SUR LES DISSENSIONS DES PRÊTRES
Paris, ce 19 octobre 1791.
Tous ceux qui font quelque usage de la raison, et en qui le patriotisme n'est pas un violent désir de dominer, voient avec beaucoup de chagrin que les dissensions des prêtres aient pu occuper les premiers moments de l'Assemblée nationale, et surtout que l'on ait fait prendre à cette question une tournure aussi alarmante pour la tranquillité de l'empire. Il serait temps
*■ Cet article fut publié dans le Moniteur du 22 octobre 1791. C'est Gouthon qui avait introduit cette question irritante, dans la séance du 7, en venant demander à l'Assemblée de prendre des mesures rigoureuses contre les prôtres réfractaires. Le 9, Gallois et Gensonné avaient fait à la Législative le rapport sur la mission dont ils avaient été cbargés, comme commissaires civib, par la Constituante, et qui avait pour but d'éclaircir la cause des troubles qui avaient agité les départements de l'Ouest. Au moment où André Ghénier écrivit son article, empreint d'une si haute raison et d'une si profonde sagesse, l'Assemblée était ainsi à la veille d'aborder Texamen des mesures à prendre. En effet, cette question vint à l'ordre du jour du 21 octobre. Ce ne fut que le 29 novembre que l'Assemblée adopta le décret relatif aux troubles excités sous prétexte de religion, décret auquel le roi devait opposer son veto
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enfin que l'esprit public commençât à s'éclairer sur cette matière, comme il a déjà fait sur d'autres ; et TÂssemblée constituante semble avoir assez fait pour cela, puisqu'elle-roême nous a donné l'exemple qu'il faut éviter et l'exemple qu'il faut suivre. Le zèle véritablement religieux de quelques-uns et l'indifférence des autres la précipitèrent dans l'idée de faire une constitution civile du clergé ^^ c'est-à-dire de créer un clergé après en avoir détruit justement * un autre. Ce travail, si minutieux dans son objet, eut immédiatement après les conséquences funestes dont nous sommes témoins encore. La forte et éloquente raison de MM. Talleyrand et Sieyès, dans une des phis belles séances du Corps constituant', ramena l'Assemblée au seul parti sage qui lui restât alors. Tous les gens de bien respiraient, sentant parfaitement que cette conduite seule pouvait ramener la paix ; et voilà qu'on propose
*■ Cette question de Torganisation ecclésiastique avait occupé un grand nombre des séances de la Constituante pendant les six premiers mois de 1790. C'est le 12 juillet 1790 que, sauf quelques articles additionnels, fut voté le décret définitif, réglant la constitution civile du clergé. Enfin, le 27 novembre 1790, l'Assemblée avait rendu un décret, qui enjoignait aux ecclésiastiques de prêter serment à la constitution.
' Il y a seulement dans le Moniteur, faute d'impression évidente, et sagement dans les éditions 1826 et 1840, leçon inadmissible, contraire à la pensée de Chénier. Nous lisons justement dans le sens de précisément.
3 La séance du 7 mai 1790; voyez ci-dessus la note 2 de la page 70. Un article, inséré dans le n** 120 des Révolutions de Paris^ le 29 octobre 1791, exprime la même crainte et le même vœu : i L'Assemblée nationale constituante a commis deux grandes fautes, et nous en recueil' Ions chaque jour les fruits amers : la première, en décrétant le serment de la constitution civile du clergé ; la seconde, en chargeant l'État des frais du culte. » Et plus loin : « Il serait urgent que l'Assemblée nationale législative décrétât pour toute la France le sage arrêté du département de Paris, lequel ouvre toutes les églises à tous les cultes indistinctement, sous la seule inspection des officiers civils. • Est-il utile d'ajouter qu'en dehors de ces deux points communs le journal de Prudhomme s'éloigne sensiblement de la justice et de la modération de l'article d'André Chénier? L'arrêté du département de Paris auquel fait allusion Prudhomme n'est pas celui du 11 avril, mais un nouvel arrêté, daté du jour même, 19 octobre, où André signait son article.