MATINEE VIII
Si une fille doit plus désirer d'estre accouplée par mariage à un homme d'estude qu'à un guerrier.
ES jours passez, j'ay receu nouvelles ,de madamoiselle de Francine, vostre parente, qui m'ont fort resjoûy; on parle de luy donner party ; elle en a deux fort honestes, et m'a prié de luy donner advis sur le choix qu'elle doit faire. Je luy ay mandé qu'elle y advisast bien meurement, que ce n'estoit marché de chevaux qui se peut aisément deffaire que par la mort : elle mérite quelque chose de bon. Je vous veux communiquer ce qu'elle m'a mandé afin que par ensemble nous regardions à ce que je luy dois conseiller : elle m'escrit qu'elle est demandée ou pour le fils du capitaine Paulin, ou
pour monsieur de Belle-loge; vous les cognoissez tous deux et sçavez bien que l'un est soldat pour la vie, l'autre s'est voué aux Muses. Ils sont tous deux gentils-hommes, extraits de fort bonne race, égaux en moyens.
— Si c'estoit à moi de déterminer de cest affaire (repond le S"" Cassar), je ne la voudroie accoupler avec un homme d'estude ; il me semble que la gentillesse ne se rapporte point trop bien avec ces enfans des Muses, et sur tout les damoiselles aiment fort mener une vie noble aux champs sans s'emprisonner dans une estude, ou se devestir de la qualité qu'elles ont, car je tiens que nos damoiselles ne sont autres que les nymphes du temps passé. Vous ne treuvez pas que les nymphes fussent accasées entre l'enceinct des murailles d'une ville. Elles avoient la clef des champs, leur séjour n'estoit qu'aux forests, aux fontaines, aux montaignes, aux estans, aux rivières, aux marescages et aux boscages. La ville ne leur servoit point d'estuy. Ma cousine a un cœur d'une vraye nymphe et damoiselle. Si donc vous avés envie de la parquer à son souhait, logez la moy aux champs, donnez luy moy un guerrier.
— Je ne veux point icy. S'" Cassar (va dire le S'' Jules), vous contrerooler vostre qualité de damoiselle , que voulez paranympher avec nos
nymphes Romansées, ny moins vous monstrer que madamoiselle de Francine ne lairra à se porter en nymphe : encores qu'elle soit logée en ville, il y a moyen de s'aller pourmener aux champs. Mais, à votre advis , ne seroit-elle pas mieux partie avec monsieur de Belle-loge qu'avec le jeune Paulin ? Je ne parle point pour le particulier d'aucun d'eux, je crois que chascun en son esgard ne doit gueres a son compaignon pour estre adroit, leste, gentil et accomply en ce qui concerne sa charge. Je ne parle que pour Testât auquel l'un et l'autre peut estre appelle. Une honeste damoiselle, telle qu'est celle dont nous parlons, ne sçauroit souhaiter plaisir et contantement en mariage dont elle ne jouisse, si elle a cest heur que d'avoir à mary un homme lettré. Pour sçavoir bien discourir et rencontrer à propos, ce sont les courtisans des Muses qui doivent marcher les premiers. Faut-il donner des sonnets et resveiller amour par poésie , l'enthusiasme prend vie aux estudes. Ce sont des vers limez, polis, piolez et elabourez; ils ont du corps et de l'esprit, c'est ce qui remplit l'ame de contantement : ce ne sont des fantasies cornues; il n'y a que du sel. Une damoiselle ne sçauroit estre entretenue de devis mieux attintez, mignardez et amadisez de plus gentille grâce que sont ceux
que luy tiendra un homme lettré. Il sçait que c'est d'amour, il a veu les lieux où les autres ont passé, il descouvre les destroits, il cognoit l'heur et plaisir qu'il y a; et, ce qui est le plus, il peut faire bien retentir ses conceptions; bref il peut par le caducée de Mercure captiver les aureilles de sa maistresse. Quant aux gentils-hommes martiaux, leur cas c'est de mieux fraper que bien dire; ce ne sont que petis traits de colère, qui entre les troupes militaires ne semblent que bien séantes, mais font tressaillir le sang au cœur d'une foiblette damoiselle ; que si quelquesfois ils se veulent desguiser et trancher des doux, on voit aussi tost qu'ils sont masquez; ce sont des discours si mal limez, encores pis cousus, et qui s'entretiennent comme des crottes de chievre; un langage courtisan estaminé par le sas du François italianisé, muguetté de telle sorte que de cent pas à la ronde on découvre qu'il y a du febé. Je ne parle point en clerc d'armes, je l'ay veu, et si me suis trouvé avec des damoiselles qui se lavoient la gorge des baguenauderies que leur avoient ramage leurs armez courtisans. Vous sçavez si elles ont l'œil au bois, il ne faut pas broncher devant elles : rien ne tombe à terre, et après je me recommande si une parole est relevée. Vous souvient il point de ce brave guerrier qui entre-
tenoit à Chasteau- Thierry la petite Friquette (vous sçavez que je veux dire) : que m'en a elle conté en vostre présence? Il vouloit luy faire cas de ses vaillances, et comme, en un choc où il faloit jouer des cousteaux, il se faisoit acroire s'estre bien chamaillé, « J'estion (dit-il) de quinze a douze qui les chargismes, et à grand estramasson; » mais la mine qu'elle faisoit, représentant ses gestes, estoit encores de plus gentille grâce. Elle avoit si bie)j receu le tout que j'estime que le pauvre du Loyer eut esté bien empesché à redoubler de mesmes les coups. »
Le S'" Csesar se prit à esbouffer de rire : « C'est par ma foy (dit-il) un grand lourdaui, mais tous les guerriers ne le semblent pas. Vous parlez de bien popiner un langage; où en voulez vous cercher les maistres ouvriers qu'en l'escole de vertu, entremy nous autres qui portons l'espée ? Nous ne vous devons rien pour cest effect : si vous avez de braves discoureurs , nous avons d'excellens harangueurs. Toute la différence que pouvez y remarquer est que le langage le plus estimé entre vous autres, et qui a esté esclos en vos cabinets, est simple, uny, esgal et coulant son beau petit train tout à l'aise, au lieu que le nostre est piaffeux, superbe et qui hausse le nés; mais autre présence veut le personnage d'un roy ou d'un
2bo DES LETTREZ ET GUERRIERS.
amoureux sur un eschaufaut, autre celuy de quelque personne privée ou tacquin retireur de rentes : autre train, autre suite a une grand'dame, princesse ou royne, qu'une chambrière, paisane, bourgeoise ou gentille femme romaine; autre est le port d'un beau grand coursier ou genêt que celuy d'un mince traquenard ou courtaut. Nous avons l'ame généreuse, héroïque et guerrière ; il ne se peut faire que nous ne pennadions et tranchions du cœur hautain; l'estude vous affadit l'ame, aussi vostre langage traine humblement par terre. Vous vous abuseriez de beaucoup si vous croyez qu'une damoiselle préféra ces doucets, flaques, floûets, mois et baissans les aisles à un qu'elle verra estre robuste, fort, adroit, vigoureux, et se tenir roidy sur tout sur le devant. »
Le S'" Jule remaschoit desja entre ses dents ce qu'il devoit respondre à cecy; mais, comme je voyoie que cela les eut fait faire trop longue alte sur le seuil de l'entrée: «C'est assez faire l'amour (vay je dire); vous faites. Messieurs, ce que ne pensez : vous parlez de marier madamoiselle de Francine, et si voulez la faire amoureuse, vous la voulez façonner en courtisanne : cela est luy faire tort; jamais elle ne fut duite et leurrée à ce que vous semblez estimer. Et, quand bien ainsi seroit qu'elle en auroit quelque ply, ce n'est plus temps
de deviser, les conseils en sont pris : on n'est qu'en difficulté lequel des deux luy sera plus propre, et qui mieux l'assortira; au reste ils sont douez de ce que peut estre requis à personnages de leur qualité. Il n'y a rien à dire, sinon que leurs vacations sont diverses. Amour, dit on, a trois degrez et dispositions, a sçavoir le commencement, le progrés et la fin. Vous avez fait assez les approches : il n'a pas tenu à vous qu'on n'ait rué des pommes à madamoiselle de Francine , qu'elle n'ait esté mignardée et caressée. Venez aux autres parties de l'acte. Je sçay bien qu'icy il n'y a point de realité, et qu'à bon escient on ne veut pas battre la place ; si faut il cognoistre avant qu'aimer, et sçavoir si ce sera au proffit d'elle que le donjon soit ouvert à l'un de ces deux compétiteurs : après qu'on sera entré dedans, ce ne sera pas temps de dire : « Sortez, dehors. »
— Vous m'avez coupé propos (va dire le S'" Jule), il faut que j'en passe par là; et, puis qu'il vous plaist que nous avancions la matière, je treuve bon que nous touchions à la jouissance selon que ce sujet le pourra porter. Premièrement je monstreray quel grand bien viendra à la future femme, si elle peut avoir pour m.ary le sieur de Belle-loge. Platon disoit que les plus propres à
commander sont les vrais philosophes , parce qu'ils ont la raison pour guide. Cela ne se doit point entendre seulement en gênerai des Estais, seigneuries et principautez, ains aussi des mesnages. Puis que j'ay ce point, qui ne me peut estre débattu, je puis inférer nécessairement que l'homme lettré est beaucoup plus à souhaiter pour mary que le guerrier. L'homme lettré est bénin, doux et paisible ; il ne veut point de bruit : le guerrier c'est un frappeur, un batteur, et tellement accoustumé à ruer des coups que, lors qu'il est en repos et que le tambour ne le resveille plus, c'est lors que sa femme a plus à porter : à faute d'autres sur qui il descharge, elle sert d'asne ou mulet. Vous sçavez que je dis la vérité; tous les jours et vous et moy voyons cela. L'amitié donc est plus grande au lettré qu'au guerrier : l'un ne cerche que la paix, l'autre daube, espoussete et estrille en toutes façons.
