‹ Œuvres en prose de André Chénier: augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits, etChapitre 2 sur 42 · LES OEUVRES COMPLÈTES · texte numérisé non relu

LES OEUVRES COMPLÈTES

D'ANDRÉ GH£NIER(i).

Un jeune homme, élevé au milieu du siècle des idées nouvelles, de ce siècle remarquable par tant d'erreurs brillantes, s'attache serrilement sur la trace des maîtres. Égaré par un excès de modestie, comme tant d'autres par un excès d'orgueil, loin de chercher une renommée prématurée, il se livre à des études solitaires ; les encouragemens de quelques amis lui suffisent : il traverse son siècle également inconnu à la gloire et à la critique. Tout-à-coup il tombe avant le temps : o Je n'ai rien fait pour la postérité, » dit^il; du moins a-t-il fait assez pour sa gloire, eu montrant ce qu'il aurait pu faire.

Tel fut André Chénier, jeune homme d'un véritable talent, auquel peut-être il n'a manqué que des ennemis.

Nous laisserons à d'autres le triste courage de triompher de ce jeune lion arrêté au milieu du développement de ses forces. Qu'on méprise ce style incorrect et parfois barbare, ces idées vagues et

(1) Bn 1819, OD poUia pour la première fois les œuvres complètes d'André Chdiiier; celte publication ne pouvait passer inaperçu? d'«i5 U UMëralure, et quelques journaux la signalèrent avec âoge. Hais il appartenait à un poèlc de sentir tout ce qu'il y a de aeof et de beau dans cette poésie, tout émanée des chers-d'oenvre de l'Antiquité. M. Bttgène Hugo, frère aîné de notre Victor Bngo, et comme lui doué du génie poé* tique, inséra dans le premier volume du Conservateur littirain cette appréciation très remarquable du talent d'André Ghéoier. H. Eugène Hugo ne s'est faitconuatlre que par un petit nombre d'essais en vers et en prose qui promettaient un grand écrivain. Il est mort en 1835 , après quinze ans de maladie, ou plul6t d'agonie.

ij NOTICE LITTÉRAIRE

incohérentes» cette eifervescence d'imagination, rêves tumuUueui du talent qui s'éveille ; cette manie de mutiler ses phrases, et, pour ainsi dire, de les tailler à la grecque ; les mots dérivés des langues anciennes employés dans toute l'étendue de leur acception maternelle ; des coupes bizarres, aucune connaissance du véritable mécanisme de la poésie française ; ces défauts sont grands, mais ils ne sont point dangereux : il s'agit de rendre justice à un homme qui n'a point joui de sa gloire. Qui osera lui reprocher ses imperfections, lorsque la hache révolutionnaire repose encore toute sanglante au milieu de ses travaux inachevés ?

Si d'ailleurs l'on vient à considérer quel fut celui dont nous recueillons aujourd'hui l'héritage, nous ne pensons pas que le sourire efOeure facilement les lèvres. .On verra un jeune homme d'un caractère noble et modeste, enclin à toutes les douces affections de l'âme, ami de l'étude, enthousiaste de la nature. En ce même temps, la révolution est imminente ; la renaissance des siècles antiques est proclamée ; Chénier devait être trompé, il le fut : jeunes gens, qui de nous n'aurait point voulu l'être? Il suit le fantôme , il se mêle à tout ce peuple qui marche avec une ivresse délirante par le chemin des abtmes. Plus tard on ouvrit les yeux; les hommes égarés tournèrent la tète; il n'était plus temps pour revenir en arrière, il était encore temps pour mourir avec honneur : plus heureux que son frère, Chénier vint désavouer son siècle sur l'échafaud.

Il s'était pimenté pour défendre Louis XVI, et quand le martyr fût envoyé au ciel, il rédigea cette lettre par laquelle la dernière ressource de l'appel au peuple fut en vain offerte à la coDscieDce des bourreaux.

Cet homme si intéressant n'eut pas le temps de devenir un poète parfait; mais, en parcourant les fragmens qu'il nous a laissés, on rencontre des détails qui font oublier tout ce qui lui manque. Nous allons en signaler quelques uns ; voyons d'abord le tableau de Thésée tuant un centaure :

Il Ta fendra sa tète ; Soudain le fils d'égëe, invincible, sanglant,

SUB ANDRÉ GRÉNIBR. lU

L'aperçoitf à l'autel prend un chêne brûlant. Sur la croape indomptëef avec un cri terrible, S'élance, va saisir sa chevelure horrible.

