‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 42 sur 121 · ET ARRÊTENT L'ÉTABLISSEMENT DE LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

ET ARRÊTENT L'ÉTABLISSEMENT DE LA LIBERTÉ

La Société des Amis de la Constitution, séante aux Jacobins, s*est souvent occupée, comme on le voit par le journal

< Imite de Boilcau, Sat., ix :

Qui méprise Coltin n'cslimc point son roi, El n'a, selon Cottio, ni Dieu, ni foi, ni loi.

Ainsi que nous l'avons dit, cet article parut sans la signature d'André Chénier; mais ce fut une omission du rédacteur et non un effet de la volonté d'André, comme le prouve le postscriptum qui termine l'arliclc suivant. Voyez dans les Fragments politiques de 1792 un fragment de la réplique d'André Chénier à la réponse que Manuel avait adressée à l'auteur de ces Observations.

* Publié, le 20 février 1792, dans le dix-neuvième supplément du Journal de Paris, Cet article fut réimprimé à part, comme nous l'apprend Jje Spectateur et modérateur^ du 0 mars : « Nous ne connaissons point d'écrit, où l'influence des sociétés jacobites soit mieux démontrée que dans un morceau très-bien fait de M. André Chénier (ce n*ost point M. Chénier, par excellence), qui est imprimé à part, et que plusieurs papiers ont répandu. » 11 eut, en effet, un grand retentissement. La Gazette universelle ^ persuadée « qu'on ne saurait trop répandre les écrits faits pour éclairer le peuple sur ses vrais intérêts et fur les manœuvres des agitateurs, » le réimprima dans son numéro du 1" mars. Rcgnaud de Saint-Jean d'Angély dit que cet article a a fait la

120 ŒUVRES POLITIQUES. [20 février

de ses séances S des moyens de ramener et d'assifrer le calme dans Paris et dans le royaume. Quoique je n'aie jamais été membre de celte Société, et que je ne Taie même jamais vue, je me joins cette fois à elle du fond du cœur pour adhérer à ce vœu qu'elle prononce et qui est celui de tout bon citoyen. Et comme il faut connaîlre la véritable source des maux pour en découvrir le remède, je vais, sans m'arrêter à quelques causes particulières et momentanées de dissensions, inséparables de tout nouvel ordre de choses, indiquer ce que je crois être la cause féconde et universelle des troubles et des désordres qui nous agitent, à la suite d'une révolution pour laquelle le genre humain votera un jour des remerciements à la France. Il existe au milieu de Paris une association nombreuse qui s'assemble fréquemment, ouverte à tous ceux qui sont ou passent pour être patriotes, toujours gouvernée par des chefs visibles ou invisibles, qui changent souvent et se détruisent mutuellement; mais qui ont tous le même but, de régner; et le même esprit, de régner par tous les moyens. Celte Société, s'étaut formée dans un moment où la liberté, quoique sa victoire ne fut plus incertaine, n'était pourlant pas encore af-

plus grande sensation, 9 et il l'insère tout entier dans le n» 22 de VAmi des patriotes. Déjà la Correspondance politique des véritables amis du roi et de la patrie avait., le 28 février, désigné cet article à ses lecteurs, comme a une pliilippiquc parfaitement bien faite contre les sociétés jacobiies. » On sait toutes les colères que cet écrit souleva dans le camp des Jacobins. Ce fut Marie-Joseph Chénier qui, après avoir annoncé dans une courte lettre, insérée dans le Journal de Paris, du 28 février, que son opinion élait contraire à celle de son frère, se chargea du soin de lui répondre. Sa réponse, datée du 7 mars, ne parut que dans îc Moniteur du 11 mai [voy. à la lin du volume). Mais, dès le 29 février, le journal de Gorsas, le Courrier des quatre-vingttrois départements , inséra une réponse d'un nommé Boisguyon, reproduite le 1" mars dans le Journal universel ou Révolutions du royaume.

* Le Journal des débats de la Société des Atnis de la Conslilulion, séante aux Jacobins, dont le premier numéro avait paru le !•' juin 17i)l, et qui, à partir du !•' janvier 1792, avait modillc ainsi son tilre : Journal des débats et de la correspondance , etc.

