‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 26 sur 121 · SUR SES VÉRITABLES ENNEMIS · texte numérisé non relu

SUR SES VÉRITABLES ENNEMIS

Lorsqu'une grande nation^ après avoii- vieilli dans Terreur et dans rinsouciançe, lasse enfin de malheurs et d'oppression, se réveille de cette longue léthargie, et, par une insurrection

< Cet article fu| publié, le 28 août 1790, dans le n» 15 des Mé" maires de la Société de 1789. Ayant même sa publication, il fut regardé comme ayant une importance capitale, par les membres de la Société* chargés de la rédaction du journal, car il en fut fait, non une réimpression, mais un/tirage à part, qui paraît avoir élé considérable. VAvis au peuple français peut être considéré comme une sorte de manifeste de la Société de 1789. Cet écrit fit sensation même à l'étranger. Le roi de Pologne fit remettre à l'auteur, par M. Mazzei, une médaille, pour lui marquer le cas qu'il faisait de cette production et l'opinion qu'il avait de son auteur, et il douua l'ordre de traduire XAvia

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juste et légitime*, rentre dans tous ses droits et renverse Tordre de choses qui les violait tous, elle ne peut en un instant se trouver établie et câline dans le nouvel état qui doit succéder à l'ancien. La forte impulsion donnée à une si pesante masse la fait vaciller quelque temps avant de pouvoir prendre son assiette. Ainsi, après que tout ce qui était mal est détruit, lorsqu'il faut que les mains chargées des râlffees poursuivent à la hâte leur ouvrage, il ne faut pas espérer qu'un peuple, encore chaud des émotions qu'il a reçues et exalté par le succès, puisse demeurer tranquille et attendre paisiblement le nouveau régime qu'on lui prépare. Tous pensent avoir acquis le droit ; tous ont l'imprudente prétention d'y concourir autrement que par une docilité raisonnée; tous veulent non-seulement assister et veiller au tout, mais encore présider au moins à une partie de l'édifice; et, comme toutes ces réformes partielles ne sont pas d'un intérêt génér|i aussi évident ni aussi frappant pour la multitude, l'unaniii^K n'est pas aussi grande ni aussi active ; les efforts se croisent L un si grand nombre de pieds retarde Ja'tearche ; un si grand nombre de bras retarde l'action.

Dans cet état d'incertitude, la politique s'empare de tous les esprits. Tous les autres travaux sont en suspens ; tous les an-

au peuple français en langue polonaise. Voyez la lettre de remerclment^ adressée par André Ghénier à Sa Majesté Stanislas-Auguste, tt>i de Pologne^ grand-duc de Litjiuanie. — Cet article ne fit qu'accélérer la scission qui ne tarda pas à se produire entre les Jacobins et les membres de la Société de 1789. A cette date, les méfiances des Jacobins s'accusaient déjà ; voyez un article dans le chapitre clix des Acleé dei Apôtres, Sur le rôle un peu terne que joua la Société de 1780 dans \ei derniei^ mois de 1790, et sur son manque d'action et d'initiative, on lira avec intérêt un article de VAmi des patrioles, du 4 décembre 1790. ^ A cette époque, André Ghénier subissait encore l'influence de Gondorcet. Cette justification de l'insurrection était une théorie de Gondorcet; il l'avait développée dans un écrit, inséré dans le n" 10 du même recueil, le 7 août 1790, et remarqué par André Ghénier, qui le cite un peu plus loin. On peut rappeler encore le mot célèbre de Lafayette sur < le plus saint des devoirs. »

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tiques* genres d'industrie sont dépaysés; les têtes s'échauffent ; on enfante ou on croit enfanter des idées ; on s'y attache, on ne voit qu'elles ; les patriotes, qui dans le premier instant ne faisaient qu'un seul corps, parce qu'ils ne voyaient qu'un but, commencent à trouver entre eux des différences, le plus souvent imaginaires; chacun s'évertue et se travaille; cbacgi^ veut se montrer, chacun veut porter le drapeau, chacun exalte ce qu'il a déjà fait et ce qu'il compte faire encore; chacun, dans ses principes, dans ses discours, dans ses actions, veut aller au delà des autres. Ceux qui, depuis longues années, imbus et nourris d'idées de liberté *, ayant prévenu par leurs pensées tout ce qui arrive, se sont trouvés prêts d'avance et demeurent fermes et modérés, sont taxés d'un ^atriotisme peu zélé par les nouveaux convertis, et n'en font que rire. Les fautes, les erreurs, les démarches mal combinées, inséparables d'un moment où chacun croit devoir agir pour 8(f et pour tous, donnent lieu à ceux qui regrettent l'ancien r^me et s'opposent aux nouveaux établissements, d'attaquer tout ce qui se fait et tout ce qui se fera, par de vaines objections, par d'insignifiantes railleries. D'autres, pour leur répondre, exagèrent la vérité jusqu'au point où ce n'est plus la vérité ; et, voulant rendre la cause d'^utrui odieuse ou ridicule, on gâte la sienne par la manière dont on la défend. Ces agitations, pourvu qu'un nouvel ordre de choses, sage et aussi prompt qu'il se peut, ne leur laisse pas le temps d'aller trop loin, peuvent n'être point nuisibles, peuvent même tourner au profit du bien général, en excitant une sorte d'émulation patriotique ; et si, au milieu de tout cela, la nation s'éclaire et se façonne à de justes principes de libe;rté ; si les représentants du peuple ne sont point interrompus dans l'ou-

> Remarquez l'emploi presque constant du mot mUiqiie ipoar ancien. Cf. Poésies, !'• édit., Lexique.

* André fait ici une allusion évidente à lui-même. Voyez, dans les Mélanges, le morceau qui porte la date de 1788.

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vrage d'une constitution ; et si toute la machine publique s'a« chemine vers un bon gouvernement, tous ces faibles inconvénients s'évanouissent bientôt d*eux-mêmes par la seule force des choses, et on ne doit point s'en alarmer. Mais si, bien loin d'avoir disparu après quelque temps, l'on voit les germes de haines politiques s'enraciner profondément ; si l'on voit les aocusations graves, les imputations atroces se multiplieHia hasard; si l'on voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter sourdement et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de citoyens ; si l'on voit enfin aux mêmes instants, dans tous les coins de l'empire, des insurrections illégitimes ^, amenées de la même manière, fondées sur les mêmes méprises, soutenues par les mêmes sophismes ; si l'on voit paraître souvent et en armes, et dans desoccasiops semblables, cette dernière classe du peuple, 'qui, ne connaissant rien, n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien, ne sait que se vendre à qui veut la payer ', alors ces symptômes doivent (miftre effrayants. Us semblent déceler une espèce de système g%iéral propre à empêcher le retour de l'ordre et de l'équilibre, sans lequel on ne peut rien regarder comme fini ; à corrompre, à fatiguer la nation dans une stagnante anarchie ; à embarrasser les législateurs de mille incidents qu'il ei^impossible de prévoir ou d'écarter ; à agrandir l'intervalle qu'il doit nécessairement y avoir entre la fin du passé et le commencement de l'avenir; à suspendre tout acl^eminementaubien. La chose publique est dans un véritable danger, et il devient difficile alors de méconnaître le manège et l'influence de quelques ennemis publics. N'est-ce pas là notre portrait daqs cet instant ; ou si ce n'est qu'une peinture fantastique ?

* Entre autres, à Nimes, à Montaubau, & Lyon, à Nancy, à Angers, et c dans presque tous les départements, » ajoute un article des Bévolutions de Paris, du 18 septembre 1790, intitulé : Réflexions sur Us troubles qui agitent le royaume, etc.

* Il a dit des Anglais [Poésies, 2- édit., p. 431) :

Nation toute à vendre à qui peut la payer.

tfais ces ennemis, qui sont-ils? Ici comn^encent les cris vagues : chaque parti, chaque citoyen s'en prend à quiconque ne pense pas en tout précisément comme lui. Les inculpations de complots, de conspirations, d'argent donné et reçu, qui peuvent, en quelques occasions, paraître appuyées sur assez de probabilités, deviennent cependant si générales, qu'on n'y saurait ptus donner aucune confiance. Il serait toutefois bien important de savoir avec certitude de quel côté nous avons à craindre, afin de savoir en même temps où nous devons porter notre défense ; et que notre inquiétude errante et nos soupçons indéterminés ne nous jettent dans ces combats de nuit où l'on frappe amis et ennemis ^ Essayons donc si, en écoutant tout ce qui se dit, nous pouvons entrevoir quelque lueur qui uous conduise.

Tous ceux qui ont quelque sagesse et qui veulent motiver les alarmes qu'ils nous donnent, et non se borner à des déclamatiites sans suite et sans liaison, se réduisent à peu près à ceci : ils calculent le ressentiment des princes étrangers que notre révolution a pu blesser, et l'intérêt et les craintes de tous les rois dont les sujets peuvent être trop frappés de l'exemple des Français, et Tambition et l'avidité des nations qui, malgré les principes d'humanité, de justice et de droit des gens universellement professés aujourd'hui, ne laissent pas de continuer à épier toute occasion de s'enrichir et de s'agrandir aux dépens de celles qui paraissent être peu en état de se défendre. Ainsi ils dirigent nos inquiétudes, tantôt vers les Autrichiens qui, cependant, fatigués et épuisés par une longue guerre sanglante et coûteuse, elr alarmés eux-mêmes des insurrections ou commencées ou instantes dans plusieurs de leurs provin-

* Voy. la même pensée un peu plus développée dans un des Fragments hUtoriques, vers la fin du volume. H. de Pange, dans ses Réflexions sur la délation^ antérieures à VAvis aux Français, avait déjà dit, par une image semblable [p. 75 de ses Œuvres) : « Je m'efforcerai d'écarter ces glaives que des aveugles agitent au mUm dib itfraA. ii

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ces ^j ne paraissent guère pouvoir songer à nous insulter; W tôt vers les Anglais ', jet cette nation, .dont on parle tant à Paris, quoiqu'on l'y connaisse si mal, est en effet plus redoutable; tantôt contre d'autres puissances qui toutes sont en effet plus ou moins à craindre; mais presque tous se réunissent à penser que ces puissances sont excitées et encouragées par les fugitifs français', et par les relations qu'ils ont conser-' vées en France.

Il est pourtant bien peu vraisemblable que les cabinets de l'Europe soient entièrement livrés aux conseils d'étrangers fugitifs, dont les uns, et c'est le grand nombre, n'étaient dans leur patrie que des particuliers peu connus ; et les autres ont tous perdu leur crédit, et presque tous leurs richesses dans la révolution qui s'opère. Il est peu vraisemblable ausH qu'ils ne voient pas que cette révolution n'est point Fouvrage de quelques volontés isolées; que la nation entière en a eu besoin, l'a voulue, l'a opérée; et que, par conséquent, les secours formels qui pourraient leur être destinés parmi nous seraient peu de chose. Et, s'il est vrai que les puissances étrangères songent en effet à fondre sur nous, je crois qu'elles comptent beaucoup plus sur l'état de faiblesse où elles nous supposent, et où l'on suppose toujours, et presque toujours assez mal à propos, les peuples qui deviennent libres ; sur les divisions insensées, et nullement fondées, qui nous fatiguent chaque jour ; sur l'insubordination générale, et sur ces alarmes vagues qui nous agitent au seul nom de guerre, et qu'elles peuvent prendre pour de l'effroi.

C'est, d'ailleurs, vraiment une absurdité de croire que les

* L'Autriche était, en effet, lasse de ]a longue guerre contre les Turcs; les Pays-Bas étaient soulevés, et la Hongrie était profondément agitée. Voy., dans le n° 55 des Révolutions de Paris ^ du 51 juillet 1790, un long article, intitulé : Bruits de guerre, oti le rédacteur passe en revue la situation respeétive des principaux États de l'Europe.

' Yoy. les paroles de Martineau, dans la séance du 27 juillet.

' On peut consulter un article dans le n* 89 de l'Observateur.

I Français qui n'aiment point notre révolution actuelle, prin- I cipalement ceux que le mécontentement ou la crainte ont fait I hiir chez les étrangers, soient tous, sans exception, des ennemis actifs, des conspirateurs ardents, qui n'aient d'autre vœu que de voir tous les citoyens s'entr'égorger, ou d'exciter contre nous les États voisins, afin de rentrer en France le fer et la flamme à la main. Je ne suis que trop persuadé qu'il en est quelques-uns à qui l'orgueil blessé, la haine, la vengeance, ua puéril attachement à des distinctions aussi frivoles qu'in«justes, pourraient faire inventer ou adopter avidement ces projets insensés et coupables, et qui peut-être se repaissent au loin de la folle espérance d'être les Goriolans de leur patrie ; mais la nature humaine ne produit qu'un très-petit nombre de ces esprits inflexibles et turbulents sans relâche, que même le ressentiment d'une injure puisse égarer en des excès à la fois aussi violents et aussi durables. La plupart des hommes, capables peut-être d'un coup désespéré dans la première fureur d'une passion irritée, finissent par se calmer d'eux-mêmes, et sont bientôt fatigués de la seule idée de ces vengeances laborieuses et réfléchies.

Aussi la plupart de nos mécontents, soit sédentaires et secrets, soit fugitifs et connus, désirent probablement, plus qu'on ne le croit, plus peut-être qu'ils ne le croient eux-mêmes, de vivre sans inquiétude dans leur patrie, heureuse et tranquille, et de rentrer dans leurs foyers. Un esprit borné, une éducation erronée, une vanité pusillanime et ridicule, des pertes réelles dans leur fortune, des notions fausses et factices de ce qui est grand et noble, des dangers que plusieurs d'entre eux ont courus ; tout cela les attache, les affectionne à leurs antiques chimères; plusieurs les croient, de très-bonne foi, nécessaires à la félicité humaine, et, comparant le calme de l'ancien esclavage* avec les troubles et les malheurs qui

^ a Le calme de l'ancien esclavage » rappelle la devise du palatin de Posnanic (voy. les Œuvres de F. de Pange^ p. SS^^'^'^^^^^^'f'^^» ^^

s ŒUVRES POLITIQUES. [28 tout P

sont arrivés, et dont quelques-uns sont inséparables du iikh "' ment *■ où un grand peuple s'affranchit, en concluent que les meurtres et les incendies sont de l'essence de la liberté, c*està-dire de la raison et de la justice ; mais détrompez leur ignorance, en leur faisant ^voir Tordre, l'équité, la concorde ^ rétablis dans les villes et les campagnes; les choses et les per- ' sonnes en sûreté ; tous les citoyens sous la sauvegarde de h loi et n'obéissant qu'à elle : qui peut douter qu'alors ih ne reviennent de leur exil et de leurs erreurs? Qui peut douter qu'alors dans l'âme de ceux qui seront absents il ne se réveille un vif désir de revoir leur patrie, que peut-être ils croient haïr? Qui peut les croire assez stupides pour préférer à la douceur f de venir rétablir leur fortune, améliorer ce qui leur reste de ^ biens, et achever de vivre tranquillement avec leurs amis et ^ leur famille sur le sol qui les a vus naître, l'ennui d'errer de P contrée en contrée, pauvres, ne tenant à rien, sans parents, f sans amis ^, seuls, en butte à la fatigante curiosité ou à la pitié ^ humiliante, ou même quelquefois à l'insulte et au mépris? ^

Hais, rentrés chez eux, ils ne seront peut-être pas des patriotes bien zélés? Qu'importe ? avez-vous d'ailleurs le droit, * avez-vous le pouvoir de l'exiger ? Pouvez-vous contraindre un homme à aimer ce qu'il n'aime point ? Pouvez-vous le forcer à quitter des préjugés antiques, lorsque ses trop faibles yeux n'en voient point l'absurdité ? Ce que vous pouvez exiger, c'est qu'ils soient des citoyens paisibles ; et il est évident qu'ils le seront. Peut-il tomber sous le sens qu'ils voulussent com-

répétant d'après Rousseau, dira, au club des Jacobins, le 11 janvier 1792 : « Je préfixe les orages de la liberté au repos de resclavàge.»

* Un peu plus baut^ page 5, il a déjà employé la même expression : a Les fautes... inséparables d'un moment où chacun croit deToir agir pour soi et pour tous. » Grégoire, curé d'Embcrménil, député à TAssemblée nationale, avait dit excellemment, dans une lettre i ses compatriotes, insérée dans le Moniteur du 9 août 1790 : < Il &ut voir la révolution dans l'étendue des siècles et non dnns les maux in8é)iarables de la crise actuelle. »

* Voy. ses Élégies, I, xxviii.

ttmiettre leur repos, leur sûreté, leur famille, leur vie, dans s hasards de complots, toujours si difficiles à tramer au mi- 3u de la Tigilance publique, et aujourd'hui impossibles à Lécuter avec une si prodigieuse inégalité de force, de nom- *e et de moyens?

Je crois même hors de doute que le plus grand nombre seit déjà revenu s'il Teût osé, et qu'ils dépenseraient parmi )us leur fortune, dont le vide se fait sentir. Beaucoup de ins qui détestaient l'ancien régime vivaient sous l'ancien réme : pourquoi tous ceux qui n'aiment pas le nouveau aimeient-ils mieux s'exiler que d'y vivre, s'ils croyaient le pou- >ir en sûreté ? Hais leurs amis leur mandent comment ils (urraiejit risque d'être accueillis; ils leur apprennent les sites, les interrogatoires, toutes ces perquisitions plus gêintes pour l'innocent que terribles pour le coupable; des >urriers arrêtés sur les frontières, menacés, renvoyés; des tires ouvertes ; les secrets des cabinets politiques, ceux des ndilles et des particuliers, plus sacrés encore, violés, divullés, diffamés ; et par qui ? par des magistrats, par des offiers municipaux ^, par ceux que des suffrages libres et un loix réfléchi ont déclarés les plus sages de leurs cantons. Ils iprennent encore que des groupes de peuple, tantôt proposât de les forcer à revenir au bout d'un tel temps ; à défaut s quoi, que leurs biens soient confisqués, quoiqu'un décret s l'Assemblée nationale prohibe les confiscations dans tous » cas ' ; tantôt inventent d'autres moyens, tous du même

* C'est la municipalité de Saint-Aubin qui avait arrêté un courrier, et irert des dépêches adressées au ministre des affaires étrangères et au linîstre de la cour de Madrid. La conduite de cette municipalité avait lé improuvée par un décret du. 10 août 1790.

* Article 17 et dernier de la Déclaration des droits, voté dans la Sance du 26 août 1789 : a La propriété étant un droit inviolable et icré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publiue, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition 'une juste et préalable indemnité. »

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genre. Cela est-il bien encourageant? Cela est-il propre à leur offrir leur patrie sous un aspect riant et doux? Qu'on change de méthode, ou qu'on cesse d'accuser leur absence.

Au reste, n'oublions pas qu'il en est plusieurs qui, sans \\* avoir jamais mérité aucun blâme, ni fait aucun mal, ont été |i| contraints de fuir après avoir vu leur asile violé, leur famille |ï insultée ; après avoir, eux et les leurs, échappé difficilement. Ceux-là, si leurs cœurs ulcérés les éloignaient à jamais de k |t| France, s'ils ne pouvaient point lui faire le sacrifice de leur ressentiment, qui oserait leur en faire précisément un crime? Ceux«là, j'ai honte de le dire, nous avons moins à leur bm des reproches que des réparations : c^est à eux de nous par< îl donner.

