‹ Œuvres en prose de André Chénier: augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits, etChapitre 18 sur 42 · A L'ASSEMBLÉE NATIONALE · texte numérisé non relu

A L'ASSEMBLÉE NATIONALE

Juin 1792.

Messieurs ,

Je suis amené au milieu de vous par la profonde douleur que m'inspire Tétat horrible où je vois Paris et la France : la Patrie opprimée par des factions qui ne connaissent plus ni bornes, ni frein , déchirée par des discordes intestines, menacée par des étrangers que nos discussions senles enhardissent à un langage si hautain et si injurieux pour une Nation indépendante , et à la veille des plus effroyables catastrophes. Mon cœur, accablé sous le poids de tant de maux présens et de tant de maux à venir, m'a porté vers vous pour essayer par un der-

' Ce discours fut écrit sans doute immédiatement après la fatale journée du 10 juin, qui livra Louis XVI à tous les outrages de la populace. Le Roi avait résolu de faire la démarche éclatante que ses plus Gdèles conseillers lui avaient suggérée; mais le discours, sorti de la pliune éloquente d'André Chénier, demeura inutile et inconnu, le Roi n'osant ou ne daignant pas se rendre au sein de l'Assemblée nationale.

nier effort de mettre enfin un terme à nos divisiotis , de donner quelque force aux lois et à la puissance publique , et de nous opposer , en assurant la liberté , au torrent qui eipporte la France et Tentraîne à sa ruine.

La démarche que je fais aujourd'hui ne peut qu'irriter encore les bames et les fureurs dont je suis Tobjet. Elles peuvent une autre fois avoir plus de succès qu'elles n'en ont eu la nuit dernière : je ne crains pas pour moi ; le sacrifice de ma vie est fait depuis long-temps , et je n'en parle que pour prier plus instamment l'Assemblée nationale d'écouter avec la plus grande attention les choses que j'ai à lui proposer, et peutêtre les dernières paroles qu'elle entendra de ma bouebe.

Lorsque je me suis vu chaque jour exposé aux calomnies et aux insultes sous les yeux des tribunaux et des magistrats; lorsque j'ai entendu chaque jour, sous mes fenêtres, les plus grossières ûijures vomies publiquement contre moi, ma femme , ma sœur, mes enfans, je ne me suis pas plaint, j'ai eu tort ; et c'est le seul reproche que la Constitution ait à me faire depuis le jour où je Fai solennellement acceptée. Comme homme , comme citoyen , comme roi , je devais me plaindre hautement. Je devais rappeler à vous , Messieurs , et à tous les Français , qu'une Nation dont le premier magistrat , le chef suprême du pouvoir exécutif, le représentant héréditaire , celui qu'elle a nommé son Roi , peut rester en butte à de pa^ reils outrages , est une Nation qui n'a évidemment point de gouvernement, et par conséquent point de liberté. Je devais représenter avec force que des furieux qu'une tolérance criminelle encourage à de tels excès, ne sauraient en demeurer là. La Nation n'apprendra point sans indignation et sans horreur que le Corps législatif, un jour où la justice ne s'est point trouvée conforme aux volontés d'une poignée de ses auditeurs, a vu ses membres menacés, poursuivis , blessés , arrachés avec peine aux fureurs de cette troupe de forcenés qui regardent l'Empire comme leur propriété , et qui ont bien montré dans

cette occasion que vous et moi ne sommes à leurs yeux que les ministres de leurs caprices et les instrumens de leur puissance. Quand les deux pouvoirs, sans lesquels TÉ tat n'existe pas , sont ainsi traités , lois , morale , humanité , ne peuvent plus être que de vains noms. Aussi partout , sous nos yeux , des fuites , des proscriptions , des assassinats ; des femmes outragées, des vieillards, des prêtres égorgés, des magistrats, des administrateurs massacrés en foule ; tout ce qui peut opposer un frein légitime aux passioi\s populaires , dévoué au glaive ; tout le sol de la France abreuvé de sang français versé par des mains françaises ; presque pas un point de TEmpire où Thomme de bien puisse reposer ses yeux avec joie ; chaque courrier apporte de nouveaux sujets de larmes ; chaque jour amène avec lui son crime et sa honte.

