AUX DÉPUTÉS DE LA CONVENTION
Messieurs, J!ai paru sans murmure devant votre tribunal; j'ai répondu à toutes vos questions avec candeur et simplicité. Je n'ai fait aucune réflexion sur la nature de plusieurs de ces questions, les regardant toutes comme également' propres à manifester ma droiture et mon innocence, et ne croyant pas que des explications, entre moi et ceux que le peuple français reconnaît pour ses représentants, pussent jamais m'avilir, de
' Cette lettre fut publiée pour la première fois dans l'édition de 1819. bans la préface (p. xiv], il était dit que cette lettre, signée dans la nuit du 17 au 18 janvier, était d'André Chénier, et qu'elle avait été imprimée sur la minute, écrite do fa propre main, et corrigée en plusieurs passages sur les avis de M. de Malesherbes. Il n'y a là, croyons-nous, que des suppositions de l'éditeur. La lettre ne devait pas être datée, car, dans le cas contraire, elle eût porté la date du 15 ou 16 janvier, puisque la véritable lettre que de Sèze lut, au nom du roi, dans la séance du 17, est datée de la tour du Temple, 16 janvier. Quoi qu'il on soit, et malgré les corrections faites, selon l'éditeur, sur les indications de M. de Malesherbes, elle ne fut pas adoptée; elle était évidemment beaucoup trop longue. Voyez celle que lut de Sèze, au nom du xoi, et qui fut insérée dan9 le procès-verbal (et dans le Moniteur) de la séance du 17 janvier.
294 ŒUVRES POETIQUES. [Janvier
quelque manière que fût fait l'interrogatoire. Je ne me suis servi, ni des maximes éternelles du droit des gens, ni des observations publiées par plusieurs même d'entre vous, pour élever des doutes sur votre compétence, et pour réclamer en ma faveur toutes ces formes, bases indispensables de toute jurisprudence, puisqu'elles seules peuvent proléger le faible; puisqu'elles seules peuvent prouver, ou du moins rendre probable, qu'un jugement n'a été dicté que par la conviction intime, et qu'une sentence est en effet un vœu de la justice, et non un déguisement de la violence. 11 était pourtant visible que ces formes, si nécessaires à observer dans toutes les causes ordinaires, Tétaient peut-être plus encore dans celle-ci; car elles n'ont été inventées que comme une digue à la toutepuissance et aux passions. Et n'est-il pas évident que le procès que vous venez de juger n'a pu être amené que par des circonstances extraordinaires qui, renversant toutes les idées et toutes les institutions de plusieurs siècles, et donnant à tout de nouveaux commencements, ont dû nécessairement réveiller l'activité de toutes les passions bumaines? Les arguments employés pour justifier ces défauts de formes se réduisent à dire qu'en cela, comme en tout le reste, vous n'êtes que les mandataires du peuple français; que c'est lui qui m'a jugé, et que vous n'avez fait que prononcer son jugement. Je veux admettre, sans contestation, ces raisonnements ; et je crois qu'en me déclarant digne de mort, vous pensiez ne pronon» cer, en effet, que l'opinion du peuple français; mais je dis que vous vous êtes trompés, et que l'opinion du peuple français n'est point celle-là. Les mêmes raisons, qui exigeaient dans celte affaire la plus rigide observation des formes judiciaires, ne permettent assurément pas qu'elle soit jugée en première instance, sans appel. A qui donc en appeler de la sentence des mandataires du peuple, jugeant en son nom? Au peuple lui-même.
Messieurs, j'en appelle au peuple français, dont j'ai reconnu