Il en est d'autres qui, jadis maîtres et tout-puissants dans l'Etat, dénués de talents et de mérite, ne seront plus jamais fil rien, parce qu'ils n'ont jamais dû rien être ; n'ont plus ri^, parce qu'ils ne vivaient que d'extorsions et d'abus, et qu'un luxe prodigue épuisait dans leurs mains des déprédations im menses^ : ceux-là, il est difficile de croire qu'ils deviennent i] jamais de bons Français. Mais, hors ce petit nombre, tous les ^ autres rentreront dès qu'ils verront la porte ouverte. La per- i sécution ne fait pas de prosélytes : elle ne fait que des mar- li tyrs. Qu'on cesse de les effrayer, et ils cesseront d^êlre à k craindre. ^

Hais je veux admettre qu'ils le soient toujours, et autant i qu'on le dit ; j'admets que nous soyons menacés par des mil- i lions d'ennemis extérieurs et intérieurs : avons-nous pensé \ que ion acquérait la liberté sans obstacles ? Je vois dans toutes j les histoires des peuples libres leur liberté naissante attaquée de mille manières ; et je ne vois pas que les issues de presque toutes ces guerres doivent trop abattre notre courage. Nos alarmes subites aux plus absurdes nouvelles, nos espèces de

*■ Voyez la note sur le Livre rouge, insérée par le comité des pensioiis dans le Moniteur du 7 avril 1790.

erreurs paniques, sont-elles un bon moyen d'éloigner nos anemis, de les combattre, de les connaître même? La France st immensément peuplée ; elle a des armes ; elle a de tout : î n'est qu'avec de l'union, du sang-froid, de la sagesse, que on peut faire un usage vigoureux et efficace de ces forces ; 3 n'est qu'avec cette concorde courageuse qui ne connaît 'autre parti que le bien général qu'on parvient à tout voir, à >ut prévenir ou à tout réparer, à faire face à tout. Ainsi, cette ésunion, cette division de partis, sont imprudentes et danereuses; et la paix et l'unanimité sont aussi conformes à intérêt qu'à la dignité nationale.

II est digne, en effet, de la liberté et d'un grand peuple ui vient de la conquérir, qu'il prise assez sa conquête pour Gfronter tous les orages qu'elle peut attirer sur lui. Il a dû y attendre ; et si, calme et bien uni, et ne faisant pour ainsi ire qu'un seul homme, il attend les attaques avec une con- 3nance mâle et altière et une fierté paisible, fondée sur la onscience qu^l est libre, et qu'il ne peut plus ne pas l'être, n y réfléchit à deux fois avant de l'attaquer ; et un grand €uple qui marche au combat avec la forte certitude qu'il eut périr, mais non pas servir, est bien rarement vaincu «

Du moment qu'il nous est bien. démontré que, si nous vons des ennemis au dehors, ou des ennemis cachés au miieu de nous, ce n'est que dans le calme et la concorde que )0U8 pouvons trouver de sûrs, moyens de les connaître, de les ntimider, de les combattre, il reste évident que notre premier iotérêt est de chercher et de détruire, comme ennemies, tbiites les causes qui empêchent le calme et la concorde de se rétablir parmi nous, et d'amener un bon esprit public, sans lequel les institutions salutaires sont vaines. Et, examinant à ({udi tient parmi nous ce penchant aux soupçons, au tumulte, aux insurrections, pdrté à un si haut degré, quoique la divi^ sion d'intérêts, la chaleur des opinions, le peu d'habitude de la libetté, en soient des causes toutes naturelles^ nous tve,

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pourrons méconnaître qu'elles sont prodigieusement augmentées, nourries^ entretenues par une foule d'orateurs et d'écrivains qui semblent se j*éunir en un parti. Tout ce qui s'est fait de bien et de mal dans cette révolution est dû à des écrits ^ : ce sera donc là peut-être aussi que nous trouverons la source des maux qui nous menacent. Nous cbercherqns alors quel peut être l'intérêt de ces auteurs de conseils sinistres ; et il se trouvera que la plupart sont des hommes trop obscurs, trop incapables pour être des chefs de parti. Nous en conclurons que leur mobile est l'argent, ou une sotte persuasion ; car, dans les révolutions politiques, il ne faut pas croire que tous ceux qui embrassent une mauvaise cause et qui soutiennent des opinions funestes soient tous des hommes pervers et maliutentionnés. Gonune la plupart des hommes ont des passions fortes et un jugement faible, dans ce moment tumultueux, toutes ces passions étant en mouvement, ils veulent tous agir, et ne savent point ce qu'il faut faire, ce qui les met bientôt à la merci de scéléra^ habiles : alors, l'homme sage les suit des yeux ; il regarde où ils tendent ; il observe leurs démarches et leurs préceptes ; il finit peut-être par démêler quels intérêts les animent ; et il les déclare ennemis publics, s'il est vrai qu'ils prêchent une doctrine propre à égarer, reculer, détériorer Tesprit public.

Qu'est-ce qu'un bon esprit public dans un pays libre? N'est-ce pas une certaine raison générale, une certaine sagesse pratique et comme de routine, à peu près également départie entre tous les citoyens, et toujours d'accord et de niveau avec toutes les institutions publiques ; et par laquelle chaque citoyen connaît bien ce qui lui appartient, et par conséquent ce qui appartient aux autres ; chaque citoyen connaît bien ce qui est dû à la société entière, et s'y prête de tout son pouvoir ; chaque citoyen se respecte dans autrui, et ses droits dans ceux

* Comparez avec le jugement de H. de Pange sur les journalistes délateurs, page 52 de ses Œuvres,

iiOO] AVJS AUX FKAKÇAIS. 13

d'autrui; chaque citoyen, quoiqu'il éteude ses prétentions aussi loin qu'il peut, ne dispute jamais contre lui, et s'arrête devant çlle machinalement et comme sans le vouloir? Et, quand la société dure depuis assez longtemps pour que tout cela soit dans tous une habitude innée et soit devenu une sorte de religion, je dirais presque de superstition, certes alors un pays a le meilleur esprit public qu'il puisse avoir. Je sais qu'il y aurait de la démence à vouloir qu'après une seule année d'affranchissement cela fût déjà ainsi parmi nous ; je sais qu'on n'y arrive que lentement, et je ne suis pas de ceux qui crient que tout est perdu lorsque tout n'est pas fait en un jour ; mais encore est-il tel degré de lenteur qui permet de craindre qu'on n'arrive pas et qu'on ne meure en chemin ; et l'on peut au moins juger des progrès, lorsqu'il y a eu une grande quantité d'actions successives, auxquelles toutes ces règles de conduite s'appliquent naturellement.

Ainsi voyons quels pas notre raison nationale a faits vers ce modèle que nous devons nous proposer ; voyons en quoi elle s'est éclairée, affermie, agrandie ; voyons de quoi nous a servi Texpérience d'une année, et d'une année si fertile en événements. Que si l'on m'objecte encore que ce ne sera pas là un juste pronostic de l'avenir, parce qu'on a fait naître autour de nous trop de tumultes et d'agitations pour que nous ayons pu avancer vers cette perfection sociale, j'en conviendrai ; et cela même servira à montrer combien ces tumultes et ces agitations inutiles nous ont été préjudiciables ; et que, par conséquent, nous n'avancerons pas davantage à l'avenir, si nous ne prévenons pas les mêmes troubles.

En effet, comme l'année dernière, nous n'écoutons que nos caprices du moment ; comme l'année dernière, nous oublions aujourd'hui la loi que nous avons faite hier. Nous poursuivons cette année les vendeurs d'argent S comme les vendeurs de

' C'est principalement dans la rue Viviennc, au perron du Palais- Royal, que les marchands d'argent exerçaient leur industrie. Dans les

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J)lés Tannée dernière. Comme Tannée dernière, une partie du peuple se porte à des violences contre les grands d'autrefois : ils semblent croire que la liberté leur donne le droit d opprimer ceux qui les opprimaient jadis, et que la verge de fer n'a fait que changer de main. Comme Tannée dernière, nous parlons de fermer nos portes, de retenir les gens par force. Comme l'année dernière, des personnes à qui il plaît d'aller voyager, et qui ont le droit de faire en cela ce qui leur plaît, sont, au mépris des décrets de l'Assemblée nationale et des droits de Thomme, au mépris du sens commun, arrêtées, iu" terrogées, leurs équipages livrés à des recherches inexcusables* Comme Tannée dernière, des comités d'inquisition fouillent dans les maisons, dans les papiers, dans les pensées ; et nous les applaudissons. Et qu'on ne me dise pas que ces soihs et ces perquisitions ont eu quelques bons effets ; car, outre que je pourrais le nier formellement, je dis que cette raison ne vaut rien ; qu'un établissement mal conçu ^ n'est jamais aussi utile un moment qu'il est nuisible à la longue, et qu'enfin on est bien loin d'un bon esprit public^ quand on pense que le succès peut rendre bonne une chose essentiellement mauvaise. Enfin, comme Tannée dernière, une partie du peuple s'obstine à se mettre à la place des tribunaux, et se fait un jeu, un amusement de donner la mort'; et, sans nos magistrats, sans nos

ptémiërs jours d'août i7SiOy le change dés bons de caisse contre des ecus se faisait à 8 pour 100. Il y eut quelques Diouvements, excités par les motionnaires du Palais-Royal. Quelques-uns de ces vendeurs furent fouettés et sur le point d'être pendus. Yoy. le Moniteur des 5 et 4 août 1790. Ces vexations, d'ailleurs, comme le remarque le rédacteur des Révolulions de Paris, n" 56, ne firent qu'augnienter considérablement le prix de l'argent.

*■ Allusion au comité des recherches, créé par un arrêté de l'assemblée de la commune du 22 octobre 1789.

* Yoy. la proclamatioh de la municipalité de Paris du 26 mai 1790, au sujet de plusieurs exécutions sommaires, accomplies le lundi 21 mai, et qui inspirèrent à Camille Desmoulins un article très-étendu, reproduit dans V Histoire parlementaire.

gardes nationales, qui avancent l'ouvrage quand nous restons en arrière, personne ne doute que des scènes de sang ne se re» nouvelassent à nos yeux.

Abominable spectacle, ignominieux pour le nom français, ignominieux pour l'espèce humaine, de voir d'immenses tràu» pes d'hommes se faire, au même instant, délateurs, juges et bourreaux ! Qu'on excuse, qu'on justifie même, sur la première effervescence du moment, sur le sentiment d'une longue oppression, sur l'irrésistible effet d un changement total dans un grand peuple, ces catastrophes qui furent funestes à des hommes, chefs d'établissements qui faisaient gémir la nation* : soit, j'y consens ; mais excusera-t-on ces supplices longs et laborieux, ces tortures subtiles et. recherchées auxquelles une populace impie a livré des victimes, pour la plupart innocentes? Excusera-t-on ces exécrables railleries dont elle accompagnait leurs plaintes et leurs derniers. moments? Ex«. cusera-t-on, expliquera-t-on dans des hommes cet horrible soif de sang, cet horrible appétit de voir souffrir, qui les porte à se jeter en foule sur des accusés qu'ils n'ont jamais connus, ou sur des coupables dont les crimes ne les ont jamais atteints, ou encore sur des hommes surpris dans des délits de police, qu'aucune législation n'est assez barbare pour punir de mort; à vouloir les massacrer de leurs propres mains ; à murmurer, à se soulever contre les soldats armés par la loi, qui viennent les leur arracher au péril de leur vie * ?

^ Voy. le même raisonnement dan» un article intitulé : Mouvements populaires, n° 46 des Révolutions de Paris : a II est, dans l'ordre des événements, des cas où les lois se taisent. Lorsque vous avez immolé les de Launay, les Flesselles, les Beausset, les Voisin, vous usiez du droit de légitime défense, vous sauviez l'État et vous, etc. ]>

* Le 18 août, on était sur le point de pendre un voleur au faubourg Saint-Antoine ; la garde nationale voulut intervenir, mais elle'fut assaillie par une grêle de pierres; et, pour arracher le voleur aux mains du peuple, elle fut obligée de faire usage de ses armes. Le même fait s'était déjà produit, le 13, vers le Pont-aux-Changes (n® 58 des Révolutions de Paris, 21 août 1790). Voy. la lettre et la note de Bailly, insérées dans le Journal de Paris du 21 et du 22 août.

16 ŒUVRES POLITIQUES. [28 aoû

Et qu'il se trouve des écrivains assez féroces, assez lâches pour se déclarer les protecteurs, les apologistes de ces assassinats ! Qu'ils osent les encourager ! Qu'ils osent les diriger sur la tête de tel ou tel! Qu'ils aienf le front de donner à ces horribles violations de tout droit, de toute justice, le nom de justice populaire ! Certes il est incontestable que, tout pouvoir émanant du peuple, celui de pendre en émane aussi ; mais il est bien affreux que ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par représentants ; et c'est ici une des choses oi^ les gens de bien ont le plus à se reprocher de n'avoir pas manifesté assez hautement leur indignation. Soit étonnement, soit désespoir de réussir, soit crainte, ils sont presque demeurés muets ; ils ont détourné la tête avec un silence mêlé d'horreur et de mépris, et ils ont abandonné cette classe du peuple aux fureurs, aux instigations meurtrières de ces hommes atroces et odieux, pour qui un accusé est toujours un coupable, pour qui la justification d'un innocent est une calamité publique ; qui n'aiment la Uberté que lorsqu'elle a des traîtres à punir ; qui n'aiment la loi que lorsqu'elle prononce la mort ; qui n'aiment les tribunaux que lorsqu'ils tuent ; qui, lorsque la société s'est vu contrainte à verser du sang, l'en félicitent, et lui en souhaitent et lui en demandent encore ; et dont les cris et les murmures, quand ils voient absoudre, ressemblent à la rage et aux grincements des bêtes féroces, aux dents et aux ongles desquelles on vient d'arracher des corps vivants qu'elles commençaient à dévorer.

Mais quoi ! tous les citoyei|s n'ont-ils pas le droit d'avoir et de publier leur opinion sur tout ce qui concerne la chose publique? Assurément ils l'ont, mais ils n'ont pas celui de prêcher la révolte et la sédition; et, indépendamment de cela, quand même ils ne sortiraient pas des bornes que les lois doivent leur prescrire, il n'en serait pas moins possible, il n'en serait pas moins permis d'examiner où tendent leurs opinions, où tendent leurs principes et leur doctrine, et quelle sorte

d'influence leurs conseils peuvent, doivent avoir sur cet esprit public dont nous sommes occupés ici. Or, à travers cet amas boiu'beux de déclamations, d'injures, d*atrocités, cherchons s'ils veulent, s'ils approuvent, s'ils proposent quelque chose ; si, après une critique bonne ou mauvaise de telle ou telle loi, ils indiquent au moins bien ou mal ce qu'ils jugent qu'on pourrait mettre à la place. Non, rien : ils contredisent, mais ils ne disent pas ; ils empêchent, mais ils ne font pas. Quel décret de l'Assemblée nationale leur plaît? Quelle loi ne leur semble point injuste, dure, tyrannique? Quel établissement leur paraît bon, utile supportable, si ce n'est peut-être ces établissements, heureusement éphémères, qui servent à inquiéter les citoyens, à les soumettre à des perquisitions iniques, à les arrêter, à les emprisonner, à les interroger sans décret et sans forme de loi^ ? Enfin, quel emploi, quel office, quelle chose, quelle personne publique a pu trouver grâce devant eux?

M. Bailly est porté par le suffrage public à la première magistrature de la cité * : les gens de bien s'en réjouissent et voient un encouragement au mérite et à la vertu dansl'éléva-

^ Le comité de recherches de TAssemblée nationale, et surtout le comité de recherches de la ville. Yoy. sur ce dernier deux articles de François de Pange, pages 41 et 76 de ses Œuvres; et un article dans le n** 18 des Révolutions de Paris : « Le comité de police, y est-il dit, exerce aussi son autorité, de manière à ôter toute énergie aux citoyens. Il se permet de faire arrêter sur leurs foyers, et par des hommes armés, des citoyens, des pères de famille, des domiciliés, et de les faire conduire au bureau de police entre quatre soldats. j>

2 Ce fut le 16 juillet 1789 que, à l'Hôtel de Ville, Bailly fut nommé maire de Paris, et Lafayette, commandant de la milice parisienne, qui, à partir de ce jour, prit le nom de garde nationale. Le 2 août 1790, Bailly fut réélu maire de Paris par 12,000 voix sur 14,000 votants. Jusqu'alors sa nomination n'avait été regardée que comme provisoire; ce ne fut que le 2 août qu'il fit, selon l'expression du jour, son entrée dans la mairie définitive. Cependant, tandis que, l'année précédente, on r.ippelait unanimement « le sage H. Bailly,» on commençait alors à dire <( le très-facile M. Bailly. » On l'accusait surtout de ne pas savoir résister au despotisme de Lafayette.

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tion d'un homme qui doit tout au mérite et à la vertu ; mais sitôt que cet homme veut remplir sévèrement les devoirs de sa charge en s'efforçant d'établir le bon ordre et l'union, de calmer et de concilier les intérêts divers, et d'empêcher que les ambitions particuUères n'empiètent sur les droits d 'autrui et sur la paix publique, le voilà dénoncé lui-même comme un ambitieux, comme un despote ennemi de la liberté. M. de Lafayette est mis à la tête de l'armée parisienne. De grandes actions exécutées pour une belle cause à un âge où la plupart des autres hommes se bornent à connaître les grandes actions d'âutrui, le rendent cher à tous ceux qui pensent et qui sentent ; tout le monde applaudit; mais dès qu'avec beaucoup de courage, d'activité, de sagesse, il parvient à apaiser un peu les agitations de cette grande cité ; dès qu'on le voit se porter de côté et d'autre en un instant et ramener la tranquillité, veiller à tout ce qui intéressse la ville au dedans et au dehors, contenir chacun dans ses limites, en un mot, faire son devoir ; les voilà tous déchaînés contre M. de Lafayette* : c'est un traître, un homme vendu, un ennemi de la liberté. L'abbé Sieyès, par des écrits énergiques et lumineux *, et par son courage dans les états-généraux, jette les fondements de T Assemblée nationale et de notre constitution et du gouvernement représentatif, et tout se réunit pour admirer, respecter, honorer l'abbé Sieyès. Ce même abbé Sieyès s'oppose au torrent de Topi-

^ Le jour de la fédération du 14 juillet 1790, Lafayette manqua plusieurs fois d'être étouffé au milieu des embrassements populaires; mais, à partir de sa proclamation du 31 juillet, insérée dans le Journal de Paris du 1"' août, et dans laquelle, invitant le peuple à la concorde, il le rappelait au respect des décrets de l'Assemblée nationale, le peuple cria à la dictature et au despotisme. Le n" 56 des Révolutions de Paris f du 7 août 1790, contient un long article contre Lafayette, ' dans lequel a le pouvoir civil de Paris (Bailly) » est représenté comme (( humblement soumis aux ordres de H. de Lafayette, d et où on va jusqu'à comparer ce dernier à Tibère et à Gromweil.

* Vues sur les moyens d'exécution, 1788; Essai sur les privilèges, 1788 ; Qu'est-ce que le tiers état? 1789.

nion générale dans une matière où l'expérience a démontré qu'il avait raison ; il condamne les rigueurs exercées contré des personnes, lorsqu'il ne devait être question que des choses * ; il veut mettre un frein à l'intolérable audace des écrivains calomniateurs* : et voilà l'abbé Sieyès devenu un ennemi de l'État, un fauteur du despotisme, un dangereux hypocrite, un courtisan déguisé. Voyez M. de Condorcet', qui depuis vingt ans n'a cessé de bien mériter de l'espèce humaine, par nombre d'écrits profonds destinés à l'éclairer et à défendre tous ses droits ; voyez, en un mot, tous les hommes qui ont consacré au bien public, à.la patrie, à la liberté, leur voix ou leur plume ou leur épée : tous, sans exception, se sont vus dénoncés dans ces amas de feuilles impures, comme ennemis de la liberté, du moment qu'ils n'ont pas voulu que la liberté consistât à diffamer au hasard et à ouvrir des listes de proscrits dans les groupes du Palais-Royal.

Tel est l'esprit de cette nombreuse et effrayante race de libellistes sans pudeur, qui, sous des titres fastueux et des démonstrations convulsives d'amour pour le peuple, et pour la patrie cherchent à s'attirer la confiance populaire * : gens pour qui toute loi est onéreuse, tout frein insupportable, tout gouvernement odieux; gens pour qui l'honnêteté est de tous les jougs le plus pénible. Ils haïssent l'ancien régime, non parce qu'il était mauvais, mais parce que c'était un régime ; ils haïront le nouveau, ils les haïraient tous, quels qu'ils fussent.

* Voy. l'avant-propos d'un projet de décret provisoire sur le clergé, par M. l'abbé Sieyès, inséré dans le Moniteur du 20 mars 1790.

* Allusion au projet de loi sur la liberté de la presse, la répression de ses délits et la responsabilité des écrivains, présenté par Sieyès, le 20 janvier 1790 Yoy. sur ce projet, dans les Œuvres de François de Pange, p. 100, un article inséré dans le n» 12 des Mémoires de la Société de 1789.

