PROCÈS DE LOUIS XVI
Ainsi, en faisant cette objection (que si Ton absout le roi on fait le procès à la nation*), ils ne font que déclarer, par un ai^eu aussi maladroit qu'évident, que par la nation ils n'ont jamais entendu qu'eux-mêmes, et que si le roi se trouve innocent, etc., ils seront, eux, des calomniateurs, etc.; en quoi je pense entièrement comme eux... ]ls avouent par là, qu en disant que la nation a prononcé, leur conscience n'est pas sûre que la nation ait prononcé... Est-ce persuasion chez eux? Non, etc.
Pense-t-on qu'ils aient cru eux-mêmes que rien de tout cela fût prouvé? qu'on lise leurs opinions... L'un dit que Louis est coupable par cela seul qu'il a été roi'; un autre dit que les
* Article du 29 mars : a J'ajoute qu'il est bon, qu'U est honorable, qu'il est doux de se présenter, par des vérités sévères, à la haine des despotes insolents, etc. »
* C'est l'opinion que développa Robespierre, dans la séance du 5 décembre : < Louis ne peut être jugé...; il est condamné ou la république n'est poini absoute. Proposer de faire le procès de Louis XYI..., c'est mettre la révolution eilc-mêmâ en litige. .. Si Louis est innocent, tous les défenseurs de la liberté deviennent des calomniateurs. »
' C'est l'opinion qu'exprima Saint-Just, dans la séance du 13 novembre : a De quelques illusions, de quelques conventions que la royauté s'enveloppe, elle est un crime éternel, contre lequel tout homme a le droit de s'élever et de s'armer... On ne peut point régner innocemment... Tout roi est un rebelle et un usurpateur, s Cette oj)inion de Suinl-Jui^t fil grand bruit; voyez le n* 16 du Républicain, dont quelques lignes
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crimes de Louis 'XI et de Charles IX sont accumulés sur la tête de Louis XYI et demandent son supplice ^ La plupart se récrient contre les formes qu'on invoque, etc.. Ceux à qui plus d esprit, de lumières et d*étude ont donné plus d'art pour déguiser des intentions pernicieuses et le désir de nuire, se bornent à dire qu'il est honteux de procéder au jugement si Ton n'a pas répondu à la défense*. Tous avouent donc, etc., et c'est ce qu'avouent plus que les autres ceux qui prétendent qu'il faut ou faire périr le roi, ou faire le procès à la Convention et au 10 août.
Ce n'est pas qu'ils croient à ce qu'ils disent. Ce n'est pas qu'ils se dissimulent, ou la fausseté des faits, ou l'absurdité des raisonnements, ou l'infamie, etc.. Mais ils finissent par se persuader qu'à force de crier et de répéter, ils persuaderont aux autres ce qu'ils ne croient pas eux-mêmes.
La Commune de Paris défendant par un arrêté exprès à tous ses commissaires au Temple de rien insérer dans leurs rapports
sont reproduites dans le Moniteur du 20 novembre. Le rédacteur des Révolutions de Paris, dans son n° 175, traita l'opinion de Saint-Just d'exagération : a Si Louis XVI n'avait été qu'un roi fainéant... il eût mérité une place au puits du château de Bicêtre; mais il fuf un monstre couronné ; la guillotine l'attend au Carrousel. Voilà le droit des gens, maladroitement invoqué par Saint-Just. »
* L'abbé Deiaplanche. vicaire de l'église cathédrale de Nevers, député de la Nièvre, à la séance des Jacobins du 5 décembre 1792 [Journal des jacobins, du 7) : a Citoyens, sans doute, il n'est personne qui ne voie dans Louis XVI le digne émule de Louis XI et de Charles IX. Sa conduite, dès l'origine de la Révolution, a toujours été celle du plus réfléchi des brigands couronnés^ celle d'un anthropophage dégouttant de meurtre et de carnage. Quand il lui fut impossible de sucer le sang des Français, le monstre le versa. Etc., etc. » Le discours se termine par un projet de décret demandant le jugement pour la forme et le supplice.
