Renan, Histoire du peuple d'Israël , t. II, p
LA LUMIÈRE DE RAMADAN
avait éclaté au sud ou au sud-est de Gliizeli ; il est vrai que c’eût été la première fois que j’aurais constaté un bolide jaune. Le jour suivant, je voulus me renseigner afin de trouver, s’il m’était possible, l’endroit où le corps céleste était tombé et, peut-être, en recueillir des débris. J’interrogeai donc les Arabes pour avoir quelques renseignements, et il me sembla bien qu’ils savaient quelque chose, mais qu’ils ne voulaient pas me le dire. En continuant mes recherches, ils finirent par me rappeler une curieuse croyance populaire dont j’avais déjà entendu parler, il y a quelques années, mais à laquelle je n’avais attaché alors aucune importance :
« Une fois par an, dans la nuit dite Leilet el-Qader’, les )) portes du ciel s’ouvrent un moment pour laisser passer » des anges, qui portent sur la terre les décrets divins relatifs » à ce qui doit arriver pendant l’année à venir. Une lumière, )) échappée des deux, éclaire, pour un instant, le monde ; » les minarets des mosquées s’inclinent, les palmiers se » prosternent et la terre entière tressaille. Celui qui voit )) cette lumière et qui fait un souhait est certain que sa » demande sera exaucée par Dieu1 2. »
Cette croyance est comme une fleur qui s’est épanouie sur une tige qui pousse d’une branche de l’arbre du cycle des légendes et traditions les plus célèbres de l’antiquité; la sève qui lui donne la vie, c’est la rosée du matin d’avant l’aurore de l’histoire.
On disait au roi, chez les anciens Egyptiens : « Si tu fais » un souhait dans la nuit, (la) terre est illuminée, et il se )) réalise immédiatement3. » Autrefois on racontait, aussi,
1. Voy. Sonrat el-Qader; cf. Sale, The Koran, p. 451, cf. 367.
2. Sa prière entre directement aux cieux, chez Dieu ; cf. Psaumes , xvm, 7, et Jouas , n, 8. Cf. mes Études sur la sorcellerie , p. 393, note 2 ; Renan, Église chrétienne , p. 350 et suiv.
3. Voy. Reiniscli, Chrestomathie , pl. 10, i. 13 ; cf. Maspero, Des formes de la conjugaison , p. 28 et suiv. « Illumination de la terre »
UNE LÉGENDE ÀRABË
une étrange légende. Il arriva, lorsque le roi Khoufou régnait, il y a maintenant plus de cinq mille ans, qu’une nuit un membre du sacerdoce entra dans la partie la plus sacrée du sanctuaire, tandis que la terre était enveloppée dans des ténèbres profondes. Soudain une lumière jaillit du ciel, accompagnant un petit rouleau de papyrus, un livret qui arrivait de l’autre monde 1 : il avait été écrit par une divinité elle-même, et le prêtre l’apporta au roi comme une grande merveille2. « Le bœuf Hapi avait fini par devenir aux yeux » des Égyptiens l’expression la plus complète de la divinité )) sous forme animale... Il n’avait point de père, mais un » rayon de lumière, venu du ciel3 pendant la nuit4, fécondait )> la génisse qui le portait 5. . . » C’est au même cycle qu’appartient la croyance que les théophanies se font par la lumière, le feu. Yaho (Jéhovah) se manifeste par ou au milieu du feu,
est une expression usuelle qui indique le « matin ». Voy. mon Étude sur le Papyrus d’Orbiney , p. 81.
1. Voy. Sourat cl-Qader et Sourat ed-Doukhau ; Sale, The Koran, p. 451 et 367.
2. Birch, Zeitschrift , 1871, p. 61 et suiv. Le texte dit : « ...Voici que cette terre (était) dans (les) ténèbres, la lune rayonna sur ce rouleau, sur son chemin tout. Il fut apporté en merveille à (sa) Majesté (le) Roi du Midi et du Nord, Khoufou... » Ce passage donne lieu à des critiques. Il est évident qu’il s’agit d’un miracle, car on dit que la terre était dans les ténèbres et que la lune brillait, ce qui est impossible; si l’on suppose, pourtant, que la lune brillait d’entre les nuages, ou qu’elle venait de se lever, il n’y a pas de miracle, c’est un hasard. Nous croyons devoir reconnaître derrière le texte actuel une narration prototype telle que nous l’avons indiquée.