5 Comparer ces éloges donnés à Condorcet avec les Fragments politiques. If, XVII et iviii, écrits en 1792.

* André Chénier désigne clairement ici VAmi'du peuple, de Marat, et VOrateur du peuple, de Fréron.

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D'une part, selon eux, les ministres du roi sont des perfides qui nous ruinent, qui appellent contre nous les armées étrangères, qui veulent ouvrir nos ports aux flottes ennemies *. De l'autre, selon eux aussi, TAssemblée nationale elle-même est vendue, est corrompue et conspire contre nous. Ainsi, tout ce qui nous fait des lois, tout ce qui nous les explique, tout ce qui les fait exécuter, tout ce qui nous entoure, est ennemi et coupable; ainsi, nous ne devons nou^fier qu'à ceux qui nous agitent, qui nous aigrissent contre tous, qui nous mettent des poignards à la main, qui nous indiquent de quoi tuer, qui nous demandent en grâce de les baigner dans du sang '•

Si les criailleries de ces brouillons faméliques étaient généralement dévouées au mépris ou à Toubli qu elles méritent, les honnêtes gens ne daigneraient pas sans doute s'abaisser jusqu'à leur répondre, et ne voudraient pas, en les citant, leur dotmer une sorte d'existence ; mais il n'en est pas ainsi : ceux qui parlent ou écrivent de cette manière savent trop bien qu'elle est utile pour acquérir de la confiance ou de l'argent, et que la multitude aveugle, ignorante, et si longtemps opprimée, doit naturellement n'avoir que trop de penchant à écouter des soupçons de cette nature . Mais que toutes les classes de citoyens examinent où nous conduiraient enfin tous ces furieux qui ne conseillent que révolte et qu'insurrection, si leur doctrine était suivie. L'Assemblée nationale est le seul pouvoir qui existe en

* Le 1"' août 1790, à la séance de l'assemblée des représentants de la commune, la question du renvoi des ministres avait été agitée. Voy. un article dans le Moniteur du 13 août : c II est indigne d'hommes revêtus d'un caractère public de répéter dans une assemblée légale des bruits de faction, des erreurs populaires, de proposer d'en faire le motif de délibération, etc. »

* 11 suffit de se rappeler le célèbre pamphlet de Marat, intitulé : Cen est fait de nous, dont tous les journaux du temps contiennent des extraits lus par Malouet, à la séance du 31 juillet. Il était du 26 juillet; un autre libelle de Marat avait paru le 9 août, et pendant que 1 article d'André Ghénier s'imprimait, il en paraissait deux nouveaux,

la date du 57 et du 29 aofit.

pleine activité ; elle seule peut mettre en mouvement les autres pouvoirs constitués par elle au nom delà nation. Tous les pouvoirs anciens avaient été détruits : les uns, parce que leur existence s'opposait à l'établissement d'une constitution libre; les autres, parce qu'ils n'étaient qu'une suite et une dépeniance des premiers ; tous par Tirrésistible nécessité des choses. L'Assemblée nationale est donc la dernière ancre qui nous soutienne et nous empêche d'aller nous briser. L'Assemblée nationale a fait des fautes, parce qu'elle est composée d'hommes ; parce que ces hommes, vu la manière dont ils ont été élus, devaient nécessairement être agités d'intérêts divers et incompatibles ; parce que des hommes ne peuvent pas n'être point fatigués de l'immense quantité de travaux que l'Assemblée nationale a été contrainte de faire dans le même instant et qu'elle à déjà si fort avancés. Mais son ouvrage même renferme déjà les germes de perfections dont il sera susceptible ; mais les fautes qu'elle a pu commettre peuvent être réparées par ce qu elle-même a fait ;, mais la souveraineté de la nation, l'égalité des hommes, et les autres immuables bases sur lesquelles elle a fondé son édifice, en assurent la durée, si nousmêmes n'y mettons obstacle. Ainsi, elle est l'unique centre autour duquel tous les citoyens honnêtes, tous les Français doivent se rallier. Us doivent tous l'aider de tout leur pouvoir à terminer son grand ouvrage ^ et à le transmettre à des mains instruites par elle à le perfectionner, à le consolider.

Je le répète donc : que tous les citoyens honnêtes contemplent et envisagent sans effroi, s'ils le peuvent, dans quel abîme nous jetteraient les conseils de ces perturbateurs séditieux. 11 ne faut, pour faire cet examen, que de la bonne foi et ime raison ordinaire : car, indépendamment de leur violentes sorties contre l'Assemblée nationale elle-même, n'est-il pas évi-

* L'acte constitutionnel, ou constitution française, qui fut lu, à la séance du 5 août 1791. Voy. plus loin l'article d'André Chénier, du 9 août 1791.

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dent que leur turbulente doctrine ne tend qu'à sa destruction et par conséquent à la nôtre ? En effet, si, comme ils le veulent, la plus nombreuse partie de la nation conservait ce goût et cette habitude des attroupements tumultueux et des soulèvements contre tout ce qui ne lui plairait pas, que deviendraient les travaux et l'industrie qui, seuls, peuvent faire acquitter les impôts, c'est-à-dire, soutenir la fortune publique? Et, ici, je ne parle même pas des conseils donnés expressément et directement contre l'impôt même ^, lorsque l'Assemblée nationale en a allégé le poids autant que pouvaient le permettre nos pénibles circonstances. Je me borne à montrer l'effet naturel, certain, infaillible, que produirait cet esprit d'insubordination, de fermentation, auquel le peuple a toujours du penchant, et que ses ennemis ont de tout temps cherché à lui faire regarder comme un de ses droits. Or, disais-je, n'est -il pas évident que, d'une part, les ouvriers et journaliers de tout genre qui ne vivent que d'un travail constant et assidu, se livrant à cette oisiveté tumultueuse, ne pourraient plus gagner de quoi vivre ; et bientôt, aiguillonnés par la faim et par la colère qu'elle inspire, ne pourraient avoir d'autre idée que d'aller chercher de l'argent dans les lieux où ils croiraient qu'il y en a ? De l'autre, il est inutile de dire que les terres et les ateliers, délaissés par cet abandon, cesseraient de pouvoir produire le revenu des particuliers, qui fait seul le revenu public. Ainsi, plus d'impôts : dès lors plus de service public ; dès lors les rentiers réduits à la misère et n'écoutant plus que leur désespoir ; l'armée débandée, pillant et ravageant tout; l'infâme banqueroute nationale faite et déclarée ; les citoyens armés tous contre tous. Plus d'impôts : dès lors plus de gouvernement, plus d'empire; l'Assemblée nationale contrainte d'abandonner son ouvrage, dispersée, fugitive, errante; le feu et

* c( Les insinuations envoyées dans les départements pour détourner les bons citoyens de payer les impôts et la contribution patriotique ne sont que trop réelles. » Moniteur du 4 août 1790.

la mort partout; les provinces, les villes, les particuliers s'accusant jéciproquement des malheurs communs ; les vengeances, les meurtres, les crimes ; bientôt différents cantons, les armes à la main, cherchant à s'arranger entre eux ou avec les peuples voisins ; la France déchirée dans les convulsions de cette anarchie incendiaire, bientôt mise en pièces et n'existant plus ; et ce qui survivrait de Français, dévoué à l'esclavage, à l'opprobre qui accompagne la mauvaise conduite et rinfidélité ians les engagements, à la risée des tyrans étrangers, aux mé* pris, aux malédictions, aux reproches de toutes les nations de l'Europe.

Car, il ne faut point le perdre de vue, la France n'est point dans ce moment chargée de ses seuls intérêts : la cause de TEurope entière est déposée dans ses mains. La révolution qui s'achève parmi nous est, pour ainsi dire, grosse des destinées du monde *. Les nations qui nous environnent ont l'œil fixé siïr nous et attendent l'événement de nos combats intérieurs avec une impatience intéressée et une curieuse inquiétude ; et l'on peut dire que la race humaine est maintenant occupée à faire sur nos têtes une grande expérience. Si nous réussissons^ le sort de l'Europe est changé : les hommes rentrent dans leurs droits ; les peuples rentrent dans leur, souveraineté usurpée ; lôs rois, frappés du succès de nos travaux et séduits par l'exemple du roi des Français^ transigeront peut-être avec les nations qu'ils seront appelés à gouverner ; et peut-être, bien instruits par nousj des peuples plus heureux que nous parviendront à une constitution équitable et libre, sans passer par les troubles et Jes ^alheurs qui nous auront conduits à ce premier de tous les biens. Alors la liberté s'étend et se propage dans tous les sens, et le nom de la France est à jamais béni sur la terre;

* Duquesnoy, dans le n» 14 de l'Ami des patriotes, semble s'être souvenu de l'écrit d'André Cliénier, quand il disait, en février 1791 : a Le temps présent est gros de l'avenir. »

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Hais, s'il arrivait que nos dissensions, nos inconséquences, notre indocilité à la loi, fissent crouler cet édifice naissant et parvinssent à nous abîmer dans cette dissolution de Tempire, alors, perdus pour jamais, nous perdons avec nous ])our longtemps le reste de TEurope, nous la reculons de plusieurs siè- clés, nous appesantissons ses chaînes, nous relevons Torgueil des tyrans. Le seul exepple de la France, rappelé par eux aux nations qui essayeraient de devenir libres, leur feraient baisser les yeux. « Que ferons-nous? se diraient-elles; avons-nous plus de lumières, plus de ressources que les Français? Sommes-nous plus riches, plus braves, plus nombreux ? Regardons ce qu'ils sont devenus, et tremblons ! » La liberté serait calomniée ; nos fautes, nos folies, nos perversités ne seraient imputées qu'à elle ; elle-même serait renvoyée parmi ces rêves philch sophiques, vrais enfants de l'oisiveté ; le spectacle de la France s'élèverait comme un épouvantail sinistre pour protéger partout les abus et mettre en fuite toute idée de réforme et d'un meilleur ordre de choses; et la vérité, la raison, l'égalité, n'oseraient se montrer sur la terre que lorsque le nom français serait effacé de la mémoire des hommes.

Dirait-on que c'est exagérer les conséquences, que c'est s'alarmer trop tôt, tandis que déjà, en plusieurs endroits, le • ] peuple refuse violemment de payer des contributions justes, que l'on ne peut ni ne doit supprimer ; tandis qu'une sédition contagieuse semble se répandre dans l'armée * ; tandis que plu-

^ Un article du n^ 57 des Révolutions de Paris débute ainsi : d Toute l'armée française est en insurrection, non pas contre la patrie, non pas contre les officiers, mais contre les ctats-majors des régi' ments. » Le numéro suivant, du 21 août, contient un très-long article, intitulé ; Effervescence dans le peuple et dans V armée. Le 6 août, le ministre de la guerre avait entretenu l'Assemblée c de la licence effrénée qui s'est introduite dans l'armée. » 11 s'était formé de^ comités révolutionnaires dans les régiments, qui prétendaient dicter leurs volontés au ministre lui-même. Parmi les régiments soulevés, el ils furent nombreux, il suffit de rappeler ceux de Poitou, de Royal- Champagne, et surtout ceux qui composaient la garnison de Nancy, les

tl

sieurs de nos villes sont épouvantées des fureurs de soldats dignes des châtiments les plus sévères ; de soldats qui pillent les caisses de leurs régiments, qui outragent, emprisonnent, menacent leurs officiers ; de soldats dont la nation avait amélioré le sort de toute manière*; de soldats qui sont venus assister aune des plus imposantes, des plus augustes cérémonies qu'ait jamais vues un peuple libre*, pour y jurer d'être fidèles à la loi, à la nation, au roi ? Us ne sont retournés dans leurs garnisons que pour être, à leur arrivée, rebelles à la loi, rebelles à la nation, rebelles au roi; et ils n'ont mis que l'intervalle d'un mois entre )e serment et le parjure.

Je voudrais que ces personnes, dont je connais plusieurs dignes d'estime, mais qui ne laissent pas d'être complètement tranquilles sur toutes ces fermentations populaires, de voir presque avec peine tous les efforts et les soins de la force publique pour les empêcher, et de regarder presque en pitié ceux qui s'en alarment; je voudrais, dis-je, que, pour nous rassurer entièrement, elles daignassent prendre la plume et nous prouver que ces fermentations, ces orages, cette tourmente prolongée, ne conduisent pas où j'ai dit; qu'elles ne produisent pas l'esprit d'insubordination et d'indiscipline ; ou bien, que cet esprit n'est pas le plus redoutable ennemi des lois et de la liberté. Je voudrais aussi qu'elles nous montrassent ce que pourrait devenir la France, si le gros du peuple français, las de ses propres imprudences et de l'anarchie qui en serait la suite, las de ne pas voir arriver un terme qu'il aurait lui-même constamment éloigne, venait à croire que

régiments du Roi, Mestre-de-Camp et Château- Vieux. C'est à ces derniers que Chénier fait allusion quand il parle «t de soldats qui pillent les caisses de leurs régiments. »

* Entre autres par le décret rendu le 6 août 1790, sur la proposition du comité militaire.

^ La fête de la fédération, célébrée au Champ de Mars le 14 juillet 1790. Les gardes nationales et les troupes y avaient prêté un serment, dont les termes avaient été l'objet d'un décret rendu le 4 juillet.

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c'est là la liberté, à prendre en dégoût la liberté elle- même; et, comme le souvenir des maux passés s*efface promptement, finissait par regretter Tantique joug sous lequel il rampait sans trouble. Ces mêmes personnes ne cessent de nous répéter que les choses se conservent par les mêmes moyens qui les ont acquises : si par là elles veulent dire qu'il faut du courage, de Tactivité, de l'union pour conserver sa liberté, comme pour la conquérir, rien n'est plus indubitable et ne touche moins à la question ; mais si elles entendent que, dans les deux cas, ce courage, cette activité, cette union, doivent se manifester de la même manière et par les mêmes actions, cela n'est pas vrai. C'est le contraire qui est vrai ; car, pour détruire et renverser un colosse de puissance illégitime, plus le courage est ardent, emporté, rapide, plus le succès est assuré* Mais, après cela, quand la place est préparée, quand il faut reconstruire sur de vastes et durables fondements, quand il faut faire après avoir défait, alors le courage doit être précisé* ment le contraire de ce qu'il était d'abord. Il doit être calme, prudent, réfléchi ; il ne doit se manifester qu'en sagesse, en ténacité, en patience ; il doit craindre de ressembler aux torrents qui ravagent et n'arrosent pas : d'où il suit que les moyens qui ont opéré la révolution, employés seuls et de la même manière, ne pourraient qu'en détruire l'effet en empê^ chant la constitution de s'établir ; d'où il suit encore que ces écrivains de fougueux pamphlets, ces efTrénés démagogues qui, ennemis, comme nous l'avons vu^ de tout gouvernement, de toute disciphne, tonnèrent, au commencement de la révo^ lution, coutre les antiques abus, se trouvèrent alors avoir raison j qu'ils se trouvèrent, dans ce court instant, réunis avec tous les gens de bien à nous prêcher des vérités qui nous ont faits libres ; mais qu'ils ne doivent pas réclamer notre confiance comme une (Jette, et accuser nos mépris d'ingratitude, aujourd'hui qu'employant les mêmes expressions, les mêmes déclamations contré des choses absolument différentes, ils

prêchent réellement une tout autre doctrine, qui nous conduirait à une. autre fin.

J'oserai dire plus, j'oserai dire que, surtout lorsqu'un peuple commence ses établissements politiques, il doit, s'il les veut durables, se méfier même des excès d'un enthousiasme honnête et généreux ; car, dans cette ferveur première, rien ne paraît pénible ni diiBcile ; mais comme cette passion, portée à ce degré, est trop ardente et trop active pour ne pas bientôt se consumer d'elle-même, il se trouverait, lorsqu'elle serait calmée et que le peuple se serait rassis, que les institutions et les lois qui n'auraient pas eu d'autres bases seraient, pour ainsi dire, dans une région trop élevée ; et ne portant plus sur aucune tête, en n'atteignant plus personne, n'auraient plus ni action ni objet, et seraient bientôt oubliées ; au lieu que les institutions véritablement sublimes et éternelles sont ces institutions vastes et fortes qui, ayant pour base et pour moyens toutes les facultés humaines, envisagées sous leurs rapports simples et habituels, saisissant ainsi et enveloppant les hom^nes dans tous leurs mouvements, n'ont besoin d'un grand enthousiasme que pour s'établir, et ensuite continuent leur cours par le penchant naturel des choses, et n'exigent plus qu'un enthousiasme modéré, qu'elles-mêmes inspirent et alimentent.

Prévenons donc, il en est temps encore, tant et de si grands maux qui sont si près de nous. Nous marchons au bord des précipices. Soyons calnaes, attentifs, déterminés ; donnonsnous le temps de saisir, de posséder profondément le sens et l'esprit des décrets, des institutions sur lesquelles notre avenir est fondé. Ce n'est point la méchanceté, c'est l'ignorance qui fait pécher le plus grand nombre. Les méchants ne sont jamais puissants que par l'ignorance de ceux qui les écoutent. Dans plusieurs endroits de la France, des magistrats, des pasteurs, vraiment dignes de ce beau titre, se consacrent à expliquer à la classe la moins instruite les décrets de V Kaafâïûr

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blée nationale, à leur en montrer le but, à les leur traduire dans leur langage rustique, à leur en faciliter Texécution^ Dans ces cantons tout est paisible : ces hommes n'ont point ambitionné de s'élever sur un grand théâtre et d'attirer sur eux tous les regards ; mais ils auront rendu à la vérité, à la constitution, au bonheur public, plus de services que plusieurs dont les noms sont vantés. Puisse leur exemple être fécond ! Puisse-t-il réveiller par toute la France beaucoup de citoyens aussi respectables qui prennent sur eux un si noble, un si patriotique emploi ! Qu'ils instruisent le peuple ; qu'ils lui montrent son bonheur, sa liberté dans ses devoirs ; quils lui rendent palpable et facile ce qu'il doit faire, et les moyens de le faire ; qu'ils le conduisent par la main dans les routes nouvelles qui lui sont tracées ; et bientôt, connaissant tous bien nos vrais intérêts, nous serons dociles et obéissants à la loi ; bientôt les principes du bonheur public ne seront plus une espèce de doctrine secrète entre les sages ; bientôt, dans toutes les classes, tous les citoyens sauront ce que tous doivent savoir :

Qu'il ne peut y avoir de société heureuse et libre sans gouvernement, sans ordre public ;

Qu'il ne peut y avoir de fortune privée, si le revenu public, c'est-à-dire si la fortune publique n'est pas assurée ;

Que la fortune publique ne saurait être assurée sans ordre public ;

Que, si dans les États despotiques on appelle ordre public l'obéissance aveugle aux caprices des despotes, sous une constitution libre et fondée sur la souveraineté nationale, l'ordre

*■ Entre autres à Goulominiers : a Tous les dimanches et fêtes, notre maire et nos officiers municipaux rassemblent le peuple dans une église et lisent et lui expliquent tous les décrets que l'Assemblée nationale a rendus dans la semaine, l'exhortent à la concorde, à la paix et au plus profond respect [pour la constitution de l'État, 'i» Courrier français^ 4 juin 1790. Voyez encore la conduite du vicaire de Saint-Claude, dans le Courrier français du 18 mai 1790.

public est Tunique sauvegarde des biens et des personnes, l'unique soutien de la constitution ;

Qu'il n'est point de constitution, si tous les citoyens, affranchis de toute espèce de joug illégitime, ne sont unis de cœur à porter le joug de la loi, toujours léger quand tous le portent également ;

Que toute nation estimable se respecte elle-même ;

Que toute nation qui se respecte respecte ses lois et ses magistrats choisis par elle ;

Qu'il n'est point de liberté sans loi;

Qu'il n'est point de loi, si une partie de la société, fût-ce la plus nombreuse, pouvait attaquer par violence et essayer de renverser l'ancienne volonté générale qui a fait la loi, sans attendre les époques et observer les formes indiquées par la constitution ;

Que, comme M. de Condorcet l'a très-bien développé dans un écrit publié depuis peu de jours*, lorsque la constitution donne un moyen légal de réformer une loi que Texpérience a montré fautive, Tinsurrection contre une loi est le plus grand crime dont un citoyen puisse être coupable ; par ce crime, il dissout la société autant qu'il est en lui : c'est là le vrai crime de lèse-nation ;

Qu'il n'est point de liberté, si tous n'obéissent point à la loi, et si aucun est contraint d'obéir à autre chose qu'à la loi et aux agents de la loi ;

Que nul ne doit être arrêté, recherché, interrogé, jugé, puni que d'après la loi, conformément à la loi et par les officiers de la loi ;

* Cet écril, signé de Condorcet, se trouve dans le n' 10 du Journal (le la Société de 1789, du 7 août 1790. 11 est intitulé : Aux amis de la liberté» sur les moyens d'en assurer la durée. « 11 faut; y est-il dit, leur faire sentir (aux citoyens) que l'insurrection contre les lois n'est un exercice du droit de résister à l'oppression que dans le cas où la constitution n'offre aucun moyen légal d'obtenir la révocation d'une loi injuste, etc. »

30 ŒUVRES POLITIQUES. [28 août

Que la loi ne peut s'appliquer qu'aux actionSi et que les inquisitions sur les opinions et les pensées ne sont pas moins attentatoires à la liberté lorsqu'elles s'exercent au nom de la nation, que lorsqu'elles s'exercent au nom des tyrans.

