‹ Œuvres égyptologiques de William N. GroffChapitre 115 sur 309 · L’HISTOIRE DE LA RAGE · texte numérisé non relu

L’HISTOIRE DE LA RAGE

Une des questions qui intéressent le plus l’Institut égyptien est celle de la rage, mais, avant de faire quelques observations, au point de vue égyptologique, qui peut-être se rapportent à ce sujet, je voudrais en quelque sorte suivre à travers les siècles l’usage d’un étrange remède employé pour combattre l’hydrophobie. D’après M. le Dr Abbate pacha, Pline aurait parlé «du foie de chien enragé donné » comme médicament préventif et curatif » et, selon le Talmud, il est défendu de donner à manger, à celui qui a été mordu, le foie d’un chien enragé2.

Pline vivait au premier siècle de l’ère chrétienne. Quant à la date du Talmud, l’enseignement, d’abord oral, des écoles rabbiniques fut mis par écrit vers le IIe ou IIIe siècle de l’ère chrétienne, et forma un ouvrage connu sous le nom de Mishna « répétition » ou « seconde loi ». La Mishna elle-même fut l’objet de commentaires. Vers le IVe ou Ve siècle, celle de la Palestine fut mise par écrit et reçut le nom de Guémara (supplément, complément) de Jérusa-

1. Publié dans le Bulletin de l’Institut égyptien, IV“ série, 1893, p. 459-461.

2. Bulletin de l’Institut égyptien , 1890, p. 208 et suiv. ; cf. 1891, p. 179 et suiv,

lem; puis, vers le VIe ou VIIe siècle, on rédigea la Guémara de Babylone. La Mishna accompagnée de la Guémara forme le Talmud (enseignement'). Ainsi il y a deux Talmuds, celui de Jérusalem, du Ve siècle, et celui de Babylone, des VIe et VIIe. C'est dans le Talmud de Babylone, d après notre vice-président, que Ton trouve une prohibition de Tusage du foie du chien enragé. C’est à ce propos qu’aurait été mentionné un rabbin, Mathia ben Harasch, — un personnage de ce nom aurait vécu au IIe siècle; — d’un autre côté, Maimounides, né en 1135, aurait discuté le passage du Talmud. Un peu après la rédaction du Talmud, aurait vécu le médecin arabe Avicenne (de 980 à 1036) qui, après avoir parlé de divers remèdes contre la rage, aurait dit1 2 : « On a encore prescrit, sous forme d’aliment, le foie rôti d’un chien enragé, particulièrement celui de l’animal auteur de la morsure, ou encore, lorsque l’horreur de l’eau s’est déclarée, le foie du même animal joint à son cœur ou à de la peau d’hyène rôtie3 ».

Au XVIe siècle, selon Ech-Charany, on emploie « le foie du chien auteur de la morsure; quand, après l’avoir fait rôtir, on le mange à la dose d’un demi-mitskal par jour,, le malade ainsi traité est sauvé et n’aura pas horreur de l’eau ». De même, Daoud el-Anthaky aurait dit : « Le foie du chien,

1. Voy., par exemple, Preiswerk, Grammaire hébraïque , 4e édit., Introd., p. xxxix et suiv., et Vigouroux, Manuel biblique , § 196 et suiv.

2. Selon M. Camussi, La rage , son traitement , et les insectes vèsicants chez les Arabes, dans le Journal asiatique, 1888, t. I, p. 375.

3. Notons un rapprochement entre Pline et Avenzoar (1133-1198). Selon le docteur Abbate Pacha : « Dans son grand ouvrage, ehap. xxxii, » Pline dit : « Dans la morsure du chien enragé, on préserve de l’hy- » drophobie en appliquant sur la plaie la cendre d’une tête de chien » (pour sa cervelle)... Cette cendre est bonne aussi en breuvage... » ( Bulletin de l'Institut égyptien, 189Ü, p. 212). Selon M. Camussi, Avenzoar aurait recommandé « la tête du chien, brûlée, réduite en poudre, » pétrie avec du vinaigre et employée en topiques » ( Journal asiatique, 1888, t. I, p. 384),

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rôti et pris comme aliment, le sang du même animal, ingéré en potion..., constituent autant de remèdes d’une efficacité éprouvée. » Suit une autre recommandation : « Le foie du chien, mélangé avec d’autres substances, mais jamais seul ' . »

A propos de la communication de notre vice-président, M. Piot faisait observer « qu’actuellement encore, les Arabes appliquent sur la morsure produite par un chien enragé, à titre de remède préventif, le poil du chien mordeur, et donnent à manger à la personne mordue le cœur du chien, extrait de la poitrine immédiatement après qu’il est mort naturellement ou qu’il a été abattu5 ». Une forme du premier de ces remèdes aurait été connue de Daoud : « Les poils du loup appliqués sur la morsure avec du sel ammoniac3. » Quant au second, nous avons vu chez Avicenne que le cœur est utilisé. D’un autre côté, de nos jours, selon M. Camussi4, en Algérie, « on fait manger au blessé le cœur cru et pantelant du chien même qui l’a mordu ». D’après le même auteur, les nomades, à Touzer et dans les oasis du Beled-el-Djérid tunisien, « administrent divers remèdes, tels que le foie rôti du chien enragé qui a causé la maladie ».

Rappelons que, selon notre vice-président, l’usage de donner à un mordu le foie d’un chien enragé se retrouve en Asie, et « on prétend que ce serait aussi un usage pratiqué chez les nègres de l’intérieur de l’Afrique8 ».

Ainsi se font suite Pline, le Talmud, la médecine arabe, et les usages encore en vigueur de nos jours.

Du présent jetons un coup d’œil sur le passé. On serait

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