1792J DE U CAUSE lES DÉSORDRES. 121

fermie, attira nécessairement un grand nombre de citoyens alarmes et pleins d'un ardent amour pour la bonne cause. Plusieurs avaient plus de zèle que de lumières. Beaucoup d'hypocrites s'y glissèrent avec eux, ainsi que beaucoup de personnages endettés, sans industrie, pauvres par fainéantise, et qui voyaient de quoi espérer dans un changement quelconque*. Plusieurs hommes justes et sages, qui savent que dans un État bien administre tous les citoyens ne font pas les affaires publiques, mais que tous doivent faire leurs affaires domestiques, s'en sont retirés depuis. D'où il suit que cette association doit être en grande partie composée de quelques joueurs adroits qui préparent les hasards et qui en proQtenl; d'autres intrigants subalternes à qui l'avidité et riiabilude de mal faire tiennent lieu d'esprit ; et d'tm grand nombre d*oisifs honnêtes, mais ignorants et bornés, incapables d a::cune mauvaise intention, mais très-capables de servir, sans le savoir, les mauvaises intentions d'autrui.

Celle Société en a produit une infinité d'autres : villes, bourgs, villages en sont pleins*. Presque toutes sont soumises aux ordres de la Société-mère, et entretiennent avec elle une correspondance très-active^. Elle est un corps dans Paris, et

* Voyez dans le n» 2 de VAmi des patriotes, du 4 décembre 1790, un article trcs-développé sur les clubs, où Duquesnoy a ir&c6 de l'extension de celui des Jacobins un tableau aussi sévère que juste, qui avait dû attirer Tattention d'André Chénier.

' M.-J. Chénier, dans la réponec qu'il fit à la lettre de son frère, n'<Svalue pas le nombre de ces sociétés à moins de sept à huit cents ; et nous croyons qu'il est resté en deçà de la vérité.

^ La correspondance des sociétés affiliées a\'cc la sociélé-mcrc prit surtout un accroissement d'activité vers la fin de 1791. Le Moniteur, du 7 mars 1791, publia une liste des sociétés affiliées : le nombre, à cette époque, était de deux cent vingt-neuf. Le Moniteur ^ du 19 juin 1791, donna une seconde lt!^te de cent quatre-vingt-cinq nouvelles sociétés affiliées. Ainsi, en juin 1791, le nombre des sociétés affiliées se montait déjà à quatre cent quatorze. Dans ce nombre n'était pas compris celui de sociétés qui, sans être affiliées, étaient admises à la co reipondance.

m (ËUVRES POLITIQUES. (26 férrier

elle est la tête d'un corps plus vaste qui s'étend sur la France. C'est ainsi que l'Église de Rome plantait la foi et gouvernait le monde par des congrégations de moines.

Cette congrégation fut imaginée et exécutée par des hommes très-populaires, il y a deux ans, et qui virent fort bien que c'était un moyen d'augmenter leur pouvoir et de tirer un grand parti de leur popularité, mais qui ne virent pas combien un pareil instrument était redoutable et dangereux. Tant qu'ils les gouvernèrent, toutes les erreurs de ces sociétés leur parurent admirables ; depuis qu'ils ont eux-mêmes Çté détruits par cette mine qu'ils avaient allumée, ils détestent des excès qui ne sont plus à leur profit; et, disant plus vrai, sans être plus sages, ils se réunissent aux gens de bien pour maudire leur ancien chef-d'œuvre ; mais les gens de bien ne se réunissent point à eux.

Ces Sociétés délibèrent devant un auditoire qui fait leur force ; et si l'on considère que les hommes occupés ne négligent point leurs affaires pour être témoins des débals d un club, et que les hommes éclairés cherchent le silence du cabinet ou les conversations paisibles, et non le tumulte et les clameurs de ces bruyantes mêlées, on jugera facilement quels doivent être les habitués qui composent cet auditoire ; on jugera de même quel langage doit être propre à s'assurer leur bienveillance.

Une simple équivoque a suffi à toul. La constitution étant fondée sur cette éternelle vérité, la souveraineté du peuple^ il n'a fallu que persuader aux tribunes du club qu'elles sont le peuple.