Quand nous serons tous bien imbus de ces vérités éternelles, et devenues triviales parmi tous les hommes qui pensent, il nous sera facile de conclure que tous ceux qui nous inculquent sans relâche ces préceptes, source de tout bien, sont nos amis et nos frères ; que les autres, par leurs discours emphatiques, ne peuvent que nous tromper et nous nuire; et nous com« mencerons à avoir des yeux pour regarder et pour voir ; et nous commencerons à soupçonner d'où peuvent naître les maux qui nous affligent tous ; et Tartisan, le marchand, l'ou* vrier, tous ceux qui vivent des détails de commerce, s'ils ne travaillent plus, si leur négoce languit, si leur industrie est contrainte de dormir, jugeront s'ils ne doivent pas s'en prendre aux fureurs, aux menaces, aux violences qui, tenant éloignés de la France ou du grand jour un grand nombre d'hommes opulents, dont les besoins et le luxe les aidaient à vivre, ont presque tain ces canaux de la prospérité privée ; et nos villes et nos campagnes commenceront à deviner à qui elles doivent attribuer, au moins en partie, ces révoltes de régiments parjures et ces assassinats, ces incendies, ces brigandages si fréquents, qui souillent d'horribles, d'ineffaçables taches une révolution qui n'aurait dû inspirer aux peuples étrangers et à la postérité que l'émulation et l'estime ; et nous tous, enfin, nous tous citoyens français, nous commencerons à entrevoir combien nous sommes redevables à ces prétendus patriotes, qui n'épargnent rien pour enraciner à jamais dans nos cœurs les haines, les vengeances et les discordes civiles.

Que si, ensuite, essayant de pénétrer plus avant, nous examinons quels peuvent être leurs motifs à nous égarer ainsi, nous trouverons que, puisqu'ils se sont séparés de l'intérêt public, leur sacrilège intérêt particulier les y excite fortement^

1790] AVIS AUX FRA?iÇAIS. 31

car un instinct qui ne les trompe pas leur dit que, dans le calme et la paix, le mérite, les talents, la vertu, étant pesés dans une balance sévère, il n*est que la bruyante faveur populaire qui puisse les élever à ces succès lucratifs et rapides qui préviennent cet examen. Il leur importe donc de faire naître, d'agiter, d'aigrir toutes les passions populaires qui éloignent la paix; il leur importe d'aller au-devant des désirs de la multitude, de la flatter, de la caresser aux dépens de qui il appartiendra; de remplir ses oreilles de leur nom, et de gagner ainsi un puissant, quoique peu durable, avantage sur ces citoyens incorruptibles, qui, moins jaloux des applaudissements du peuple que de ceux de leur conscience, osent le braver pour lui être utiles ; l'abandonnent dès qu'il abandonne la justice ; préfèrent sa reconnaissance à venir à sa faveur du moment, et savent enfin dédaigner la popularité pour mériter l'estime publique, quand la popularité et l'estime publique ne sont pas la même chose*.

Nous demeurons bien convaincus des lors qu'il n'est rien sur la terre de plus coupable que ces hommes qui fatiguent ainsi l'esprit public, qui le font flotter d'opinions vagues en opinions vagues, d'excès en excès, sans lui donner le temps de s'affermir et de s'asseoir sur des principes stables et éternels ; qui usent et épuisent l'enthousiasme national contre des fantômes, au point qu'il n'aura peut-être plus de force s'il se présente un véritable combat ; et que, si nous sommes assez insensés pour nous livrer à leur conduite, nous courons l'infaillible danger de tomber dans une anarchie interminable, destructrice certaine de notre constitution naissante, de notre liberté, de notre patrie. Aussi, tous ceux qui, follement ou odieusement attachés à l'ancien régime, n'ont pas honte de le regretter; tous ceux qui s'efforcent d'avilir l'Assemblée nationale, dont ils ont Thonneur d'être membres, par des oppo-

* On retrouvera la même pensée exprimée dans les mêmes termes, dans son article inséré au Moniteur du 4 septembre 1791.

32 ŒUVRES POLITIQUES. [28 août

sitions déraisonnables, soutenues de scandaleuses folies^ ; tous œux, enfin, qui ne veulent ni liberté, ni constitution, ni patrie, ne fondent-ils plus aucun espoir que sur les extravagantes fureurs de ces hommes-là. Us redoutent, ils haïssent mortellement tous ces citoyens probes et sages qui, par un patriotisme mêlé de cette fermeté inflexible dans les choses et de cette modération dans les moyens qui composent la vraie équité, veulent élever la France à une prospérité inébranlable. l\^ ont raison de haïr et de craindre ces derniers; car ce sont leurs vrais ennemis, et par conséquent nos vrais amis ; mais, pour les autres, ils ont tout à en attendre. 'Ce sont donc leurs vrais amis, leurs amis réels, et, par conséquent, nos vrais ennemis ; et, quelle que soit la différence de langage de ces deux partis, puisqu'ils tendent au même but, puisque le succès de l'un amènerait infailliblement ce que l'autre désire, il est palpable qu'ils ne doivent être à nos yeux qu'un seul et même parti.

Ainsi nous connaîtrons qui nous devons écouter, qui nous devons craindre ; ainsi nous saurons à quels honimes nous devons les maux passés et présents ; et nous les punirons, non point par ces soulèvements tumultueux et cruels, par ces persécutions acharnées, qui montreraient que nous ne serions pas encore tout à fait sortis de leur école, mais par un repentir notoire de toutes les violences, de toutes les imprudences qu'ils nous ont déjà fait commettre; par un désir efficace de les réparer, et, pour eux, par une défiance éternelle et un intarissable mépris.

Nous avons été conduits à ces conclusions par un enchaînement simple de principes et de conséquences. Si j'en ai inter-

*■ c Dans le sein de l'Assemblée, dit Rabaud, dans son Précis historiifue, p. 165, des orateurs ardents entretenaient la chaleur du parti qui regrettait les privilèges ; et l'animosité y fut portée au point que des représentants du peuple, à qui leur vie appartient, la hasardèrent plusieurs fois dans des duels. »

rerii Tordre naturel, si j'y ai mêlé de faux raisonnements et ]es sophismes, que, sans emportement, sans injure, quelqu'un prenne la plume et me réfute; mais, jusque-là, qu'il me soit permis d'attester hautement les bons esprits de tous les temps ît de tous les pays éclairés, et de les sommer de me dire si ce n*est point là la doctrine qu'ils professent tous; si, dans ce cercle, ne sont point renfermés tous les devoirs de l'homme citoyen ; s'il est d'autre avis que l'on doive donner aux hommes pour qu'ils soient libres et justes ; s'il est d'autres notions dont les amis du peuple français doivent remplir ses oreilles, son cœur, sa pensée, sa mémoire, pour établir sa félicité sur des principes solides et immuables.

Et plût au ciel que tous les vrais citoyens, tous les vrais pa* triotes, tous les vrais Français, épouvantés des hasards qui nous menacent, stimulés par une crainte réellement fondée, se tinssent tous par la main et fissent tous ensemble, je dirais presque un vertueux complot, une conspiration patriotique, pour répandre cette doctrine salutaire et dissoudre cette redoutable ligue des ennemis de la paix, de Tordre, du bonheur public ; qu'ils tinssent les yeux ouverts sur toutes ses démarches ; qu'aucun de ses mouvements ne leur échappât ; et que, non contents de Temporler par la droiture des intentions ou par celle du jugement, ils apprissent encore à lutter de force et d'adresse contre ces dangereux adversaires !

Hais il est bien vrai que, dans les combats de cette espèce, les hommes qui, sous un masque imposant de rigidité patriotique, ne veulent qu'asservir le& suffrages, maîtriser les jugements et égarer les opinions de leurs contemporains, ont et doivent naturellement avoir beaucoup plus d'activité, de vigilance, de rapidité dans les résolutions, que les vrais citoyens qui ne veulent que maintenir leurs droits et les droits de tous, et qui ne veulent point faire de la chose publique leur chose privée. En effet, les premiers, ne voyant rien que le but de leur ambition, ne ménagent rien pour y parvenir : toute

34 ŒUVRES POLITIQUES. [28 Mftt P

arme, tout moyen leur est bon, pourvu que les obstacles soiesA levés. Ils savent, d'ailleurs, qu ils n'ont qu'un moment, et que s'ils laissent aux humeurs populaires le temps de s'apaiser, ils sont perdus. Ainsi, tout yeux, tout oreilles, hardis, entreprenants, avertis à temps, préparés à tout, ils pressent, ils reculent, ils s'élancent à propos ; ils se tiennent, ils se parta- f^ gent ; leur doctrine est versatile, parce qu'il faut suivre les circonstances, et qu'avec un peu d'eflronlerie les mêmes mots s'adaptent facilement à des choses diverses; ils saisissent Toc* casion, ils la font naître, et finissent quelquefois par être vainqueurs, quittes ensuite, lorsque Teifervescence est calmée, mais quje le mal est fait, à retomber dans un précipice ausâ profond que leur élévation avait été effrayante et rapide; tan* dis que souvent les fidèles sectateurs de la vérité et de la vertu, craignant de les compromettre elles-mêmes par tout ce qui pourrait ressembler à des moyens indignes d'elles ; ennemis de tout ce qui peut avoir l'air de violence ; se reposant sur la bonté de leur cause ; espérant trop des hommes, parce qu'ik gavent que, tôt ou tard, ils reviennent à la raison; espérant trop du temps, parce qu'ils savent que, tôt ou tard, il leur fait justice, perdent les moments favorables, laissent dégénérer leur prudence en timidité, se découragent, composent avec l'avenir, et, enveloppés de leur conscience, finissent par s'endormir dans une bonne volonté immobile et dans une sorte d'innocence léthargique. ♦

De plus, il ne faut point, avant de finir, omettre une réflexion d'une haute importance, et qui mérite d'être mûrement considérée par tous ceux qui veulent sincèrement le bien : c'est que les orateurs qui excitent les hommes à ces méfiances indistinctes, à cette fermentation vague et orageuse, à cette insubordination funeste et outrageante, ont un bien grand avantage sur ceux qui les rappellent à la modération, à la fraternité, à Texamen tranquille et impartial des accusations, à l'obéissance légitime, en ce qu'ils trouvent dans le cœur hu-

main el dans la nature des choses de bien plus puissants mobiles de persuasion. Les uns aigrissent nos soupçons contre les bommes éminents, et le peuple est naturellement soupçonneux contre tous ceux que lui-même a élevés au-dessus de lui. Ils nous alarment toujours sur de nouveaux périls, et le peuple a besoin de s'alarmer. Ils nous excitent à faire usage et montre de nos forces et de notre pouvoir, et c'est ce que le s hommes aiment le mieux ; tandis que les autres ne peuvent nous rassurer qu'en nous invitant à des discussions que le plus grand nombre ne peut pas faire, et qu'ils ne peuvent nous faire sentir la nécessité de modérer nous-mêmes l'usage de nos forces qu'en nous présentant des considérations morales, bien faibles contre ce que nous regardons comme notre intérêt pressant.

Ainsi 4 les uns n'ont besoin que de tout confondre dans leurs discours^ de nous frapper les yeux par des chimères colossalesy de transporter sur des classes entières de citoyens les crimes de quelques individus, de revêtir leurs tableaux de couleurs fortes et pathétiques, si faciles à trouver lorsqu'on ne respecte rien, et de nous assourdir en plaçant à grands cris et à tout propos les noms des choses les plus sacrées, pour nous entraîneiC, nous égarer, et nous rendre fous et injustes; au lieu que les autres ont besoin, pour nous calmer et nous rendre justes et sages, d'employer des divisions^ des distinctions d'idées qui échappent à l'attention vulgaire, et des raisonneinents compliqués qui ont besoin, pour être sentis, de ce sang-froid équitable que la multitude n'a paSj et non de ceis passions irritables qu'elle a toujours. Ainsi, par ncftre nature, nous allons au-devant des uns, nous évitons les autres. Les uns, en nous guidant où nous voulons aller, sont écoutés avec amour; tandis que les autres, nous retenant malgré nous, sont écoutés souvent avec estime, mais toujours avec répugnance. Les uns, enfin, nous montrent là douceur de vivre sans frein ; les autres nous présentent sans cesse le frein se-

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vère de la raison, frein que nous recevons' quelquefois, mais que nous mordons toujours. Ainsi, pour ouvrir l'oreille a la paisible vérité et repousser le turbulent mensonge, nous sommes contraints de lutter contre nous-mêmes et de nous défier de ce qui nous plaît : opération toujours difficile^ et qui suppose déjà un certain degré de sagesse. Et c'est là ce qui explique, en tout pays, le pouvoir effrayant des délateurs dont les histoires antiques et modernes offrent tant de sanglants témoignages ; et c'est là aussi ce qui explique parmi nous le prodigieux succès des perfides ou des fanatiques excitateurs de troubles, quoiqu'ils n'aient sur leurs adversaires ni l'avantage delà vérité, ni certes celui des lumières et des talents.

Et qu'on ne m'objecte pas que je les ai tous confondus ensemble, sans distinguer mes accusations contre chacun d'eux; car c'est collectivement et en masse qu'ils sont redoutables : séparément ils n'existent pas.

J'ai, cô me semble, étubli sur des notions assez claires, et fait reconnaître à des signes assez évidents, quels sont les vrais amis et les vrais ennemis du peuple ; j'ai aussi suffisamment démontré combien il importe de les bien connaître et de ne pas s'y tromper. Puissé-je n'avoir point nui à l'intérêt du sujet ; et puisse ce travail, qui au moins par son objet n'est pas inutile à la chose publique, trouver un grand nombre de lecteurs ! S'il peut seulement aider quelque citoyen honnête, mais aveugle et imprudent, à ouvrir les yeux sur les dangers qui nous environnent tous ; s'il peut enhardir quelquecitoyen honnête et éclairé, mais tiède et timide, à se déclarer ouvertement en faveur de Tordre public, de la vraie liberté, du vrai patriotisme, contre la fausse liberté, le faux patriotisme l'enthousiasme théâtral et factice, je ne croirai pas avoir perdu ma peine. J'espère, je l'avouerai, que mon ouvrage pourra produire cet effet. J'avais résolu, dans le commencement, de ne point essayer de sortir de mon obscurité dans les conjonctures présentes, de ne point faire entendre ma voix inconnue

au milieu de cette confusion de voix publique et de cris particuliers, et d'attendre en silence la fin de Touvrage de nos législateurs, sans aller grossir la foule de ces écrivains mort-, nés que notre révolution a fait éclore ; j*ai pensé, depuis, que le sacrifice de cet amour-propre pouvait être utile, et que chaque citoyen devait se regarder comme obligé à cette espèce de contribution patriotique de ses idées et de ses vues pour le bien commun. J'ai, de plus, goûté quelque joie à mériter l'estime des gens de bien, en m*offrant à la haine et aux injures de cet amas de brouillons corrupteurs que j'ai démasqués. J'ai cru servir la liberté, en la vengeant de leurs louanges. Si, comme je l'espère encore, ils sucombent sous le poids de la raison, il sera honorable d'avoir, ne fût-ce qu'un peu, contribué à leur chute. S'ils triomphent, ce sont gens par qui il vaut mieux être pendu que regardé comme ami.

Je n'ai pas eu la prétention de dire des choses bien neuves et d'ouvrir des routes profondes et inconnues; et, tout en avouant qu'une pareille tache eût été fort au-dessus de moi, je ne laisserai pas d'ajouter que rien n'eût été plus inutile. Heureusement les principes fondamentaux du bonheur social sont aujourd'hui bien connus et familiers à tous les hommes de bien qui ont cultivé leur esprit ; il ne s'agit que de les propager, de les dis^miner, de les faire germer dans cette classe très-nombreuse qui renferme quantité de citoyens vertueux et honnêtes, mais à qui la pauvreté et une vie tout employée aux travaux du corps n'ont pas permis de perfectionner leur entendement par ces longues réflexions, par cet apprentissage de la raison, par cette éducation de l'esprit qui seul enseigne aux hommes a rappeler à des principes certains et simples toutes les actions de la vie humaine. Voilà à quel défaut il s'agit de suppléer en eux. Il ne s'agit que de leur faire comprendre, voir, toucher, qu'il n'est, je le répète, comme il faut le leur répéter, qu'il n'est point de bonheur, de bien-être, de contentement sur la terre sans l'amour de Tordre et de lajus-

38 ŒUVRES POLITIQUES. [28 août

tice, sans l'obéissance aux lois, sans le respect pour les propriétés et pour tous les droits d*autrui ; que le salut puMic, la prospérité nationale et particulière n'est que là. Et si, pour ceteflet, tous les citoyens sageset vertueux s'associaient en une ligue active et vigilante ; si, sans se piquer de dire des vérités neuves, ils se bornaient à manifester hautement, en tonte occasion, les sentiments qui leur sont communs à tous ; 8*ils les prêchaient en tous lieux ; s'ils réunissaient leurs voix à élever une forte clameur publique^ en faveur de la justice, du bon sens et de la raison, la justice, le bon sens, la raison triompheraient toujours, et les cris des sots et des méchants seraient toujours étouffés.

Tels sont les motifs qui ont donné naissance à cet écrit pour lequel je ne demande point d'indulgence : les principes dont il est rempli n'en ont pas besoin; quant au style, il me suffit qu'on le trouve clair et simple.

ÂMDRÉ CHÉrilER.

Passy, 24 août 1790.

Postscriptum *. — Cet écrit était déjà livré à l'imprimeur lorsque des adresses de différentes garnisons et une lettre du ministre de la guerre ont annoncé que les régiments égarés étaient d'eux-mêmes rentrés dans le devoir et que le bon ordre se rétablissait dans l'armée'. Si cette espérance se réalise

^ Cette belle expression d'une patriotique pensée se retrouvera dans l'article inséré au Journal de Paris du 27 juin 1792 : « ÉleTons enfin tous ensemble, s'écriera-t-il, une forte clameur d'indignation et de vérité. »

* Ce posl-scriptum a été omis dans toutes les éditions.

' Dans la séance du 25 août; M. de Broglie lut, au nom des comités militaire, des rapports et des recherches, la déclaration de soumission, datée du 20, des soldats et sous^officiers du régiment du Roi, etj dans la séance du 26, on fit la lecture d'une lettre du ministre de la guerre, M. de la Tour du Pin, qui informait l'Assemblée du rétablissement de

17g0] AVIS AUX FRANÇAIS. 30

tous les gens de bien béniront Thonorable repentir et la juste soumission de ces troupes, qui ont senti combien leur faute était grave et pouvait être funeste. Puisse ce retour être général et durable ^ !

l'ordre dans les divers corps militaires, et des dispositions de la garnison de Nancy de ne plus s'écarter des règles du devoir. On sait comment, le 51 août, la collision sanglante entre les troupes de Bouille et la garnison de Nancy anéantit l'espérance de tous les gens de bien.

^ Voyez, à la fin du volume, la réponse à l'écrit d'André Ghénier, qae Camille Desmoulins inséra dans le n*> 41 des Révolutions de France et de Brabant; et, dans les Fragments politiques, les reflétions (]ue l'article de Camille Desmoulins inspira à André Chénier.