Messieurs , je supplie t<>us les Français de ne consulj^r et de ne croire que leur conscience , sur ce que je vais leur dire; je défie tout citoyen qui attache quelque sens aux mots qu'il emploie, d'oser me dire qu'il se sent libre ; d'oser me dire qu'il pense au lendemain sans effroi; d'oser médire qu'il s'endort et qu'il se réveille dans la sécurité entière qu'avant de se réveiller, ou de s'endormir une seconde fois, sa réputation n'aura pas été déchirée, sa femme, sa sœur, sa fille insultées, sa maison incendiée, sa fortune envahie, sa poitrine percée , son visage frappé impunément. Dans un pays où de telles choses sont possibles , il n'y a que ceux qui les font qui puissent se vanter de la liberté, et il n'y a pour tous les hommes de bien que le plus dur et le plus avilissant esclavage.

S'il existe encore quelque remède à tant de maux , ce remède. Messieurs, n'est que dans vos mains. Il ne s'agit point de créer des pouvoirs extraordinaires; il ne s'agit point de recourir à des dictatures , moins favorables au bien public qu'à l'intrigue et à l'ambition. La fidélité scrupuleuse aux lois constitutionnelles, l'obéissance invariable aux pouvoirs qu'elles

ont créés, voilà ce qui suffit pour nous tirer de l^ablme. Si les Représentans élus de la Nation veulent enfin s'unir constitutionnellement avec son représentant héréditaire ; si ces deux pouvoirs» en se respectant mutuellement, forcent tous les citoyens à les respecter; si les ministres, magistrats, officiers chargés de ^exécution des Lois, sont encouragés, protégés dans cette entreprise devenue si épineuse, et ne sont point chaque jour les jouets et les victimes des dénonciations les plas vagues et les plus absurdes ; si TAssemblée nationale fait un crime aux tribunaux et à tous les fonctionnaires publics de leur indulgence plutôt que de leur sévérité; si elle n'ouvre plus sa barre à des calomniateurs ennemis de la Constitution et des Lois ; si ses tribunes réduites au silence et à la nullité la plus absolue , n'exercent plus sur ses délibérations un empire qui est la plus sacrilège usurpation de la souveraineté nationale; si elle ne tolère plus auprès d'elle et dans toute la France ces séminaires de désordre et de turpitude où tous les crimes sont applaudis ; si la licence venimeuse des libellistes est reprimée ; si vous renvoyez à la porte , des hommes qui , sous prétexte d'une Fédération qu'ils ont rendue sinistre, sont venus surcharger de calamités et de deuil cette capitale de l'Empire ; si enfin des exemples trop nécessaires d'une rigueur éclairée mais inflexible, font connaître à tous les citoyens que vous voulez que les Lois soient exécutées , que la Constitution soit suivie , que le gouvernement s'établisse ; alors toute espérance n'est pas perdue ; les mécbans seront intimidés, les bons reprendront courage, et la France peut bientôt être glorieuse et libre. Mais, Messieurs, si notre sanglante anarchie continue; si vous, qui , seuls, le pouvez , ne voulez pas , par les moyens que je vous indique, étoufiier les germes de division que toutes les passions impunies ont jetés sur ce malheureux pays , je vous le dis avec la conviction la plus douloureuse , notre dissolution est inévitable , et il n'existe

plus de France.