L'entraîne, et quand sa bouche ouverte avec effort Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.

Ce morceau présente ce qui constitue Toriginalité des poètes anciens, la trivialité dans la grandeur ; d'ailleurs l'action est vive, toutes les circonstances sont bien saisies et les épithètes sont pittoresques : que leur manque-t-il? une coupe élégante. Nous préférons cependant une pareille barbarie à ces vers qui n'ont d'autre mérite qu'une irréprochable médiocrité. Il y a dans Ovide :

Nec dicere Rhœtus.

Plura sinit, mlilasque ferox per aperfti loquentis Condidit ora viri, perque os in pectore flammas.

C'est ainsi que Chénier imite , en maître. Il avait dit des serviles imitateurs :

La nuit -vient, le corps reste, et son ombre s'enfàit.

Voyez encore ces vers de l'apothéose d'Hercule

Il monte, sous ses pieds Étend du vieux lion la dépouille héroïque, Et, Tœil au ciel, la main sur la massue antique, Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu. Le Tent souffle et mugit, le bûcher tout en feu Brille autour du héros, et la flamme rapide Porte aux palais divins l'âme du grand Alcide.

Nous préférons cette image à celle d'Ovide, qui peint Hercule étendu sur son bûcher, avec un visage aussi calme que s'il était couché sur %o lit des festins.

Veut-on maintenant des vers bien faits, des vers où brille le mérite de la difGculté vaincue, tournons la page, car, pour citer, 00 n'a guère que l'embarras du choix :

Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche. Quand lui-même appliquant la flûte sur ma bouche. Riant et m'asseyant près de lui sur son cœur, M'appelait son rival et déjà son vainqueur.

Il façonnait ma lèvre inhabile et p«u sûre ▲ souffler une haleine harmoniense at pare,

iv NOTICE LimÊRAIRE

Et ses sarantes mains prenant mes jeunes doigts. Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois, Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore, A fermer toar à tour les troos du buis sonore.

Veut-on des images gracieuses?

J'ëUis un faible enfant qu'elle ëtait grande et belle, Elle me souriait et m'appelait près d'elle.

Debout, sur ses genoux, mon innocente main Parcourait ses cheveux, son visage, son sein * Et sa main quelquefois, aimable et caressante. Feignait de châtier mon enfance imprudente.

C'est devant ses amans, auprès d'elle confus, Que la fière beautë me caressait le plus.

Que de fois (mais, hëlas ! que senton à cet Age?) Que de fois ses baisers ont pressé mon visage I Et les bei^ers disaient, me voyant triomphant : que de biens perdus! 6 trop heureux enfant!

Les idylles de Ghénier sont la partie la moins travaillée de ses ouvrages, et cependant nous connaissons peu de poèmes, dans la langue française, dont la lecture soit plus attachante ; cela tient à cette vérité de détails , à cette abondance d'images qui caractérisent la poésie antique. On a observé que telle églogue de Virgile pourrait fournir des sujets à toute une galerie de tableaux.

Mais c'est surtout dans l'élégie qu'éclate le talent d'André Ghénier; c'est la qu'il est original ; c'est là qu'il laisse tous ses rivaux en arrière. Peut-être l'habitude de l'antiquité nous égare, peut-être avons-nous lu avec trop de complaisance les premiers essais d'un poète malheureux ; cependant nous osons croire, et nous ne craignons pas de le dire, que, malgré tous ses défauts, André Ghénier sera regardé parmi nous comme le père et le modèle de la véritable élégie.

C'est ici qu'on est saisi d'un profond regret en voyant combien ce jeune talent marchait déjà de lui-même vers un perfectionnement rapide. En effet, élevé au milieu des muses antiques, il ne lui manquait que la familiarité de sa langue ; d'ailleurs il n'était dépourvu ni de sens ni de lecture, et encore moins de ce goût qui n'est que l'instinct du vrai beau. Aussi voit-on ses défauts faire rapidement place à des beautés hardies, et s'il se déb&r-

SOH ANDRÉ CHiNIBR. T

rasse encore quelquefois des entraves grammaticales, ce n'est pins guère qu'à la manière de La Fontaine, pour donner à son Mjle plus de mouvement, de grâce ou d'énergie. Nous citerons ces Yen :

Et c'est Glycère, amis, ches ^f la table est prête?