* Manuel avait dit, dans la séance du 6 décembre : a Si César eût été en prison, Brutus aurait demandé qu'il fût entendu avant d'être jugé, s
qui puisse intéresser pour la personne des prisonniers ^.. Ils n'ont pas même voulu qu'on pût les plaindre. Certes lespassiens haineuses et malfaisantes doivent de tout temps avoir eu le même désir ; elles doivent avoir souvent, dans le secret et dans l'ombre, donné les mêmes ordres à leurs complices et à leurs agents ; mais a-t-il existé un seul exemple de magistrats qui, tous ensemble et devant les yeux de tout un peuple, aient osé faire parade d'un acharnement aussi lâche, mettre au jour, avec celte franchise, l'idée qu'ils ont de leur puissance et l'aveuglement de la corruption générale, et professer hautement par un acte public un aussi tranquille dédain pour Thonnêteté et pour la vertu, un aussi entier abandon de toute pudeur et de toute morale, une aussi choquante incrédulité à la morale d'autrui?
Diront-ils, feront-ils dire par leurs écrivains, que le peuple pouvant être juge, ils ont voulu, ils ont dû prémunir son cœur contre les séductions de la pitié ? Mais si cela est ainsi et si leur dessein ne fut en effet que de maintenir le peuple dans cette impassibilité quf convient à des juges, ne devaientils pas aussi le prémunir contre les égarements de la colère et
* Cet arrêté est du 28 décembre 1792 : Le Journal de Paris, du 50, l'annonce ainsi : « Commune de Paris, du 28 décembre : Sur la réquisition du citoyen Hébert, substitut du procureur de la Commune, le conseil général a arrêté que les commissaires de service au Temple ne feront plus aucun rapport sur ce qui regarde personnellement les détenus à la tour. » Voici un courageux arlicle, inséré dans le Journal français^ du 51 décembre; il ne lui manque pour être digne d'André Chénier que d'être écrit dans un meilleur style : a Le conseil général, indigné d'apprendre qu'il n'y avait pas jusqu'aux commissaires du Temple eux-mêmes qui ne semblassent s'apiloycr sur Louis Cnpct et sa famille, vient de prendre un arrêté pour leur défendre de faire entrer dans leurs rapports rien de ce qui pourrait intéresser le peuple en faveur de la famille détenue. Cet arrêté en rappelle un autre, celui qui ordonnait de visiter les conseils de Louis jusque dans les endroits les plus secrets. Ces mesures étroites attestent autant de petitesse de génie que la bassesse de l'âme. Quoi ! nous en sommes donc venus à ce point d'avilissement, où le cri de l'bumanité et le respect qu'on doit à l'infortune sont comptés parmi les crimes 1 Etc, s
contre les emportements de la haine? Pourquoi donc ont-ils au moins souffert que chaque jour les places, les carrefours, les jardins publics retentissent de nouveaux libelles oii toute discussion est représentée comme un délai perfide, tout sentiment humain dénoncé comme une trahison; où les fureurs populaires sont aiguillonnées tantôt par des louanges, tantôt par des reproches d'indulgence et de mollesse; où la calomnie et l'injure vomissent sur des infortunés tout ce qu'elles ont d'ordures plus viles et plus grossières? Pourquoi ont-ils écouté, applaudi, adopté les discours de ceux de leurs orateurs qui ont mis leur gloire à être non les surveillants, mais les persécuteurs de Louis, et qui ont voulu se montrer plus habiles que leurs collègues à rendre sa captivité humiliante, à éteindre jusqu'à l'espérance dans l'âme d'une famille qui n'avait plus d'autre bien, à travestir en ridicule ses paroles ou ses actions les plus innocentes et les plus simples? Grand Dieu ! c'est parmi des hommes,^ c'est parmi des magistrats, c'est parmi les mandataires d'une ville immense, que la chute, les larmes, l'abandon d'un père, d'une femme, d'une sœur, d'enfants en bas âge précipités d'un palais dans une prison, renfermés séparément comme pour les priver de souffrir ensembles comme pour leur faire souffrir à chacun les maux de tous, n'excitent que l'indifférence ou l'insulte ! C'est là que leurs besoins, leur dénûment, leurs plaintes, leurs souvenirs et les soulagements qu'ils cherchent au poids de leur existence, soit dans la conversation des bons libres, soit dans les espérances d'une autre vie, moins vraisemblables et moins consolantes sans doute pour les oppresseurs que pour les opprimés, sont l'objet ou d'invectives furieuses, ou d'abominables railleries !