SIO ŒUVRES POLITIQUES

Des hommes qui semblent faire jeur unique élude d'empoisonner mes paroles et mes actions, je ne dis pas les plus indifférentes y mais les plus louables, les plus dignes d'^estime et de reconnaissance , ne manqueront pas de voir dans ce discours un nouveau motif pour ma déchéance , à laquelle ils travaillent avec tant d'artifices et d'impostures; ils diront que je suis venu régenter le Corps législatif , que je veux avilir TAssemblée nationale ; enfin ils répéteront toutes les absurdités incendiaires qu'ils entassent depuis si long-temps, le ne daignerai pas répondre à ces tristes infamies; persuadé que vous et tous les citovens probes et sages , n'imiterez pas ceux qui ne voyent jamais ce qui est dans mes actions et qui s'obstinent à y voir tout ce qui n'y est pas. Quoi qu'il en soit, et quelque succès qu'obtienne cette démarche, ma conscience, dont le témoignage me suffit, me la représente comme une des plus civiques qu'ait jamais faite aucun roi. Animé de l'amour des hommes , je m'applaudis d'avoir affronté la haine et peutr-élre les huées et peut-être les poignards de quelques forcenés , pour donner au Peuple français une nouvelle marque d'une tendresse dont il me saura gré un jour. Messieurs, je vous en conjure mille et mille fois, réunissons-nous, marchons ensemble et sauvons la Patrie. Je viens de vous en présenter les uniques moyens. Si mon mauvais destin et celui de la France veulent que vous ne les adoptiez pas, et si malgré les dangers qui environnent ma tête , je vis assez pour être témoin de tous les malheurs que je prévois, au moins ce ne sera point moi dont les douleurs seront encore plus aiguës par le remords et les reproches intérieurs ; et quand le chagrin m'aura ouvert la tombe, ce ne sera point moi dont nos neveux, victimes de notre démence, maudiront la cendre et détesteront la mémoire;

2T LITTÉRAIRES. iii

PROCÈS DE LOmS XVI.

FRAGMENS D'àRTICLBS ET DE NOTES EN FAVEUR DE LOUIS XYI.^

La Commune de Pans défendant par un arrêté exprès à tous ses commissaires au Temple ,' de rien insérer dans leurs rapports qui puisse intéresser pour la personne des prisonniers...... Ils n'ont pas même voulu qu'on pût les plaindre.

Certes les passions haineuses et malfaisantes doivent de tout temps avoir eu le même désir; elles doivent avoir souvent, dans le secret et dans Fombre, donné les mêmes ordres à leurs complices et à leurs agens; mais a-t-il existé un seul exemple de magistrats qui, tous ensemble et devant les yelix de tout un Peuple, aient osé faire parade d'un acharnement aussi lâche , mettre au jour, avec cette franchise , Tidée qu'ils ont de leur puissance et l'aveuglement de la corruption générale , et

* Cest un fait acquis à l'histoire, qu'André Chénier, attaché au malheureux Louis XVI par des seutimeu? d'humanité et de justice, plutôt que par de mesquins intérêts personnels, l'a servi courageusement pendant sa captivité , et surtout son procès. Cependant nous n'avons pu découvrir quels sont les nombreux articles qu'il a publiés à ce sujet, dans les journaux du temps , sous le \oile de l'anonyme et sous le nom de certaines personnes du parti royaliste : quelques fragmcns de ces articles , recueillis dans ses papiers , ainsi que plusieurs pièces relatives au procès de Louis XVI , attestent seulement le rôle courageux qu'il a joué eu se posant comme défenseur du Roi et de la royauté. Voyez la Notice.

* Ces fragmcns, qui se rapportent aux derniers mois de l'année 1792, sont publiés ici pom^ la première fois , d'après les manuscrits autographes. ,

' Les cinq commissaires de la Commune furent nonudés le 21 septembre.

21â OEUVRES POLITIQUES

professer hautement par un acte public un aussi tranquille dédain pour Thonnêteté et pour la vertu , un aussi entier abandon de toute pudeur et de toute morale , une aussi choquante incrédulité à la morale d'autrui ?

Diront-ils , feront-ils dire par leurs écrivains, que le Peuple pouvant être juge, ils ont voulu, ils ont dû prémunûr son cœur contre les séductions de la pitié ? Mais si cela est amsi et si leur dessein ne fut en effet que de maintenir le Peuple dans cette impassibilité qui convient à des juges, ne devaient-ils pas aussi le prémunir contre les égaremens de la colère et contre les-emportemens de la haine ? Pourquoi donc ont-ils au moins souffert que chaque jour les places, les carrefours, les jardins publics retentissent de nouveaux libelles où toute discussion est représentée comme un délai perfide, tout sentiment humain dénoncé comme une trahison; où les fureurs populaires sont aiguillonnées tantôt par des louanges, tantôt par des reproches d'indulgence et de mollesse; où la calomnie etTinjure vomissent sur des infortunés tout ce qu'elles ont d'ordures plus vUes et plus grossières ? Pourquoi ont-ils écouté , applaudi, adopté les discours fle ceux de leurs orateurs qui ont mis ieur gloire à être non les surveillans , mais les persécuteurs de Louis, et qui ont voulu se montrer plus habiles que leurs collègues à rendk'e sa captivité humiliante , à éteindre jusqu'à l'espérance dans l'âme d'une famille qui n'avait plus d'autre bien , à travestir en ridicule ses paroles ou ses actions les plus innocentes et les plus simples? Grand Dieu ! c'est parmi des hommes , c'est parmi des magistrats, c'est parmi les mandataires d'une ville immense, que la chute, les larmes, l'abandon d'un père, d'une femme, d'une sœur, d'enfans en bas âge précipités d'un palais dans une prison , renfermés séparément comme pour les priver de souffrir ensemble, ^