Et la belle Amélie est aussi de la fête?

Et Rose, qui jamais oe lasse les dàirs,

Et dunt la danse molle aiguillonue aux plaisirs?

J'y consens, avec tous je suis prêt à m'y rendre.

Allons; mais si Camille, 6 dieux! vient à l'apprendre!

Quel orage suivra ce banquet tant vanté,

S*il faut qu'à son oreille un mot en soit portée

Oh! vous ne savex pas jusqu'où va son empire.

8i j'ai loué des yeux, une bouche, un sourire;

Ou si, près d'une belle assis en un repas.

Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas.

Elle a tout vu. Bientôt cria, reproches, injures ;

Uu mot, an geste, un rien, tout était un parjure.

" Chacun poui cette belle avait vu mes ^^ds.

Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards. •

Et puis des pleurs, des pleurs... qun Kemnon sur sa cebûre

A sa mère immortelle en a moins fait répandre.

Que dis-je ! sa colère ose en venir aux ooupa....

Et ceux-ci, où brille à un égal degré la variété des coupes et (a vivacité des tournures :

Une amante moins belle aime mieux, et du moins,

Humble et timide, è plaire elle est pleine de soins ;

Elle est tendre, elle a peur de pleurer votre absence.

Fidèle, peu d'amans attaquent sa constance;

Et son ^ale humeur, sa facile gatté.

L'habitude, à son front tiennent lien de beauté

Mais celle qui partout fait conqnète nouvelle,

Celle qu'on ne voit point sans dire : Qu'elle est belle!

Insulte en son triomphe aux soupirs de l'amour.

Souveraine an milieu d'une tremblaute cour.

Dans son léger caprice in^^e et soudaine.

Tendre et douce aujourd'hui, demain froide et hautaine,

8i quelqu'un se dérobe à ses enchantemens,

Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amans?

On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire,

Bt ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire.

irj NOTICE LirrÉRAIBB

Contraints de nous renfermer dans les bornes d'un article, nous ne pouvons mettre sous les yeux de nos lecteurs tous les morceaux qui nous ont frappés dans ce singulier ouvrage ; nous nous contenterons de leur recommander les xvii«, xxn« et xxxa" élégies, dont nous n'avons rien cité. En général, quelle que soit Tinégalité du style de Ghénier, il est peu de pages dans lesquelles on ne rencontre des images pareilles à celles-ci :

Ob 1 si to la voyais, cette belle coupable, Roogir et s'accuser, et se justifier.

Sans implorer sa gr&ce et sans s'humilier I Pourtant de l'obtenir doucement inquiète.

Et les cbeveux ëpars, immobile, muette.

Les bras, la gorgoi nus, en un mol abandon.

Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon, Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche. Tes baisers porteraient le pardon sur sa bouche.

Voici encore un morceau d'un genre différent, aussi énergique que celui-là est gracieux; on croirait lire des vers de quelqu'un de nos vieux poètes :

Souvent, las d'être esclave et de boire la lie

De ce calice amer que l'on nomme la vie,

Las dn mëpris des sots qui suit la pauvreté.

Je regarde la tombe, asile souhaite ;

Je sooris k la mort volontaire et prochaine ;

Je me prie, on pleurant, d'oser rompre ma chaîne.

Le fer libëntenr qui percerait mon sein

D^à frappe mes yeux et frémit sous ma nain.

Et puis mon cœur s'ëconte el s'ouvre à la faiblesse ;

Kes parens, mes amis, l'avenir, ma jeunesse.

Heu écrits imparfaits ; car à ses propres yeux

L'homme sait se cacher d'nn voile spécieux....

A quelque noir destin qu'elle soit asservie.

D'une étreinte invincible il embrasse la vie.

Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,

Quelque prétexte ami de vivre el de souffrir.

U a souffert, il souffre, aveugle d'e^érance.

Il se traîna an tombeau de souffrance en souffrance,

Bt la mort, de nos maux ce remède si doux,

L«i sembla «a noavaan mal, la pins croel de toi».

stm audkA chénier. vij

Il est hors de doute que si Chénier avait vécu, il se serait placé un jour au rang de nos premiers poètes lyriques. Jusque dans ses essais informes, on trouve déjà tout le mérite du genre, la verve, l'entratnement, et cette fierté d'idées d'un homme qui pense par ]i]i-méme. D'ailleurs, p8*tout la même flexibilité de style ; là des images gracieuses, ici des détails rendus avec la plus énergique trivialité. Ses odes, À la manière antique, écrites en latin, seraient citées comme des modèles d'élévation et d'énergie; encore, toutes latines qu'elles sont, il n'est point rare d'y trouver des strophes dont aucun poète français ne désavouerait la teinte ferme et originale.