— Qui vous respondroit (va dire le S*" Cassar) que qui bien aime bien chasrie, qu'il se treuve des pays entiers où les femmes , si elles ne sont bien dourdées, ne font rien à propos; qu'une monture, si elle n'est bien estrillée, se porte mal et ne fait chose qui vaille.
— Je vous diroie (respond le S'" Jule) que ce sont ou amours de village, qui se traitent à coups
de poing, ou traitemens de bestes; en un mot. que ce n'est pas le vray moyen de gouverner une femme que la battre, car le mary ne doit pas, sous ombre de la puissance maritale, ranger sa femme en une condition pire que ne sont les esclaves, lesquels Marc Varron veut estre plustost corrigez par paroles et en douceur que par coups et en sévérité. A plus forte raison la femme , que la loy appelle compaigne de la maison divine et humaine, doit estre menée doucement. Mesmes Caton, lequel on tenoit estre l'ennemy juré des femmes, ne frapa jamais la sienne, tenant cela pour sacrilège. Le soleil (dit-on) surmonte la bise, laquelle tant plus qu'elle s'efforce d'oster par force la robe à l'homme, d'autant plus l'homme se serre et restraind son habillement. Quand le soleil vient à estre chaud après le vent, l'homme, se sentant eschauffé, despouille sa robe, puis son saye et le reste de ses accoustremens. Aussi, si les maris veulent ranger leurs femmes de leur seule authorité et par force, elles combatent à rencontre : au contraire, quand on leur remonstre avec la raison, elles quittent d'elles mesmes.
— C'est bien conté (dit le S'' Caesar); il y en a de si mauvaises bestes que, si à tous coups on n'a la main levée sur elles, on n'en viendra à bout. Et pource S. Jean à bouche d'or, en VHomUie 26,
sur S. Mathieu, donne au mary trois moyens qu'il doit garder pour se faire obéir: le premier, qu'il l'admoneste de son devoir ; le second, qu'il la tance, afin qu'il la face rougir de honte ; et le troisiesme, qu'il la vous charge d'appointement, qu'il la chastie comme une servante, puis qu'estant libre elle ne sçait se recognoistre : c'est ce qui est dit coustumierement :
Qui bat sa femme, il la fait braire ; Qui la rebat, il la fait taire.
N'avez vous jamais ouy parler du muletier qui avoir une fausse pièce avec luy de laquelle il ne pouvoit chevir, quoy qu'il fit. Il se souvint que, quand son mulet regimboit et ne vouloit marcher, il le chargeoit de si grands coups qu'à la fin force luy estoit de débusquer; il délibéra de servir sa femme de ceste recepte contre la douleur de sa mauvaise teste. Apres qu'il eut un jour bien contesté avec elle pour luy faire faire quelque chose, et qu'il la trouva restive au possible, se mit à pratiquer le proverbe qui porte : « A rude asne rude asnier ; » avec un baston la vous dorde si bien qu'il la vous rend bien et beau estendue sur les carreaux. Il fut bien esbahy, et pensoit, à la vérité, qu'elle fut morte, car, pour toucher ou remuer qu'il fit, elle ne parloit, soufïioit ny gau-
dissoit. « Ma femme (disoit il) est plus mauvaise que mon mulei, les coups ne peuvent rien sur elle; que feray je ? » A la fin il s'advise de luy mettre de la paille dessus et dessous comme aux pourceaux qu'on brusle; ne pensez point qu'elle se remuast : aussi estimoit elle qu'il semocquast. Quand elle vit que c'estoit à bon escient, et que le feu la commençoit à chatouiller, et de se lever, mais bien viste.
— Vous estes un plaisant homme (va dire le S^" Jules), et sçavez en donner de bien vertes. Pensez qu'une douce damoiselle seroitbien à son aise d'estre ainsi outragée, sous prétexte que quelques unes aiment les coups, et ne sçauroient dormir sans estre secouées. Si vous tenez ceste maxime, j'ay gaigné mon procès. Madamoiselle de Francine ne veut estre aucunement rudoyée, et vous la voudrez loger avec un qui, quand une mouche luy viendra passerdevantlesyeux, la vous souffietera, la battra. Il y a plus, que vous ne dites pas tout : ces grans batteurs de gens ne gaignent rien, ils ne sont obéis que par crainte; leurs temmes voudroient leur avoir crevé le cœur et avoir mangé le foye. Les Histoires sont pleines de sursaillies que coustumierement elles font : les unes par despit les vous encornent; les autres passent bien plus outre : elles les font
mourir. Vous voudrez maintenant que les maris soient bouchiers, gardez que les femmes ne les bouconnent : le diable ne dort jamais. Les Histoires Romaines nous apprennent qu'une femme, estant surprise et condamnée d'avoir empoisonné son mary, en accusa d'autres, qui, par compaignie et communication, en accusèrent jusques à soixante dix de mesmes crime.
— Vous extravaguez. Messieurs (vay je dire), et quittez la suite de vostre question pour sçavoir si les femmes doivent estre battues.
— Cela est vray (respond le S"" Jules), mais il n'y a rien de perdu, je fais mon proffit de tout : car, si on se treuve mal de frapper et battre les femmes, que les guerriers ayent la main legiere, je puis bien inférer que les lettrez doivent plustost estre recerchez que les gens d'espée : les uns frappent, les autres non. Est il question de symboliser en mesmes humeurs ? Il n'y a gens au monde qui se rapportent mieux par ensemble que font les lettrez avec les femmes : tant l'un que l'autre ne bougent gueres de la maison ; quant aux gens d'estude, cela est si tres-manifeste que le jour n'est point plus clair. Des femmes, le peintre Phydias l'a bien monstre quand il attacha au pied de Venus la tortue, qui jamais ne sort de sa maison : elle l'atousjours sur le dos.
— Vous estes un gentil philosophe (va dire le S'" Csesar), vous et tous ceux qui tordez ainsi le nez à ceste peinture, comme si elle ne devoit estre appropriée aux guerriers, qui sont emmurez avec leurs corcelets, ainsi que l'est la tortue avec sa coquille. On sçait que Venus estoit guerrière, la maistresse de Mars, et tellement privée de sa personne que Mulciber les surprit en adultère.
