SUR LE CHOIX DES DÉPITÉS
Ces mois tant répétés à* exagérations de patriotisme seront, si Ton veut, une excuse pour les autres citoyens, pourvu que l'on convienne qu'elle serait inadmissible pour un représentant de la nation. S'il né se sent pas une force calme et sage, et si son patriotisme n'est pas de la raison, qu'il s'éloigne : le fardeau est trop pesant pour lui.
Nous ne manquerons, et aucun État libre ne manquera jamais d'hommes parleurs et rusés, toujours prêts à réveiller, à prévenir, à attiser les passions de cette classe de citoyens, mécontente et facile à égarer, parce qu'elle est pauvre et ignorante. Ils lui feront envisager l'obéissance aux lois comme un insupportable esclavage ; ils lui diront que sa volonté seule est la loi; ils flatteront sa jalousie, trop naturelle, par des dénonciations vagues et atroces. Quiconque refusera de fléchir devant eux sera flétri par eux de l'épithète la plus formidable que les calomniateurs du moment auront mise en vogue. C'était jadis hérétique, janséniste, déiste; aujourd'hui aristocrate, modéré, impartial^ républicain. Ils s'appelleront insolemment les défenseurs du peuple; et si leurs violences et leurs injustices attirent sur eux l'animadversion des lois, ils copieront le langage de ce vil Gléon, le boute-feu de la république d'Athènes, qui, dans une comédie antique, est représenté disant au peuple : « Je souffre pour toi ; on me hait, parce que je t'aime et que je ue vis que pour toi^. »
Hais plaise au ciel qu'il s'élève aussi parmi nous beaucoupde ces hommes vraiment grands et honorables , ardents pour le bien , passionnés pour la vérité et pour la justice, d'une raison sévère et d'une indulgente humanité ; de ces esprits inaltérables, toujours prêts à l'examen, toujours ouverts à acquérir des connaissances nettes et précises ; de ces âmes in-
*• Aristophane, Chevalien^ 731-733 : t Gléon. C'est pour toi que je suis frappé par celui-ci et par ces jeunes gens. — Le Peuple. Pourquoi? — Gléo». Parce que je t'aime, ô peuple, et que je suis ton amant. »
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corruptiUes, qui ne veulent de la gloire et des honneurs que lorsqu'ils sont unis avec la vertu, et qui méprisent la popularité, lorsque la popularité et Testime publique ne sont pas la même chose * !
Puisse la prochaine législature renfermer beaucoup de membres de ce caractère, et la patrie est hors de danger !
Et que de grandes choses restent encore à faire, à cette prochaine législature ! Commencer enfin le règne de la constitution et de la loi; renfermer chaque citoyen dans les bornes de ses droits et de ses devoirs ; affermir les autorités légitimes ; réprimer des régiments livrés à une effrayante indiscipline, et enhardis dans le vice et dans le crime par la plus scandaleuse impunité; établir enfin le gouvernement et terminer cette lente anarchie qui nous fatigue ; braver pour cela les injures et les clameurs de tous ces brouillons qui ne vivent que de désordres ; parcourir et éclaircir le dédale des lois civiles ; achever de détruire tout l'art si vanté de la finance , et n'admettre dans les compte3 de deniers publics qu'évidence et que simplicité ; supporter peut-être une guerre , et avoir à contenir une grande nation dans^ ses succès, ou à Tencourager contre des revers ; maintenir, soit dans les armes, soit dans les négociations, la dignité nationale trop négligée : voilà quels pénibles et dangereux travaux sont confiés aux nouveaux représentants que le peuple va se nommer. C'est d'eux qu'il dépend que les travaux des deux années qui viennent de s'écouler soient éternellement bénis ; c'est à eux de montrer que la nation qui les envoie n'a pas fait de si grandes choses par un enthousiasme aveugle et momentané ; et cette glorieuse carrière, s'ils la remplissent dignement, les placera dans la
*■ Voyez, dans VAvis au peuple français , page 51 , un passage semblable pour la pensée et les expressions, et qui se termine par le même membre de phrase. La comparaison de ces deux passages nous explique le but et l'usage de ces courts fragments qu'on trouve dans ses manuscrits, et qui témoignent d'une réflexion toujours instante et d'un cerveau toiigours en travail.