‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 31 sur 121 · SUR LE CHOIX DES DÉPUTÉS A LA PROCHAINE LÉGISUTURE · texte numérisé non relu

SUR LE CHOIX DES DÉPUTÉS A LA PROCHAINE LÉGISUTURE

J'ai lu , monsieur, dans plus d'une feuille publique , des réÛexions et des conseils sur le choix des personnes qu'il est utile d'élever à la dignité de membres du Corps législatif, et sur les qualités qui doivent fixer les yeux des électeurs. Cette matière est aussi étendue que l'intérêt qu'elle inspire est puissant et universel.

Plusieurs, se jugeant dignes et capables d'obtenir cet hon-

* L'Assemblée nationale constituante termina ses travaux le 30 septembre 1791, et céda la place à l'Assemblée législative, qui siégea le !•' octobre.

* Cet article fut publié dans le Moniteur du 4 septembre 1791. L'assemblée électorale de Paris était réunie depuis le 25 août. Après avoir eorployé les premiers jours à s'organiser, elle allait procéder à l'élection successive des députés à l'Assemblée législative. On peut lire, en regard de cette lettre d'André Chénier, un article, inséré dans le n* 112 des dévolutions de Paris. Les quelques réflexions insérées dans VAmi des patriotes, du 3 septembre, sont, on le pense, plus conformes aux idées que développe André Chénier.

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neur, ne demandent à un représentant de la nation que les passions quils sentent en eux-mêmes. Il nous promettent le portrait d'un député, et ils ne nous donnent que le leur.

D'autres, sûrs de leurs talents et de leurs forces , ressemblent aux fopAateurs du christianisme, qui ne cherchaient dans leurs adeptes que foi et qu'abnégation de soi-même. Ils ne veulent, eux, asseoir parmi les législateurs, que ces hommes bons et ardents, sans jugement et sans critique , à qui ces mots de ^patriotisme et de liberté n'inspirent que des contorsions, sans leur laisser aucune idée claire ; sur qui des cris et le son de quelques syllabes sont tout-puissants, et qu'on entraîne sans avoir besoin de les convaincre.

Une haine violente contre la cour, contre l'ancien régime, contre tous les ci-devant privilégiés^, ne me semble pas suffire dans un représentant du peuple. J'exigerais davantage. C'est d'abord une chose qu'il est très-aisé de feindre ; c'est un voile sous lequel on peut facilement couvrir des inimitiés et des vengeances particulières; et, en outre, on peut, je crois, raisonnablement douter que ceux qui se sont le plus répandus en invectives contre les tyrans féodaux de la France, après leur destruction ; qui ont applaudi aux rigueurs illégales, aux outrages, aux meurtres dont quelques insensés ont été les victimes, et qui ont encouragé la partie peu éclairée du p^euple à user de représailles, soient en effet ceux qui ont le mieux senti l'inestimable bienfait de l'égalité, sans laquelle il n'est point de justice.

Le législateur ne doit être passionné que pour les lois et pour la justice ; il ne doit s'abandonner qu'à la raison. J'ai toujours peur que ces hommes qui ont besoin de tant d'efforts pour s'élancer, ne sachent que courir, et ne puissent pas mar-

* C'est, en général, le point de vue auquel se placent les journaux avancés; c'est celui où se met le rédacteur de l'article que nous avons cité des Révolutions de Pans,

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cher longtemps d'un pas égal et ferme. Je me défie du courage qui naît de Tivresse.

Le législateur ne doit pas embrasser un, deux, trois principes : il faut qu'ail les sente , qu'il les connaisse, qu'il les embrasse tous ; il faut qu'il mesure les limites précises de tous, puisque c'est à lui de nous les indiquer, puisque c'est hd que nous chargeons de montrer sans cesse à tous les citoyens, par ses discours , par ses exemples, à quel point fixe la i^olonté individuelle doit s'arrêter et se prosterner devant la loi.

Chacun dit : Les représentants du peuple doivent être indépendants ; mais je les veux entièrement indépendants, c'està-dire non-seulement des grâces et des corruptions de la cour, mais de toute espèce d'influence qui ne serait pas celle de la justice et de la raison

La flatterie sera toujours agenouillée devant le pouvoir suprême. Ce pouvoir suprême, où est-il maintenant? Est-il encore dans les mains de la cour? Le peuple nomme ses juges, tous ses magistrats , ses représentants. C'est son suffrage qui dispense les honneurs, le pouvoir, la renommée, la gloire.

La cour dispose de quelques emplois auxquels on parvient par d'autres chemins, ou bien ceux dont elle est seule maîtresse peuvent lui être arrachés, comme de force, par de longs et éclatants succès dans des places populaires. La cour a, de plus, de l'argent, et trop peut-être. Mais cet infâme genre de séduction ne peut tenter que les âmes les plus viles; au lieu que les récompenses qui sont dans les mains du peuple, retraçant toujours des idées de gloire, d'utilité, de reconnaissance publique, flattent et irritent un orgueil qui , dé sa nature, est conforme à l'honnêteté, et semble toujours annoncer de l'élévation dans l'âme. Ainsi, dans un Etat libre, avec un roi, les flatteurs de la cour seront toujours des hommes abjects et au-dessous du médiocre ; au lieu que les flatteurs

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