— Ouy da (va dire le S'" Jule) comme si on ne sçavoit le secret mythologique de ceste feintise, auquel je ne me veux point d'avantage arrester. Est il question de s'entrecaresser et s'entreaimer, on sçait bien que les gens de lettre sont plus de relais et ont meilleure commodité que les guerriers. Faut il parler du bon mesnage, il n'y a que ces messieurs de lettres pour dresser en bien peu de temps une maison grande et abondante en biens. Le médecin amasse les escus plus espais que n'est la matière fécale de ses malades, ainsi que je me souviens que dernièrement discouroit le S'" Scipion Margintelly contre messer Girolamo Pangadoletto. J'en cognois un de Replange, lequel a si bien fait ses besoignes que, de pauvre et piètre hère qu'il estoit, il est à présent l'un des premiers de Paris. S'il s'alloit coucher sans gaigner sademiedouzained'escus, il se sentiroit aussi mal-contant qu'un Aleman de ne boire de trois
jours. Je luy baille le terme ainsi long, crainte que j'ay qu'il n'apprenne la recepte d'un ambassadeur romain, qui, à ce que j'entens, boit à peine une fois l'année, et qu'il puisse faire trefves par quelque temps de hausser le temps. Les chirurgiens, apoticaires et autres officiers médicinaux sont riches en peu de temps, pour peu qu'ils facent. Irons nous aux Cours, demandez vous si ces gros messieurs, quibus purpura placet, sont à leur aise, s'ils ont dequoy. On ne parle que de dix, douze, quinze, vingt, trente, quarante, cinquante, etc., mil livres de rente. Les greffiers ne serrent pas l'escu ?nenny, de malheur. Je cognois une fille d'un greffier qui a esté mariée, mais avec quoy ? avec sept ou huit vingt mil livres de mariage, et plus qu'on ne dit pas. Chez les advocats, les escusy pleuvent plus dru que pluye. J'en sçay tel qui, pour un plaidé, a remporté trois mil cinq cens escus, outre quinze cens livres de rente, retenta pensione. Ils ont leurs playdoiers en l'audience, leurs escritures, leurs consultations et dix mil autres moyens pour gaigner denari. Les procureurs ameinent si bien l'eau au moulin qu'il s'en treuve tel à Paris qui a aussi bien ses sept et huit mil livres de rente queje sçay bien que vostre femme n'est pas pucelle. Les commissaires, les notaires, les huissiers, et plusieurs autres tels
messieurs de la justice gaignent à veùe d'œil. Lairrons nous les plaids et la justice; allons aux Universitez : nous y trouverons des docteurs (excepté la famille théologale, parce qu'ils ne sont de la qualité de ceux que je voudroie souhaiter à madamoiselle de Francine), des licentiez, des bedeaux, des scribes, des greffiers, qui ne sont de peu de moyens. Voire, entre ceux qui ne s'esbruyent point autrement, il y aura tel qui avec sa plume gaignera sa demie douzaine d'escus par jour, paix et aise. Les imprimeurs mesmes font des gains lesquels ne sont pas petis. Bref, il n'y a vacation, tant basse soit elle, pour les lettrez, qui n'entretienne, nourrisse et puisse contanter celuy lequel l'embrasse : voire mais, qu'est il de besoin de ce que les autres gaignent ? Vous sçavez que le S"" de Belle-loge n'attend pas moins qu'estre conseiller : après, dites moy si madamoiselle de Francine n'aura pas occasion de vivre, estant avec luy, à souhait.
— Toutes ces commoditez{respond le S'"Cassar) sont grandes, mais non point telles qu'où elles puissent faire perdre terre à nos guerriers, ou qu'elles ne soient estouffées d'un million d'autres malheurs. Vous parlez des entre-caresses, les lettrez ont certainement bien le loisir, mais ils ne le veulent pas prendre. Ce sont chagrins et mornes
qui prennent cinq cens mille fois plus de plaisir à se rompre la teste après leurs livres que de courtiser leurs femmes et se resjouir avec elles. Ils sont si peu soigneux de l'esbat qu'ils seront bien si nonchaians que de laisser un jour leurs femmes sans les familiariser; que pensez vous qu'elles deviennent ? O combien de poires d'angoisses leur font ils avaler! Ce ne sont que souspirs, que regrets, que lamentations : de gaillardes qu'elles sont de leur nature, les voila contrenaturées en songeardes, mornes et solitaires. Si elles ont envie de se recréer, faut que ce soit avec leurs domestics et servans. Icy, je ne parle point de celles qui sortent hors du logis, je veux garder l'honneur des dames, et n'entens faire entrer en lice ces maladvisées, lesquelles se prestent à toutes heures par despit de si mal-engroignez maris. Que respondrez vous à ce que nous lisons de Ciceron, lequel, estant prié par Hircins, après qu'il eut répudié sa Terentia, de prendre sa sœur à femme, s'en excusa bien et beau , alléguant qu'il ne pouvoit entendre à sa femme et à la philosophie? Cela aussi est cause que les filles, qui ont entendu parler du train et de l'ordinaire de vous autres messieurs les lettrez, reculent le plus qu'elles peuvent en arrière lors qu'on leur parle de les acrocher avec ces piliers d'estude. 11 y avoit une
jeune vefve qui un jour respondoit à son père, qui luy parloit de la bailler à un fort sçavant personnage : « C'est donc de me remarier que vous parlez, et vous me voulez renchartrer en une religion, comme avez desja fait : quel déduit aura on avec ce monsieur là? De tout le jour il ne bouge de son estude ; on ne parle point de l'y aller trouver : la bien-venuë qu'il vous fera sera un groin qu'il vous jettera au nez. S'il vous parle, ce sera pour vous donner congé ; faut il disner ou souper, il n'a pas garde de deviser, il songera à ses livres; il n'a pas àmoytié pris son repas, le voila rejette sur la lecture ; de dire mot à table alors seroit l'interrompre; me voilà donc repeûe en nonnain; faut il se coucher, il n'en parle point qu'à minuit, et s'il faut qu'il ait à son chevet la chandelle ou bougie allumée, les livres auprès; de parler des affaires de la maison, nulles nouvelles : il se tournera plustost à ses livres que vers moy. Quel passe-temps.'* Me voila morfondue, ou en danger de l'estre, par faute d'estre bien recouverte; se jette il dans le lit, ce n'est que pour dormir et prendre son repos. Alors ou je seray endormie, ou bien je n'oseray le resveiller : je luy feroie tort, car les trois heures du matin ne le prennent au lit. Et vous me ferez entrer en ce party ? J'aimeroie mieux dix fois estre recluse. Il
est riche : fy des richesses, qui n'a son plaisir ! Il est sçavant : que me servira cela ? autant que me profïitent les thresors du grand Turc. » Voila la plainte que faisoit Mad, Olympe au S'" Vérin son père. Et, quand tout est dit, est impossible que les femmes puissent avoir bon temps avec ces grands estudians : la pituite leur oste toute affection de s'entre-choquer ; elle amortit le feu d'Amour. At pituita scholasticorum morbus peculiaris.
A vous ouïr raconter, on diroit que les richesses ne sont que pour les gens de plume; les guerriers ne vous passeront pas cest article ; et, quand bien je vous l'accorderoie, pauvre homme, ne despendent ils rien à meubler leur bibliothèque? Il leur faut tant d'agios, tant de livres, et de tant de sortes. J'en sçay tel qui ne donneroit pas sa librairie pour dix mil escus.
— Ah! messieurs (vay je dire), qu'ils en retirent bien leur légitime! Vous avez cognu Monsieur de Nerby. Quand quelcun se plaignoit à luy de ce que pour ses advis et besoignes il se faisoit si bien payer, « Ah ! respondoit il, je voy bien que vous ne sçavez pas combien mon père a frayé d'argent pour me rendre homme de bien, et moy quels deniers j'ay desboursé pour achater ces livres : il faudra beaucoup de telles corvées avant que j'en aye retiré mon principal. »
— Non non (dit le S'" Cœsar), il ne faut point entrer en conte pour le gain, cela est à faire à taquins et mechaniques, qui ne regardent qu'à entasser et emmonceler thresors sur thresors : entre nous autres gentils-hommes telle vieillaquerie ne doit point avoir lieu : voire que, si je vouloie faire une recerche curieuse, je trouveroie que nous avons le moyen de nous enrichir aussi bien que vos lettrez. Il y a de si beaux estats en la discipline militaire; mais, pour ne vous point flater le dos, c'est trop long temps temporisé; si vous nous mettiez en nostre famille le S*" de Belle-loge, on vous chargeroit par jour de plus de mille maudissons. Ce n'est pas que je veuille toucher à son honneur et intégrité ; mais il est du bois de ceux qu'on tient pour brouillons, qui, en une maison où ils peuvent estre logez, remuent ciel et terre, se transforment en ratte opilée, desseichent le corps de tout son humeur vitale, bref qui ruineront une maison pour s'enrichir.