* ' lAirrôlé de la Comtiiuuc pour ]a séparation du Roi et de sa famille , est du 29 septembre.

£T LITTfiRAIRES. 215

comme pour leur faire souffrira chacun les maux de tous, n'excilent que Findifférence ou Tinsulte ! C*est là que leurs besoins, leur dénûment, leurs plaintes, leurs souvenirs et les soulagemens qu'ils cherchent au poids de leur existence , soit dans la conversation des bons livres, soit dans les espérances d'une autre vie moins vraisemblables et moins consolantes sans doute pour les oppresseurs que pour les opprimés , sont Tobjet ou d'invectives furieuses ou d'abominables railleries !

Pense-t-on qu'ils aient cru eux-mêmes que rien de tout cela

fût prouvé? qu'on lise leurs opinions ^ L'un dit que Louis

est coupable par cela seul qu'il a été Roi ; un autre dit que les crimes de Louis XI et de Charles IX sont accumulés sur la tôtc de Louis XYI et demandent son supplice. La plupart se récrient contre les formes qu'on invoque, etc Ceux à qui plus d'esprit, de lumières et d'étude ont donné plus d'art pour déguiser des intentions pernicieuses et le désir de nuire , se bornent à dire qu'il est honteux de procéder au jugement, si l'on n'a pas répondu à la défense. Tous avouent donc , etc. , et c'est ce qu'avouent plus que les autres ceux qui prétendent qu'il faut ou faire périr le Roi, ou faire le procès à la Convention et au 10 août.

Ainsi, en faisant cette objection (que si l'on absout le Roi on fait le procès à la Nalitm ) ,^ ils ne font que déclarer, par un

* Ce fdtdansla séance du 3 décembre que TAssembléc nationale décréta la mise en accusation de Louis XVI, et dans cette séance môme plusieurs orateurs, Robespierre, Péllon, Barbaroux, etc., exprimèrent leurs opinions sur la culpabilité du Roi mis en cause.

* K Louis ne peut donc être jugé, il est déj?i condamné ; il est condamné ou la République n*cst point absoute. » Discours de Robespierre dans la séance du 3 déccnibro.

214 OEDTRES POLITIQUES

aveu aussi maladroit qu^évident, que par la Nation ils noe jamais entendu qu'eux-mêmes , et que si le Roi se troure innocent, etc..., ils seront , eux , des calomniateurs , etc... ; en quoi je pense entièrement comme eux... Ils avouent par lli, qu'en disant que la Nation a prononcé, leur conscience n^est païf sûre que la Nation ait prononcé... Estroe persuasion chei eux? Non , etc.

Ce n'est pas qu'ils croient à ce qu'ils disent. Ce n'est pas qu'ils se dissimulent , ou la fausseté des faits , ou l'absurdité des raisonnémens, ou l'infamie, etc.... Mais Us finissent par se persuader qu'à force de crier et de répéter, ils persuaderont aux autres ce qu^ils ne croient pas eux-mêmes.

a Et qw^sile hasard Va fait Roi, lanature l'a fait AomiM.» Oh! combien il faut avoir d'esprit et de courage pour découvrir atgourd'hui et pour révéler à la terre et pour oser dire à des rois des vérités aussi profondes , aussi hardies !. ..

