SUR P. MANUEL
SOUS les yeux, et surtout qu'il ne les ait point transmises à l'éditeur de ses lettres. Sans doute, alors, on ne nous eût point parlé de la méchanceté de sa femme, qui l illuminait de crimes ; les lecteurs n'eussent pas été écrasés de ses sublimes qualités ; on ne nous Teût pas montré se roulant par terre, mais comme les Achille et les Priam, Nous ne saurions pas que Sophie était presque belle, mais que Gabriel ne s* était rendu quà ses vertus, et qu'il tenait encore plus à son âme de fer qu'à son corps d' albâtre. Bien différente de ces prudes ennuyeuses qui déguisent de leur mieux leurs aventures, elle était cependant toujours décente, même lorsqu'il V entraînait vers le trône de V amour. Elle avait sans cesse quelque milice à lui faire; et rien n'est plus piquant que l'ingénieux détail de ces malices qu'elle lui faisait jusqu'à ce que l'envie de lui en faire se passât peu à peu, comme il est dit agréablement page 15.
Mais rien n'est plus touchant que le récit delà mort de cette Sophie, qui descefidit au tombeau lorsque Mirabeau montait à la tribune, d'où, il devait tomber sur le lit de mort, qui fut pour lui celui de la gloire, Sophie, suicide, trouva sur le sopha même des Grâxies, dans la vapeur du charbon, le soni" m£il éternel de Pauline, etc.
Ces morceaux, d'un goût si exquis, ne sont qu'un léger échantillon de la prodigieuse richesse de l'auteur en expressions inattendues, en allusions historiques ou mythologiques, en plaisanteries délicates : ainsi, lantôt il appelle son héros le Messie de la révolution, tantôt il nous le représente promené par le sort, qui lui donne partout des rois ou des femmes pour ses menus plaisirs. Ailleurs, nous racontant comme Mirabeau fiit arrêté en Hollande, où il avait pris le nom de Saiiit- Malhieu, il ajoute ingénieusement que Mirabeau avait pourtant cru être bien déguisé sous le nom d'un apôtre.
Rien ne fait plus d'honneur et au saint et au panégyriste que la vénération de ce dernier pour les vertus de Tautre; mais,
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de toutes ces vertus, celle qui le touche \ef\m est V amour de |P Gabriel pour Sophie, Aussi fait-il voir avec quelle complai- I f santé humanité il s'intéresse à leurs plaisirs ; comme il lespartage, comme il les regrette. 11 est au fait de tout : leurs discours^ leurs moindres entretiens, leur silence, tout ce que la nuit ou les voûtes des prisons ont caché, il a tout vu, tout entendu. Il gémit de voir qu'ils ne peuvent se consoler que par ce commerce enchanteur qui ne contente pas deux amants. Une plume de feu ne suffit pas à leurs âmes,
J ai regret de ne pouvoir le suivre dans le voluptueux délire où le jettent de si belles imaginations; mais je suis contraint ici de supprimer les citations, car ceux qui ont perdu quelques instants de leur jeunesse à feuilleter ces honteuses productions de la débauche et de la cupidité qui inondent aujourd'hui nos places publiques, assurent retrouver dans cette préface le ton, l'esprit, le sel, Turbanité, qui distinguent ces nobles ouvrages^, et croient lire un écrit composé dans et pour un de ces lieux que l'auteur nomme à la page 57.
Au reste, ces sortes de livres ne sont pas aussi vils ni aussi odieux qu'on le croit communément, comme le montre fort bien l'éditeur, qui en cite deux des plus infâmes', en nous apprenant que Mirabeau n'avait pas eu honte de les écrire, à la vérité pour gagner de l'argent. Dans Tunde ces deux chefsd'œuvre il admire toute l'érudition de F Académie des sciences. L'autre, tissu de tout ce que les prostituées et les grossiers portefaix ont de plus dégoûtant dans leur langage, lui semble un monument de la philanthropie de Mirabeau, qui voyait un but moral à travers des sentiers fangeux.
Tant d'admirables réflexions sont relevées par un patriotisme dont tous les élans ne sont pas aussi sublimes ni aussi naïfs que celui de la page 25. On y lit qu'un inspecteur de
* Plus haut, page 65, il a déjà qualifié de « nobles ouvrages » les pamphlets prônés par les sociétés patriotiques ou par les royalistes.
* Erotica hiblion et Ma convet^sian, parus en 1785.