— Vous parlez (va dire leS"" Jules) deschiquaneurs, lesqyels sont ennemis mortels et diamétralement opposez aux vrais et légitimes justiciers. Combien de maisons ont esté du temps passé et au nostre restablies, pour avoir pris alliance avec des gens de robe longue? J'en ay la liste de plus de cinq cens, lesquelles estoient prés de donner
du nés en terre, mais ont esté redressées par la survenue qu'y ont fait les gens lettrez. Ce sont eux qui demeslent les droicts obscurs, qui donnent clairté à la vérité, qui coupent broche aux iniques usurpations, qui en un mot redonnent vie à une maison à demy exanimée. Je ne vous parle que de chose que vous sçavez, et, sans vous nommer les personnes, vous pouvés bien cognoistre si je dis vray. Ce petit clergeon de S. Flour n'a il pastrouvé moyen de r'avoir ce qui appartenoit à sa femme? Elle n'y pensoit pas, ny les siens : cestuy cy a si bien travaillé qu'il a fait tomber en la maison plus de dix mil livres; mais cela ce sont des moindres coups qu'on face. Si vous aviez en vostre parenté le S"" de Belle-loge, je gageray que deux ans n'expireroient point que vous seriez seigneurs et propriétaires de vostre grand pré. Vous y despendez beaucoup, et n'y faites rien; ceux qui se meslent de vos affaires n'y vont que d'une fesse : la matière ne leur touche à cœur. Vous avez beau estre guerriers, une petite plume a plus de force dix mille fois que toutes vos forces. Je conclus donc que, pour le mieux de Madamoiselle vostre cousine et de vous tous, vous devés la colloqlieravec un homme de lettre : il luy conservera le sien, et si en acquerra d'autre. — Vous estes un terrible homme (va dire le
S'' Caesar); pensez vous que la guerre ne nous apporte aucuns proffits ? Tous les thresors qui sont tombez es coffres des Romains, d'où sont ils venus que des conquestes ? Les capitaines et soldats n'estoient bastards, ils avoient leur légitime. Les maisons de tant de braves, vaillans et hardis capitaines ne sont fondées que sur l'heur qui leur a dit h la guerre : leurs armoiries sont timbrées d'escussons armez, de piques, d'armet, ou d'autre marque guerrière, tout exprés pour monstrer que la grandeur qu'elles tiennent ne dépend que de leur espée. En vostre pays, vous avez un qui, de simple foulon qu'il estoit, a si bien branslé les armes qu'il s'est trouvé riche de plus de vingt mil livres de rente.
— Hé! S'" Cassar, n'entrez en preuve de cecy (va dire le S"" Jules); je vous en accorderay plus que vous ne couchez. Je vous recognois que les gens de guerre se font grands et riches à merveilles, que le Turc par les armes a conquis les empires et royaumes qu'il tient; mais la question est si l'acquisition est juste, et s'il est permis s'enrichir du butin. En la guerre, ceux sur lesquels vous gaignez et attrappez, ou ils vous sont amis, ou ennemis : sur vos amis vous ne pouvez justement fonder vostre prise, le droict d'amitié est trop saint, et ne vous peut permettre de faire tort
à celuy auquel vous avez obligation; s'ils vous sont ennemis, vous présumez avoir occasion, et si n'en avez point : car le droict permet bien de repousser l'injure, mais non pas d'outrager. La guerre contre l'ennemy n'est fondée que sur ce qu'il est loisible de chastier le larron, et en cest endroit les guerriers tiennent le rang d'exécuteurs de justice. Or, si un commissaire se mesprenoit de tant en sa charge qu'à la plainte et délation qui luy est faite d'un larcin, que de se saisir non seulement de ce qui a esté pris et desrobé, ains aussi du reste qui appartiendroit au larron, et qu'il le luy retint sans le luy vouloir rendre, on le taxeroit luy mesmes de larcin ; pourquoy donc ravissez vous le bien de l'ennemy? Vous estimez que la peine du quadruple imposée au larron vous acquière droict sur le bien de l'ennemy : ce sont bayes. Or, comme vous l'acquérez ainsi mal, aussi il s'envole de mesmes. Vostre équipage vous couste beaucoup, il ne vous faut que recevoir un coup pour engloutir toute la raffe qu'aurez fait ; ou bien vous voila entre les mains de l'ennemy : alors il faut regorger les escus, et à belle rançon, et vous en aurez. Quelle joye peut avoir une femme d'avoir pourmary un tel despensier, lequel à toutes heures ait le cousteau sur la gorge, voire qui ne puisse s'acquiter de sa charge que se four-
rant teste baissée es dangers ? On dit que Dejanira et Pénélope se reputoient vefves, parce qu'elles ne voyoient leurs maris de fort long temps, et qu'elles n'en recevoient aucun contantement. C'estoient des guerriers que leurs maris : il vaudroit donc autant, voire bien mieux, ne marier point madamoiselle de Francine que l'attacher avec un partisan de Mars : elle ne secheroit de soin et solicitude, et si elle pourroit se marier avec un personnage qui la recreeroit. Telle et si longue absence fait maintesfois franchir le saut et rompre le jeusne aux femmes guerrières, comme à Clytemnestra, femme d'Agamem.non, Metella de Sylh, Pompeia de Cœsar, Mutia de Pompée, Clodia et Servilia de Luculle, Clodia de Metelle, Apulèia de Lepide; et pleut à Dieu qu'aujourd'huy les exemples nous manquassent ! L'occasion de telle sur-saillie peut estre prise de ce que le philosophe, au huitiesme de ses Ethiques, remarque que l'oubly de Pamitié provient d'une absence qui dure trop long temps.
— S"" Caesar (va dire le S"" Jules), vivons en paix, et que la paesle ne se moque du fourgon. Vous nous encornez tresproprement, et pensez que la lune soit tousjours au plein riere vos marches. Non est, non est: elle est en quartier le plus souvent pendant qu'estes au parquet, aux consulta-
tions, et autres commissions. O qu'on vous en joue de bonnes! Tel a du contant à vos despens, lequel ne s'en vient pas vanter vers vous : il s'en rit sous son chappeau, et vous portez vos bonnets cornus. »
Geste Matinée eut duré encores d'avantage : ce ne l'ut point la faute ny du S'" Jules, ny du S'" Caesar, et l'un et l'autre avoitbien bonne envie de redoubler la charge; mais l'arrivée de quelques honestes damoiselles nous fit couper broche à la conférence, a mon bien grand regret, car je m'asseure que j'eusse donné ouverture d'accord entre ces parties, au contantement de madamoiselle de Francine, laquelle j'apprens avoir depuis plié sous le S'" de Belle-loge. Dieu veuille que ce soit à son gré et proffît 1
En quel temps n'est loisible au mary de toucher conjugalement sa femme.
JoMiNiQUE. Je suis fort joyeux d'avoir ^peu aujourdhuy donner jusques icy, îpource que je cognois que pourrez apporter remède au mal qui me tourmente.
Theodat. Aussi ne sçay je que vous avez : je vous treuve depuis peu de jours changé, hâve, deffait, debiffé, si qu'il semble que ne treuvez l'eau bonne; si vous estiez femme, je diroie que, sans estre Amazonne, vous estes porte-enseigne, et qu'en vostre drapeau y avez empraint une escrevisse. Pensez à vous et prenez bien garde d'aller en dommage ; vous avez une si belle et honeste damoiselle! Faudroit que fussiez bien
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degousté si n'y preniez appétit , ou que fussiez bien mal-aisé à contanter si elle ne suffisoit à vostre descharge. Peut estre avez mal in teste pour la crainte qu'avez de perdre les cornes. Comment les perdriez vous? Jamais ne les eustes.
