DE L INEGALITE
qui est assailly et battu d'un si rude baston. Elle a desja pris son ply; elle est comme le camelot : elle rompra plus tost que de se changer. A ce propos, nous avons l'exemple de Timothée, excellent joueur de flustes, et qui pour de l'argent en tenoit escole publique : il avoit ceste coustume, avant que recevoirquelcun à son apprentissage, de sçavoir s'il avoit quelque commencement de jeu; il enprenoit plus grand pris la moitié de ceux qui y avoient eu quelque entrée que des autres, lesquels ne sçavoient rien : la raison est pource qu'il avoit plus de peine à oster le mauvais de ses disciples que d'enseigner le bon à ceux qui n'y entendoient rien. De mesmes le mary aura plus de fascherie à desapprendre à une vefve les mœurs qui luy avoient esté passez et entretenus par le deffunct qu'à en façonner une tout de nouveau. Voila donc en quoy le mariage des vefves et vieilles avec les jeunes hommes se rapporte pour les incommoditez avec celuy des vieillards avec les filles et jeunes dames : maintenant faut voir ce en quoy le dernier surpasse le premier. La vieillesse a de coustume d'estre honorée, et pource les bonnes vieilles s'en font accroire beaucoup, et pensent que pour leurs cheveux gris les testes vertes qui les ont espousé leur quitteront; en un mot, elles veulent que les maris tiennent le rang de femmes.
DE l'a AGE DES MARIEZ. 278
La poule a beau estre plus vieille que le coq, si faut il qu'elle soit au dessous. Le prince, quoy qu'il soit plus jeune que son sujet, si faut il qu'il tienne le dessus, qu'il soit respecté etjobey par ceux qui sont beaucoup plus aagez que luy. Ce n'est que desordre, que confusion et que misères qui suivent, talonnent et espousent ces contre-naturées alliances. Je recognois véritablement que la vieillesse doit estre révérée ; mais de mettre le mary au dessous, cela est bien estrange. Je passe sous silence les reproches dont elles battent leurs jeunes maris, l'imploiable roideur qu'elles ont acquis à la longue, telle qu'il est impossible les domter, matter et corriger.
— Vous oubliez ^va dire le S'" Fulgence) ce qui favorise fort aux mariages des vieilles avec les jeunes hommes : car, pour le regard des maris, ce leur est une grande espargne; il ne leur faut point tant d'agiots et beatilles pour les popiner, qu'à ces jeunes esventées : elles se passent à peu.
— Mais quelle despense faut il faire (respond le S"" Libanius; pour l'apoticaire, pour le rnedecin, pour le barbier ? Une demie heure de plaisir qu'on a avec une jeune dame donne plus de contantement que dix mil années qu'on passe avec ces vieilles chagrines, rechignées. De tirer hors ligne les frais, cela est se monstrer ingrat, et ne
sçavoir que c'est de vivre entre les gens de bien : qui veut monter sur la monture il ne peut moins que la faire ferrer et luy entretenir son harnois.
— Et bien, puis que vous vous plaisez en prodigalitez (va dire le S'" Fulgence), je ne vous coucheray point icy que ce sont les vieilles qui serrent et amassent, qui dressent une bonne et riche maison. Y a il occasion de jalousie auprès d'une vieille comme auprès d'une jeune .? On ne la muguette pas, on ne luy fait la court, si ce n'est le mary, qui la chérit et honore comme sa chère et loyale partie.
— Vous m'en contez de belles (respond le S'' Libanius), et avez autant de raison que celuy qui souhaitoit plustost une laide femme qu'une belle, parce qu'il estoit asseuré qu'elle ne le coupauderoit ; estre pauvre que riche, parce qu'il ne seroit en danger d'estre volé; et estre misérable qu'à son aise, parce qu'on ne luy envieroit sa prospérité. »