A TOUS LES aïOYENS FRANÇAIS.*

Citoyens,

Le procès de Louis XVl vient d'être porté devant vous pour être soumis à votre jugement. Beaucoup d'orateurs vous

' Ce factum qui , dans un brooillon autographe , est adressé surtout aux liabitans ûe$ campagne», fut sans doute imprimé et répandu à grand nombre d'exemplaires par toute la France, lorsque les amis du Roi espéraient le sauver en faisant décréter /'«ppsf aa PeupU , qui fut rejeté dans la séance du 15 janvier 1703. Noos publions cette pièce inédite d'après les manuscrits de l'Auteur.

observeront que janiais la souveraineté nationale ne fut reconnue d'une manière plus authentique et plus solennelle; que jamais Peuple n'eut Toccasion de déployer un plus grand ca« ractère, etc. Toutes ces choses sont vraies. Mais ce n'est point pour amplifier dans de belles phrases ^ cette mémorable époque

de rhistoire des hommes, que je prends la plume. Je ne veux que vous communiquer quelques réflexions que cet événement m'a fait naitre, et sur lesqueUes je crois très important que nous méditions tous avec maturité.

C'est une chose notoire que, dans les temps d'élections, un très grand nombre de citoyens , peut-être le plus grand nombre , ne se rend point aux Assemblées primaires. Cette absence, très condamnable même dans ces occasions, le serait encore plus dans celle-ci , pour les raisons que je vais dire. Ces raisons seront évidentes aux yeux de quiconque voudra se rappeler que , dans les autres occasions, les Assemblées primaires sont convoquées pour élire ; qu'aujourd'hui elles sont convoquées pour ytijirer; et aux yeux de quiconque voudra examiner les différences essentielles entre une élection et un jugemeni,,.

Dans une élection, il ne s'agit point d'établir un fait , ni d'énoncer une opinion sur ce fait ou sur ses conséquences. Si donc tous les citoyens qui ont droit de voter à une élection ont eu la liberté de le faire, on peut raisonnablement dire que ceux qui n'ont pas été donner leur voix , acquiescent au choix des autres , et qu'ainsi le but de l'institution est rempli , et la représentation nationale existe. Il est bien clair qu'il n'en est pas de même d^nn jugement; car ne serait-il pas absurde de direquo l'on peut présumer l'opinion d'un juge et compter sa voix, sans qu'il ait prononcé, et sans qu'il ait même assiste au jugement Souvenons-nous que nous avons à décider de la vie ou de

' Yaeiai«tb. Des phrases sonores.

la mon d'un homme. La nature du procès , les difficultés interminables qui raccompagnaient, Timpossibilité de les résoudre d'une manière conforme aux règles de la justice et à Tordre clabli par les Lois , ont fait sentir la nécessité de le faire juger par la Nation entière; cette intention serait trompée , et ce but serait manqué s'il n'était pas vrai que la Nation entière eût participe au jugement. Ainsi , quiconque se sera volontairement abstenu d'aller donner sa voix, aura à se reprocher d'avoir, autant qu'il était en lui, augmenté ou diminué de poids un des côtés de la balance , et empêché que la volonté nationale ne fût véritablement connue. Lorsque nous ne prenons point part à l'élection d'un député ou d'un magistrat, on peut dire que c'est surtout à nous-mêmes que nous faisons tort. Ici la même négligence ferait tort à un autre. Et si nous pouvons nous priver d'un avantage qui nous appartient, nous ne pouvons pas légitimement frustrer un autre d'un avantage qui lui est dû et qui dépend de nous.

L'un n'est qu'un droit; l'autre est une dette. Or il est bien évident que nous sommes maîtres de ne pas faire usage de nos droits, mais que nous ne sommes point maîtres de ne pas payer nos dettes. ^

Dans le cas présent vous êtes des juges. Or, qui peut douter qu'un juge ne manque à son devoir lorsqu'il ne juge pas, et lorsqu'il néglige de se rendre au tribunal où il est attendu pour juger ?

Mais outre que vous êtes juges , de plus , réunis ainsi en Assemblées primaires, vous formez le gouverain : d'où il suit que vous avez le droit et le pouvoir de faire grâce. Et qui ne voit que sous ces deux points de vue , l'éternelle justice qui est et doit toujours être la souveraine des peuples souverains^

* VAHiAifTB. Il est bien clair qu'il n'en est pas de môme d'un jugement ; car ne serait-il pas bien absurde de dire que Ton peut présumer ropinion d* un juge et compter sa voix, sans qu'il ait prononcé , et sans qu'il ait même assista au jugement ?

nous prescrit impérieusement à tous de participer à la décision de ce procès.