Dominique. Ce n'est pas là où le bas me blesse; vous estes un gausseur, et si jugez à propos de cecy comme fait un aveugle des couleurs. J'ay le cœur amarrissé , ha! le diray je? d'un grand tort que me fait ma femme, et lequel me pesé de tant plus sur le cœur que je ne puis le descouvrir sans ma honte. Toutesfois, comme je vous sens fort mon amy et courant mesmes fortune que je puis faire, je suis bien contant de vous en dire le tu autem : vous en rirez; j'aime mieux me descharger que de crever. Il faut que vous sçachiez qu'il y a quelques cinq et six jours que ma femme fait si la rencherie que je ne puis la joindre ; elle me veut faire ma portion congrue si maigre que j'ay beau avoir envie de repeuë, le jeusne m'est commandé, prœstationem ohsequi'], offîcij , operarum et submissionis récusai. Elle ne dénie point la debte, mais requiert delay, à charge de s'acquiter par cy après des arrérages. J'insiste et forme ma plainte, que la possession du fonds qu'elle a en garde m'appartient, que j'en dois jouir pour mon usage, partant, puis qu'il
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me plaist y faire couler l'eau de mon ruisseau pour le fertiliser, qu'elle ne doit m'y empescher l'entrée. Au contraire, elle se défend : pour exceptions me met en avant qu'encores que le pré m'appartienne, il ne m'est loisible à toutes heures de fouler l'herbe. Siint dies feriati, sur tout quand cela ne se peut faire qu'en gastant la première pointe. « Tout ainsi que vous voyez (dit elle) que ceux ausquels vous avez vendu l'herbe de vostre pré, qui est icy devant nostre maison, passé qu'est le jour de la my-Mars, ne vous permettront d'y mettre paistre vos courtaux. — Quoy (di-je alors), je seray le maistre de la monture, et je ne monteray dessus? Si feray. » Et à bel effort commence à mettre ma pièce en veue. Après quelques resistences, comme ma femme vit qu'elle ne pouvoit plus tenir bon : « Tout beau, Monsieur (dit elle), je vous vais dire pourquoy vous ne me devez maintenant presser d^aquo : je suis mal a mon aise, pour preuve de quoy, moyennant que me promettiez la foy de n'en dire mot, je vous communiqueraymonmal. » Pour dire le vray, je pensoie qu'elle m'en voulut donner d'une, et d'ailleurs j'avoie le mignon que sçavez qui tendoit à la pluye : je levé le linge, et pensoie avoir ville gaignée ; mais, comme j'eus descouvert qu'il y avoit un grand plastris ressemblant à du carron broyé, le cœur me sousleve, et alors mon
petit bidaut baisse la teste, et si pour cela je ne perdis toute fantaisie de reprendre haleine. Je redouble ma semonce, esconduit de mesmes. « Ha! malheureux! (dit elle) que voulez vous faire? voulez vous vous perdre? Si aviez affaire à moy, vous seriez gasté. h Cependant je languis, mon canon demeure chargé, n'ay je pas occasion d'assez me contrister? comment pourroie-je estre sain et gaillard? Asseurez vous qu'il fasche bien fort d'avoir la clef et ne l'oser mettre en la serrure. J'ay appétit, j'ay la viande, j'en voudroie bien taster, et si je n'oseroie : cela est pour faire perdre patience au plus froid homme de France. Vous faites fort du résolu; mais, si on vous enjoignoit par nécessité tel jeusne pour deux jours seulement, et qu'eussiez envie de ruer coup, il n'y a heure que ne contassiez pour dix ans.
Theodat. Si faut il prendre courage, et ferez mieux de laisser couler cela doucement sans ainsi précipiter les matières. Je demeureray bien d'accord avec vous que la rétention de la semence vous pourroit estre grandement nuisible, suivant ce qui est tenu par tous les docteurs médecins, philosophes, et sur tout les naturalistes; entre autres vous avez Galen , lequel nous fait un conte d'un certain personnage qui, voulant imiter la
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tourterelle, porta tel deuil de la mort de sa femme que, pour s'estre séquestré de l'attouchement des femmes, dont il festoyoit assez souvent la sienne, il perdit toute envie de manger, à la longue se treuva son estomach tellement éclipsé que, pour peu de viande qu'il prist, il ne pouvoit en faire la concoction : de fait , deslors qu'il avoit avalé quelque chose, nature, par le soudain desvoyement d'estomach qu'il faisoit, monstroit bien qu'elle n'estoit à son aise : pour cela toutesfois n'avez occasion de vous desconforter et vous laisser ainsi prédominer à vostre passion. Je ne voudroie que vous proposer l'histoire laquelle Agatius Scholasticus, au septiesme livre des Epigrammes Grecs, nous propose touchant Diogenes le Cynique, lequel au reste on tient avoir esté autant continent et attrempé qu'autre personnage de son siècle, toutesfois ne peut s'exempter des accouplemens féminins, ausquels il ne tendoit point pour quelque sale et du tout brutale lubricité, ains seulement pour, deschargeant ses reins, se garentir des mal-heurs qui suivent et accompaignent la rétention de semence. On raconte que, comme il eut pris assignation avec Laïs la courtisanne, qui luy avoit promis l'aller trouver en certain lieu, ce pauvre philosophe anheloit de l'attendre, et tout ainsi que l'arbalestier qui guette
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en un sentier un lièvre ou un lapin , du costé qu'il voit trembler quelque buisson, incontinent il regarde là, si bien que le moindre oiseau ou lézard qui se bouge alentour luy fait là tourner son corps, son trait et sa face : ainsi Diogenes n'entendoit pas remuer une souris, que, trémoussant d'aise, il croyoit que ce fust sa courtisanne Laïs. Tantost levoit la teste, ores il la remettoit bas, puis encores la relevoit, pensant descouvrir sa venue; après il se mettoit à conter les pas qu'elle pouvoit avoir mis du lieu où elle estoit iusques à son giste, tantost se tournoit sur un costé, tantost sur l'autre; après avoir long temps attendu, en fin, parce ciu'il ne pouvoit plus empescher que sa poudre ne prist feu et que son pistolet ne se deschargeast, quoy que le blanc ne fust mis à la butte, si luy fallut il delascher, et n'eut rien de plus hastif que de recevoir en sa main ce qu'il ne pouvoit plus retenir. Quelque temps après, Laïs vint, mais ce fut trop tard : les plus grands coups avoient esté donnez; et pource Diogenes la renvoya , lui disant : Manus hymenseum cekbrando te prœvenit.
Dominique. Vous m'en donnez de belles! Et pensez vous que je sois si grue que je voulusse perdre ainsi misérablement et jetter à l'aventure ce qui, je sçay bien, me fera bon besoin. Et,
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quand bien je ne voudroie tomber à la rétention, pensez vous qu'il n'y ait au monde autre fort à battre que chés nous? Il y a tant de canons en France pour y emploier de la poudre,
Theodat, Si Madamoiselle vostre femme sçavoit cela, vous vous pouvez bien promettre qu'elle vous veneroit d'une terrible façon. Je ne luy veux pas dire, tant parce que je ne veux vous mettre en mauvais mesnage qu'aussi je sçay d'ailleurs que ce que vous en dites n'est que par colère et pour un despit qu'avez que n'estes monté quand il vous plaist. Je veux maintenant vous parler pour la défense de Madamoiselle sous la protestation , que j'entens vous me ferez, que pource ne chargerez quelque sinistre et cornue impression alencontre d'elle ou de moy.
DoMiNiCiiJE. Dites ce qu'il vous plaira, je ne le prendray en mauvaise part et le tiendray comme si me parliez d'une estrangere.
Theodat. Vous vous plaignez de ce que vostre femme ne vous preste l'estuy à toutes les fois que le voulez. Peut estre pensez vous que nous ayons les femmes comme les bœufs, les chevaux, les asnes, les mulets : elles sont créatures raisonnables aussi bien que nous. Et, quand bien ainsi seroit, que nous serions si indiscrets de les tenir au rang des bestes brutes, si faut il que vous me con-
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fessiez que, par l'ordonnance de Dieu, il nous est commandé de donner relais aux bestes de travail les jours du repos. En après, les jours des festes nous n'oserions faire charrier du vin , bois et autres choses , tellement que les jours des dimanches, calculez avec les festes, reviennent à plus de six ou sept vingts jours l'année. Or le fourrier ne peut marquer le logis de nos femmes que pour douze passades, qui, quand chascune dureroit huit jours, ne seroit par an que quatre vingts seize jours. Si vous vous estiez formalisé de ce que l'on ne laboure vos terres les dimanches et jours chommables, on vous diroit infidèle et hérétique. Vous espargnerez vos bœufs et vos chevaux, et vous serez si peu gracieux que prendrez plaisir de tenir vostre femme tousjours sous la foule? Il n'y auroit apparence ny raison.
