‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 91 sur 121 · SUR LA PEINTURE D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

SUR LA PEINTURE D'HISTOIRE

Ce 20 mars 1792.

Quoique l'état de douleur et d'anxiété oii se trouve dans ces moments la chose publique, ne semble guère permettre à

* Cet article sur la peinture d'histoire fut publié, le 24 mars 1792, dans le trente-cinquième supplément du Journal de Pans. Il se trouve une réponse à cet article dans la Feuille du jour, du 27 mar9l792; elle est simplement signée : Un amateur.

des citoyens de s'occujJer et d'occuper les autres de dissertations sur la peinture, je pense que plusieurs lecteurs se plairont, ainsi que moi, à distraire un instant leurs regards de beaucoup d'objets affligeants, et trouveront bon que je réponde quelques mots aux Observations insérées dans le Supplément au Journal de Pai^is^, du dimancbe 18. Elles ont rapport aux tableaux demandés, d'après un décret de l'Assemblée constituante *, pour représenter aux yeux des Français le roi acceptant l'acte constitutionnel.

c Cet ouvrage intéressant semblait, dit l'Observateur, être destiné à quelqu'un de nos plus célèbres artistes, dans le genre du portrait et, en effet, madame Guyard vient d'en être chargée, elc. » Je ne cite les paroles où cette dame est nommée, que pour avoir l'occasion de rendre hommage moimême à ses talents. Mais j'oserai dire à l'Observateur que cette distinction, déjà reçue depuis longtemps entre les peintres de portrait et les peintres d'bistoire, est ce qu'il y a au monde de plus futile et de plus étranger à Tesprit et à la perfection de l'art. Ceux qu'on appelait, il y a soixante ans, des peintres de portraits, étaient à très-peu d'exceptions près, de véritables charlatans qui ne savaient qu'étourdir les yeux par des attitudes forcées et, pour ainsi dire, emphatiques ; par des figures raides, sans grâce, safls naturel, perdues dans un amas d'ornements sans goût et dans des draperies immenses, dont aucune raison ne déterminait les plis vastes et confus.

Que si l'on dit que cette manière n'est pas de l'essence des portraits et que rien n'empêche de les peindre avec vérité, je

< Ces obsenratioDs, adressées aux auteurs du Journal de Paris, et insérées dans le trente-et-unième supplément, étaient une réponse à un article de la Chronique de Paris, du 3 mars, dans lequel on lisait : a II (le roi) a sollicité le pinceau patriotique du célèbre David. Alexandre avait raison de ne permettre qu'à Apelle de faire son portrait. » Ces observations sont signées G. P.

s Décret do 29 septembre 1791.

réponds qu'alors la disiinction ne signifie plus rien, puisqu'elle se réduit à dilj||ni'un peintre est peintre de portraits, : lorsqu'il peint des pcÉpiits; car la vérité, la simplicité, la " naïveté ne sont pas autres pour un peintre de portraits, que pour un peintre d^histoire. Elles sont l'essence de tous les tableaux où il entre des figures; et même comme les peintres qui traitent des sujets historiques sont obligés de faire agir plusieurs figures ensemble, et que leur succès par conséquent dépend d'une justesse d'expression qui ne laisse rien de gêné, de vague, ni d'incohérent dans leur ouvrage, il est clair que plus ils ont réussi dans ce genre, plus ils doivent être exercés à saisir sur la nature vivante ces traits presque imperceptibles qui rendent un portrait parfait. ^

Et c'est ce qui est confirmé par les exemples. Quelque opinion qu'on puisse avoir du style historiqtie des peintres flamands, toujours est-il vrai que Rubens et Van Dyck, son élève, qui ont fait de si beaux portraits étaient des peintres d'histoire. Du temps de la renaissance et de la perfection de l'art, cette distinction n'était pas même connue ; sous les Médicis, dans le plus beau siècle des arts et des lettres modernes, Corrége, Michel-Ange et le grand Raphaël lui-même, laissèrent des portraits qui les auraient illustrés, si de beaucoup plus grands ouvrages n avaient empêché la renommée de s'occuper des moindres. Le Titien a conservé sa réputation dans les deux genres. Et pour citer un exemple récent, au dernier salon, Brutus, Socrate, les Horaces, n'empêchaient pas même d'admirer un portrait sorti du pinceau de David.

Le tableau proposé sera toujours un tableau historique, que l'on traitera d'une manière ou d'une autre, poétiquement ou sans poésie, et qui n'admettra jamais que la distinction du bon et du mauvais.

L'Observateur s'élève contre l'injustice d'admirer un grand artiste exclusivement à tous les autres, et je suis en cela fort de son avis ; mais je ne puis plus en être, et je doute que la

M)stérité en soit, lorsqu'il ajoute que « M. Vincent marche le rival de M. David dans la carrière. » Je ne connais point M. Vincent; je vois tous ceux qui le connaissent parler de son caractère avec estime; j'honore beaucoup ses talents; et je le prie de n'attribuer qu'au désir de le voir travailler de plus en plus à la perfection d'un art dans lequel il a obtenu une juste gloire, le peu de remarques que je vais me permettre ici.