Ceux qui veulent faire grâce à Faccusë, et ceux qui le jugent innocent, ne diffèrent point quant aux mesures à adopter après le jugement. En effet, les uns, sans le croire innocent, voyentdans cette affairedescirconstancesqui demandent grâce, et veulent pourtant que Taccusé et sa famUle sortent du territoire français dès que Tintérét public le permettra ; et c'est aussi ce que doivent vouloir les autres ; car, quoiqu'ils le jugent innocent, ils ont cependant juré Fabolition de la royauté, et par conséquent ils ne sauraient vouloir le remettre sur le trône , et ils ne sauraient , pour Tintérét de la République , ni pour celui de Faccusé lui-même, vouloir le garder dans un pays où son nom et sa présence seraient d'éternels sujets ou d'éternels prétextes de craintes, de dissensions et de ti'oublés. Ainsi, dans le cas présent, la différence entre ces deux opinions ne doit opérer aucune division entre les citoyens.

Il n'a jamais été rien dit de plus juste et de plus vrai que cette maxime : Ne fais pas à autrui ce que lu ne veux pas qu'il te soit fait. Je prie chaque citoyen d'avoir cette maxime présente à son cœur et à sa mémoire, et de l'appliquer au cas dont il s'agit pour se sonder et s'interroger lui-même. Si donc il est quelqu'un parmi vous pour qui ce ne fût rien de passer quatre mois dans une étroite prison ; d'y souffrir non seulement tout ce que la captivité a de dur, mais quelquefois aussi ce que les passions peu généreuses des geôliers y peuvent ajouter d'humiliant; de craindre constamment pour sa vie et pour celle de sa femme, de sa sœur, de ses enfans; s'il est quelqu'un qui ne désirât point sortir d'un pareil état; et qui, enfin , amené devant le tribunal , et trouvant la moitié des juges et des jurés absens, ne se plaignît pomt de leur néglirgence, et ne vit dans cet abandon et dans ce déni de justice, rien d'inhumain ni de coupable; si, dis-je, il est quelqu'un parmi vous qui pense et qui sente ainsi, que celui-là néglige

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d'aller aux Assemblées primaires donner sa voix sur le jugement de Louis, rien de plus juste. Mais tous ceux qui , non contons de s'appeler républicains , ont aussi un cœur et des entrailles d'homme , et qui eussent trouvé une pareille destinée amère si elle eût pesé sur leur tête, ont par conséquent éprouvé un sentiment de commisération quand ils Font vu peser sur la tète d'un autre homme. Et tous ceux-là, par conséquent , seraient criminels à leurs propres yeux s^ils négli* geaient d'aller remplir leur auguste fonction de souverains juges, et de mettre enfin un terme, soit à la vie, soit aux souffrances d'un accusé qui, en perdant tous ses privilèges» n'a pas au moins dû les remplacer par celui de souffiir plus et plus long-temps qu'un autre accusé.

Je dirai encore : s'il est quelqu'un parmi vous à qui l'opinion que les autres nations et la postérité auront de la nation française soit indififêrente , que celui-là n'aille point à l'Assemblée primaire ; mais ceux aux yeux de qui les jugemens de l'histoire et de toutes les générations ne sont pas méprisables, et qui sont sensibles à l'orgueil de faire partie d'une nation estimée, que ceux-là ne manquent pas de s'y rendre; car, quelle que soit la décision du procès, elle sera toujours attribuée à la Nation entière : la Nation entière en recueillera la louange ou le blâme.

J'ajouterai, enfin, pour ceux qui n'en veulent pointa la vie de Louis ni de sa famille, que c'est surtout parmi eu qu'on doit craindre qu'il ne se trouve nombre d'hommes né^ gligens ou timides. Ceux qui ont ou du moins qui professent l'opinion contraire ; ceux qui n'ont que des arrêts de mort dans le cœur ou sur les lèvres , ceux-là ( j'en atteste l'expérience du passé ) , ceux-là, n'en doutons point, se rassembleront des premiers et aussi nombreux qu'ils le pourront. Et puissent les assemblées n'avoir pas même à lutter contre leur influence, non seulement insidieuse et secrète, mais visible et tyrannique ! car, pour la honte et pour le malheur de Tes-

ET LITTÊRAÏKBS. 219

pèce humaine, les passions haineuses et malfaisantes sont plus actives et plus hardies que le désir du bien et Tamour de rhumanité et des lois.