Cette définition est presque généralement adoptée par les publicistes, faiseurs de journaux. Et quelques centaines d'oisifs réunis dans un jardin ou dans un spectacle^ ou quelques

' Quelques jours avant la publication de cet article, il y avait eu des troubles tort graves au Vaudeville, où l'on repréfcntait une pièce, intitulée : Ïj auteur du moment, et dirigée contre M . -J, Gbénier, l'autear

troupes de bandits qui pillent des boutiques S sont effrontément appelés le peuple^ ; et les plus insolents despotes n'ont jamais reçu des courtisans les plus avides un encens pins vil et plus fastidieux que Tadulation impure dont deux ou trois mille -usurpateurs de la souveraineté nationale sont enivrés chaque jour par les écrivains et les oratenrs de ces Sociétés qui agitent la France.

Comme Tapparence du patriotisme est la seule vertu qui leur soit utile, quelques hommes, qu'une vie bonteuse a flétris, courent y faire foi de patriotisme par Tem portement de leurs discours, fondant l'oubli du passé et l'espérance de l'avenir sur des déclamations turbulentes et sur les passions de la multitude, et se rachetant de l'opproche par l'impudence.

Là, se manifestent journellement des sentiments et même des principes qui menacent toutes les fortunes et toutes les propriétés. Sous le nom d'accaparements, de monopoles,

de Caîm Gracchtis. Le peuple avail traîné dans le ruisseau les spectateurs qui avaient osé applaudir; et l'un d'eux, disait-on, avait succombé aux blessures et aux outrages 4ont on Tavait accablé. Voyez le vingthuitième des Fragments politiques.

* Dans le mois de janvier, il y avait eu de fréquents mouvements populaires, occasionnés par la cherté du sucre. Le peuple ne voyait plus partout que des accapareurs, et s'élail livré au pillage de plusieurs magasins. La municipalité crut devoir intervenir, en publiant une proclamation, datée du 24 janvier. Mais les pillages recommencèrent. La terreur des marchands était telle, dans le courant de février, qu'ils n'osaient plus effectuer de transports de sucre sans la protection de gardes nationaux et sans l'assistance d'.officicrs municipaux. Voyez le Patriote français f du 25 janvier et du 16 février.

* Dans une lettre que Duport-DuteKre, alors ministre de la justice, adressa, à la date du 10 janvier, aux juges et commissaires du roi des différents tribunaux, on lit cette appréciation remarquable du la situation : a Ne craignez ni la viclence des factions, ni les mouvements populaires; il est temps que l'on sache qu'un attroupement n'est pas le peuple, et que les clameurs d'une multitude mutinée ne l'emporteront pas sur la volonté nationale. » En avril 1791, VAmi des patriotes^ dans son n*" 22, disait déjà : « Il est temps que l'on sache que quelques habitants de Paris, que tous les habitants de Paris ne sont pas le peuple. » Voyez ci-dessus, page 90, la même idée exprimée.

12t ŒUVRES POLITIQUES. [26 février

rindustrie et le commerce sont représentés comme des délits. Tout homme riche y passe pour uu ennemi public. L'ambition et Tavarice n'épargnant ni honneur, ni réputation, les soupçons les plus odieux, la diltamationjBffrénée s'appellent /^{^r/e d'opinions. Qui demande des preuves d'une accusation.est un homme suspect, un ennemi du peuple. "^

Là, toute absurdité est admirée, pourvu qu'elle soit homicide; tout mensonge estaccueiUi, pourvu qu'il soit atroce. Des femmes y vont faire applaudir les convulsions d'une démence sanguinaire.

La doctrine que toute délation, vraie ou fausse, est toujours une chose louable et utile, y est non-seulement pratiquée, mais enseignée au moins comme ce que les jésuites appelaient une opinion probable. Un homme fait un discours rempli d invectives et d'imputations diffamantes^ ; dans l'allégresse générale on en décide l'impression; puis, hiterrogé pourquoi il ne l'a pas publié tel qu'il l'avait prononcé, et pourquoi il a supprimé quelques-unes de ces brillantes délations qui en avaient fait le succès, il répond, avec une franchise qui ne l'honore pas moins que ceux dont il était alors le président,