Dominique. Pour la discontinuation du labeur nous avons le sacré commandement de Dieu. Les status, décrets, conciles et ordonnances des Papes nous astraignent aux festes ; mais, pour ceste intermission de ne faire commémoration avec nos femmes de Caresme-prenant , qu'en trouvez vous?
Theodat. Je pourroie vous mettre en face de ce que S. Augustin escrit, parlant du commandement de Dieu par lequel est deffendu de pail-
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larder, asçavoir que les maris ne laissent point de paillarder, lesquels à toutes heurtes sur-saillissent leurs femmes, comme si elles ne leur estoient données sinon afin d'estre Pesgout de leur descharge. N'estimez vous pas un cas prodigieux de ce que Nicolas Boyer, en ses décisions du Parlement de Bordeaux, allègue d'un homme de Cataloigne, qui sur-chargeoit si souvent sa femme qu'elle fut contrainte (rara avis in terris, alboque simiUima corvo) en faire sa plainte à la royne d'Arragon, laquelle aiant fait appeller le mary, confessa que véritablement dix fois par jour ils joùoient par ensemble à la beste à deux dos. Dont la royne fut fort esbahie, trouvant cet exploit beaucoup plus estrange que celuy d'Hercules, duquel on raconte qu'en une nuit il dépucela les filles de Thespius en nombre de cinquante, dont il en eut autant d'enfans, encores qu'on die que ce fut là l'un des plus grands efforts que fit Hercules, lequel, s'il luy eut fallu continuer, eut (je m'asseure) joué à l'esbahy. Pource la royne luy commanda avec expresse inhibition, à luy d'outrepasser, et à la complaignante de souffrir qu'il la cogneut par jour plus de six fois.
Dominique, Cela est bien à propos contre ceux lesquels sans aucune discrétion s'enyvrent de leur vin, et se jettent sur leur viande, comme
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un pourceau sur les raves; mais, quant à moy, je me contante d'aller à deux, encores sens je que quelquesfois je ne puis entretenir mon train.
Theodat. Cela soit donc posé, qu'il faut tenir sobriété en toutes choses, et que l'excez en l'accouplement du mary et de la femme est aussi bien à reprendre que la paillardise manifeste. A ceste heure, je vais vous monstrer que nature nous apprend qu'il est nécessaire de faire trefves du combat entre le mary et la femme, lors que la lune, pour tenir sa diette et vaquer à ses purifications menstrueles, fait marquer les logis féminins par son fourrier, lequel pour escusson n'a que son impression rouge ; après vous verrez que , par authorité de la Sainte Escriture , je vous feray toucher au doigt qu'il ne. nous est loisible de toucher à nos femmes pendant que nature vaque à tels balissemens; finalement que, pour les maux et incommoditez qui pourroient nous en survenir, nous ne devons alors nous fourrer parmy telles defluxions. Je ne prendray point ma preuve de ce que vous pourriez en tesmoigner présentement, par ce qu'à ce que je puis apperceveoir voicy la première fois que vous est apparu cest empourpré decoulement. Par cy après vous cognoistrez que je vous dis la vérité, qui est que les femmes bien disposées ne faillent, si elles ne sont
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grosses ou sur-années, à avoir un logis de ces rougets tous les mois. Ce qui a esté tresbien recogneu par le jurisconsulte Paulus L i5. ff. de œdil. 2, d : Qu% bis in mense purgatur sana non est, item qux non purgatur, nisi per setatem accidit. A vostre advis, si, quand la gendarmerie court, vous estes paisible en vostre logis comme quand on ne parle que de paix? Je sçay que, si tost vous sentez les soldats , vous débusquez , vous leur quittez le logis, et puis que n'y pouvez donner ordre , aimez mieux leur laisser parachever la passade que, vous opiniastrant, vous mettre en danger de vostre propre vie. Quelques fois les compaignies vous surprennent , et alors Dieu sçait comme on vous traite. Les bastons courent par compaignie; on vous dourde les espaules. Nature nous est trop mieux affectionnée : pour ne nous prendre au despourveu , elle imprime dans les yeux des femmes d'assez bonnes marques pour nous asseurer que la lune y pourra aller prendre logis. Et, pource qu'il y en a qui ne prennent garde ny aux yeux hâves , battus et brillans, ny à d'autres tesmoignages assez evidens, qui veut y prendre advis, elle desploie le drapeau, auquel nous n'aurons advisé si tost que nous recognoistrons qu'il n'est que temps, non pas de desloger, mais de ne s'approcher. Si les hommes
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pouvoient s'assujettir aux commandemens et à l'empire de la lune, l'approche ne leur seroit interdite. Ils veulent estre les maistres, et la lune maistresse : afin qu'il n'y ait alterque entre eux, ce n'est que bien fait pour quelque temps de faire surceance. Or, encores que les hommes ne recognoissent en rien l'empire de la lune, si luy font ils bien l'honneur de la respecter, comme celle laquelle a esté créée avant eux, qui est l'asseuré calendrier des fastes et la princesse de la mer : empire qui luy est tellement propre, et privativement particulier, que l'on void que les seaux de sa souveraineté ressentent sur tout des coulans de la mer rouge. Je poursuivroie plus avant ceste preuve, si l'expérience n'y estoit du tout manifeste. Je vous vais monstrer par les passages de la Saincte Escriture qu'il ne nous est loisible d'entrer à celle qui est pollue par ces decoulemens menstruels. En voulez vous de plus clairs et evidens tesmoignages que ceux qui sont spécifiez tant au quinze, dixhuict, et vingtiesme chapitres du Levitique, où l'interdiction de l'accointance avec les femmes vermeiilonnées est si disertement contenue? Sur tout au vingtiesme est par exprés porté que celuy lequel aura eu affaire avec une femme pendant son flux menstruel, et qu'elle luy aura laissé la fontaine de son sang ouverte ,
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que tous deux seront tuez au milieu du peuple. Et pource, en la Prophétie d'Ezechiel, chapitre dixhuitiesme, entre les principales qualitez de celuy qui est juste, ceste cy est remarquée : Qiii ad mulierem menstniatam non accesserit. De mesmes, entre les complaintes que fait ce prophète alencontre de la cité de Jérusalem au xxij. chapitre, ceste cy est que : O Civitas, viri immunditiam nienstruatse humiliaverunt in te! Ceste loy est tellement naturelle et accompaignée d'une si grande équité et honnesteté que Mahemet mesmes n'a peu, qu'en son Alcoran il ne luy ait donné place, où il fait très -expresses défenses qu'aucun ne touche les femmes paraffées en rubriches auparavant qu'elles soient purgées et mundifîées. Aussi, par le Décret de Burchard, liv, 19, chap. 5 : « Junxisti, est il dit, te iixori tux menstruo tempore. Si fecisti, decem dies in pane et aqua pœniteas. » Ceste pénitence et jeusne au pain et à l'eau par l'espace de dix jours est bien suffisante, non pas pour restancher le sang, mais pour refroidir les bouillons de ceux qui seroient les plus eschauffez, et qui ahenniroient le plus après les femmes sans avoir patience qu'elles soient hors de quartier.
