne troupe; il ne les faut pas nommer : on diroit que nous serions le macquereau, ou qu'il y auroit eu du butin departy. Je vous renvoie à Chloé, Galla, Lesbia et autres drolesses, qui, quoy que laides,
ont trouvé des estalons; mais c'a esté à gages. Vous en cognoissez des vieilles bigornes, laides comme un cul, qui n'espargnent or ny argent pour se faire piquer à de forts et roides cavalcadours. Puis donc que les laides jouent aussi bien à la fossette que les belles, pourquoy décriez vous si fort la beauté à cause du mestier? Si j'estoie mis au choix, et que force me fut de passer par là, et charger bien et beau le bonnet de patience, encores aim.eroie je mieux une belle femme qu'une laide : outre le plus grand plaisir qu'il y auroit avec elle, le profïit seroit plus grand; aumoins il n'y auroit point tant de perte et de dommage. L'une et l'autre jouent à mesmes jeu, hazard sur les balets, eschape qui peut; mais qu'il faille que le mary soit coqûé, et qu'il paye les menestriers, qu^est ce à dire cela.? Encores la belle rapporte quelque chose au logis, ou, h tout rompre, elle n'en transporte rien.
— Hé! quittez ces sales et deshonestes discours (vay je dire), cela m'offense les aureilles; il semble que vouliez faire trafric et marchandise de la belouse de vos femmes; il n'y a point d'apparence; n'avez vous autre chose à desduire.?
— Si ay da (va respondre le gentil-homme Scythe), je quitteray donc la croupière des belles, parce qu'elle ne leur tient gueres, pour vous pro-
poser le reste des incommodités qu'a le mary d'une belle femme : elle vous portera son bois si haut qu'à peine le pauvre espoux pourra il la contenter. Pétrarque, entre les proprietez de la femme, y met la fierté et l'orgueil ; mais, si elle est belle, il faut bien hausser son train, porter son garbe roide, pompeux et audacieux. C'est la beauté qui enfle le cœur à ceste sotte, et luy fait accroire qu'elle doit estre maistresse. C'est la beauté qui lui sert d'appuy et renfort alencontre des menaces et commandemens de son mary. En un mot, la beauté ensorcelle tellement les femmes que les moins mal conditionnées s'enfierent au préjudice de leur devoir. On parle de Marianne, femme du roi Herode, laquelle pour sa sobriété, chasteté et autres vertus, estoit fort à priser; mais sa beauté la chatouilla si rudement qu'elle fit des sursaillies estranges. Seigneur Eusebe, je sçay que vous estes amoureux des lettres et Muses, et neantmoins vous partisez pour leurs ennemies. Cicéron disoit qu'il ne pouvoit estre tendu sur la philosophie et les femmes, parce qu'elles le destourberoient de l'estude; mais, s'il y en a qui puissent vous en desbaucher, ce sont les belles, qui ne se plaisent à un homme qui a tousjours le nés sur les livres : nous en avons l'expérience tous les jours devant nos yeux. N'avez vous ja-
mais leu ce qui à ce propos fut tresbien dit par le docteur Marian Socin de Sienne, lequel, estant appelle en une consultation pour donner son advis sur l'interprétation de quelque point en droict, se trouva un peu court. « Voy (luy diton), et d'où vient que vous n'estudiez, comme de coustume.? — Helas! (respond il) je suis marié. — Pour cela non maille, luy répliqua on; Socrates, pour avoir esté marié, ne quitta point la philosophie. — Il n'en avoit point d'occasion (respond Socin), car Xanthippeestoittousjoursen groin avec luy, et si elle estoit laide : ma femme me chérit et aime, et, qui plus est, elle est belle. »
— C'est fort bien rencontré (va dire le seigneur Eusebe) ; ah ! que vous en sçavez de bonnes avec vostre Antoine de Panorme! N'aurez vous jamais fait?
— Je n'ay plus qu''un mot (respond nostre gentil-homme) à adjouster, c'est que la beauté abbrege les jours du mary, parce qu'elle le semond à la lucte creuse plus souvent qu'il ne seroit mestier. Or, s'il y a chose qui nous face si tost poster en paradis, c'est l'entre-choc trop fréquent des deux harnois, ainsi que j'ay autrefois leu. Et pource quelques uns escrivent que les Alemans tiennent qu'il y a quatre choses qui avancent les jours de l'homme : une belle femme,
un mesnage engroigné, la gourmandise, et l'air corrompu, »
Voila le seigneur Eusebe qui montoit sur ses ergots, et faisoit bien mine de vouloir encor tirer quelques coups. « Ic}^ Messieurs, di-je, ce sera, s'il vousplaist, le Plaudite; c'est assez pour une traite d'avoir fait une si longue course; la table est desja coiffée. »