Voilà , chers citoyens , les réflexions qu'un citoyen obscur, mais honnête et vrai, a jugé utile de vous mettre fraternellement sous les yeux. Il souhaite, moins encore pour Tintérét de Taccusé que pour vous-même, pour votre honneur, pour le repos de votre conscience , que ce peu de mots qu'il vous adresse fasse plus d'impression sur vos esprits que les déclamations furieuses de quelques hommes qui n'omettent rien pour vous aigrir et pour vous tromper. Il espère qu^ vous sair sirez facUement la différence de leur langage et du sien. Jusqu'ici, à vous qui êtes des hommes , à vous qui êtes des juges, ils ne vous ont parlé que de hame : il ne vous parle , lui , que d'humanité. Us ne vous ont parlé que de vengeance: il ne vous parle, lui , que d'équité. Ils ne vous ont parlé que de votre pouvoir : il ne vous parle , lui, que de votre conscience. Ils ne se sont servis que d'expressions emphatiques et exagérées ; il n'en emploie que de simples et de natureUes; c'est que, pour vous persuader, ils ont besoin de vos passions et de vos préjugés; et il n'a besoin, lui, que de votre âme et de votre raison. Vous verrez par là combien U est meilleur républicain et combien il est plus votre ami que ces discoureurs féroces qui usurpent tous ces titres, puisqu'il s'intéresse non seulement à la puissance, mais encore à la véritable gloire de la République ; puisqu'il pense qu'un abus de pouvoir qui serait un opprobre pour un particulier, serait aussi un oppobre pour la République ; puisqu'enûn il ne croit pas que l'injustice et la violence deviennent légitimes envers un homme , parce que cet homme a été Roi.

Citoyens,*

e n^aurai pas besoin de beaucoup de paroles pour appuyer et développer les mesures que je viens vous proposer ; car je crois qu'il suffira de les énoncer pour que chacun en saisisse Tesprit , ainsi que Tindispensable nécessité.

L'appel au Peuple sur le procès de Louis XYI est enfin prononcé. Pour que le peuple puisse décider avec connaissance de cause, pour que son jugement soit bien évident et bien incontestable , enfin pour que cette aifaire , la plus solennelle dont les fastes humains fassent mention , et la plus digne des regards des hommes qui veulent être libres, soit terminée avec toute l'exactitude qu^ony peut et qu'on y doit exiger, il faut d'abord que la question qui doit être décidée par tous les citoyens de la République , soit posée de la manière la plus nette et la plus précise ; il faut ensuite prévenir tous les înconvénîens , toutes les entraves que pourraient apporter, soit la malveillance de ceux qui se laisseraient égarer par le mécontentement de ce que leur avis n'aurait pas prévalu à la Convention, soit les ruses et les intrigues de l'aristocratie , soit Tinexpérience des citoyens eux-mêmes. Malgré les clameurs de ceux qui prétendaient voir dans l'appel au Peuple des difficultés interminables, j'ose dire qu'il est très facile de parer à tous ces inconvéniens , et alors seulement la volonté nationale restera pure et dégagée de tout nuage ; et ni les peuples , ni les despotes étrangers ne pourront la méconnaître. Pour atteindre ce but , vous avez des instructions à donner et une loi à faire ; des instructions, qui éclaircissent toutes les obscurités aux citoyens même les moins éclairés; une loi qui leur prescrive à

* Ce discours , qui devait être prononcé par André Chénler dans un club, ou plutôt par un membre de l'Assemblée nationale dans le sein de cette Assemblée, parait inédit. Il ne fut pas achevé: V Appel au Peuple , sur lequel il était fondé « ayant été rejeté et la condamnation de Louis XVI conGrmée.

BT LITTÉKÀIIUSS. 221

tons la marche simple et uniforme quMls doivent suivre : ce serait abuser du temps que de prouver que la plus scrupuleuse uniformité dans toute la République est absolument nécessaire.