Des ouvrages de cet artiste que cite l'Observateur, deux seulement sont assez présents à ma mémoire pour que je puisse en parler. Les filles de Crotone devant Zeuxis ont-elles bien l'expression qu'elles devaient avoir? ont-elles ce mélange de pudeur joint à un peu d'orgueil d'avoir été choisies pour représenter la beauté même? Ces vierges grecques ontelles rien de ces formes grecques que les médailles, les sculptures, les peintures antiques nous ont transmises avec certitude? ont-elles dans leurs attitudes, dans leurs draperies, cette simplicité naïve qui plaît et attache? Et un manque de grâce chez elles, et l'extrême froideur du peintre assis, qui semble attendre avec ennui qu'on soit prêt pour qu'il commence, n'ôtent-ils pas à ce sujet tout ce qu'il avait d'aimable et de séduisant ?

La Clémence d* Auguste semble-t-elle un tableau qui parte de l'âme? La figure de Cinna, extrêmement ignoble, n'a-t-elle pas une attitude forcée, une expression grimacière, chargée et presque inintelligible? Et l'empereur, au lieu d'être gravement assis comme s'il donnait audience, ne devrait-il pas avoir sur la bouche et dans les yeux ce sourire indulgent et caressant d'un homme outragé qui pourrait se venger, et qui pardonne et veut devenir ami? Enfin n'y a-t-il pas dans tout cela une certaine pompe factice et théâtrale qui n'est pas de la noblesse.

Quant à M. David, quoiqu'il y eût une véritable injustice à humilier tous les autres artistes devant lui, il y en aurait, ce me semble, une aussi grande à lui contester le titre de chef

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de notre école, que son génie et ses travaux lui ont acquis déjà même chez les étrangers. Élevé par M. Yien, qui avait conservé un goût sage et pur au milieu des extravagances de Boucher et de ses contemporains, il a mûri, il a nourri ce que la nature lui avait donné de grands talents par Fétude constante des chefs-d'œuvre d'Italie, et surtout de ses magni* iiques restes de sculpture antique échappés, je ne sais comment, aux temps, aux barbares et aux fureurs du christianisme, pour venir former Le Poussin et l'École romaine. Ce n'est point là, sans doute, qu'il trouve ses grandes pensées : le vieil Horace armant ses trois enfants, et son petit-fils, âgé de cinq ans, se mordant la lèvre et contemplant ce spectacle avec une sorte d'envie ; Brutus seul dans sa famille et comme exilé dans sa maison, et ne trouvant d'asile qu'à l'ombre de la déesse à qui il vient de faire de si grands sacrifices ; Socrate continuant son discours et tendant le bras au hasard pour recevoir la ciguë ; le Serment du Jeu de paume, une des plus belles compositions qu'aient enfantées les arts modernes, dans laquelle une multitude de figures, animées d'un même sentiment, concourent à une même action, sans confusion et sans monotonie : tout cela n'appartient sans doute qu'à l'âme et au génie de l'artiste. Hais ce qui est en grande partie produit par Fétude des modèles dont nous venons de parler, c'est la grandeur et la majesté des compositions ; la finesse et la vérité exquise des expressions, variées suivant l'âge et le sexe ; la fidélité dans tous les détails, et celte beauté de formes , cette simplicité facile dans les draperies, cette naïveté à la fois touchante et austère, et ces grâces franches et nobles qui sont de tous les temps et de tous les li.ux. Presque tous les tableaux qui paraissent depuis quelques années, même les moins bons, semblent cependant faits avec l'intention de se rapprocher de cette excellente manière, redevenue nouvelle, et manifestent par là l'utile influence que cet habile homme exerce sur notre École; et c'est une obli-

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gution de plus que lui ont les arls, puisque, outre les cliefsd'œuvre qu*il produit lui-même, tous les émules qui veulent le suivre rentrent sur ses pas dans la seule route qui ait mené jadis et qui puisse mener encore au grand et au vrai, qui sont le beau dans les arts.

Si je ne me suis pas conformé à l'usage de ne rendre juslice aux hommes de talent qu'après leur mort, je l'ai fait moins encore par le désir de louer un grand artiste, que par celui d'inviter les hommes qui pensent et qui aiment les arts à en examiner les véritables principes.

Je terminerai par une réflexion qui s'applique à beaucoup d'objets. Ce n'est point chez ceux des artistes qui ne sont qu'hommes de métier, ce n'est point dans les ateliers où les jeunes gens étudient le mécanisme de la peinture, que l'on apprend à sentir et à juger les beautés et le Lut de cet art divin. Une foule d'hommes sortent de là, dont la main est trèscapable de couvrir une toile de couleurs harmonieuses, mais dont l'esprit est incapable de concevoir un tableau. Aussi de tout temps y a-t-il eu peu de peintres pour ceux qui ne louent qu'après avoir senti, et qui ne senteut que lorsque la simplicité de la composition, la pureté des formes, la naïveté des mouvements ont produit cette expression complète, cette parfaite représentation de la vie humaine, qui émeut l'âme et qui entraine l'esprit. L'observation de la nature physique et morale, l'étude et l'expérience des passions humaines, cette sûreté et cette finesse de sensations qu'on appelle le goût, la lecture des poètes, voilà ce qui enseigne à connaître et apprécier cette autre espèce de poésie destinée à rappeler sans cesse à l'émulation des hommes la mémoire des belles actions et des grands talents, en faisant vivre jusqu'aux traits des mortels que l'on aime ou que l'on admire ; et, sous ce point de vue, la peinture est digne d'intéresser l'attention des législateurs et des sages, autant qu'elle doit, par la douceur de ses

prestiges, et la fécondité de ses ressourceSi faire à jamais les

délices des âmes passionnées, des iioaginàtions fadles et des esprits justes et cultivés.

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