' C'est Dubois de Crancé qui, à la séance des Jacobins du 25 décembre 1791, avait prononce un discours sur la situation présente des affaires. Dans la séance du 5 janvier, la société avait délibéré l'impression du discours. Mais, à l'impression, Dubois de Grancâ avait supprimé plusieurs passages. A la séance du 13 [voy. le journal du 15], présidée par Dubois de Crancé lui-même, Camille Desmoulins se plaignit vivement de ce procédé : c On nous a distribué, dit-il, le discours que vous avei prononcé ici il y a quelques jours. J'y ai cbercbé avec impatience les passages énergiques où vous dépeigniez si bien les intrigues du cabinet des Tuileries; j'ai été également surpris et affligé de ne les y pas retrouver... Je vous prierai, M. le président, de nous expliquer les niotil's qui vous ont déterminé au retranchement dont je me plains. — Vous retrouverez, messieurs, à la page 19, répondit Dubois de Crancé, tout ce que j'ai dit sur M. Lafayette. Quant à ce que j'avais dit de différentes^ personnes que je désignais pour ôlre dans le comité des Tuileries, j comme je ne pouvais pas avoir des preuves matérielles de ce que j'a* vançais sur leur compte, et qu'un imprimé peut donner lieu à un procès criminc\, je n'ai pas voulu m'y exposer. »

qu*au fond il n*é:ait pas sûr que tout ce qu*ii avait dit fût bien vrai, et qu*il a mieux aimé ne pas s'exposer à un procès criminel.

On y attaque aussi quelquefois des coupables, et on les y attaque avec une férocité, un acbarnement, une mauvaise foi, qui les font paraître innocents.

Là, se distribuent les brevets de patriotisme. Tous les membres, tous les amis de ces congrégations sont de bons citoyens; tous les autres sont des perfides. La seule admission dans ce corps, comme le baptême de Constantin, lave tous les crimes, efface le sang et les meurtres ^ Les monstres d'Avignon ont trouvé là des amis, des défenseurs, des jaloux'.

Ces Sociétés, se tenant toutes par la main, forment une espèce de cîiaîne électrique autour de la France'. Au môme instant, dans tous les recoins de l'Empire, elles s'agitent ensemble, poussent les mêmes cris, impriment les mêmes mouvements, qu'elles n avaient certes pas grand* peine à prédire d'avance.

Leur turbulente activité a plongé le gouvernement dans une effrayante inertie. Dans les assemblées primaires ou électorales, leurs intrigues, leurs trames obscures, leurs tumultes scandaleux, ont fait fuir beaucoup de gens de bien, dont tou-

^ Cette phrase rappelle, par la pensée et par Texpression, un passage d'un discours de Duport, prononcé à l'Assemblée le 17 mai 1791, où il parlait de « cet amour insensé de la popularité, dont l'avantage insigne est, comme le baptême, d'effacer tous les crimes. »

* Après le massacre de la Glacière, qui eut lieu le IG octobre 1791. Voyez le discours de Rovèrc dans la séance des Jacobins du 2 lévrier. Il conclut à la mise en liberté des prisonniers injustement détenus.

3 Isnard, dans son discours du 15 mai 1792, se servit de la môme image, mais dans le sens contraire : a Les liens qui unissent les sociétés, dit- il, seraient comme les conducteurs de l'électricité civique, dont la commotion pourrait sauver l'Étal. » Lally-Tollendal l'employa dans sa Défense des émigrés f quand il peignit « ces sociétés populaires, ces affiliations, ces correspondances, qui, étendant d'un bout de la France à l'autre un conducteur aussi rapide que terrible, tenaient toujours la foudre suspendue sur des têtes innocentes. »

126 ŒUVRES POLITIQUES. [26 février

tefois la faiblesse est très-condamnable, et ont sali de noms infâmes quelques listes de magistrats populaires. Partout les juges, les administrateurs, tous les officiers publics, qui ne sont point leurs agents et leurs créatures, sont leurs ennemis, et en bulte a leurs persécutions. Usurpateurs même des for* mes de la puissance publique, ici, ils se transportent à un tribunal et en suspendent l'action; là, ils forcent des municipalités à venir chez eux recevoir leurs ordres. Dans plus d'un lieu ils ont osé entrer de force chez les citoyens, les fouiller, les juger, les condamner, les absoudre. La rébellion aux autorités légitimes trouve chez eux protection et appui. Tout homme se disant patriote, et qui a outragé les lois et leurs organes, vient s'en vanter parmi eux. On en a vu se faire gloire non-seulement de leurs délits, mais des actes judiciaires qui les avaieirt justement flétris. Tout subalterne renvoyé et calomniateur est une victime de son patriotisme; tout soldat séditieux et révolté peut leur demander la couronne civique ; tout chef iiuultc ou assassiné a eu tort. Au moment où une horde de rebelles fugitifs ^, secondée de la malveillance des étrangers, semble nous annoncer la guerre, ils désignent les généraux à l'armée comme des traîtres dont elle doit se méfier*. Quiconque veut exécuter les lois est dénoncé chez eux, et ])ar eux dans les places publiques, et par eux à la barre même de l'Assemblée nationale, comme mauvais citoyen et contrerévolutionnaire.