Vain espoir I inntile aoin !

Bamper est des huinaiDs Tambition commane ;

C'est leur plaisir, c'est leur besoin :

Voir fatigoe leurs yeux, juger les importune ;

Ils laissent juger la lortnnA.

Qui fait juste celui qu'elle fait tout-pnissant. Ce n'est point la Tertu, c'est la seule victoire

Qui donne l'honneur et la gloire.

Teint du sang des Taincus, tout glaive est innocent.

Et plus loin :

c'est bien. Fais-toi justice, à peuple souverain 1

Dit cette cour lâcbe et hardie.

Us avaient dit: C'est bien, quand, la lyre à la main, L'incestueux chanteur, ivre de sang romain.

Applaudissait à l'incendie.

Il n'y aura point d'opinion mixte sur André Chénier : il faut jeter le livre ou se résoudre à le relire souvent ; ses vers ne veulent pas être jugés, mais sentis. Ils survivront à bien d'autres qui leur paraissent supérieurs; peut-être, comme le disait naïvement La Harpe, peut-être parce qu'ils renferment en efifet quelque chose. En général, en lisant Chénier, substituez au termes qui vous choquent leurs synonymes latins, il sera rare que vous ne rencontriez pas de beaux vers. Cela ne veut point dire qu'il soit un bon auteur, mais cela prouve du moins qu'il avait tout ce qu'il faut pour l'être, les idées ; le reste est d'habitude.

yiij vroTicE liît^raiiib sur andri^ chénier.

D'ailleurs, vous trouverez dans Chénier la manière franche et large des anciens, rarement de vaines antithèses, plus souvent des pensées naturelles, des peintures vivantes, partout Tempreinte de cette sensibilité profonde sans laquelle il n'est point de génie, et qui est peut-être le génie elle-même. Qu'est-ce, en effet, qu'un poète? Un homme qui sent fortement, exprimant ses sensations dans une langue plus expressive. La poésie, ce n'est presque que sentiment, dit Voltaire.

EUGÈNE Hugo

TVOTICE HISTORIQUE

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PROCÈS D'ANDRÉ CHÉNDER;

André Chénier avait adopté a\ec enthousiasme les principes de la Révolution de 1789. Quoiqu'il eût passé sa jeunesse au milieu de la classe noble et privilégiée , quoiqu'il fût noble luimême, il partageait les sentimensde la jeune noblesse, qui avait fourni des défenseurs à linsurrection de TAmérique du Nord et qui était résignée à faire le sacrifice de ses intérêts les plus chers à la Liberté et à la régénération de la France. Ce fat à cette noblesse trop généreuse et trop imprudente, que la Révolution, préparée par les philosophes du xvin* siècle , dut ses premiers triomphes contre les vieux abus de la monarchie de Louis XIY.

Le caractère d'André Chénier nous explique le rôle qu'il joua sur la scène politique : il était enthousiaste jusqu'au fanatisme , violent jusqu'à la fureur , hardi jusqu'à la témérité ; d'ailleurs, loyal, dévoué, plein d'abnégation et de foi. André Chénier n'avait aucune ambition, si ce n'est celle de servir la cause de la justice et de la vérité. Il aimait les émotions douces et mélancoliques , les occupations calmes et silencieuses , la

* Tous les faits rassemblés dans cette Notice sont appuyés sur des pièces que renferme ce volume; nous avons donc cru inutile d'y renvoyer à chaque instant le lecteur.

X NOTICE mSTORIQUB

contemplation de la nature, les livres, en on mot tout ce qui compose Fheureuse médiocrité du poète. Mais les événemens le forcèrent de sortir de son obscurité studieuse, et la sainte indignation de rhonnéte homme le changea en homme de parti sous rinfluence de ses amis et de ses collègues delà Société de 1789.

