‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 35 sur 121 · SUR LES DISSENSIONS DES PRÊTRES · texte numérisé non relu

SUR LES DISSENSIONS DES PRÊTRES

aujourd'hui de retourner en arrière et de rentrer dans le labyrinthe d*où l'on était sorti !

Qui aurait pu croire que ce fût de nos jours que de pareilles matières inspireraient des haines assez aveugles pour éteindre dans de certaines têtes toute idée de justice et d'humanité? Car que peut-on dire autre chose du projet d'envelopper dans une espèce de proscription générale tous les prêtres qui n'ont point prêté serment à la constitution civile du clergé, sans examen , sans distinction, soit que leur retraite ait été paisible ou séditieuse?

Et cette injustice, impossible à exécuter, à moins qu'on ne veuille les exterminer par le fer et par le feu, n'est pas moins contraire à la politique et à la tranquillité du gouvernement; et nous en avons la preuve dans ce que nous voyons. On a dénoncé à l'Assemblée nationale plusieurs des prêtres dissidents S comme cherchant à égarer les esprits et semant le trouble et le désordre par des écrits, par des discours et par mille manœuvres perfides. Pourquoi des délits aussi criminels ne sont-ils point punis ou prévenus? Précisément parce que l'on a trop suivi un plan semblable à ce qu'on propose encore ; précisément parce qu'on a tracé une grande ligne de démarcation, qui a créé des prêtres dissidents , qui leur a appris à faire un corps et une secte; et par là on leur a fourni une belle occasion de mettre en œuvre cet antique usage sacerdotal, qui consiste à se tenir tous parla main pour confondre en eux l'homme avec le prêtre; à faire envisager tous leurs discours comme une partie de la doctrine, toutes leurs actions comme des fonctions du ministère ; tous leurs attentats comme de pieux dévouements, les châtiments comme des persécutions, les supplices comme des martres.

Est-ce en adoptant ces mesures générales, qui confondent innocents et coupables, que l'on espère détruire cet esprit fa-

* Entre autres, M. de Merci, ci-devant évêque de Luçon, dans la séance du 9 (rapport de Gallois et Gensonhé).

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natique et pernicieux? Est-ce en créant un corps de prêtres qui pourront se dire persécutés , que l'on espère les rendre peu redoutables? Un châtiment commun et indistinct ne faitil pas une ligue, au lieu de la dissiper? Est-ce en donnant par une loi une sorte d'approbation à ces brutalités infâmes dont Paris fut encore témoin il y a peu de jours S et qui sont la honte d'un peuple civilisé , que Ton espère élever toutes les classes de la nation à cet esprit d'équité et de respect pour les droits d'autrui, sans lequel il n'y a point de liberté? et faut-il laisser dire aux malveillants qu'en France toutes les religions sont permises, excepté une?

Car il est clair que l'on ne peut considérer les prêtres dissidents, et leurs sectateurs, que comme des gens d'une religion qui leur est propre. Qu'importe qu'au fond cette religion diffère d'une autre, ou non? Est-ce à l'Assemblée nationale à réunir les sectes et à peser leurs différends? Ces distinctions subtiles ne servent jamais qu'à introduire cette intolérance à laquelle les hommes sont très-enclins. Je sais bien qu'elles furent faites dans l'Assemblée constituante; mais, sans manquer au respect que tout honnête citoyen lui doit, on peut dire que ceux de ses membres qui firent de telles remarques se montrèrent en cette occasion plus propres à être théologiens que législateurs.

La classe du peuple la moins éclairée n'a peut-être pas tort quand elle pense .que plusieurs de ses prêtres dissidents ne sont que des hypocrites, à qui les intérêts de leur religion sont

^ « Dimanche dernier (9 octobre), plusieurs personnes se rendirent dans l'église du monastère des bénédictines anglaises de la place de l'Estrapade; elles y imploraient avec ferveur l'assistance de la Divinité, lorsqu'un peuple effréné s'attroupa, saisit trois ou quatre femmes et les flagella cruellement. Des hommes mêmes furent très-maltraités ; et il est, à ce qu'on assure, quelques-unes de ces infortunées victimes du fanatisme dont les jours sont en danger. » (Journal général de France^ du dimanche 16 octobre 1791). Ùe pareils scandales avaient encore lieu à la porte du séminaire des prêtres catholiques irlandais, rue du Cheval- Vert; voyez le Journal de Paris^ du 19..

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