Ils nelaissent pas de se plaindre aussi eux-mêmes derinexécution des lois. Ce gouvernement, dont chaque jour ils embarras*

^ Allusion à l'armée des princes, commandée par le prince de Rohan, et à laquelle s'était jointe la légion recrulée par le vicomte de Mirabeau. Voyez note 1, page 70.

* Lafayelte, Luckner et Rochambeau. Dans un article, intitulé : Nouveau plan de contre-révolution y inséré dans le n' 132 des RévO' lulions de Paris : « Les conjurés (c'est-à-dire les royalistes) ont fait nommer Lafayette lieutenant général, et décerner le bftlon de miré* chai de France à Luckner et à Rochambeau .»

sent la marche, ils raccusent chaque jour de ne point marcher. Chaque jour ils invoquent la constitution, et chaque jour leurs discours et leur conduite Toutragent ; et chaque jour s^élancent, du milieu d*eux, des essaims de pétitionnaires qui vont faire retentir de violentes inepties contre la constitution les voûtes mêmes sous lesquelles la constitution a été faite.

Ils reçoivent, à la face de la France entière, des députations qui, comme s*il n'existait ni Assemblée législative, ni tribunaux, ni pouvoir exécutif, s'adressent à eux pour obtenir ou une loi, ou la réparation de quelque toit, ou un changement d'officiers publics.

Et quand Tindignation et la douleur soulèvent tous les esprits, ils crient eux-mêmes plus que personne contre les désordres qu'ils ont faits et qu'ils entretiennent ; ils accusent de leur ouvrage tous ceux qu'ils oppriment; et, levant tout à fait le masque, ils arment au milieu de Paris, sans dissimuler leurs préparatifs de guerre^ Enfin, au midi delà France, ils ont osé se promettre; d'une ville à l'autre, l'appui d'uneforce armée, dans le cas où la puissance publique essayerait de les faire rentrer dans le devoir des sujets de la loi.

Les procès-verbaux de toutes les administrations, ceux de l'Assemblée nationale, tous les journaux, et ceux principalement qui sortent du sein même de ces Sociétés, la notoriété publique, les yeux et la conscience de la France entière, attesteront que ce tableau hideux n'est que fidèle. Voilà dans quel chaos ils ont jeté cet empire, qui a une constitution. Voilà

^ Dans le mois de décembre, le peuple de Paris avait commencé à s'armer de piques et à diriger de menaçantes promenades jusque sous les fent^tres des Tuileries. Cet armement nouveau de toute une population avait pris des proportions telles, que la municipalité, par un arrêté en dute du 11 février, avait cru devoir ea diriger l'emploi, en assimilant les hommes armés de piques à une sorte de garde nationale. Voyez, dans le n* 136 des Révolutions de Paris, un article, intitulé : Dei piques, qui est un véritable «ppel à une insurrection permanente.

128 ŒUVRES POLITIQUES. [26 février

comment, soit par la terreur, soit par le découragement, ils ont réduit les talents et la probité au silence ; et Thomme dont le cœur est juste et droit (car celui-là seul est libre), étonné entre ce qu'on lui annonçait et ce qu il voit, entre la consti* tution el ceux qui se nomment ses amis, entre la loi qui lui promet protection et des hommes qui parlent plus haut que la loi, rentre en gémissant dans sa retraite, et s efforce d'espérer encore que le règne des lois et de la raison viendra enfin réjouir une terre oii Ton opprime au nom de l'égalité, et oùreffigie de la Liberté n*est qu une empreinte employée à sceller les volontés de quelques tyrans.

Il est certes bien étonnant que toutes ces choses fussent assez inconnues à un membre de l'Assemblée nationale^, pour qu'il ait pu demander hautement, il y a peu de jours, qu'on lui citât quelques-uns des excès de ces Sociétés, si mal nommées patriotiques ; et il faut en effet que cet incroyable, défi ait frappé TÂssemblée d'un grand étonnement, puisqu'elle ne s'est pas levée toute entière pour lui répondre, d'une manière trop satisfaisante, par la triste éimmération que je viens de faire.