Je demande donc que la Convention nationale porte un décret dont ie préambule soit une espèce d'adresse courte, lumineuse, qui n'ait d'autre mérite que simplicité et clarté, dans laquelle on s'interdise toute expression qui pût sembler propre à influencer ou qui seulement eût l'air de présumer la décision ; en un mot, digne de la Convention, digne du Peuple qu'elle représente.

n faut que la Convention fasse sentir aux citoyens, en peu de mots, combien sont grandes et indispensables les fonctions de juges qu'ils ont à remplir; combien ce procès importe même à la liberté du genre humain ; combien en dépend le rang que la République française occupera dans l'Europe et dans l'histoire. 11 faut sommer tous les citoyens de se rendre à l'Assemblée primaire pour y donner leurs voix; il faut que vous proclamiez mauvais citoyen et infidèle à la Patrie quiconque s'en abstiendrait volontairement.

Mais pour que vous ayez le droit de faire une telle proclamation , et même pour que cette proclamation soit juste et vraie , il est indispensable que la plus entière liberté des suffrages soit assurée ; et que leurs résultats ne puissent être altérés en aucune façon.

Vous devez d'abord, par votre décret, poser dans les termes les plus précis la question que le Peuple doit décider. Cette question doit, selon moi, se réduire à l'alternative d'un oui ou d'un non. Je ne conçois pas la possibilité de parvenir à aucune décision quelconque , si un nombre immense d'Assemblées primaires délibéraient chacune de son côté sur des questions compliquées et divisibles en beaucoup de branches et de modifications. 11 est évidemment de la nature d'une assemblée populaire de ne pouvoir que choisir entre l'acceptation et le

refus d^iine proposition qu'on lui fait. La question ne peut donc être, selon moi, autre que celle-ci : Loms XVI subirort-il la mort ou non ? Vous devez ensuite bien expliquer que , dans le cas où la majorité déciderait que Louis ne subira point la mort , vous entendez et vous regardez comme universellement entendu que ni vous, ni aucune autre Assemblée, ni aucun Corps, ni aucun particulier, n'a aucun droit ni aucun pouvoir sur sa vie. Restera à savoir ce que vous devrez faire de lui et des autres prisonniers du Temple , et c'est sur quoi je crois indispensable que vous délibériez avant tout; afin que votre décision sur cet objet soit Tautre partie de Faltemative que vous présenterez au Peuple , et que chaque citoyen qui ne voudra pas que Louis meure, entende bien par là acquiescer au parti que vous aurez pris sur le détenu et sur sa famille. «Te ne conçois pas d'autre marche à suivre pour terminer ce procès d'une manière intelligible. v

Vous devez enfin rendre à la fois sûres et faciles le» formes d'un scrutin secret. Ce n'est pas après ce qu'on a vu aux élections de Paris, et ce n'est pas devant vous qui avez sagement interdit le scrutin par appel nominal pour la nomination aux magistratures , qu'il faut s'arrêter à prouver que des suffrages donnés à haute voix sont rarement des suffîrages libres.

C'est dans les vues que je viens de vous indiquer, que j'ai rédigé un projet de décret pour lequel je vous demande votre attention. Je le crois seul propre à terminer ce procès , d'une manière légale et irréprochable, et à mettre hors de toute atteinte la liberté et par conséquent la validité des suffrages.

J'observerai qu'un grand nombre de citoyens ne sachant pas écrire, j'ai préféré aux suffrages par écrit, ceux par boules noires ou blanches. Cette forme , déjà adoptée dans nos jugemens par jurés, fut de tout temps usitée dans toutes les Républiques.

J'observerai encore que plusieurs des développemens que j'ai insérés parmi les articles du décret , trouveraient peut-

être mieux leur plaCe dans une instruction qui accompagnerait et expliquerait ce décret , que dans le décret lui-même. Je pense, au reste , que quelque méthode que Ton suive pour instruire le Peuple, cela est indifférent, pourvu qu'il soit instruit et qu'il n'éprouve aucun embarras dans des opérations qui peuvent lui sembler difficiles.

Voici le projet de décret, dont je pense que plusieurs dis-positions devront entrer dans la loi générale et constitution-^ neUe sur les Assemblées primaires.

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