‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 18 sur 121 · LETTRE DE PALISSOT A M. DE SAIM A... (SAINT-ANDRÉ · texte numérisé non relu

LETTRE DE PALISSOT A M. DE SAIM A... (SAINT-ANDRÉ

Vous redoublez, monsieur, TciiTie que j'ai de m'entretenir avec vous, et l'intérêt qu'il est impossible de ne pas prendre à ce qui vous regarde, quand on a l'avantage de vous connaître. Votre lettre est pleine d'esprit et, ce que j'en estime encore plus, d'amour pour la vérité. Avec de pareilles dispositions, j'ose vous prédire que, vous et moi, nous finirons par être d'accord sur les choses mêmes où nos sentiments paraissent le plus opposés. Entre deux personnes qui aiment sincèrement la vérité, il ne peut exister que des contradictions apparentes.

Certainement, je regarde M. de Voltaire comme un des plus beaux génies qui aient honoré l'Europe ; cependant, je ne changerais pour rien au monde la phrase qui a paru vous blesser dans son Eloge. Elle est le Truit d'une expérience de trente années ; et ce qui m'enhardit à vous dire que je ne changerai jamais d'avis, c'est qu'autrefois je pensais pirecisément comme vous. Votre opinion est ce qu'elle doit être, elle est de votre âge; mais j'en appelle à votre maturité. M. de Voltaire lui-même avait le mérite d'être aussi juste que moi envers Racine; je pourrais vous en donner des preuves qui vous étonneraient. Croyez, monsieur, que pour oser mettre au jour ma façon de penser avec tant de confiance, il a fallu que ma persuasion fût bien forte, car M. de Voltaire était le seul homme en faveur de qui je me serais permis d'adoucir une vérité qui m'eût paru trop sévère.

Votre lettre m'a fait faire l'examen de conscience le plus rigoureux. Vous m'accusez quelquefois d'avoir été impitoyable, et d'avoir trop sou-» vent confondu les abeilles avec les frelons. Je vous avoue pourtant que je n'ai pas le plus léger remords.

* Cette lettre se trouve dans les Œuvres de Palissoi, tome II, page 523. Elle n'est pas datée; c'est pourquoi nous, lui avons donné la date de l'eu vrage, bien qu'elle soit antérieure.. Elle est éminemment curieuse, car elle nous introduit dans l'étroit cénacle littéraire, où se renfermait la jeune renommée d'André Cbénier, qvi avait alors vingt-cinq ans. Elle est une réponse à une lettre, dans laquelle André Chénier l'avait accusé de confondre les abeilles avec les frelons; et il semble, en effet, que Chénier avait raison de défendre Diderot contre le jugement de Palissot. Cette lettre ouvre bien des horizons sur l'enthousiasme poétique d'André, ainsi que sur l'indulgence de ba critique. On y voit en môme temps combien il prenait part au mouvement littéraire de son époque. Quant au nom de Saint-André, que Palissot lui iloune, c'était celui ^>ous lequel on le désignait alors dans sn famille et dans le monde. Voyi>z u:io note, ù ce »ujel, au commencemeul de l'inlroducliou.

ex APPENDICE.

J'ai eu rhonneur d'être le contemporain de Voltaire, de Montesquieu, de Fontenelle, de Rousseau (de Genève), d'Helvétius, et il me semble que dans tous mes ouvrages on trouverait des preuves de mes justes égards pour ces noms célèbres. Je vous expliquerai ce qui a pu vous paraître équivoque dans. ma conduite avec M. d'Alembert, sur qui, d'ailleurs, je suis complètement de votre avis.

Si je descends à une classe de gens de lettres très-recommandables encore, quoique inférieurs à ceux que je viens de nommçr, je crois leur avoir rendu toute la justice que méritaient leurs talents.

Les Destouches, les Marivaux, le vieux Crébillon, que j'aurais dû placer avant eux, son fils, Piron, Gresset, Boissy même, l'abbé d'OIivet. et beaucoup d'autres, sont, ce me semble, assez bien traités dans mes mémoires sur notre littérature. Ni M. de la Harpe, ni M. l'abbé de Lille, n'ont eu à se plaindre de moi. Quelles sont donc les abeilles que j'au- rais eu le malheur de confondre avec les frelons?

Meltriez-vous au rang des abeilles MM . Marmontel, Diderot, Saurin, Suard, l'abbé Morellet? Je vous avoue qu'il me serait impossible de penser comme vous. M. Marmontel n'est pas, j'en conviens, un médiocre littérateur; mais vous faites trop bien des vers, pour ne pas le regarder comme un poète très-sec et très-dur. Il suffirait, d'ailleurs, qu'il ait eu la présomption de se moquer de Boileau, pour mériter les oreilles que je lui ai données dans la Dunciade. M. Diderot est une tête exaltée, qui se perd continuellement dans les brouillards, et à qui on pourrait appliquer ce que Virgile a dit de la Discorde : Caput inter nubila condit. M. Thomas, son imitateur, a le mérite de penser et de faire penser, mais il est en prose ce que Brébeuf était en vers ; et quiconque sera nourri du style de Gicéron, de Bossuet ou de Pascal, ne pourra jamais se familiariser avec une éloquence emphatique et boursouflée.

La petite pièce des Mœurs du temps ^ de M. Saurin, est une jolie bagatelle. Que n'a-t-il toujours écrit en prose! Je ne vous parle pas de ses vers, vous les connaissez. Peut-on lire de pareils vers, quand on a présente à l'oreille Tharmonie enchanteresse de Racine? Est-ce donc ma faute, si le charme de cette poésie m'a rendu difGcile !

J'di loué les pièces fugitives de M. de Saint-Lambert; j'ai loué même son poème des Saisons, quoiqu'il me paraisse annoncer plus de talent que de génie. Il est pur, élégant, correct, mais froid et monotone : voilà ce que j'ai dit avec modération, et je ne trouve là rien d'impitoyable.

A l'égard de MM. Suard et l'abbé Morellet, j'avoue que je ne les estime ni ne les aime, et ils savent bien pourquoi ; cependant, j'ai parlé du dernier sans aucune passion dans mes mémoires littéraires, et à peine ai-je articulé le nom de l'autre dans la Dunciade, Il est vrai qu'ils n'en sont peut-être pas plus contents ; mais le moyen de leur faire jouer un grand rôle, même dans une satire 1

La main sur la conscience, monsieur, et en m'examinant le plus sévèrement possible, je ne me trouve pas si coupable. Vous en conviendrei, si vous voulez réfléchir à l'espace immense qui sépare tous ces messieurs

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