Il a paru sous le nom d'un magistrat une lettre qui m'a semblé bien niaise' ; d'autres Font jugée pernicieuse. Ib ont

^ C'est Guadet qui, en réponse à un discours de Vaublanc, avait, le 21 février, prononcé une véritable apologie des sociétés patriotiques. Vaublanc, développant une partie du rapport présenté par le ministre de l'intérieur, dans la séance du 18, «ur la situation générale du royaume, avait dit, ce que lui reprocha Guadet, que l'administration de la chose publique serait impossible « tant que les sociétés patriotiques entraveraient la marche du gouvernement ; > et c'est avec non moins de raison que d'énergie qu'il avait réclamé a le despotisme de la loi. »

* Lettre de Pétion à Buzot, datée du 6 février. La plupart des journaux la reproduisirent. Voyez le n» 135 des Révolutions de Paris, le Patriote français du 10, le Courrier français du 11, etc. Celte lettre est fort curieuse ; elle marque ce moment de crise inévitable dans toute révolution, où la partie saine de la nation résiste aux entraînements révolutionnaires des dernières classes du peuple. Nous avons cru utile de l'insérer à la fin du volume.

cru y Toir le désir de servir les factions les plus ennemies du bien public, de justifier les passions les plus iniques elles plus antisociales, et d armer tous ceux qui n'ont rien contre tous ceux qui ont quelque chose. Mais quoique je ne connaisse point ce magistrat, et que je l'entende prôner par des gens que je n'aime point, et pour qui je n'ai aucune estime, je n'ai rien vu dans sa conduite ni dans son écrit qui m'autorise à adopter de pareils soupçons.- Quoi qu'il en soit, cette lettre assure, en différents endroits et de différentes manières, que la bourgeoisie n'est plus aussi attachée à la révolution. Si ce fait important est vrai, il me semble qu il aurait dû inspirera ce magistrat d'autres réflexions que celles qu'on lit dans sa lettre. Il aurait dû considérer que cette classe, qu'il désigne par ce mot de bourgeoisie, étant celle qui est placée, à distance égale, entre les vices de l'opulence et ceux de la misère, entre les prodigalités du luxe et les extrêmes besoins, fait essentiellement la masse du vrai peuple, dans tous les lieux et dans tous les temps où l'on donne un sens aux mots qu'on emploie ; que cette classe est la plus sobre, la plus sage, la mieux active, la plus remplie de tout ce qu'une honnête industrie enfante de louable et de bon ; que, lorsque celte classe entière est mécontente, il en faut accuser quelque vice secret dans les lois ou dans le gouvernement. Des loi^ qui rétablissent l'égalité parmi les hommes, des lois qui ouvrent le champ le plus vaste et le plus libre à toute espèce de travaux, des lois qui, malgré les imperfections dont nul ouvrage humain n'est exempt, sont au moins évidemment destinées à fonder la concorde et le bonheur de tous sur les intérêts de tous, ne peuvent assurément pas être la cause de leur mécontentement. 11 faut donc, ou que le gouvernement contrarie les lois, ou que le gouvernement n'ait point de force. Si ensuite ce magistrat eût regardé autour de lui, s'il eût vu les tribunaux sans force, les administrateurs sans pouvoir et sans considération, la France entière alarmée sur l'état de ses finances, sur celui de sa

iSO ŒUVRES POLITIQUES. [26 février

dette, sur les conlribiitions, sur la fortune publique, et, par conséquent, les particuliers inquiets sur leur fortune privée, la défiance etrelïroi arrêtant ou précipitant les transactions commerciales, les spéculations les plus légitimes devenues dangereuses, vingt tentatives pour taxer le prix des denrées, le discrédit de nos papiers, effet infaillible de toutes ces causes, il n'aurait pas été embarrassé de rendre raisonde ce grand nombre da mécontents qui se grossit tous les jours. Il eût ensuite cherché d'où peut naître un relâchement si incroyable dans toutes les parties du gouvernement, et cette terreur des bons, et celte audace des méchants. Je doute que ses yeux eussent trouvé à se fixer ailleurs que sur ces Sociétés, où un infiniment petit nombre de Français paraissent un grand nombre, paice qu'ils sont réunis'et qu'ils crient.