La semonce que nous en fait nature, la prohibition divine, et ce qui est pratiqué et receu tant
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par la Religion Chrestienne que mesmes par les Mahemetans, devroit bien (à mon advis) suffire pour vous faire croire que sine nefario scelere nous ne pouvons tendre à la jonction de nos pièces durant que le parchemin est couvert des seaux rouges, Toutesfois , afin que vous ayez preuve de surabondant, et puis que le fol jamais ne croid s'il ne reçoit, je veux maintenant vous déduire ce qui pourroit vous advenir si vous veniez à plonger vostre (vous m'entendez bien) dans ce brouillis rubicond. Nos docteurs canoniques tiennent que les enfans desquels la mère a sur-chargé durant les passades de ces bandes au drapeau rouge sont epileptiques, lépreux, et assujettis à un monde d'autres maladies. Sainct Augustin, en un Sermon qu'on dit qu'il a fait Tertise Dominicœ 22, adjouste que ces enfans seront démoniaques. Le mesmes est tenu par sainct Thomas au quatriesme des Sentences, distinction 32, artic. 2 ; Sainct Clément, au 9. livre de ses Récognitions, escrit que cela advient pour salarier l'incontinence de ceux qui n'ont sceu tenir bien serrée l'eguillette de leur braguette. Car, cependant (dit-il) qu'on se fond en paillardise, et qu'on ne daigne avoir esgard et discrétion du temps, quand et comment il faut s'accoupler, sans doute l'engeance forgée hors temps prend les vices et
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fragilitez de ces démons à l'instance desquels on fait ces sur-saillies. Et pource les pères lesquels ont mesprisé la loy de l'attouchement seront tenus et obligez pour tels vices. Et, encores qu'il y ait plusieurs causes plus secrètes par lesquelles les âmes sont assujetties à ces maux, si faut il toutesfois qu'un chascun recognoisse la loy de Dieu pour prendre d'icelle sa reigle d'engendrer, et quitter les causes d'immundicité, à ce que ce qui est engendré soit net : car ce n'est la raison qu'on cerche le temps qui soit opportun pour planter des arbres et semer des fruits, qu'on purge la terre et qu'on prépare tout ce qu'il faut, de peur que la semence qui sera jettée soit offensée et périsse, et que, pour enter un homme, qui est beaucoup plus excellent que tout le reste, on ne daigne garder une discrétion.
Or, pour confirmer tout cecy, et vous rendre une preuve aupardessus de laquelle on ne puisse mordre, je vous fais à sçavoir que, s'il y a au monde humeur pernicieuse , c'est ceste poix rouge, glaireuse et ennemie de celle qu'on dit asphaltique. Pour garand du fait que je veux proposer, vous aurez Pline, lequel, au septiesme livre de son Histoire naturelle^ chapitre quinze, met en fait que, si la femme ayant ses moys s'approche d'un vin nouveau, il enaigrira : les bleds
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aussi seichent si elle les touche estant en cest estât, les autres en meurent : aussi font les herbes du jardin par où elle passe, mesmes les fruits des arbres sous lesquels elle se sera rafraischie tomberont. Les miroirs se tachent à son regard : aussi fait l'acier et l'yvoire; les mouches à miel en meurent, et le fer et l'acier s'y enroûillent; mesmes l'air en est infecté. Les chiens ayans gousté des fleurs d'une femme deviennent enragez, et sont les morsures incurables ; mesmes le bitume qui nage certain temps de l'année sur le lac de Sodome , dit asphaltique ou mer morte, et qui à cause de sa viscosité s'attache à tout ce qu'il rencontre, filant tousjours comme glu, n'a garde de prendre au fil lequel sera teint de ce sang venimeux. Les formis aussi, petites bestes et sages, sentent ce sang corrompu, et jettent là le bled qui en est infecté sans jamais en vouloir gouster. N'est donques merveilles si je vous conseille de faire un peu pose jusques à ce que ce decoulement soit estanché. .Vous avez veu l'interdiction qui est portée par la loy de Dieu, la pratique qui en est receuë tant entre les chrestiens qu'entre les payens, les incommoditez et mal-heurs qui accompaignent ces defluxions : faites trefve pour une semaine. Avez vous jamais leu que, par la loy des Zabiens, la femme qui a les rougets estoit
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chargée de demeurer seule en la maison, voire que là où elle avoit mis le pied on passoit le feu. A l'exemple de ce, on m'a voulu faire acroire que les Chartreux ayent appris de faire du feu là où les femmes auront esté en leur couvent.
Dominique. Ne poursuives plus outre, je vous prie; je me tiens pour bien résolu, et pource, si tost que je sentiray nouvelles de ces braves fourriers, je me garderay bien de tascher mettre mon allumelle à la trampe : ce ne sera qu'à faire diette au fort de quatre vingts seize jours de l'année; encores nous restera il du temps à jouer à la fossette.
Theodat. Ouy certainement, mais non point tant que vous pourriez bien penser, car il faut bien tirer hors ligne d'avantage de jours pour d'autres parties que je ne vous ay encore mis en conte.
Dominique. Quoy! n'est ce pas encores fait? Je vois bien que, si je vous laisse faire, vous me marquerez mon kalendrier tout de rouge pour festes chommables.
Theodat. Ne dites rien jusques à ce que vous entendiez Amen. Je vous dénonce, si vostre femme est sur-année, que sans doute son harnois sera incapable pour soustenir un si rude lancier que vous; et si d'ailleurs, après vous avoir tué et miné
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le corps, vous seriez un pauvre coigne-festu. Mais laissons ces vieilles qui a la foule se froisseroient plustost que vous donner contantement, à sçavoir si vous oserez toucher à vostre femme lorsqu'elle donne la mammelle à vostre enfant? Voila quelques deux ans qu'il faut retrancher.
DoMiNiCiyE. Hypocondres de panurgisme ! que je fisse un tel jeusne, moy, sans prendre curée, ce seroit autant possible comme que vous ne beussiez ou mangeassiez tout ce temps là.
Theodat. Vous en direz ce qu'il vous plaira, si est ce qu'il faut que vous le croyez et pratiquiez ainsi, si vous voulez que Madamoiselle vostre femme soit nourrice. Cela vous est défendu , et à elle aussi, par le droict canon, c. Ad ejus vero concubitum, in principio quintœ distinctionis, parce qu'il n'y a chose qui soit tant nuisible aux enfans qui allaitent, selon Oribase , Paul ^Eginete et autres médecins. De cela Galen baille cette raison, parce que les secouades qui se donnent en cest accouplement provoquent et font reverdir les fleurs menstrueles, l'odeur desquelles ne peut estre que préjudiciable au laict. Pauvre homme, vous troubleriez le laict. Avez vous point appris de Pline, livre 28, ch. 9, qu'il n'y a chose si mauvaise que quand une nourrice charge pendant
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qu'elle allaite, car alors son laict se fige à la façon de formage, et est dangereux pour les enfans, lesquels, estans ainsi abusez de leurs nourrices, sont dits des Latins Colostrati, car ils appellent colostrum le betton, c'est à dire le premier laict d'une nouvelle accouchée, qui se fait dur et troué comme une esponge. De fait, tout le sang qu'il peut y avoir est employé pour le petit enfant, attendu que, puis qu'il a esté tiré immédiatement de ce laict qui luy est naturel et composé selon sa constitution, il ne peut que tousjours il ne tire cest aliment, qui est accroché au ventre comme à sa racine. Et puis quel laict peut avoir l'autre? Les mammelles , comment peuvent elles estre fournies ?
Dominique. Vous prescherez le jeusne tant qu'il vous plaira, je ne suis point de ceux qui vous obéiront; si je l'eusse voulu garder, je me fusse voulu rendre moyne, ou bien me faire trancher les parties essentieles de ma gibecière naturelle. Mais je sçay bien que, quoy que vous disiez, il y en a plusieurs qui corrompent le jeusne. N'avez vous jamais oûy dire qu'il faut batire le pit de la nourrice pour faire venir le laict? Or, quant à la rigueur on m'y voudroit forcer, j'aimeroie mieux que ma femme ne fust jamais nourrice. Je me grusoie de six ou sept jours, et
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maintenant vous me voulez sevrer de deux ans. Trop piquer le cheval le fait restif.
Theodat. Nefumetis, patience! Quel homme estes vous? Si vous estiez en des pays que je sçay, dés que vostre femme commenceroit à estre enceinte, n'oseriez luy toucher. Si donc les Sauvages et Patagons tiennent une telle bride à leurs passions que prés de trois ans ils ne crochètent le cabinet de leurs femmes, serez vous si chaud du mestier qu'on ne puisse dire de vous qu'estes au moins aussi continent que ces pauvres Austraux? Ils gardent si estroitement ceste interdiction naturelle que, si quelcun avoit embioqué durant les neuf mois de la portée principalement, on le reputeroit pour bougre si la mère, estoit enceinte d'un fils masle, ou pour incestueux si c'estoit une fille qui fit dans le ventre de sa mère sa neufvaine de ses neuf lunes.