L*aspect de tout [ce qui se passe sous nos yeux dans ces temps si féconds en événements m'a fait jeter sur le papier, sans dessein et sans suite, quelques réflexions sur Tesprit de parti. Jamais matière ne fut plus abondante, et jamais écrit sur celte matière ne put paraître plus à propos. Je me suis donc déterminé à les publier comme elles me sont venues, sans essayer de les lier par un meilleur ordre, auquel elles auraient gagné au moins d'être sans doute abrégées. Je sens qu'elles pourraient être plus courtes et renfermer plus de choses; mais je ne les croirai pas inutiles, si elles sont cause que d'autres, voyant ce qui me manque, prennent la plume

* Ces Réflexions sur V esprit de parti parurent en brochure au commencement d'ayril 1791. En effet, le journal des Indépendants, que dirigeait Suard, les mentionne dans son n<> 4, daté du 12 avril 1791, et en reproduit même cinq alinéas : a Nous avons dit [ainsi s'exprimait le rédacteur) que nous regarderions comme nos coopérateurs tous les écrivains qui publieraient des ouvrages propres à répandre des idées saines sur la liberté, et des vues utiles pour le prompt établissement de l'ordre et de la paix. Nous trouvons ce caractère dans des Réflexions sur r esprit de parti, par André Chénier, qui nous sont tombées entre les mains. Nous allons en tirer quelques fragments. » Les alinéas cités par le journal étaient les deuxième, troisième, cinquième, sixième et dixième.

et disent plus et mieux que moi. U serait bon que tous les citoyens honnêtes et bien intentionnés représentassent conune en un tableau les diverses choses qui les ont frappés ; je crois que peindre les vices, c*est travailler à leur destruction.

La peur, qui est un des premiers mobiles de toutes les choses humaines, joue aussi un grand rôle dans les révolutions *■ : elle prend le nom de prudence, et, sous prétexte de ne pas vouloir compromettre la bonne cause, elle reste muette devant la faction dominante, tergiverse, ne dit la vérité qu'à moitié, et seconde, par cette mollesse, les entreprises d'un petit nombre d'audacieux, qui s'embarrassent peu que les gens de bien les estiment ou les approuvent, pourvu qu'ils se taisent et les laissent faire.

L'homme vertueux et libre, le vrai citoyen ne dit que la vérité, la dit toujours, la dit toute entière. Dédaignant la popularité d'un jour, n'aspirant à se rendre considérable aux yeux des hommes que par son invincible fermeté à soutenir ce qui est bon et juste, il hait, il poursuit la tyrannie partout où elle se trouve ; il ne veut d autre maître que la volonté nationale, connue et rédigée en loi ; il veut lui obéir, et que tous obéissent comme lui ; il ne feint pas de prendre pour la nation quelques centaines de vagabonds oisifs ; iln'excuserapas sans cesse avec une respectueuse terreur le patriotisme égaré de Mesdames delà Halle •; il ne veut pas plus de leurs privilèges que de ceux des femmes de cour. Des voyageurs arrêtés,

* C'est en composant ce morceau qu'André, sans doute, conçut Tidée de celui qu il écrivit quelques jours plus tard, et qui est intitulé : les Autels de la Peur,

^ Dans une occasion récente, le départ de Mesdames tantes du roi, les dames de la Halle s'étaient encore faites les interprètes des craintes et des vœux du peuple. Et, selon les expressions du n** 85 des Révolutions de Paris, « ces citoyennes, organes du peuple, » s'étaient rendues à plusieurs reprises auprès de Baiily et de la Fayette; mais elles avaient été a ballottées entre ces deux courtisans pendant tous les apprêts hâtés de cette évasion. »

42 ŒUVRES POLITIQUES. *• [km\

des voitures fouillées ^ et retenues au hasard et sans ordre du magistrat, tant d'autres tumultueux plébiscites * ne valent pas mieux à ses yeux que des lettres de cachet : il ne le dissimule pas ; il ne sait pas plus ramper dans les rues que dans les antichambres.

Aujourd'hui que toutes les passions sont agitées par les contradictions, par les outrages, par le spectacle du mouvement général ; qu'un grand nombre de places électives ' ont réveillé toutes les ambitions à la fois, tous les partis, toutes les opinions se bravent et s'intimident tour à tour. Plusieurs hommes, effrayés, étourdis de tout ce bruit, même quand c'est eux qui l'ont fait, désespèrent, crient que tout est perdu, que rien ne peut aller; mais ils ne voient pas que toutes ces clameurs qui les épouvantent ne partent que d'un très-petit nombre de citoyens qui sont partout les mêmes ; que cet enthousiasme ardent et exagéré qu'inspirent nécessairement aux hommes de grands changements et de grands intérêts, dont ils ne s'étaient jamais occupés, se consume et s'épuise bientôt par sa propre violence ; que la grande partie de la nation, cette classe laborieuse et sage de marchands, de commerçants, de cultivateurs, a besoin de la paix établie sur de bonnes lois ; qu'elle la veut; que c'est pour elle surtout que s'est faite la

* Le 14 février, une diligence avait été arrêtée rue Saint-Denis, par un groupe populaire, appartenant à la section Mauconseil, dit le Courrier français du 15 ; on l'avait déchargée, et on avait trouvé dans des caisses 300,000 livres, selon Prudhomme (n« 85), 900,000 livres, selon le Journal général de France . Mais les papiers du conducteur étaient en règle. Depuis lors, ajoute le Journal général de France f dans son numéro du 16 février, « ie peuple s'amusa à arrêter d'autres voitures qui allaient à Rouen, à Lille, à Sedan, etc. d

* Le rédacteur des Révolutions de Paris, dans son n"* 70, emploie assez maladroitement ce mot dans le récit qu'il fait des événements qui ont accompagné le pillage de l'hôtel de Gastries, le 13 novembre 1790.

5 En janvier et février, il y avait eu dans Paris un grand mouvement électoral. On avait eu à nommer les administrateurs du département de Paris, au nombre de trente-six, et à compléter, par quelques é}ections, l'adminbtration municipale.

1791] SUR L'ESPRIT DE PARTI. * i3

révolution ; que c'est elle surtout qui peut la soutenir par son courage, sa patience, son industrie.

C'est là vraiment le peuple français. Je ne conçois pas comment tant de personnes, et même des législateurs, se rendent assez peu compte de leurs expressions pour prodiguer sans cesse ces noms augustes et sacrés de peuple, de nation^ à un vil ramas de brouillons qui ne feraient pa6 la centième partie de la nation ^ : mercenaires étrangers à toute honnête industrie, inconnus et invisibles tant que règne le bon ordre, et qui, semblables aux loups et aux serpents, ne sortent de leurs retraites que pour outrager et nuire. L'établissement des clubs et de ces assemblées où l'on discute bien ou mal les principes de Tart social * est très-utile à la liberté quand ces sociétés se multiplient beaucoup et «ont de facile accès et composées de membres très-nombreux ; car il est impossible qu'à la longue beaucoup d'hommes rassemblés et délibérant au grand jour s'accordent à soutenir des idées fausses et à prêcher une doctrine pernicieuse. Mais l'instant de la naisssance de ces sociétés est et doit être celui oii une espèce de rivalité les anime les unes contre les autres ^. Chacun s'attache exclusivement à celle dont il est, oà il a parlé, oi!i il a été applaudi; et si, ce qui est vraiment dangereux et redoutable, elles ont le

^ c On ne Toit pas assez que mille hommes, qui s'agitent avec quelque actiyité et quelque ensemble dans Paris, y produisent une majorité apparente, qui subjugue une majorité réelle de cinquante ou soixante mille personnes qui restent dans leurs ateliers, dans leurs boutiques ou dans leurs cabinets. » (L'Ami des patriotes, du i*' janvier 1791.)

> C'était surtout la Société de 1789 qui s'occupait d'art social, peutêtre avec un peu trop d'ostentation. En maintenant ainsi sa discussion dans le cercle un peu élevé d'une politique philosophique, cette réunion De put jamais exercer une réelle influence.

s André tait ici allusion aux hostilités qui s'étaient déclarées entre le club des Jacobins et le club monarchique. Des rassecnblements tumultueux de jacobins s'étaient formés à l'entrée du lieu des séances du club monarchique, et ce dernier avait été contraint de se séparer et de suspendre ses séances. Voyez le Journal général de France, du 27 février 1791.

44 ŒUVRES POLITIQUES. [Âyril

désir d'influer d*un« manière activesur le gouvernement éL Fopinion publique S alors elles s'épient, s'attaquent, s'accusent mutuellement ; la moindre diiïérence dans les choses ou dans les expressions est présentée comme un schisme, comme une hérésie ; elles finissent par ressembler à ces anciennes congrégations de moines *, qui, toutes ennemies entre elles, quoique annonçant toutes le salut, ne voulaient que lutter de crédit et de puissance en prônant à l'envi l'une de l'autre l'efBcacitéJde leurs reliques et les miracles de leurs saints. ^

Nous avons vu détruire les corps : il faut plus de temps pour détmire l'esprit de corps. C'est l'incurable maladie de tous les caractères ardents joints à un jugement faible et à un esprit sans culture. On s'appuie sur ses voisins, etjon croit marcher ; on répète, et on croit dire.

C'est surtout dans les moments de réformes et d'innovations que celui qui veut demeurer sage et conserver son jugement gain et incorruptible doit penser, méditer, réfléchir seul, ne s'attacher qu'aux choses et négliger absolument les personnes. S'il fait autrement, s'il se crée des idoles ou des objets d'inimitié, il n'est bientôt plus qu'un homme de parti. La raison lui paraît démence dans telle bouche ; l'absurdité, sagesse dans telle autre ; il ne juge plus les actions que par les hommes, et non les hommes par les actions.

Souvenons-nous bien que toutes les personnes, que tous les clubs, que toutes les coteries délibérantes ou non délibérantes passeront: que la liberté restera, parce que la France entière la connaît, la veut, la sent ; que le fond de la constitution restera à jamais, parce qu'il n'a point pour base de vaines fantaisies ou des conventions momentanées, mais tous les rap-

^ On peut lire quelques réflexions analogues dans VAmi des patriotes, du 2 avril 1791 (p. 89).

^ Plus tard, il comparera la Société des amis de la constitution à In Société des jésuites (Fragments politiqueSy xx); et, dans son Projet d'un discours pour le roi, il les appellera a ces séminaires de désordre et de turpitude. »

ports qui découlent nécessairement de la nature de i*homme st de celle de la société.

Les petites républiques d'Italie, avant de tomber entre les mains de divers princes étrangers, parlaient beaucoup de la liberté qu'elles ne connaissaient pas. Entièrement dépourvues de toutes les idées qui mènent ^à un bon gouvernement, elles étaient abandonnées à des factions capricieuses qui, sans poser aucun principe, sans rien instituer qui pût être durable, se bornaient à se proscrire, à s'exiler mutuellement tour à tour. La France n'est point dans cet état, et les Français sont beaucoup plus divisés par les haines que par les opinions. Les principes reconnus et établis par l'Assemblée nationale sont ceux que tous les bons esprits de tous les temps ont annoncés en tout ou en partie comme les vrais fondements du pacte social. Leur évidence a frappé la presque totalité de la nation. Plusieurs même des mécontents les adoptent souvent dans la discussion. 11 n'y a donc que les fausses conséquences que l'intérêt de quelques particuliers en a su tirer, et que les injustices auxquelles il les ont fait servir de prétexte, qui aient pu élever contre eux un si grand nombre d'ennemis.

Ne sont-ils donc pas bien condamnables, ceux qui semblent avoir pris à tâche d'entretenir cette aigreur dans les esprits, d'envenimer les plaies dès qu'elles paraissent prêtes à se fermer, de réveiller les passions dès qu'elles semblent s'assoupir, et de ranimer sans cesse cette fermentation populaire que les lois doivent craindre, dès qu'elles ne peuvent pas l'arrêter?

Quelques-uns disent que cela sert à intimider les ennemis du dedans et du dehors : je dirais que la raison et l'expérience montrent que cela doit produire l'effet contraire; mais il ne faut pas répondre sérieusement à des discours qui ne sont que de vaines défaites.

Examinons un des moyens les plus sûrs et le plus souvent employés dans tous les temps, pour tenir la multitude en ha-

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ieine ; les délations ^ Nous en avons été inondés pendant deux ans. Qu*a-t-on découvert ? quel crime a été démontré î Et, alors, que de tristes infamies nous avons vues en pure perte ! Les dénonciations les plus vagues et les plus odieuses accueillies avec éloge ; les parentés, les amitiés suspectes ou perfides, les épanchements d'une confiance antique portés à une audience ; des convives ne rougissant pas de venir révéler les propos tenus à la table hospitalière où ils s'étaient assis ; des citoyens, assemblés en espèce de tribunal, ne rougissant pas de recevoir cette honteuse déposition ; des écrivains ne rougissant pas de décorer du nom de civisme cette lâcheté méprisable !

Nous respirions : le mauvais succès de ces délateurs les avait réduits au silence ; et voilà que des sociétés entières les excitent de nouveau, les appellent au secours de la patrie, se déclarent solidaires pour eux. Je suis persuadé que de bonnes intentions ont dicté ces démarches ; mais quel en peut être l'effet ? Elles rendront les délations plus fréquentes : les rendront-elles plus croyables, plus vraies, plus utiles ? Si une dé» lation accompagnée de preuves est l'acte d'un bon citoyen, un amas de délations, bientôt reconnues fausses, n'a-t-il pas deux effets nuisibles : d'effrayer les gens de bien et de rassurer les méchants ? N'a-t-il pas celui de corrompre les hommes simples, de les rendre haineux et malveillants, de leur inspirer de la méfiance contre le tribunal dont la décision ne justifiera pas leur préjugé, de leur laisser une longue prévention contre des accusés absous? ce qui n'est pas à n^liger dans une constitution comme la nôtre, où une ambition honnête n'a d'autre voie pour s'élever que l'estime et le suffrage public ; et surtout aujourd'hui une telle mesure n'est-elle pas plus imprudente que jamais ?

Encore une fois, je ne suis pas de ceux qui, prêts à imiter

* Voyez, dans les Œuvres de François de Pange^ ses Réflexions sur la délation, et sa Lettre à M, de ïm Harpe,

eux-mêmes les emportements qu'ils blâment, attribuent d'abord à toute une société les projets les plus désastreux et les vues les plus criminelles. Je sais que, dans tous les temps où de grandes nouveautés et de puissants intérêts font naître des troubles ou des factions, beaucoup d'hommes aveugles et passionnés, mais honnêtes, sont entraînés par trois ou quatre méchants habiles et ambitieux ; mais il est déplorables que ces sociétés ne voient pas que, par un tel exemple, elles contribuent à tenir le peuple entier dans cette agitation qui éloigne tout établissement. Ces corr.motions se communiquent au loin ; tout s agite ; la vraie populace, c'est-à-dire cette partie du peuple qui n'a ni propriété, ni domicile, ni industrie, devient larme de qui veut s'en servir: de là, pillages *, meur* très, incendies, attroupements séditieux qui demandent des têtes, qui menacent l'Assemblée nationale elle-même *, qui s'appellent insolemment la nation, comme si les citoyens paisibles, qui vaquent à leurs affaires domestiques en obéissant aux lois, étaient des esclaves ou des étrangers. Des écrivains avides alimentent ce feu, sachant que, dans les temps (le troubles, on n'est pas lu et on ne vend pas ses feuilles si l'on parle de concorde et de raison. Chaque jour quelque nouveau crime, quelque nouveau danger est pathétiquement révélé aux plus crédules, pour leur apprendre à inquiéter, à tourmenter au hasard ceux qu'on leur désigne comme ennemis;* à ressusciter cette exécrable coutume des otages^ qui rend le fils présent responsable dciS fautes du père absent ; à se défier de leurs législateurs, de leurs magistrats, de leurs

< On peut citer comme exemples \ei troubles de Douai, où un bateau de grains fut pillé, et deux personnes pendues. Voyez les séances de l'Assemblée nationale du 19 mars 1791 au matin, du 19 au soir et du 21. A Paris, on peut rappeler le pillage organisé de l'hôtel de Gastries, qui avait eu lieu le 15 novembre 1790<

* Entre autres le 4 janvier, a 11 s'agissait ce jour-là (dit le Journal général de France, du 9 janvier 1791) de faire prêter le serment aux ecclésiastiques. Les cris de : La lanterné I pdur ceux qui refuseraient; retentissaient jusque dans la salle. »

généraux, de tous les officiers publics qui ne peuvent rien que par la confiance publique; à les embarrasser d'obstacles, de dégoûts, de violences; à sévir eux-mêmes contre des hommes vaguement accusés, qui peuvent être coupables, mais qui, suivant Texpression de ce sage et vertueux Tacite, condamnés sans être entendus et sans défense, meurent comme meurt un innnocent. ^

Si tous ces excès ont trouvé parmi nous des apologistes, ne nous étonnons pas que Ton ait montré un peu trop d'indulgence pour un pernicieux exemple de la commune d'Ârnayie-Duc, qui, malgré les lois et malgré l'Assemblée nationale, s'obstinait à vouloir retenir Mesdames, tantes du roi, dont le voyage a fait dire et faire tant de sottises '. On a dit, pour excuser celte absurdité, qu'elle avait sa source dans le patriotisme ^ ; et moi, je dis qu'elle pourrait bien n'avoir sa source que dans cette fureur qui tourmente la plupart des hommes d'exercer un empire quelconque, de soumettre quelqu'un à leur seule autorité, et de s'élever par la force au-dessus de la place que les lois et la raison leur ont marquée.

Un grand mal est que cette erreur et d'autres semblables, qui peut-être ne tarderont pas d'avoir lieu, appuieront trop bien les sophismes de quelques déclamateurs qui, suivant

^ Tacite, Histoires, l, vi : a Inauditi atque indefonsi tanquam innocentes perierant. »

^ Sur le départ de Mesdames, tantes du roi, Témotion qu'il souleva dans Paris, l'embarras qu'il causa à la municipalité; sur leur arrestation par la population à Arnay-ie-Duc, leur lettre à TAssemblée, la délibération de la municipalité li'Âmay, datée du 22, et la résolution de l'Assemblée, qui, considérant qu'aucune loi existante ne s'opposait à ce voyage, passa à l'ordre du jour, voyez Bûchez, Histoire parlenientaire, livre XVI, chapitre i. Cf. un article dans le n® 85 des Révolutions de Paris.

'' Ceux qui virent dans la conduite de la commune d'Arnay-lc-Duc un excès ou une preuve de patriotisme furent Regnauld de Saint-Jeand'Angely, Barnave et A. Lameth, dans la séance du 24 février 1791. Mais, pour l'opinion de Barnave, voyez le compte rendu de cette séance dans le Journal de Patis, du 26 février.

leur coutume, faisant envisager cette inquiétude insensée de quelques villages comme le vœu de la nation S essayeront par ce moyen, inutilement sans doute, d'arracher à l'Assemblée nationale cette loi sur les émigrants ', dont la seule proposition eût dû être rejetée avec mépris : loi imprudente et vexatoire, ennemie du commerce et de la liberté, et heiureusement aussi impossible à écrire qu'à exécuter.

Toutes les bonnes lois sont des lois contre Témigration'. Faites exécuter les lois, qui sont déjà faites ; que toute propriété soit inviolable ; que les seuls agents de la loi commandent ; que tout citoyen paisible soit en sûreté ; que des soupçons vagues ne donnent pas lieu aux inquisitions, aux diffamations, et chacun restera dans ses foyers*. Vous pouvez tout

* Parmi ces déclamateurs, André Chunier avait en vue Barnave, dont le discours (séance du 24 février) est à peine esquissé dans le Moniteur. Selon le compte rendu du Journal de Paris, du 26, Barnave aurait dit que, < s'il n'existait aucune loi contre le départ de Mesdames, le vœu de la nation avait été au moins bien prononcé contre ce départ. » Voyez le n** 627 du Journal des Débats. Le soir, il y eut des attroupements aux Tuileries ; et, dans tous les groupes, dit VAmi des patriotes, du 26, on répétait ce qui avait été dit à l'Assemblée : La nation est effrayée ; la nation est ruinée ; la nation est alarmée ; le vœu de la nation est que le roi rappelle ses tantes; c'est l'ordre de la nation, etc., etc.