Et alors, comparant leur action et leur organisation avec les idées qu'il doit s'être faites d'un État libre et bien ordonne, il aurait, je pense, conclu avec moi, et avec tout lecteur qui n'est pas ou un des fripons intéressés à tant de désordres, ou d'une imbécillité à qui tout raisonnement sôit interdit, qu'il est absolument impossible d'établir et d'affermir un gouvornemeiit à côté de Sociétés pareilles ; que ces clubs sont et seront funestes à la liberté ; qu'ils anéantiront la constitution ; que la horde énergumène de Coblentz n'a pas de plus sûrs auxiliaires^ ; que leur destruction est le seul remède aux maux de lu France ; et que le jour de leur mort sera un jour de fête et d'allégresse publique. Ils crient partout que la patrie est en danger'; cela est malheureusement bien vrai : et cela sera vrai tant qu'ils existeront.

ANDRE CUÉNIER.

*■ Le ministre de l'intérieur, dans son rapport du 18, avait dit, après avoir parle des sociétés patriotiques : a On ne peut que s'affliger de ces lettres que rAssembléc et le roi ont été obligés d'entendre, où la constitution est traitée d'œuvre abominable de l'Assemblée constituante. On ne parlerait pas autrement à Coblentz. >

^ 11 a employé ici le vingt et unième des Fragmenls politiques.

P. S. — Je V0U9 prie, MM. les rédacteurs, de suppléer à une omission, qui a eu lieu contre mon gré. Comme je crois que, dans la situation où nous sommes, tout bon citoyen doit regarder comme un devoir d'attaquer de front tout ce qu'il croit pernicieux, je ne veux point, en gardant Tanonyme, feindre de redouter le ressentiment de ceux dont la patrie doit redouter les mauvais conseils ou les mauvais exemples. Je désire donc faire connaître que c'est moi qui suis l'auteur des • réflexions que vous avez publiées, dans votre supplément du 12 de ce mois, sur le discours préliminaire des Lettres de Mirabeau*. Ces réflexions, ne renfermant que les vérités les plus exactes et les plus évidentes, n'auraient pas dû être qualifiées de satire arrière par un homme d'esprit, qui, dans votre supplément du 19, se déclare le défenseur officieux de M. Manuel*.

J'ajouterai que j'ai dessein de vous adresser de temps en temps quelques articles, que je signerai^, dans lesquels, me présentant Sans ménagement et sans crainte à Thoiiorable inimitié des brigands à talons rouges et des brigands à piques^, je tâcherai,

1 C'est l'article qui précède, ainsi que nous l'avons dit. Voyez la tiote 1 de la page 112. Manuel avait repondu à cet article par une lettre, à laquelle André Chénier avait d'abord eu l'intention de répliquer. Sa réponse était môme entièrement rédigée, mais il ne la publia pas. On en trouvera un passage, qui nous a été conservé, dans les fragments jwlUigues. Quant à la lettre de Manuel, elle n'est pas dans ie Patriote français, comme l'a dit à tort l'éditL iir de 1840. Nous n'avons pu découvrir dans quel journal elle fut publiée.

* Le défenseur officieux n'était autre que Suard. Voyez la note 1 de la page 112.

s Cette afiirmation, ainsi que la pensée qui lui a dicté ce postscriptum, montre combien il serait téméraire d'attribuer à André Chénier des articles non signés du Journal de Paris. Plus loin, dans son article du 14 juin, nous le verrons réitérer, d'une fuçon formelle, cette importante déclaration.

* Cette pbrase, on le pense, ne scandalisa pas que les Jacobins. Le rédacteur des Folies d'un mois, à deux liards par jour écrivait, le 20 avril 1792 : a Gaius Chénier désavoue son frère André Chénier; il a encore licsoin des Tacobins pour soutenir ce qu'il appelle ses tragédies. 1

133 ŒUVRES POLITIQUES. [7 mars

autant qu'il sera en moi, de venger la justice, l'humanité, riionnêtelé publique, des outrages journaliers qu'elles reçoivent de cet abominable amas de brouillons qui vivent de la liberté, comme les chenilles vivent des arbres fruitiers qu elles tuent', [et de cet amas d'écrivains et de parleurs ignominieux pour qui la liberté n'est autre chose que ce qu'était un bon festin pour les harpies qui ne savaient que le couvrir d'ordures].

Page 1