* Le 29 septembre, la Commune de Paris avait pris un arrêté, par lequel Louis XYI> séparé de Marie-Antoinette, devait être transféré dans la grosse tour du Temple.
London, Covent-Gardeny hood's tavem.
Vendredi, 3 aTril 1789, à 7 heures du soir.
Comme je m'ennuie fort ici *, après y avoir assez mal dîné, et que je ne sais oii aller attendre 1 heure de se présenter dans quelque société, je vais tâcher de laisser fuir une heure et demie sans m'en apercevoir, en barbouillant un papier que j'ai demandé. Je ne sais absolument point ce que je vais écrire, je m'en inquiète peu. Quelque absurde et vide et insignifiant que cela puisse être (et cela ne saurait guère l'être autant que la conversation de deux Anglais qui mangent à une table à côté de moi, et qui écorchent de temps en temps quelques mots de français, afin de me faire voir qu'ils savent ou plutôt qu'ils ne savent pas ma langue), je reverrai peutêlre un jour cette rapsodie, et je ne me rappellerai pas sans plaisir (car il y en a à se rappeler le passé) la triste circonstance qui m'a fait dîner ici tout seul.
Ceux qui ne sont pas heureux aiment et cherchent la soli-
* Ce morceau fut publié pour la première fois dans Tédition de 1819. Toutefois, la plupart des morceaux rangiSs sous le titre général de : Mélanges et fragmenUf furent publiés en 1840. Nous n'indiquerons donc dans les notes que ceux qui le furent a^ant ou apréi* 1840.
lude. Elle est pour eux un grand mal encore plus qu'un grand plaisir : alors le sujet de leur chagrin se présente sans cesse à leur imagination, seul, sans mélange, sans distraction ; ils repassent dans leur mémoire, avec larmes, ce qu'ils y ont déjà repassé cent fois avec larmes ; ils ruminent du fiel ; ils souffrent des souffrances passées et présentes ; ils souffrent môme de l'avenir ; car, quoique un peu d'espérance se mêle toujours au milieu de tout, cependant l'espérance rend méfiant, et celte inquiétude est un état pénible. On s'accoutume à tout, même a souffrir. ^— Oui, vous avez raison, cela est bien vrai. — Si cçla n'était pas vrai, je ne vivrais pas, et vous qui parlez, vous seriez peut-être mort aussi ; mais cette funeste habitude vient d'une cause bien sinistre : elle vient de ce que la souffrance a fatigué la tête et a flétri l'âme. Cette habitude n'est qu'un total affaiblissement : l'esprit n'a plus assez de force pour peser chaque chose et l'examiner sous son juste point de vue, pour en appeler à la sainte nature primitive, et attaquer de front les dures et injustes institutions humaines; l'âme n'a plus assez de force pour s'indigner contre l'inégalité factice établie entre les pauvres humains, pour se révolter à l'idée de l'injustice, pour repousser le poids qui l'accable. Elle est dégradée, descendue, prosternée; elle s'accoutume à souffrir, comme les morts s'accoutument à supporter la pierre du tombeau ; car ils ne peuvent pas la soulever. Voilà ce que c'est que s'accoutumer à tout, même à souffrir. Dieu préserve mes amis de cette triste habitude ! Les petits chagrins rendent tendre ; les grands rendent dur et farouche *. Les uns cherchent la société, les distractions, la conversation des amis ; les autres fuient tout cela : car ils savent que tout cela n'a aucun pouvoir à les consoler, et ils trouvent injuste d'attrister les autres, surtout inutilement
* Dans toute la fin de ce paragraphe, on reconnaît les pensées qu'il a développées dans la Liberté, L'idylle ei-t antérieure de deux ans à cette page elle est datée du mois de mars 1787.
