‹ ŒuvresChapitre 81 sur 96 · LES PORCS · texte numérisé non relu

LES PORCS

Avec leurs groins Fouillant les cieux, fouillant les coins, Et leurs tetins gluants de boue Et de gadoue, Les porcs, lourds et compacts Comme des sacs, Comme des tonnes, Férocement gloutonnent.

L'étable est pareille à l'égout :

Toutes les moisissures

Y fermentent en des remous

De lavasses et de rinçures;

L'auge semble taillée en un grand bloc

D'ombre et de crasse,

Où les petits s'entassent

Et s'entrechoquent. Et longuement, avec rage, Fourragent.

Au centre de la cour, parmi les fumiers jaunes, Sous la voûte du ciel natal.

Trône Le grand verrat monumental. '

Il s'étale, clair et vermeil.

Le ventre à l'aise, Le groin dardé, telle une braise.

Dans le soleil, Et près de lui, vague la truie, Qui vient et va et qui s'ennuie Et qui grommelle.

Puis, tout à coup, s'enfuit, là-bas.

Dans un ballottement pesant et las De ses mamelles.

Un midi lourd pèse sur l'or Des jus, des bouses et des pailles;

246 OCUVRES DE Ér.IILE VERHAEREX

Toutes les pourritures d'automne travaillent Silencieusement à la tranquille mort.

Les porcs vaguent bouflis, mais aucun ne regarde Vers le bouquet de feux et de flammes hagardes

Qui les embrasera quand il faudra mourir;

Ils absorbent, dans le présent, tout l'avenir. Et leurs deux yeux malins, brillants et minuscules.

Ne se fixent vers le lointain qu'au crépuscule,

Quand de petits nuages roux, tels des gorets, Courent sous un ciel bleu vers les pourpres forèls.

Page 1