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police trouva dans le corset de Sophie une dose de poison. Je laienniain, ajoute l'éditeur, et elle pourrait encore servir à purger la terre d'un tyran.
N'était-ce pas une chose digne de fixer Tattention d'un lecteur qu'un ouvrage rempli de tels sentiments et de telles pensées^ et écrit dans un jargon digne de ces pensées et de ces sentiments?
J'ignore si l'éditeur fut Tami deMirabeau. Des hommes qui ont beaucoup vécu avec Mirabeau n'out jamais rencontré M. Manuel chez lui. Quoiqu'il en soit, je conviens que Tamitié est une excuse, même pour un entliousiasme excessif. Je pense, toutefois, qu'un cœur honnête, aveuglé par Tamitié, ne cherche pas à justifier des vices et des mauvaises actions qu'il ne nie pas, mais s'obstine au contraire à ne pas les croire.
Je ne sais rien de si puéril et de si misérable que cette politesse fausse et apprêtée, celte mignardise fine et inintelligible, et ces épigrammôs sentimentales que l'on appelait autrefois le bon ton. Mais n'est-il pas un véritable bon ton? Tout homme qui a une âme bonne et franche n'a-t-il pas en soi une justesse de sentiment et de pensées, une dignité d'expression, unegaîté facile et décenle, un respect pour les vraies bienséances, qui est en effet le bon ton, puisque l'iionnêteté n'en aura jamais d'autre? Et ce fastidieux mélange de déclamations amphigouriques, d'équivoques impures, de cynisme et d'impertinent orgueil, n est-il pas un essentiellement mauvais ton, je ne dis pas aux yeux de ce qu'on nommait le beau monde, je dis au tribunal de la saine et universelle morale? Certes, la lecture d'un pareil écrit repousse toute âme bien née, et semble l'avertir, par le dégoût qu'elle lui inspire, qu'un honnête homme n'écrit pas ainsi.
Si le nom de Mirabeau fait durer ce recueil jusqu'au temps, qui arrivera peut-être, où, notre aveugle effervescence s'étant calmée, nous saurons vivre en paix sous l'empire de la raison
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et de la liberlé, et juger sainement les hommes et les choses, je me figure que ceux qui trouveront dans la liste des magistrats de cette capitale de la France le même nom qu'ils auront vu à la tête de ce discours préliminaire, ne voudront pas croire que ce puisse être la même personne.
Et déjà grâces soient rendues à ce premier essai de notre indépendance, qui, relevant toutes les têtes, et inspirant aux uns une honnête fierté, aux autres une imperturbable audace, a du moins banni l'hypocrisie en mêrhe temps que la pudeur, et (ait que nul ne craint ou ne rougit plus de se montrer tel qu il est !
Ainsi, au lieu de nous indigner, nous devons faire notre profit et mûrir notre expérience, en voyant cette nuée d'orateurs des halles qui, pour faire foi de leur patriotisme, justifient toutes les lurpides, conseillent tous les désordres, avec un ton d'assurance et d'aulorité que les hommes vertueux oseraient prendre à peine en faisant une bonne action.
Quelques hommes redoutent trop pour les mœurs et pour les lettres ce torrent d'inepties que la presse vomit tous les jours ; ils ne veulent pas voir que, cette partie d'industrie humaine ayant longtemps été comprimée sous des entraves sans nombre, dès que la barrière a été levée, une foule immense a dû se précipiter pour goûter à la hâte le plaisir de tout imprimer; et que, nécessairement, le plus grand nombre de ces nouveaux écrivains avait négligé jusque-là desavoir lire et de savoir penser, préliminaires indispensables de l'art d'écrire. Mais lorsque le temps, la tranquillité publique et la risée générale auront lassé cette fécondité stérile, alors, sans doute, l'étude et la méditation, jointes à la liberté, produiront des ouvrages véritablement utiles et glorieux. Quand les liqueurs ont longtemps fermenté dans la cuve, tout ce qui s'ambncèle à la surface n'est qu'une bourbeuse écume ; la boisson claire et saine ne vient qu'après.
L'illustre éditeur et sa nombreuso cohorte ne manqueront
pas de dire que cet extrait est l'ouvrage d'un aristocrate, notoirement stipendié par la liste civile, et en relation évidente avec les émigrés de Coblentz ; car
Qui siffle Manuel est un valet de roi,
Et n'a, dil Manuel, ni Dieu, ni foi, ni loi <.