pour soi-même. Peut-être aussi ont-ils quelque pudeur de laisser voir à Tamitié qu'elle-même et son doux langage, et son regard caressant el des serrements de main, ne peuvent pas guérir toutes les plaies ; et cependant la vue et les soins de mes amis m* ont toujours fait du bien, même s*ils ne m'ont pas entièrement guéri.
Hais ici je suis seul, livré à moi-même, soumis à ma pesante fortune, et je n'ai personne sur qui m*appuyer. Que l'indépendance est bonne ! Heureux celui que le désir d'être utile à ses vieux parents et à toute sa famille ne force pas à renoncera son honnête et indépendante pauvreté! Peut-être un jour je serai riche : puisse alors le fruit de mes peines, de mes chagrins, de mon ennui, épargner à mes proches, le même ennui, les mêmes chagrins, les mêmes peines ! Puissent-ils me devoir d'échapper à l'humiliation ! Oui, sans doute, l'humiliation. Je sais bien, qu'il ne m'arrive rien dont mon honneur puisse être blessé; je sais bien aussi que rien de pareil ne m'arrivera jamais, car cette assurance-là ne dépend que de moi seul. Mais il est dur de se voir négligé, de n'être point admis dans telle société qui se croit au-dessus de vous; il est dur de recevoir, sinon des dédains, au moins des politesses hautaines; il est dur de sentir... — Quoi? qu'on est au-dessous de quelqu'un? — Non ; mais il y a quelqu'un qui s'imagine que vous êtes au-dessous de lui. Ces grands, même les meilleurs, vous font si bien remarquer en toute occasion cette haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes î Ils affectent si fréquemment de croire que la supériorité de la fortune tient à celle de leur mérite ! Ils sont bons si durement! Ils mettent tant de prix à leurs sensations et à celles de leurs pareils, et si peu à celles de leurs prétendus inférieurs ! Si quelque petit chagrin a effleuré la vanité d'un de ceux qu'ils appellent leurs égaux, ils sont si chauds, si véhéments, si compatissants ! Si une cuisante amertume a déchiré le cœur de tel qu'ils appellent leur inférieur, ils sont si froids, si secs ! Ils le plai-
gnent d'une manière si indifférente et si distraite ! comme les enfants qui n'ont point de peine à voir mourir une fourmi, parce qu'elle n'a point de rapport à leur espèce.
Je ne puis m'empêcber de rire intérieurement, lorsque dans ces belles sociétés je vois de fréquents exemples de cette sensibilité distinctive, et qui ne s'attendrit qu'après avoir demandé le nom. liCS femmes surtout sont admirables pour cela : dès qu'un prince qu'elles ont rencontré au bal, dès qu'un grand, qui est leur intime ami, car elles ont dîné avec lui deux fois, est malade ou affligé pour avoir perdu une place ou un cheval, elles y prennent tant d(S part ! elles déplorent son malheur de si bonne foi ! elles se récrient si pathétiquement ! et véritablement elles croient être au désespoir ; car, presque toutes étant dépourvues de la sensibilité franche et vraie, et naïve, elles croient que ces singeries et ces vaines simagréo^ sont en effet ce qjie Ton entend par ce nom.
Allons, voilà une heure et demie de tuée ; je m'en vais. Je ne sais plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour moi : il n'y a ni apprêt, ni élégance. Cela ne sera vu que de moi ; et je suis sûr que j'aurai un jour quelque plaisir à relire ce morceau de ma triste et pensive jeunesse. Puisse un jour tout lecteur en avoir autant à lire ce que j'aurai écrit pour tous les lecteurs !