* La proposition en avait été faite, le 21 février 1791, par Martineau et Goupil de Prefeln. Le 28, Chapelier lut le décret sur les émigrants, au nom du comité de constitution, mais en déclarant qu'il était hors des principes, et dictatorial. Mirabeau combattit la loi, et fit rejeter le projet. Ce n'est que le !*'■' août 1791 que fut voté le premier décret centre les émigrants.

3 Chapelier, dans l'exposé des motifs, avait dit : a Une loi sur les émigrants est un moyen d'augmenter les émigrations. Ce qui les détruira, et qui fixera en France les Français et les étrangers, ce sera le rétablissement de l'ordre. » La même idée est exprimée dans un article de l'Ami des patriotes, du 5 mars. Le n» 86 des Révolutions de Paris s'élève aussi violemment contre le projet de loi, qu'il ne trouvait juste qu'appliqué à la famille royale.

* Cette opinion se fit jour à la tribune, dès le 21. ce Si vous ne voulez pas qu'il y ait des émigrants, avait dit Foucault (Journal de Paris, du 22 février), établissez la sûreté des biens et des personnes, étouffez les

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cela ; et, quand vous ne le faites point, vous n*ayez pas plus le droit que le pouvoir de retenir ceux qui ne veulent point vivre parmi vous ; et il n'est vraiment pas concevable que ce soit aux hommes qui ont détruit la Bastille, qu'il faille apprendre combien il est absurde et infâme de vouloir empêcher de sortir d'un lieu où Ton n'est pas bien.

J'ai entendu des partisans de cette loi s'étendre beaucoup sur plusieurs idiots fanatiques ou brigands incendiaires qui sont, dit-on, parmi les Français absents*, et qui cherchent partout de l'argent et des troupes pour rentrer dans leur patrie les armes à la main ^, et asservir par le fer et le feu la volonté nationale à leur intérêt et à leur volonté. Hais des hommes qui tenteraient d'exécuter ces détestables projets ne s'appellent pas des émigrants : ce seraient des assassins et des parricides qui, du moment qu'ils poseraient un pied hostile sur le sol français, ne devraient y trouver qu'une loi de proscription qui ne leur laisserait que le choix de se faire tuer sur le champ de bataille, ou de périr sur lechafaud: et j'ajouterai que ce n'est qu'avec. de l'union et un courage calme et clairvoyant que l'on peut prévenir ou repousser de telles attaques, s'il est vrai que nous en soyons menacés.

Quelqu'un a dit que si l'on agit comme la révolution étant finie, elle ne se finira jamais ' ; et moi, je réponds que si l'on

troubles, enchaînez les brigands, et les Français resteront en France. » M. de Gastellane exprima la même opinion dans la séance du 28.

^ C'était le moment où l'on parlait beaucoup de la formation de l'armée des Mécontents. Aux démarches inconsidérées de Calonnë avaient succédé les agissements plus hostiles des princes. Beaucoup de bruits contradictoires circulaient alors. On exagérait les forces réunies par le prince de Gondé. Son armée, disait-on, s'étendait de Landau à Wîssembourg, et lui-même était entré dans le Luxembourg;

* C'est Alexandre Lameth, dans la séance du 24 février 1791, lors de la discussion relative au départ de Mesdames : a Je prie, et avec instance, avait-il dit, tous les membres de cette assemblée... d'écouter cette seule phrase : que si l'on parvient à nous inspirer une sécurité aveugle, à nous faire agir comme si la révolution était terminée, la révolution ne se terminera pas. »

e persuade toujours que la révolution n'est pas finie, et que i Ton agit toujours comme la révolution n'étant pas finie, ;*est alors qu'elle ne se finira jamais. Je sais fort bien que 'organisation d'une partie du gouvernement, beaucoup trop etardée, n'est pas encore achevée ; mais quoi ! suit-il de là [ue les troubles, les inquiétudes, les sacrifices, les travaux de leux années ne nous ont pas plus avancés que si nous fussions lemeurés tout ce temps-là dans la plus profonde léthargie? Y i-t-il maintenant assez de lois faites pour que tous les citoyens connaissent bien leur état et leur devoir ? Oui. Y a-t-il des tribunaux ? Oui. Y a-t-il des administrateurs ? Oui. Y a-t-il une force publique suffisante pour faire exécuter la loi quand on le voudra réellement? Oui . Qu'y aura-t-il donc de plus quand on nous dira que la révolution est finie et que le règne des lois a commencé ? Certes, au moment où toutes ces institutions nouvelles entrent en activité, s'écrier ainsi qu'elles n'existent même pas, n'est propre qu'à les étouffer dès leur naissance, à les rendre méprisables aux yeux des faibles et des ignorants, qui croiront que nos lois ne sont que des jeux et nos magistrats de vains fantômes ; et tout justifier sans cesse, en répondant que c'est la faute du moment, n'est que le vrai Doyen d'éterniser ce moment.

C'est ici le lieu de se souvenir de quelques personnages qui, voilant leur ambition ou leur triste insensibilité sous une affecation de patriotisme stoïque, déclarent abhorrer ces mots d'or- Ire^ d'union et de paix ; car, disent-ils, c'est le langage des lypoerites. Ils ont raison : il est vrai, ces mots sont dans la )oucbe des hypocrites ; et ils doivent y être, car ils sont dans ^11 e de tous les gens de bien ; et Thypocrisie ne serait plus langereuse et ne mériterait pas son nom, si elle n'avait l'art de le répéter que les paroles qu'elle a entendues sortir des lèvres le la vertu ; et, certes, tant de fougueux démagogues, tant de héros d'un jour seraient bientôt démasqués, s'il n'avaient pas cet art insidieux, s'ils ne s'emparaient pas de ces noms de H-

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berté, d'égalité, de bien public, d'amour de la patrie, et de tout ce qu'il y a de sacré pour les âmes honnêtes, afin d'en couvrir leurs projets, leurs vengeances, leurs fureurs ; et c'est ainsi qu'ils se revêtent d'un autorité censoriale, qu'ils distribuent des brevets de civisme. Quiconque ne s'enrôle pas avec eux, et n'admire pas leur turbulente loquacité, et ne brûle pas de l'encens sur leur autel, est déclaré par eux ennemi de l'État et de la constitution ; comme des prêtres, dans tous les pays, ont dit, disent et diront que vouloir les soumettre aux lois, réduire leur opulence usurpée, mépriser leurs fables corruptrices et leur sévérité intéresssée, ou leur indulgence vénale, c'est attaquer le ciel même, c'est être ennemi de Dieu et de la vertu.

Comme je n'ai ni le loisir, ni la volonté de faire un livre, et que je me borne à jeter à la hâte quelques réflexions que je crois justes, je ne m'arrêterai pas ici à marquer les différences faciles à saisir entre ces tartufes politiques et les vrais amis de la patrie, de la liberté, du genre humain. Je ne pourrais guère rien ajouter sur cette matière à ce qui a été développé avec une force et une maturité peu communes dans une lettre à un membre célèbre de l'Assemblée nationale par un auteur* à qui je regrette que l'immense multitude de ses travaux n'ait pas toujours laissé le temps d'exprimer aussi dignement d'aussi saines réflexions.

* Passage très-remarquable par Téloge que fait André Chénier d'un homme, pour lequel il sera un adversaire implacable. Mais déjà les défiances d'André Chénier se trahissent par le silence Toloutaire qu'il garde sur le nom de l'auteur, et par les termes mêmes de la louange qu'il lui donne; car il est clair que, selon lui, cet auteur a déjà eu souvent des opinions qui n'étaient pas saines, et qu'il n'exprimait pas toujours dignement. L'écrit auquel il est fait allusion est une Lettre de J.-F. Brissot à M. Barnave. Uans celte lettre, que l'Ami des patriotes, dans son n** 2, regardait comme c le meilleur ouvrage qui ait paru sur l'Assemblée nationale, » Brissot développait cette pensée, que les plus grands dangers de l'Assemblée étaient dans son sein, et surtout dans les intrigues des faux démocrates. Voyez le Patriote français, du 26 novembre et du 3 décembre 1790.

Je crois, d'ailleurs, que ceux qui m'entendraient et m'applaudiraient n'ont pas besoin de mes avis, et que ceux pour qui ce que je dirais serait entièrement nouveau sont bien loin de cet état de paix et de méditation où Tâme est disposée à revenir de ses erreurs : le temps seul pourra les instruire.

Aussi, lorsqu'au mois d'août de l'année dernière j'ai publié mes pensées à ce sujet dans un Avis aux Français sur leurs véritables ennemis^ je n'en ai pas attendu de bien grands effets : je n'en attends pas davantage de ce que je publie aujourd'hui. Je sais trop que, dans le fort des tempêtes civiles, la raison sévère et calme a une voix trop faible pour lutter contre les cris de ceux qui, toujours prompts à servir, à exciter les passions populaires, toujours exagérant le danger commun, et leurs propres inquiétudes, et leurs sacrifices au bien public, accusant au hasard les hommes riches et puissants, qui sont toujours enviés, finissent piir régner sur une multitude égarée ; mais n'est-ce pas un noble et vertueux plaisir * pour l'homme de bien de poursuivre, par des vérités mâles et courageuses, le triomphe de ces conquérants iniques; de jus* tifier leur conscience, en leur apprenant tout le mépris qu'où a pour eux ; de braver enfin, avec quelque danger peut-être, ceux qui peuvent braver impunément la justice et l'honnêteté?

Je ne veux point qu'aucun de mes écrits serve jamais ù amuser la malignité des lecteurs oisifs, toujours avides spectateurs des combats de plume : c'est pour cette raison que je m'abstiens de nommer les personnes qui m'ont fait naître ces réflexions, et non par aucun désir de les ménager; car je déclare ici à quiconque se reconnaîtra dans mes peintures, que c'est en effet lui, lui-même, que j'avais en vue.

Entre les causes qui doivent nous faire souhaiter ardemment que l'Assemblée nationale, abandonnant aux législatures prochaines tout ce qui n'exige pas sa main, ne perde pas un in-

* Comparez avec un passage semblable, vers la fih de F Avis aux Français, p. 37 : <c J'ai, de plus, goûté quelque joie, etc. »

54 ŒUVRES POLITIQUES. [Arril

stant pour achever la constitution, et mettre un terme à son immense ouvrage, Tespoir de voir finir tous ces partis, qui nous fatiguent et détériorent Tesprit public, ne me semble pas devoir être compté pour une des moindres. Alors seulement nous en devons attendre la fin . Tant que TAssemblée nationale durera, les peuples attentifs, voyant toujours agir la main qui a tout détruit et (out rebâti, demeurent toujours en suspens et semblent toujours prévoir quelque nouveauté. On n'habite la maison avec sécurité que lorsque les ouvriers n*y sont plus. Alors seulement, lous, patriotes et mécontents, seront bien convaincus que Tédifice est stable et ferme ; et comme ce sont les mouvements intérieurs dont l'Assemblée est agitée qui vont de là agiter le corps entier de la nation, alors seulement la concorde et la paix pourront renaître parmi nous,: comme parmi nos législateurs.

L'Assemblée actuelle, composée de membres hétérogènes, réunis entre eux malgré eux, ne saurait aucunement être paisible : trop d'intérêts ennemis, trop de prétentions rivales, trop de passions aigries la divisent et forcent la raison même à être quelquefois oppressive. Il est évident que les Assemblées futures n'auront pas les mêmes inconvénients : leurs membres, tous élus par les mêmes commettants, au même titre, de la même manière, pour la même chose, ne seront plus partagés que par ces différences d'opinions qui ne font pas un schisme. Tous partiront des mêmes principes : constitutionnels, parce qu'ils sont vrais ; et respectés de tous, parce qu'ils sont constitutionnels. Alors, aussi, s'évanouiront toutes ces dénominations qui rangent les citoyens en deux armées ; nul n'osera plus fouiller dans les pensées d'autrui ; chaque mortel, comme c'est son droit, aura l'opinion qu'il lui plaira, sans pouvoir être inquiété ; la loi punira les perturbateurs et les rebelles.

Alors, aussi, l'Assemblée nationale jouira d'une véritable gloire et de la reconnaissance publique ; car l'aspect des scè nés lâcheuses dont elle a trop souvent été le théâtre ne frap-

pera plus nos yeux ; le souvenir des fautes facilement réparées, oiî les circonstances dont j*ai parlé, et d'autres encore, l'ont précipitée quelquefois, sera comme effacé par Téloignemenl. Nous aurons oublié jusqu'aux noms de ces audacieux despotes qui, s'emparant tyranniquement de ses délibérations, l'ont quelquefois engagée, presque à son insu, dans des démarches inconsidérées, que, dans l'ivresse de leur pouvoir , ils dédaignent même de colorer par des sophismes ; tandis que, d'autre part, les principes humains, féconds, éternels, qu'elle a fait servir de base à notre constitution, fructifiant de tous côtés en industrie, en richesse, en vertus nationales, nous attacheront à nos lois, et nous rappelleront sans cesse à la mémoire ces deux années, quelquefois amères par plus d'une journée funeste, mais fertiles en bienfaits encore plus grands et plus nombreux, et remplis de travaux qui pourraient honorer deux siècles. Qu'il me soit donc permis de dire qu'après ce 14 juillet, et tant d'autres beaux jours que l'Assemblée nationale a donnés au peuple français, le plus beau jour qu'il lui reste à nous donner sera celui de son départ *.

Gomme je n'ai jusqu'ici parlé que des excès d'un seul parti, on pourra m'accuser moi-même de cet esprit de parti que j'ai pris à tâche dépeindre : qu'on observe toutefois que celui dont j*ai parlé jusqu'à ce moment étant de beaucoup le parti le plus fort, il est dans la nature des choses que ses erreurs soient plus nombreuses, ses injustices plus frappantes, ses égarements plus dangereux pbur la bonne cause ; mais, certes, les fureurs et les extravagances de leurs adversaires ne sont pas moindres.

*■ Ce ne fut que le 50 septembre 1791 que l'Assemblée nationale constituante se s'épara et céda la place à la Législative. Mais, dès les premiers mois de 1791, on attendait avec impatience l'achèvement de la constitution. Tous les journaux pressaient l'Assemblée nationale d'achever son œuvre et de se séparer. Voyez, à ce sujet, un article dans rAmi des patriotes, du 2 avril 1791.

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Et en effet, des hommes, ennemis déclarés de cette véritable humanité qui veut que tous les hommes soient heufeux et Ubres; des hommes, que le nom seul d'égalité met en fureur; qui regardent l'espèce humaine comme un amas de vils troupeaux, créés pour appartenir à un petit nombre de maîtres ; qui regardenjb la royauté comme une sorte de quatrième personne en Dieu, devant qui il faut se prosterner sans même oser ouvrir les yeux ; en un mot, qui ont adopté, rhabillé toutes les maximes des tyrans, que pourraient-ils être que des tyrans, s'ils avaient le pouvoir entre les mains î

ifinsi, nous voyons les antiques fléaux se renouveler de nos jours* : les peuples, crédules, soulevés au nom de Dieu pour protéger la rapacité de quelques hommes, pour renouer la veille ligue de la tyrannie et de la superstition : deux pestes souvent rivales lorequ'elles n'ont plus rien à redouter, mais toujours unies lorsqu'il s'agit de combattre la raison ; des personnages usés de vices et de débauches', criant qu'il n'y a plus de religion ; et toujours l'intérêt du peuple mis en avant : car quelle sorte d'hypocrite n'emploie point ce langage de l'équité et de la vertu? On en a vu plusieurs, après s'être engraissés vingt années du pillage du trésor public ', poussés hors de leur patrie par la crainte, à l'époque de la révolution, s'attendrir, en partant, sur ce peuple infortuné qui méconnaissait leurs services, et assurer naïvement qu'il ne restait plus d'honnêtes gens en France.

Je n'ai pas besoin de redire combien je désapprouve les violences illégales exercées contre les chefs de ce parti ; mais, quand je les entends se plaindre aussi avec amertume des précautions qu'emploie l'Assemblée nationale pour lesempêcherdc lui nuire et de renverser l'édifice public, je ne reviens pas de mon étonnement. Qu'ils me disent quel Etat a jamais toléré

* A l'occasion surtout de l'élection des évêques.

* Le cardinal de Rohan. Voy. un peu plus loin, page 60.

5 Les premiers émigrés, les Polignac et autres. Voy. page 10. .

179i] SUR L'ESPRIT DE PARTI. 57

des actes de rébellion ouverte et déclarée ; qu'ils me disent quel gouyernement serait plus méprisable que le nôtre, s'il trouvait bon que, de tous côtés, des serments, des mandements, des lettres pastorales, des réquisitoires, des déclamations sous toutes les formes, aillent semer le mensonge et la crainte, alarmer les consciences, inspirer la haine de la patrie et des lois, enseigner aux hommes simples et honnêtes (car il y en a dans ce parti-là comme dans les autres) à croire en effet qu'une constitution qui assure les droits de tous attente aux droits de quelqu'un, et que Dieu condamne des établissements destinés à rendre heureux le genre humain; à attribuer à la Déclaration des droits de Fhomme tous les excès qui attaquent le plus ces mêmes droits ; à faire un crime aux lois de tous les crimes qui sont faits contre elles : car voilà ce qu'on entend dire mille fois par jour ; et voilà l'unique doctrine qui résidte des fougueuses diatribes de ces gens, qui semblent avoir fait serment derenoncer à toute idée d'humanité, de justice et de sens commun, pour soutenir V honneur du corps.

C'est cet honneur de corps, l'éternel apanage de ceux qui trouvent trop diificiie d'avoir un honneur qui Soit à eux * ; c'est dis-je, cet honneur de corps qui fait sortir des salles ^d'armes des essaims de héros, ou jadis nobles, ou devenus tels depuis qu'il n'y en a plus ; armés pour le soutien du trône, qui certes n'a pas besoin d'eux ; impudents et méprisables parasites, qui, en osant se nommer les défenseurs du roi*, ont pris le

*■ a Depuis que Rousseau a frappé le préjugé du duel de toutes les foudres de la logique..., tout le monde convient que le spadassinage est rbonneurde ceux qui n'en ont point. » [Révolutions de Paris, n'57.)

* Dans l'Ami des patriotes, du 5 mars, quelques jours après la scène du 28 février aux Tuileries, où s'étaient réunis ceux qu'on appelait les Chevaliers du poignard, on trouve cette phrase : « Pourquoi cette scène indécente et scandaleuse passée chez le roi, le 28 février ? Pourquoi réunir au château tous les spadassins de Paris, et affecter pour la personne du roi une crainte qu'ils sont loin d'éprouver ? » Dans une note, Duquesnoy appuie sur l'expression de corps, qu'il emploie pour désigner la noblesse, a Ce corps (dit-il en soulignant le mot) tant célébré

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seul moyen qu^ils pussent avoir de lui faire tort. Us rMent, ils courent çà et là, tout prêts à chercher querelle à cpiiconque n*est pas des leurs et ne désire pas la guerre civile, et à le tuer pour avoir raison contre lui ; et les femmes, toujours aveuglé- ment livrées à leurs passions du moment, toujours éprises de ce qui ressemble au courage, de tout temps admiratrices secrètes ou déclarées de ces assassinats chevaleresques appelés dneh, semblent encourager par d'homicides applaudissements cette férocité lâche et stupide.

C'est pour cet honneur de corps que des forieux, devenus implacables ennemis de leur patrie, se réjouissaient presque à la nouvelle de$ horreurs qui ont ensanglanté nos provinces méridionales, et, falsifiant les décrets, égarant le peuple des campagnes ^, semant la discorde, appelant le sang, emploient les mêihes armes que les plus vils brouillons qui aient déshonoré le parti contraire, et semblent vouloir les justifier. Ils n'ont pas honte de maudire la France et tous les Français, d'invoquer, dans leurs vœux, toutes les puissances de la terre contre une nation qui ne connaît plus leur livrée, et se repaissent constamment de l'absurde et abominable espérance que Tunivers entier se réunira pour venir exterminer un pays où ils ne sont plus marquis, et où on ne les encense plus dans réglise de leur village.

