ADRESSES A L'ASSEMBLÉE NATIONALE
Mars 1792.
Messieurs ,
Nous, citoyens soussignés, membres du 5« bataillon de h 5^ légion de la garde nationale parisienne , nous venons vous faire part de notre douleur et de notre inquiétude, et tous demander éclaircissement et justice sur un objet qui intéresse notre honneur et celui de la garde nationale toute entière.
Lorsqu'au mois de juillet de l'année dernière, des hommes, que tous les citoyens regardèrent alors comme des ennemis et des séditieux, rassemblés au Ghamp-de-Mars, menaçaient ouvertement la liberté de Paris et l'Assemblée nationale , et la
* Cette Adresse et la suiTante , rédigées par André Ghénier, ont été copiées sur son brouillon autographe. .
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Constitution; une partie de la garde nationale parisienne fut appelée par ses chefs légitimes au nom de la Loi , suivant les formes que la Loi prescrit , pour sauver la Patrie de ce danger. Rendus à leur poste, nos frères furent assaillis de diverses manières : plusieurs d'entre eux furent indignement assassinés. Il fallut repousser la violence par la force; et alors cet attroupement fut dissipé par la mort de quelques uns et par la fuite des autres. L'approbation éclatante de tous les citoyens, de toutes les autorités constituées, et celle de FAssemblée nationale manifestée par un décret, vint se joindre à la conscience d'avoir servi la Patrie et la Liberté, pour consoler des citoyens du malheur d'avoir été contraints à verser du sang.
Aujourd'hui l'on annonce un triomphe pour des soldats étrangers, ' qui ont exécuté sur les gardes nationales de Metz ce qu'on préparaît à celles de Paris au Champ-de-Mars. Cette pompe triomphale doit s'arrêter sur ce Ghamp-de-Mars, le drapeau national doit y être voilé, l'autel de la Patrie doit y être purifié , en expiation d'une victoire remportée , dit-on, sur des palrioUs, Si cette victoire de nos frères a en effet souillé l'autel de la Patrie , si le drapeau national doit prendre en leur présence les couleurs du deuil , si les hommes qui s'armèrent contre eux dans cette journée méritent le nom de pa- Iriotes , il suit que nous méritons , nous et nos frères , celui <i'assassinset de bourreaux. Il est impossible qu'un projet annoncé, affiché, crié publiquement vous soit inconnu. Il ne tombe pas, d'ailleurs, sous le sens, que desimpies particuliers eussent môme l'idée de donner à votre insu , ou contre votre gré , une fête dont le but intéresse tous les citoyens français, car ils sont tous gardes nationaux, et dont l'exécution est impraticable, si l'on a à sa disposition les rues, les places publiques et les monumens publics de la ville de Paris, et le Champ delà Fédération, et l'autel de la Patrie , qui sont des monumens nationaux.
* Les Suisses du régiment de Château\icux.
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Il est également impossible que des administrateurs et des magistrats pensent pouvoir fermer les yeux et gardent le silence dans une occasion où il s'agit de tourner entièrement Topinion publique contre ceux qui en avaient obtenu un jugement favorable , et de flétrir et déshonorer des actions et des hommes que la France et ses Représentans avaient honorés avec éclat. Nous venons donc, nous, citoyens soussignés, vous porter notre plainte à ce sujet, et vous demander, au nom des Lois et de la Justice , de prévenir Taffront qu'on prépare à la garde nationale. Si vous le trouvez injuste , et si vous Tapprouvez, de le déclarer "hautement, afin que nous sachions avec certitude si les chefs et les magistrats qui, dans cette occasion comme dans toutes les autres, nous gardèrent toujours an nom des Lois, sont les ennemis des Lois ; si ceux qui s'arment contre la Constitution et contre TAssemblée nationale sont des patriotes; et si nos frères d'armes, au lieu d'avoir, comme tout nous autorisait à le croire , rendu au Ghamp-de-Mars ou signalé service à la chose publique , doivent au contraire rougir d'avoir exposé leur vie pour une cause infâme , et remettre leurs armes , et dépouiller un habit que les assassins et les bourreaux ne doivent point porter.
Ce 31 juillet 1702.*
Messieurs ,
Les expressions de notre douleur ne vous détourneront pas long-temps des discussions auxquelles la Patrie en danger a
* Cette Adresse , qui u'a probablement pas été présentée à l'As* s<^(nbléc nationale, ou qui, si clic Ta été, s'est trouTée comme
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confié son salut ; et , d'ailleurs , n'arrêteront vos regards que sur des objets qui sont encore plus d'un intérêt général que d'un intérêt privé.