Dominique. Ce sont brides à veaux que cela, et qui ne peuvent nous induire à une si longue diette que vous voulez que nous facions : n'en avez vous point d'autres ? D'ailleurs, quand il y auroit quelque petit morceau de vray-semblance en cecy, je croy que vous vous faites entendre que je n'ay jamais leu ce qu'on raconte de ce peuple là. Pour faire si longue intermission, ils jeusnent encores moins que nous : tel d'entre eux se treu-
vera qui aura des haraz de quatre vingts femmes, tant plus que du moins, selon la portée de ses moyens. Cependant que l'une défend l'entrée du trou S. Patris, l'autre supplée au défaut : ils en ont à reschange. Par ainsi, si vous vouliez m'imprimer dans la cervelle ce que vous prétendez pour véritable, et à quoy je me devroie plier, faudroit que missiez en nature la polygamie et pluralité de noces entre nous; asseurez vous que vous feriez de beaux mesnages.
Theodat. Non, non; il n'est point pourtant besoin de polygamier. Ce que je vous chante n'est point de mon opinion, ce sont les médecins et les docteurs théologiens qui le tiennent. Hippocrat, au livre De Siiperfœtatione, défend qu'on ne tienne au fouloir celle qui encharge, de peur de corrompre l'enfant. C'est le conseil de Matthieu des Degrez. Le mesmes nous est appris par Sainct Hierosme au chapitre Origo, 32, qusest. 4, que les femmes se gardent de l'approche du canon, de peur qu'elles ne perdent leurs enfans lors que le ventre leur sera enflé ; sur quoy la glose ameine ceste raison : Nam périt partiis ex frequenti concussione. Pource voyez vous que les putains communes et publiques conçoivent fort peu souvent, et, si elles sont empraintes, rapportent encores moins leur fruit à profiît. D'où
pensez vous que provient cela, sinon de ce qu'elles prestent leur panier à un chascun indiscrètement et à toutes heurtes, coup sur coup, sans attendre que la présure ait figé la première traite ? Soyez au moins aussi sobre que ceste royne des Palmyreens, Zenobie, laquelle (au rapport de Jules Capitolin) n'eut permis à son mary qu'il luy donna double recharge : car, aiant receu les distillations de l'alambic marital, pour laisser rasseoir la matière, elle prenoit terme jusques au passage des rougets de sa lune; que si les fourriers luy marquoient sa cabane, elle ne faisoit plus de la rétive et prenoit plaisir de jouer avec son mary un seul coup au trou ma-Dame. Si la lune luy vouloit la paix et que, pour tesmoignage du combat, elle n'envoia le drapeau ensanglanté, c'estoit alors que (diray-je), honteuse pour n'oser plus charger le harnois et soustenir le conflit, elle faisoit retraite, recognoissant que pour ceste fois elle avoit receu ce qui luy falloit et dont elle se devoit contanter. Par le concile Elibertan est défendu aux mariez de se faire la caresse que sçavez dés que l'enfant a commencé à bouger jusques à l'enfantement, comme il est remarqué aux Décrets de Burchard, livre 19, chap. i55. Là mesme, au premier livre, chap. cinquiesme. on donne pénitence de vingt jours à celuy lequel a cogneu sa
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femme après que l'enfant a bougé; peine laquelle vous voyez estre plus grande que celle dont nous avons touché cy dessus contre celuy qui aura donné là où le fourrier de la lune a marqué le logis.
DoMiN. C'est grand fait que ne m'avez ordonné quatre temps pour mon jeusne et ma quarantaine.
Theodat. Si faut il que vous passiez encore un article pour la trefve, et que, ^pendant que vostre femme sera en couche, vous pilliez tout doucement patience. Durant les neuf moys il y a eu telle desgorgée et lavasse d'eaux qu'il faut un fort long temps pour les escouler : car, pendant que l'os coccyx et le pubis ont entre-baaillé, et que le decraquement de l'os iliaque avec le sacré a ouvert à gueule bée la matrice, la place a tellement esté emplastrée qu'il n'est point trop aisé de la nettoyer. Que si alors vous plongiez vostre bouchon en ces grottesques palustres, vous en feriez sortir autre que des grenouilles.
Dominique. Ce sont contes de triquoteuses et de nos douillettes, qui sont bien aises de se faire drelotter durant les six semaines. Je ne veux pas nier l'ouverture, mais aussi faut que vous me confessiez que les os se resserrent incontinent et ne demeurent pas si long temps que vous criez à se
reprendre et renouer. Messieurs les anatomistes, médecins et autres naturalistes nous apprennent cela, et vous en pourront faire sage; mais, parce qu'il vous fascheroit, et à moy aussi, de fouiller où on ne nous demande pas, je vous renvoyé aux pauvres Egyptiennes, qui à peine sont délivrées de leur fruict que les voila debout, gayes et disposes. Il ne se parle point que leur caramara et maris facent trefves.
Theodat. Je vous prie, ne nous reiglez point à ces maistres passeligourds, vous ne feriez que le sang clair, et vous rangez à ce qui est pratiqué entre nous. Voire mais. S*" Dominique, ne prenez point ceste intermission que je vous enjoints pour quatriesme. Si vostre femme est nourrice, il n'est besoin de la vous prescrire, vous estes desja entré en obéissance ; mais, au défaut et où ne voudriez que vostre femme tendit ses mammelles à vostre enfant, la trefve vous est enjointe tres-expressement lors qu'elle sera en gesine. Au reste, à vous certainement je ne voudroie prescrire le dernier pour parfournir les quatre temps; je vous cognois par trop honeste, et sçay que vous vous sçavez si bien commander que ne vous laissez abbrutir par le fils de Semelé. Je défends donc à ceux qui ont plié le coulde plus qu'il n'est raisonnable qu'ils se gardent d'entrer à leurs femmes. S'ils bastissoient
des enfans, ce ne seroient qu'ivrognes ; et pource le Cynique Diogenes, quand il voyoit un jeune homme qui, pour avoir du vin en corne, faisoit du sot: « Mon amy (disoit il), ton père estoit yvre lors qu'il te sema. » Et pource Platon, au sixiesme de ses Loix, fait expresse inhibition à ceux qui ont charmé les puces de se mesler pour avoir lignée, parce que celuy qui est plein de vin est extase d'une rage et folie tant d'esprit que du corps, et chancellant tire et est tiré tantost cy, tantost là ; car ce n'est pas hors de vraysemblance que les enfans sont procréez tortus, contrefaits et mal bastis, tant des membres que des mœurs. D'ailleurs, on sçait que la semence de ceux qui ont orlé leur bonnet est inféconde, pource que la goutte du sarment rend l'habitude de leur corps du tout humide, et partant inhabile à engendrer. Or, il faut que, pour produire lignée, la semence ne soit point humide, mais grosse et solide, selon Aristote et Rasis. La fumée du vin ne monte qu'enhaut, où, le reste de la chaleur du corps estant attirée, est impossible que ceux qui se sentent surpris de ceste liqueur puissent se tenir roides sur le devant.
Dominique. Les philosophes et médecins diront ce qu'il leur plaira ; mais, quant à moy, je treuve que ces raisons ne me peuvent servir de
payement. Ce ne sont que fantaisies, car je vois que les Alemans et autres, qui prennent egregie de la purée de septembre , font des enfans à foison, beaux, forts et vigoureux. Si pour humer du pyot nous estions rendus inhabiles à engendrer, verrions nous qu'après en avoir pris outre mesure, il y en a qui ayent engrossi celles avec lesquelles ils avoient esté accouplez. Que direzvous de Loth, lequel, estant yvre, engrossa ses deux filles sans qu'il y pensast, voire qu'il se souvint les avoir touchées ou cogneuës. Moyse toutesfois nous le tesmoigne, au Genèse, chap. 19.
Theodat. Quant aux Alemans, je vous diray que lors que la conception se fait ils ne sont yvres; et quant à Loth, c'est une juste punition de Dieu, sur laquelle je lairray discourir les théologiens touchant les Moabites et Ammonites, et bloqueray ceste entreveuë par ceste conclusion, que l'homme marié ne doit cognoistre conjugalement sa femme lors qu'elle a ses decoulemens lunaires, lors qu'elle est nourrice, lors qu'elle est enceinte, lors qu'elle est en couche, et lors que l'un deux ou l'un et l'autre sont yvres : cela toutesfois soit dit sauf et sans préjudice de ce que l'on sçait, que coustumierement il y a des quereles parmy les mesnages qui font faire bresche à l'exploit conjugal, et d'ailleurs que, par saincte inten-
tion des parties, afin de vacquer à jeusnes et prières, elles se séquestrent à temps de ceste compaignie mutuelle.