était profondément avili par le despotisme ; il n'a montré nulle caractère, nulle grandeur. » Dans le Jeu de paume^ v. 235, Ghénier flétrit aussi des paladins le fer gladiateur. En rendant compte du duel qui avait eu lieu entre MM. de Lameth et de Castries, le n* 70 des Révolu^ tions de Paris ^ du 13 novembre 1790, ajoute : a On a formé une ligue de spadassins pour attaquer en même temps les plus ardent^ patriotes de l'Assemblée nationale et les plus éloquents défenseurs du peuple. MM. Charles Lameth, Menou, Bamave, Rœderer, Rabaud, Bernard, ont été provoqués presque à la fois, chacun par un adversaire particulier. r> Voyez le discours de Bamave, dans la séance du 13 novembre au soir.

^ Entre autres, et surtout à Avignon et a Nîmes [affaires d'Uzès). Cette dernière avait été attisée par des lettres incendiaires envoyées par M. Bethisy, ci-devant évêque d'Uzès. Voyez la séance de TAssemblée, du22févnerl791.

1791] SUR L'ESÎ>RIt DE î>ARTl. 59

Tous ceux qui s^indignent qu'un grand peuple n ait plus voulu être esclave, et qui appellent usurpateurs et rebelles les hommes qui reprennent leurs droits, n'ont rien où ils se complaisent davantage qu'en une peinture de la situation du roi : ils ne tarissent pas en complaintes sur l'infortune d'un prince réduit à être le premier citoyen d'une nation libre, et qui, tout-puissant encore pour faire le bien, borné seulement dans la faculté de nuire, ne se montrant aux hommes que pour leur dicter les lois faites par eux pour leur félicité commune, n'en peut être haï que s'il le veut expressément, et n'a, pour être aimé d'eux, qu'à rempUr à la lettre les augustes fonctions dont il est chargé.

Mais ces déclamateurs pathétiques, aux yeux de qui un pareil destin est si déplorable, qui sont-ils ? Ce sont (on ne peut se le rappeler sans rire), ce sont d'anciens pairs de France, l'anciens magistrats, d'anciens courtisans, que nous avons mtendus jadis, lors des oppositions du Parlement contre la ^ur, tenir un bien autre langage. Us désiraient alors, ils denandaient, ils appelaient une révolution plus favorable à leurs lies particulières ; et, alors, ils ne cessaient de nous fatiguer es oreilles d'un méprisable amas d'anecdotes calomnieuses ur ce même roi, sur toute sa famille, et ne savaient même )as se taire quand un homme sage leur disait : « Tout ce que ous contez là est vrai ou, faux, mais n'importe en aucune nanière. Si les rois s'égarent, ceux qui les élèvent et qui les intourent sont plus coupables qu'eux : mais, quand même la londuite des rois serait irréprochable, il n'en faudrait pas noins établir une constitution libre et forte, qui rendit le sort les nations indépendant des vices ou des vertus d'un seul lomme. »

J'observerai la même chose sur notre haut clergé, Jadis si îer de sa résistance aux prétentions de la cour romaine, aiilourd'bui si prompt à lui accorder plus qu'elle n'a jamais demandé. A Dieu ne plaise que je veuille accuser d'imposture et

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de mauvaise foi tous les ecclésiastiques à qui nos établissements nouveaux semblent incompatibles avec leurs anci^s serments ! Sans rien comprendre à leur manière de raisonner, je crois à la conscience de tous ceux qui ont donné volontairement leur démission ; mais la plupart de ceux qui se déclarent avec le plus d^emportement contre Timpiété de ces 1ms fondées seulement sur la raison humaine, qui nous traduisent les véhémentes apostrophes des Cyrille et des Grégoire de Naziance S qui veulent mourir pour la foi, qui implorent le martyre, qui sont-ils ? Tout le monde le sait : des prélats perdus de luxe et de dettes *, souvent héros d'histoire qu on feignait de ne dire qu'à l'oreille, souvent livrés aux plus vils charlatans, et à de sottes superstitions que leur propre loi punissait de mort ; des abbés dont les bons mots antireligieux et les chansons et les contes ^, égayaient les s(feiétés de la capitale; en un mot, des hommes sans vertu comme sans talents et dont Texistence ne fût jamais sortie d'une obscurité profonde, si les intrigues de toute espèce et les noms des courtisanes, toujours cités dans les grandes ville, et toujours mêlés avec les leurs, ne leur eussent donné souvent une scandaleuse célébrité.

^ André Chénier désigne ici un pamphlet paru au commencement de i 791 , et intitulé : le Plagiat du comité soi-disant ecclésiastique, ou décret de Julien l'Apostat, formant les bases de la constitution civile du clergé fran^-ais, suivi des représentations de saint Grégoire de Naziance. Voyez le Courrier français y du 28 janvier l'îOl, et le Journal général de France, du 6 février.

^ Gbcnier l'ail ici allusion au cardinal prince de Rohan, alors évêque de Strasbourg, qui venait de refuser le serment « au risque de sa fortune et même de sa vie, » prélat, en effet, perdu de luxe et de dettes. Trop souvent mêlé à des histoires scandaleuses, il avait joué le principal rôle dans la célèbre affaire du Collier, livré, comme le dit André, aux plus vils charlatans. Son Instruction pastorale à ses diocésains avait été dénoncée à l'Assemblée, dans la séance du 10 janvier 1791, comme une production furieuse et extravagante.

3 Ici, c'est le cardinal de Bernis. « Qu'attendre d'un prêtre (dit le n* 79 des Révolutions de Paris) qui doit son avancement dans l'apostO' lat à ses chansons en l'honneur d'une courtisane? 9^

Tout cela fait-il quelque cliose à leurs raisonnements ? me dira quelqu'un. Non : leurs raisonnements étaient assez mauvais sans cela ; mais cela sert à faire voir quel degré de confiance et d'estime on doit à des hommes qui, changeant tous les jours de principes, et d'intérêts, et d'amis, et de conscience, se montrent également indignes et incapables de rfen discuter par la raison.

J'aurais voulu trouver l'occasion dédire aussi un mot de ces politiques illuminés, de ces rose-croix patriotes *, qui, suivant 1 éternel usage de leurs pareils, adaptant toujours aux idées de leur siècle tous ces amas d'antiques superstitions qui ont toujours infesté la terre, prêchent la liberté et l'égalité comme les mystères d'Eleusis ou d'Éphèse, traduisent la Déy claration des droits de l'homme en doctrine occulte et en jargon mythologique, et changent les législateurs en obscure hiérophantes. Ceux-là pourraient n'être que ridicules, si pourtant il n'était pas toujours prudent de se méfier de ces gens à qui la franche et simple vérité ne suffit pas, à qui la raison ne saurait plaire, si elle n'emprunte les habits de la folie et du mensonge, et qui ont plus de plaisir à voir une agrégation d'initiés fanatiques qu'une vaste société d'hommes libres, tranquilles et sages.

Voilà quelles querelles politiques, succédant aux querelles

* Les rose-croix étaient une secte d'illuminés (voy. le Dict, de Morert). Le rose-croix patriote auquel Gliénier fait allusion est l'nbbé Fauchet. C'était au club appelé la Bouche de fer, et qui avait une séance publique tous les vendredis, que, selon les expressions de Parisot, dans ta Feuille du jour, du 2 décembre 1790, a M. l'abbé Fauchet, commentait le Contrat social en style amphigourique. » Le 4 février 1791, il avait prononcé dans la métropole de Paris un Sermon sur l'accord de la religion et de la liberté, dans lequel il établissait que Dieu luimême avait dicté un gouvernement démocratique aux Hébreux, et que Jésus, qui était venu pour dicter à la terre les droits de V homme, avait été Vami du peuple, etc. » On trouve un compte rendu de ce sermon dans le Journal général de France, du 9 février 1791. Voyoz encore un article sur cette Société des amis de la vérité dans le n*> 69 des Révolutions de Paris,

J*en donnerai up exemple. Plusieurs partis se réunissent à proscrire le mot de république. Ils regardent d'un œil de co- \^

62 ŒUVRES POLITIQUES. (Avril

scolastiques et aux querelles théologiques, mais traitées de la même manière , dans le même esprit, avec les mêmes sophismes (car le caractère de l'espèce humaine ne change point), aigrissent aujourd'hui les sociétés, divisent les familles, et jettent dételles semences de haines et de calomnies, que les plus absurdes accusations de vols, d'empoisonnements, d'assassinats secrets, sont familières à tous les partis et n'étonnent plus personne. Chacun, dans sa puérile vanité, appelant vertu, sagesse, probité, son amour pour ses opinions, déclare malhonnête homme quiconque ne pense pas comme lui ; assure qu'il a tout fait, qu'il fait tout, que sans lui tout serait perdu; crie, menace, cherche à intimider et embrasse avidement ou repousse avec horreur des choses qu'il connaît mal, et des mots dont il a négligé de comprendre le sens.

1ère celui qui ose s'en servir ; ils croient voir un sacrilège, un ennemi de l'État et du roi ; conune si tout pays où la nation fait ses lois, s'impose elle-même, demande compte aux agents publics, n'était pas une républiquCy quel que soit d'ailleurs son mode de gouvernement ; et comme si celui qui veut parler avec précision et justesse devait se priver d'une expression qui rend bien une bonne idée, parce que beaucoup de gens parlent ou écoutent sans entendre ce qu'ils disent ou ce qu'on leur dit.

Une chose remarqus^ble dans cette révolution, qui, sous tant de rapports, ne ressemble à aucune autre, et qui, malgré les fautes et les crimes dont elle a été l'occasion, a plus fait pour la justice et pour la vérité qu'aucune autre révolution connue, c'est que les passions, irritées et enflammées à un si haut degré, n'aient produit encore aucun de ces écrits atroces mais vraiment éloquents'que la postérité blâme, mais aime â relire ; que les seuls bons ouvrages que ndus voyons paraître soient aussi les seuls sages ; et, surtout, que nos mécontents^

179r] SUR L'ESPRIT DE PARTI. 63

qui certes n*ont pas épargné la presse, et à qui d'absurdes privilèges détruits, un fol orgueil humilié, et aussi, pour dire vrai, le ressentiment de plusieurs duretés trop voisines de rinjustice, avaient dû inspirer au moins cette véhémence qui développe les talents ou en tient lieu quelquefois, n'aient mis' au jour que de froides exagérations ou d'insipides railleries. Je sais bien que tout le parti se pâme de joie au sel de ces bouffonneries, ou tombe d'admiration devant ces foudres d'éloquence ; mais je sais bien aussi qu'il suffît de quelques mi* nutes de conversation avec les preneurs de ces nobles ouvi'ages pour apercevoir qu'ils les vantent, les achètent, se les passent de niain en main, nous en menacent comme d'un coup de tonnerre, mais n'ont pas pu en soutenir la lecture, et sont pris au dépourvu quand on les leur cite.

Entre mille exemples, on peut rappeler deux épaisses brochures * qui nous sont arrivées d'Angleterre l'année dernière.

L'une, absolument vide de sens, quoique dictée par une méchanceté turbulente et inquiète, est morte en naissant. L'autre, tout aussi peu lue, est encore connue, parce qu'elle est l'ouvrage d'un étranger qui, ne s'occupant de nous qu'afinde nous poursuivre par des présages sinistres, a surpassé dans la violence et la rage de ses imprécations tous ceux de nos Français que leurs intérêts privés ont le plus animés contre nos institutions nouvelles. Gomme l'auteur jouit dans sa patrie d'une certaine célébrité, comme son livre était depuis longtemps annoncé avec faste par ceux dont il flatte les passions ; et comme ses sentiments sur notre révolution mani-

* L'une, intitulée de VÉtat de la France présent et à venir y par M.' de Galonné, 1 vol. in-8**, parue en octobre ou novembre 1790, et qui fut répandue à profusion en France (voy. les Observations sur Vouvrage de M. de Colonne, par Boissy d'Anglas, p. 8); l'autre, intitulée Réflexions sur la révolution de France, etc., par Edmond Burk]&, et qui parut, après celle de Galonné, à la fin de novembre 1790. Le livre de Burke, traduit et imprimé avec une prodigieuse rapidité, eut plu sieurs éditions successives

64 ŒUVRES POLITIQUES. [AttU

festés dans le Parlement d'Angleterre au commencement de Tannée dernière, furent la cause d'une dissension très-vive I entre lui et un de ses amis politiques des plus distingués S j*ai I . cru qu'il ne serait pas hors de propos de m'étendre un peu ' plus sur Fauteur et sur louvrage. 1

Cet homme est un Irlandais, nommé Edmund Burke, et, L depuis trente années, membre du Parlement d'Angleterre. L Associé dans la Chambre des communes à des hommes de T beaucoup d'esprit et de talent, il n'a pas été inutile à son pays 1^ en aidant à réprimer les excès de l'autorité royale , excès 'jj dont il se montre avec tant de zèle l'aveugle champion dans | les pays étrangers. D'une extrême véhémence dans ses attaques contre le parti qui n'était pas le sien, il se rendait moins redoutable par ses emportements, ses exagérations hyperboliques, et son impuissance à se contenir dans les bornes de la raison. Il s'était fait une réputation d'éloquence par des descriptions étincelantes et quelquefois belles, toujours perdues dans un informe chaos d'idées incohérentes, d'expressions outrées et fausses, de métaphores basses, d'allusions obscures, de citations pompeuses, le tout

la

les zo tU

Cousu par intervalles 1^

De proverbes. aînés d.ns. es .uis«.ux des h.«es. S,

Toutes ces qualités réunies sautent aux yeux dans le gothi- ' ^*

que volume qu'il a publié sur les affaires de France. Les lec-

teurs y peuvent admirer, sinon son amour pour la vérité, au ^

moins son talent pour les tableaux fantastiques, en considérant ^

*■ En février 1790, à la Chambre des communes. On trouve un compte I ^ rendu détaille de cette séance dans le Moniteur des 24 et 26 février 1790. Burke attaqua violemment la France, qu'il représenta oomftie anéantie et rayée de la liste des nations. Le chancelier de Téchiquier, Fox, releva avec éloquence les injurieuses attaques de Burke. Celui-ci reprit la parole, et s'attira une réponse sévère de Sheridan. C'est. ak)rs que Burke, remontant à la tribune, dit que l'ancienne amitié qui l'unis-* sait à Sheridan était désormais biisée.

* Molière, les Femmes savantes, II, vu.

l'incroyable amas de chimères inouïes qu'il entasse, quand il peint et la France, et Paris, et FAssemblée nationale, et Tétat du roi et de la reine, et, en un mot, tout ce qu*il peint. Là, se trouve bien développée la profession de foi que ses discours et sa conduite n*ont jamais dissimulée, c'est-à-dire un profond dédain pour toute espèce de principes constants et immuables et pour tous ces examens philosophiques destinés à ramener les hommes à des notions qui ne sont fondées que sur la vérité et sur la nature des choses. C'est là qu'eu termes exprès il déclare qu'il aime les préjugés précisément parce que ce sont des préjugés.

Voici un échantillon de sa dialectique et de la manière dont il comprend les questions. L'égalité de droits parmi les hommes est une des choses qui le révoltent le plus : il en fait de violents reproches à TÂssemblée nationale ; car il croit que les hommes ne sont égaux en droits que depuis que l'Assemblée nationale l'a reconnu, el qu'avant cela n'était pas ; puis, il objecte que, tous les hommes étant égaux en droits, il suit évidemment que le gouvernement sera.dans les mains des portefaix, des usuriers, etc. Il observe eucoreque, l'Assemblée nationale ayant reconnu cette éternelle égalité de droits entre les hommes, elle a certai. nement déclaré par là que Tacite, Montesquieu, Rousseau, n'avaient pas plus de capacité que leur cordonnier: sur quoi il cite . rEcclésiaste *, qui dit avec raison qu'il ne faut pas que les charpentiers fassent les lois. 11 est vrai qu'en citant VEcclésiaste il ajoute modestement qu'il ne prend pas sur lui de décider si ce livre est apocryphe ou non, tant il apporte de prudence et de circonspection dans sa critique.

C'est ainsi, j'en atteste tou$ ceux qui ont eu la patience de lire son indigeste fatras,* c'est ainsi qu'il raisonne, argumente,

* Il cite VEcclésiaste [chap. xxxviii, vers. 24, 25, 27, 33, 34) dans une note (p. 63 de la 3' édit.). La note se termine ainsi : « Que ce livre soit canonique ou apocryphe, ce que je ne décide pas, ce passage, j'en sui^ certain, contient beaucoup de sens et de véritc.v»

W ŒUVRES POLITIQUES. [Avril

juge, constamment et partout, toujours sûr de lui-même, toujours triomphant, toujours émerveillé de la beauté de ses conceptions. Voilà à quel tribunal la France est citée ! voilà quel grotesque mélange de bizarreries bouffonnes et de sottises pédantesques remplit un énorme volume, qui serait assez divertissant par le ridicule, si, à tout moment, la plate grossièreté des injures, ou l'atrocité des calomnies, ne soulevaient la nausée ou n'allumaient l'indignation !

Quel moyen de répondre à un semblable écrit ? quel honnête homme peut vouloir se mesurer avec un auteur toujours ivre de mauvais sens et de colère, dont chaque page ne montre qu'incertitude et absurdité dans les principes, aveuglement ou honteuse mauvaise foi dans les raisonnements, intrépide ignorance dans les faits ; dont chaque assertion n'admet d'autre réponse qu'un démenti? Hais je ne crois pas inutile de faire connaître aux Français par un fait qui ne sera pas, comme ceux qu'il raconte, méchamment inventé ou follement exagéré, mais par un fait bien constant et bien notoire, quel est ce déclamateur qui s'érige en arbitre de leurs lois et de leurs actions. Cet homme, qui vient ici calomnier auprès du roi et de la reine une nation, mieux disposée à les respecter depuis qu'elle n'est plus contrainte à les aduler ; qui cherche à envenimer dans leurs cœurs le souvenir des peines que tous les bons citoyens auraient voulu leur épargner, mais que nos inévitables circonstances leur ont fait partager avec tous les citoyens ; qui ose impUter à toute la nation les crimes de quelques bandits que la nation abhorre et désavoue : il faut qu'on sache comment il a, lui, traité le roi d'Angleterre dans une occasion récente.

Le roi d'Angleterre, à la fin de 1788, fut attaqué d'une maladie affligeante pour l'orgueil de l'espèce humaine *, qui mit pour quelque temps sa tête hors d'état de soutenir une

* Le roi Georges III, tombé en démence.

1791J SUR I;ESPRIT de parti. 67

couronne» Une partie de la Chambre des communes pensa qu'il fallait revêtir le prince de Galles de Tautorité royale, avec le titre de régent. Edmund Burke était de cette opinion. Dans son discours, il n'eut pas honte de s'appesantir, avec son acrimonie ordinaire, sur le triste état du roi ; il n'eut pas honte de peindre et bien faire ressortir les déplorables symptômes d'une infirmité qui inspire, même aux ennemis honnêtes, une respectueuse commisération ; il n'eut pas honte de terminer son tableau par ces propres expressions, qui rappelèrent celles que Milton emploie en parlant de la chute de Satan : Dieu a étendu sa main sur lui ; il Va précipité du trône; il Va réduit plus bas que le dernier paysan de son royaume *.

Cette ineptie, qui renfermait deux inhumanités à la fois, indigna tous Jes partis. Ses amis se virent dans la nécessité de renouveler souvent leurs inutiles efforts pour tâcher, par la subtilité des interprétations, d'affaiblir l'impression d'horreur que cette barbare extravagance de leur honorable ami avait laissée dans les esprits. Et quiconque aura connu l'Angleterre dans ces derniers temps peut attester qu'il les réduit souvent à cette nécessité ; et qu'avec'une imagination vive et une érudition assez étendue, ce rhéteur sans goût, sans iugement, sans aucune idée de critique et de ce qui est décent et honnête, semble ne plus ouvrir la bouche que pour embarrasser ses amis et faire rire ses ennemis.

Aujourd'hui, c'est la nalion française, ses nouvelles lois, sa liberté, qui ont servi d'objet aux délires de son injurieuse démence. Aucunes choses, aucunes personnes n'ont été à l'abri de ce débordement de fiel ; et, comme j'ai un frère qui s'est aussi vu en butte à l'insolente imbécillité de ses rêveries frénétiques *, j'ai peur que quelques lecteurs et lui-même n'at-

' Milton, Paradis perdu, II et VII.