Nous sommes ici un grand nombre de citoyens de Parts , la plupart faisant le service dans le bataillon des Filles-Saint- Thomas, nous présentons devant vous des hommes blessés, des cadavres, comme si notre ville eût été assiégée, comme si nous sortions d'une brèche où nous eussions cherché une mort honorable en repoussant des ennemis étrangers , et cependant notre ville n'a point été assiégée par les emiemis : et ces blessures et ces morts ne nous laisseront point le doux souvenir d'une victoire , mais au contraire le douloureux souvenûr des outrages que nous ont faits des concitoyens fraternellement reçus dans nos murs. Messieurs , on s'est efforcé, par tous les moyens, de rendre formidable et sinistre , en l'an quatrième de la Liberté , l'époque de la Fédération, qui n'eût jamais dû réveiller que des idées de concorde et de gloire dans tous les eœurs français. Des i^ctions, pour qui rien n'est sacré , comptaient sur les fédérés qui nous sont venus des provinces, comiBe sur une armée à leurs ordres , qui allait affermir leur empire. Cette horrible attente a été trompée ; et la plupart de nos frères d'armes en entrant dans Paris ont reconnu les pièges qu'on leur tendait, et sont partis pour se rendre au camp où les appellent la Patrie et les Lois, et non les intérêts i'une faction tyrannique et usurpatrice. Us n'ont pas feint de croire
non avenue, par suite des éyénemens du 10 août, est fondée sur les déplorables excès qui signalèrent Tarrivée des Marseillais à Paris. Tous les journaux du mardi 31 juillet racontent cesdésordres, les insultes adressées aux gardes nationaux qui portaient la cocarde nationale, et la rixe sanglante des Champs-Elysées, etc. Le Journal de Paria termine ainsi une relation que Tauteur de TAdrcsse pourrait bien avoir lui-même rédigée : « Ces faits sont au dessus des réflexions ; on n*cn fait plus , quand on en est à ce point d'anarchie , prédit par la raison , amené par la faiblesse et souffert par riusouciance dont il est le châtiment »
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que la ville de Paris eût besoin de bras venus de si loin , pour se garder elle-même et repousser les diverses espèces de conspirateurs qui nous environnent; et ils ont méprisé ce prétexte aussi absurde quMnjurieux à la garde nationale parisienne. Mais ceux qui arrivèrent hier de Textrémité méridionale de FEmpîre , étaient annoncés d'une manière plus menaçante. Des hommes connus par les maux qu'ils ont faits à la France et par les maux qu'ils lui préparent encore, ne dissimulaient pas leurs sacrilèges espérances , et les hommes de bien par conséquent ne pouvaient se défendre de la crainte à l'approche de ces nouveaux venus : un séjour de quelques heures dans la capitale leur a suffi pour justifier ces craintes et ces espérances.
Leur entrée a d'abord été marquée par leurs insultes envers des passans qu'ils ont jugé à propos de soumettre à des fantaisies capricieuses, que nulle loi n'autorise; bientôt se sont joints à eux plusieurs de ces hommes sans domicile, sans industrie et sans morale , qui abondent toujours dans les grandes villes, et qui n'ont d'espoir qu'au désordre. A mesure que ce cortège avançait , il n'est personne qui n'ait vu de tous côtés les hommes, les femmes, rentrer précipitamment, les boutiques se fermer, partout la terreur, la consternation , la fuite. Eût-on deviné que c'étaient des Français qui traversaient une ville française ? Toute cette troupe marche aux Champs-Elysées, où plusieurs des nôtres étaient assis en un paisible banquet. Us sont assaillis, séparés, outragés; les sabres sont tirés , le sang coule. Enfin , au retour, dans une rue voisine, un de nos camarades est aperçu sur la porte d'un café; on s'élance vers lui à grands cris, et dans l'instant même il tombe et meurt percé de coups. Le voilà tel qu'il a été vu par des milliers de citoyens, ensanglantant le pavé des rues, expirant ; et les derniers sons qu'il ait pu entendre ont été les applaudissemens et les éloges donnés à ses meurtriers par des forcenés qui décernent les couronnes civiques, non plus,
comme à Rome, pour des citoyens sauvés , mais pour des citoyens nssassincs. Les accusations les plus atroces et les plus absurdes ont été aussitôt vomies sur le cadavre d'un homme qui ne s'était fait connaître que par son civisme et par sa bonne conduite; car, dans ces temps de haine et de mensonge , Tart que l'on a porté à la plus haute perfection , est Tart de calomnier ceux qu'on assassine. On a osé souhaiter le même sort à tous les camarades de cet infortuné , à tous ces uniformes, disaitron , qui sont tous ennemis de la Ifaiion, Ou en sommes-nous donc venus ? Et si les gardes nationaux, c'est à dire tous les Français qui ont une famille , une propriété , une industrie honnête , sont ennemis de la Nation , qu'estrce donc que la Nation , et où est-elle ?
n est bien temps que cette horrible anarchie unisse. La France semble plongée dans une lente agonie. La plus scandaleuse impunité réveille toutes les passions anti-sociales. Il n'est presque aucun point de l'Empire où les yeux des gens de bien puissent se reposer avec joie ; chaque jour amène son crime et sa honte.
Messieurs, nous savons respecter la Nation dans le corps de ses Représentans ; mais à cette barre où votre indulgence n'a mis aucune borne à la liberté des opinions, des hommes libres , aussi éloignés de Tarrogaiice que de l'adulation , auront le droit de vous rappeler, sans détour, que les contemporains et la postérité sont justes quand ils accusent, de tous les crimes qui restent impunis, les hommes qui avaient le pouvoir de les punir.
Nous demandons avec les plus instantes prières, et au nom de tous les citoyens et de tous les hommes qui sont dignes de ce nom, que les tribunaux soient enfin sommés de faire parler les Lois ; qu'il soit enfin bien prouvé que nous avons des Lois , et que les mots de Liberté et d'Égalité sont parmi nous autre chose qu'un masque a l'usurpation et à la tyrannie.
Nous demandons, en outre, que les fédérés soient con-
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traints de quitter Paris au plus tôt. Vos ordres et les dangers de la Patrie les appellent dans nos camps et dans nos armées : c'est de là qu'on leur montrera Tenuemi ; c'est là que leur fer pourra se teindre d'un sang que la Patrie ne pleurera point. S'il s'en trouvait quelques uns qui , se refusant à une si noble carrière , s'obstinassent à rester dans la capitale , ils décèleraient assez par là même leurs intentions sinistres, et qu'en prenant les armes , ils n'ont voulu porter le deuil que dans êes familles françaises.