^ Page 192 de la 3* édit., à propos de la tragédie de Charles IX, qui avait été représentée au Théâtre-Français, le 4 novembre 1789. a Dans cette farce tragique, dit-il, ils ont produit le cardinal de Lorraine dans

68 ŒUVRES POLITIQUES. [Avril

tribuent à cette cause, dont je ne rougirais pas« ma juste indignation contre son dégoûtant libelle. Hais je le prie, ainsi que mes lecteurs, de croire qu'ayant dem^ré trois années en Angleterre, je n'avais nul besoin de son nouveau chef-d'œuvre pour connaître et apprécier l'intempérance désordonnée de sa bile, l'incurable perversité de son jugement, et surtout sa prodigieuse fécondité à inventer des accusations atroces et à vomir de basses injures.

En prenant la plume pour lui rendre ici la justice qui lui est due, je me suis souvenu que, bien qu'il ne soit pas encore dans l'âge le plus avancé, j'ai souvent entendu ses amis Texcuser sur une vieilliesse précoce, et le plaindre en assurant qu'il était parvenu plus tôt que les autres hommes à ce moment où les forces de l'entendement sont épuisées, et où la raison humaine en décrépitude ne fait plus que balbutier. Je sais combien les hommes doivent de respects et d'égards à cette dernière enfance de l'homme^ ^ mais j'ai pensé, néanmoins, que, lorsque la vieillesse est pétulante, inconsidérée et calomnieuse, lorsqu'un présomptueux orgueil la rend semblable à une adolescence inepte et mal élevée, ce n'est pas alors Qu'elle mérite quelque indulgence, et ce n*est pas des mensonges et des outrages qu'il lui est permis de bégayer. Et, si elle appuie ses prétentions sur le souvenir d'une renommée plus éclatante que solide, mais qui en impose aux sots, alors surtout il est bon de la faire rougir par la vérité, et, quoiqu'il faille mépriser ses insidtes, il ne faut pas les mépriser en silence.

tous ses habits pontificaux, ordonnant un carnage général... L'auteur n'en a point été envoyé aux galères, ni les acteurs à la maison de correction! D

*■ Cette accusation de sénilité avait déjà et partie ulièremcnt exaspéré le Journal général de France y du 24 janvier 1791. « On a osé avancer... que le vieux orateur était tombé en enfance (ce sont les expressions d'un Journal assez gigantesque). Nous opposerons à cette calomnie, etc. » Le journal assez gigantesque, c'est le Moniteur, qui, dans son numéro du 8 décembre 1790, en annonçant le livre de Burke, avait dit qu'il était a retombé en enfance. »

Cet arrogant sophiste, qui aime tant les citations, aimera sûrement beaucoup qu'en finissant, je lui cite le portrait que le père des poètes nous a tracé de Thersite, le bouffon de l'armée grecque : Parleur sans choix et sans mesure, dont Vesprit n'était plein que d*ignobles et intarissables bavardages *.

Des peuples anciens avaient élevé des temples et des autels à la Peur ^. Nous ne les avons pas encore précisément imités en cela dans Paris; mais comme, de tout temps, les hommes profondément religieuipont observé que le cœur est le véritable autel où la Divinité se plaît d'être honorée, et quel'adoration interne vaut mieux mille fois que toutes les pompes d'un culte magnifique confié à un petit nombre de mains, et circonscrit dans certains lieux par une consécration expresse,

« Iliade, II, 212.

' Ce morceau fui publié pour la première fois dans l'édition de 1819, probablement d'après le manuscrit; car nous croyons qu'il ne Tavait jamais été du vivant d'Àndru Ghénier; il nous a, du moins, été impossible de le trouver 'dans les journaux où André aurait pu avoir la pensée et l'occasion de le faire insérer. C'est à tort que les éditeurs de 182G et de 1840 ont fixé la date de sa composition à l'année 1792. Cet article, ainsi qu'on en trouvera la preuve dans les notes suivantes, fut écrit du 25 au 50 avril 1791. En 1790, il avait déjà paru une petite brochure in -8*», intitulée : Éloge de la Peur, prononcée par elle-même en présence de l'Assemblée national e et des Parisiens, sans autre rapport que la similitude du sujet avec le morceau d'André Ghénier, et sans valeur politique ou littéraire. La Nouvelle correspondance politique, du 28 juillet 1792 contient un article sur les effets de la peur, qui olfre quelque analogie avec celui de Ghénier.

* Plutarque, Vie de Cléomène; Tite Live, I, xxvii.

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nous pouvons dire que jamais la Peur n'eut ping de véritables autels qu'elle n'en a dans Paris ; que jamais elle ne fut honorée d'un culte plus universel; que cette ville entière est son temple ; que tous les gens de bien sont devenus ses pontifes, eu lui faisant journellement le sacrifice de leur pensée et de leur conscience.

Mais leur dévotion semble s'être ranimée dans le peu de jours qui viennent de s'écouler, et jamais cette divinité ne reçut d'eux plus d'hommages. Lorsque l'ignorance fanatique de quelques-uns, l'inflexibilité vindicative de quelques autres, les sermons factieux de quelques prêtres réfractaires, l'intolérance de quelques-uns de leurs successeurs, devenus leurs ennemis, sont au moment de nous replonger dans ces cruelles et misérables guerres de religion qui ont ensanglanté toute notre histoire ; lorsque les lois de liberté sont prêtes à servir de texte à la persécution, le département de Paris vient rassurer et réjouir le cœur de tous les bons citoyens par un arrêté humains sage, profond, qui seul peut produire cette tolérance universelle, hors de laquelle il n'est point de bonheur. Tous les hommes bons et éclairés, désirant enfin de voir sur ces matières une loi qui soit l'ouvrage des philosophes bienfaisants et non celui d'une secte, jadis opprimée, qui veut opprimer à son tour, attendent avec impatience que cet arrêté devienne entre les mains de l'Assemblée nationale une loi de l'État * ; et

^ Â la suite de scandales, qui se produisirent trop souvent dans le courant d'avril, M. Delessart, ministre de l'intérieur, écrivit une lettre, datée du 9 avril, au directoire de Paris, lui enjoignant de prendre les mesures les plus propres à assurer Tordre et le respect de la constitution. Le 11, le directoire publia un arrêté, concernant les églises paroissiales, les chapelles et autres édifices de la ville de Paris (inséré dans le Moniteur du 15). Cet arrêté faisait fermer les églises qui n'étaient pas nécessaires au culte payé par l'État, et laissait à chacun la liberté d'ouvrir à ses frais un édifice quelconque au culte de telle religion qu'il voudrait.

^ Dans la séance de l'Assemblée nationale du 18, le directoire rendit compte de son arrêté de police. Il s'éleva une discussion longue et orageuse, à laquelle Sieyès prit une part considérable; et l'arrêté du

dans le même temps vingt ou trente imbéciles rassemblés dans une section le blâment de leur autorité privée* ; et les gens de bien se taisent, et des hommes qui s'apprêtent à profiter de la liberté qu'on leur donne, et qui leur est due, sont insultés, menacés par une vraie populace, c'est-à-dire par un amas de gens étrangers à toute justice, à toute humanité, armés depuis quelques jours d'instruments honteux de violence et de tyrannie ' ; et l'homme de bien, que tant d'infamies indignent, n'ouvre pas la bouche; et s'il se trouve le témoin de quelqu'un de ces attentats, accompagnés d'exécrables risées, qui outragent publiquement la pudeur, qui humilient la faiblesse, qui violent éminemment la liberté et l'honnêteté', il fuit, ou

directoire fut renvoyé au comité de* constitution. Ce ne fut que dans la séance du 7 mai que cet arrêté fut converti en loi, avec un amendement de Treilhard et un article additionnel de Sieyès.

* Les vingt ou trente imbéciles^ à la tête desquels était le curé de Saint-Thomas d'Aquin, appartenaient à la section de la Fontaine de Grenelle. Dans la journée du dimanche 17 avril, ils avaient attaché une poignée de verges à la porte de l'église des Théatins, où s'étaient réunis des catholiques non sermentés, et l'avaient maintenue, malgré la présence et les injonctions de la Fayette. Le soir à onze heures, ayant toujours le curé Latyl en tête, ils s'étaient rendus à la séance du club des Jacobins, et avaient dénoncé l'arrêté du directoire du département de Paris {Journal des Jacobins t du 19 avril). C'est l'Ami des patriotes, du 23, qui nous a conservé le nom du curé, membre de TAssemblée nationale. Il était supérieur du collège de Nantes, et député de la province de Bretagne.

* Ces instruments honteut étaient des verges. Voyez le discours de Maury, dans la séance du 18 avril : < Il (le directoire) s'est empressé de fermer les églises plutôt que de retirer des mains du peuple ces instruments honteux^ qui n'attestent que trop les persécutions qu'on a voulu exercer contre la religion catholique. »

' Dans les premiers jours d'avril, et surtout dans la semaine qui précéda l'arrêté du directoire, une troupe de femmes, que les journalistes jacobins appelaient des mères de famille citoyennes, se livra dans Paris à des actes sauvages et scandaleux. Armées de verges, ces femmes se portaient dans les couvents et fouettaient les religieuses. Dans l'espace de quelques jours, elles maltraitèrent ainsi les Sœurs de Saint-Roch, de Saint- Sulpice, de Saint^Nicolas des Champs, de Saint-Nicolas du Ghardonnet, de la Madeleine YiUe-l'Évêque, de Sainte-Marguerite, de Saint-Paul, de Saint-Lazare, les Trinitaires de la Roquette, les Sœurs du Nom dé

72 ŒUVKËS POLITIQUES. [Ayrit

même peut-être il leur sourit en tremblant, de peur qu'on ne soupçonne qu'il n'approuve pas, qu'il ne partage pas cette lâche et ignoble férocité !

Il y a quelques jours, une société de citoyens se rassemble pour se livrer, dans l'enceinte d'une maison privée, à des divertissements qui ne troublent en rien Tordre public * : une active et inquiète oisiveté attroupe autour de la porte de ce domicile une foule de curieux sans intentions, où se mêle, suivant l'usage, bon nombre de ces brouillons qui sont partout à épier l'occasion de mal faire. On crie, on menace d'enfoncer les portes; on menacé de tuer. Un homme sage, envoyé par sa section, est contraint, pètir éviter de plus grands maux, d'entrer lui-même, de satisfaire les injustes désirs d'une mul-

Jésus, etc. Dans le même temps, on criait au Palais-Royal une odieuse ciucubralion, intitulée : Liste de toutes les sœurs et dévotes qui. ont été fouettées par les dames des marchés de Paris^ avec leurs lymis, ceux de leurs paroisses, et un détail très-vérilahle de toutes leurs aventures avec les curés , vicaires et Jmbitués desdites paroisses.

*■ Le fait auquel lait allusion Ghénier s'est passé le lundi 18 avril 1791. « Il y a quelques jours, 2> dit-il; nous pouvons donc affirmer qu*Ândré a composé les Autels de la Peur, du 25 au 30 ayril. Voici le fait tel qu'il est rapporté dans le Journal général de France, du jeudi 21 avril 1791 : a Une société d'amateurs de musique s'était réunie lundi dernier pour donner un concert au bénéfice de madame Dufresnoy, artiste connue par ses talents sur la harpe, dans l'hôtel d'Esclignac. qui est à louer, grande rue du faubourg Saint-Honoré. Le prix des billets était de douze francs, et l'on comptait dans le salon envirdh *eent cinquante personnes. Vers neuf heures du soir, la populace s'y est portée, prétendant que c'était une assemblée du club monarchique déguisée, sous le prétexte d'un concert. Un prétendu commissaire est monté dans le salon. On a visité, en se permettant de mauvaises plaisanteries, tous les appartements, et l'on a été jusqu'à décharger une voiture de paille dans la cour, pour voir si elle ne cachait pas du canon. Enfin, les dames et les hommes ont été vivement insultés : on les a retenus jusqu'à onze heures et demie du soir, et on ne lésa laissés passer, après avoir pris leurs noms, que deux à deux, au miliieu d'une foule considérable, d Le commissaire appartenait à la section du Roule. Ces faits donnèrent lieu à une brochure intitulée : Complot manqué, etc. Le Journal du soir, II'* 109, et le Courrier français, du 20 avril, citent, parmi les personnes présentes, madame de Bonneuil (Camille), André Ghénier luiinéme n'y aurait-il pas assisté?

itude insensée, de soumettre (il en rougissait sans doute) des ntoyens à un interrogatoire illégal, à une inquisition absurde et révoltante. Il dresse la liste de leurs noms, pour la montrer à cette foule extravagante, qui doit en conclure :|u'elle avait droit de la demander.

Et on garde le silence sur ces indignités, et Ton ferme la bouche à Tbomme de bien qui essaye de les réprimer, en lui assurant que les personnes rassemblées là étaient des aristo- 'traies / D a honte de se taire ; il voudrait répondre qu*il n*en sait rien ; que cela peut être; mais que, même en le supposant, il est assurément bien contraire aux lois, bien contraire au sens commun, d*inquiéter les citoyens dans leur maison à cause de leurs opinions politiques; que la faculté de se réunir n'appartient pas exclusivement aux patriotes, mais à quiconque veut la payer ; que des hommes et des fenunes qui viennent en plein jour, tous ensemble dans une maison, pour assister à un concert, ne peuvent évidemment pas être des machinateûrs de trames obscures ; que d'ailleurs ils sont chez eux ; et que tous les cris exagérés, toutes les craintes de con- :;iliabules antipatriotiques ^ ne sont évidemment que d'odieux prçtextes pour éterniser ces vexations contre les personnes, et :;es violations de domicile qui renversent toutes les lois, et qui a'ont jamais mené à aucune découverte de quelque importance, n voudrait dire tout cela ; mais il se tait, car il a feur l'être appelé lui-même aristocrate.

Il voudrait tonner * avec force contre cette lie des écrivains 3t de l'espèce humaine, à qui tous ces funestes égarements l'inspirent qu'une joie féroce et que d'abominables railleries ; :x)ntre ces orateurs du peuple *, ces prétendus amis du peu-

* Ce paragraphe avait été supprimé par l'édileur de 1826. Il manque lussi dans l'édition de 1840, qui n'est, quant au texte, que la reproluction de la précédente.

* Allusion à Fréron, qui dirigeait l'Orateur du peuple, et à Marat, le rédacteur de VAmi du peuple. Voyez ci-dessus page 19.

qpfe €» MÎiii rafc faa aat aère b cawBe dk faiiikitiF;gl:3.; €av 3 » ^e«r de poaaar poor H El, ffM^aors agité ift pewr inwiiiwtis: li'n Miâa fvbiic, dTsB gMK, fiirlMit^'nflûaîatre^ bge, îl âe gi»rde kiea ^ b mnsêciermU'; et «, é'aatie port, 3 afocail, «r seikt^iiidii pe»^ MiéM» qoelqneanlre MO fkotriûitiMfte, soit wpc» 4e agents poMks, mîC trop de bcâité lar Xi fmt%^ mt qm^iie odbli de b digaiié Undanee à one sorte de iaticne iéanle i m bmine Efare que Fiaioieiite et les gafde Iwen d'esi rien dire, de peor qa'oa ■

Cette dernière pe«r est, a b Torité, bfjinuip moue que raiitre* Le jÂmple jeos de ce moi gMirdîttin hooniie |mbHc, et attaque chez hn dpe da moareoieiit* Il Tent le bicsi de toot sononar ; fl s*j porte avec zèie; il y ^acnfierait toute sa fortone; fle^Hn^oms

prêta marcher: aa milieu de son actioa,qall enteBlefnaonc;er contre lui ces cinq funestes syllabes, il se trookle» Spaiit, le glaiire de b loi lui tombe des mains. Or il est biea dair que Cicéron ne yen^ jamais qu'un arigtocraiej an dire de Oodius et de Catilina : si donc Océron apeicr/qœ deviendrons-nous ?

L'efiroi de cette terrible épithète se reproduit partoat, dans les petites choses et dans les grandes. Je souhaite qu'il se

' Expressions qu'il empbien plus tard, dans son article du Tl jmikA, i 792, pour désigner Brissot, eo les accentuant encore : c Lé libeUiste, dira-tril, qui barbouille a^ec de la fange et du sang les premières pages du Patriote françaii. x>

TOUTe des hommes curieux qui conservent dans leur cabinet la ibnnule de signalement que Ton donne à un homme qui veut Paire un voyage. Sa taille, son visage, la couleur et la forme le tous ses traits, y sont détaillés avec la plus scrupuleuse exactitude ; et il faut de plus deux témoins qui soient cautions pour ridentité de sa personne. Je n'ignore pas que plusieurs aégligent absolument de se munir de pareils passe-ports ; mais ïussi d'autres les croient nécessaires, et ont peur de partir sans cette précaution. Or ils savent fort bien que rien n'est plus contraire et au texte et à l'esprit de la loi que ces absurles entraves. Ceux qui les y soumettent le savent aussi ; ceux ^i leur délivrent ces ridicules papiers le savent pareillement; jue ne se plaignent-ils hautement ? On les appellerait arislocrates.

La peur donne aussi du courage : elle fait qu'on se met ivec éclat du côté du plus fort qui a tort, pour accabler le faible qui a tort aussi. Ce n'est pas une peur, mais vingt dif- Térentes espèces de peur combinées qui font prendre ce parti. Et partout la pewr.

Il est des hommes quiau moins n'ont pas peur du mépris, de la honte et de l'infamie. Ils saisissent habilement les moments oiï des causes bonnes ou mauvaises, naturelles ou factices, ont excité une fermentation populaire ; et alors leur éloquence triomphe à nous échauffer encore davantage, toujours approuvant tout ce qui s'est fait et tout ce qui se fera. Si, par un funeste et effrayant exemple, des troupes égarées, ont désobéi à leurs chefs, ils ne manquent pas de prouver, même au travers des huées, que cette désobéissance est trèsconforme à la raison et à l'esprit de la constitution. C'est alors aussi qu'ils entassent contre les agents pubhcs ce qu'ils appellent des dénonciations^ c'est-à-dire des inculpations vagues, appuyées sur d'autres assertions tout aussi vagues et prouvées par d'autres assertions encore. Tous ces discours sont très-peu propres à nous éclairer sur la conduite des mi-

76 ŒUVRES POLITIQUES. [Avril

nistres et des autres fonctionnaires, et sur toutes les choses qu'il nous importe de connaître ; mais ils sont d'une merveilleuse efficacité pour nous inspirer des redoublements de haine bien ayeugle, pour justifier à propos toutes les effervescences de la multitude, et aussi pour tenir toujours de nouveaux objets tout prêts, lorsque les anciens sont épuisés.

Chardin rapporte que les Persans se servent d'une [sorte de léopards pour chasser les autres bêtes ; mais, quand ranimai a manqué la proie sur laquelle ils l'avaient lancé, il revient furieux ; et ses conducteurs, ayant peur pour eux-mêmes, ont toujours en réserve quelque autre proie qu'ils lui jettent pour lapaiser.

Il est, certes, bon et utile que. chacun éprouve une sollicitude vigilante pour le salut de la liberté et de la patrie commune. Hais quand la peur des conjurations, la peur des princes allemands, la peur de M. Mirabeau S qui comme Cadmus enfante des armées en semant des dents de serpent, et tant d'autres peurs souvent chimériques, nous fatiguent et nous précipitent à des excès, il est bien fâcheux que la peur d'empêcher la fin d'une constitution fondée sur les principes les plus saints, et qui doit faire notre bonheur et notre gloire ; la peur d'arrêter encore dans son cours une révolution déjà trop longue ; la peur de nous affaiblir par nos désordres et d'appeler par là l'ennemi ; la peur de ruiner la fortune publique ; la peur de déshonorer la liberté aux yeux de ceux qui la connaissent assez mal pour lui imputer nos fautes ; et tant

^ Le vicomte de Mirabeaa, dit Mirabeau-Tonneau, le frère cadet de Torateur. Sorti de France en août 1 790, il s'occupait de rassembler un corps d'armée sur la frontière. On sait que les quelques centaines d'hommes qu'il samassa, et dont il prit le commandement, sous les ordres du prince de Rohan, portèrent le nom de Légion de Mirabeau. Voyez la séance du 19 avril 1791, où l'on parla, non sans la tourner un peu en ridicule, du recrutement de cette armée. On avait fait, à ce sujet, beaucoup de caricatures, qu'on voyait afKchées aux abords de l'Assemblée.

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