Cette Société , comme son nom le témoigne , s'était proposé de maintenir le gouvernement dans la voie où il était entré en 1789 avec le concours de TÂssemblée constituante; elle s^opposait à Tinvasion des théories anarchiques et repoussait les empiétemens dangereux de la souveraineté du Peuple ; elle voulait enfin protéger la royauté établie sur la Constitution et mettre un frein à la démocratie révolutionnaire. Ce petit club, qui n'était d'abord qu'une fraction épurée du grand Club des Jacobins , appelé alors la Société des Amis de la Constitution , se posa bientôt en adversaire du club redoutable qui lui avait donné naissance; il publia aussi un journal pour répandre ses doctrines et leur gagner des prosélytes. La Société de 89, dirigée par Malouet, comptait parmi ses principaux membres: Condorcet, le chevalier de Pange, Grouvelle, Dupont de Nemours, de Kersaint, le duc de La Rochefoucauld, Pastoret, Guiraudet, Chéron, Roucheret André Chénier.

André Chénier, dès son retour de Londres dans les premier» mois de l'année 1790, avait manifesté ses opinions avec éclat par le poème dithyrambique du Jeu de Paume, adressé au peintre David en cette même année et imprimé en 1791. Sesopinions, toujours chaleureuses et intrépides, toigours nobles et fières , se ressentaient pourtant de l'efifervescence et de l'aveuglement de cette époque. Elles manquaient encore de fixité et de logique à plusieurs égards , et elles s'abandonnaient

SUR LE PROCÈS d'aNDRË CHÉNIBR. XJ

à des illusions, prêtes à s'évanouir devant l'inexorable raison des faits accomplis. Il disait, dans cette énergique révélation de ses sympathies pour Tœuvre de 1789 :

Salât, Peuple Français I ma main Tresse pour toi les fleurs que fait naitre la lyre. Reprends tes droits , rentre dans ton Empire :

Par toi , sous le niveau divin, La fière Egalité range tout devant elle.

Ton choix , de splendeur revêtu,

Fait les grands ; la race morteUe Par toi lève son front , si long-temps abattu ; Devant les nations, souverains légitimes.

Ces fronts , dits souyerains , s'abaissent : la Vertu ,

Des honneurs aplanit les cimes.

Mais à côté de ces éloges accordés au peuple vainqueur de la Bastille et au Tiers-Etat modérateur de la puissance royale , il faisait dès lors entendre ces sages conseils qu'il ne cessa de répéter d'une voix ferme et courageuse :

.... Au Peuple surtout sauvez Tabus amer

De sa subite indépendance ; Contenez dans son Ut cette orageuse mer ; Par vous seuls dépouillé de ses liens de fer,

Dirigez sa bouillante enfance , Vers les lois, le devoir, et Tordre, et l'équité.

Guidez , hélas I sa jeune liberté ; Gardez que nul remords n'en attriste la fête .... Peuple , ne croyons pas que tout nous soit permis f

Craignez vos courtisans avides, O Peuple souverain I à votre oreille admis , Cent orateurs bourreaux se montrent vos amis :

Ils soufflent des feux homicides.

Ce fut là le thème de toutes ses polémiques contre la licence des clubs et de la presse.

11 ne ût que développer ce passage du J^ d^ Paume dans

Xij NOTICE HI8T0RIQUB

son Avis aux Français sur leurs véritables ennemis , sorte de profession de foi, non seulement d'André Chénier, mais encore delà Société de 1789. André Chénier l'écrivit à Passy, où il demeurait pendant la belle saison auprès de M. de Pastoret. On assure que ce morceau remarquable , qui parut au mois d'août 1790 dans le n» 13 du Journal de la Société de 1789 , fut confié à la plume éloquente d'André Chénier par les principaux sociétaires qui en avaient d'avance arrêté les idées et le but. Quoi qu'il en soit; VAvis aux Français^ réimprimé en brochure et traduit en plusieurs langues, cité et jugé par tous les journaux, eut une immense vogue et passa pour un factum émané de la Société de 1789 toute entière. Cette pièce mit en relief le talent de l'écrivain , qui venait de s'essayer comme poète avec le même bonheur , et ce fut elle sans doute qui le recommanda particulièrement à l'estime de Louis XYI et des chefs du parti royaliste , que la gravité des circonstances avait réunis autour du trône menacé. Le roi de Pologne , Stanislas-Auguste , fit traduire en polonais VAvis aux Français, qui lui semblait modéré^ sage, propre à calmer Veffer^ vescence et applicable même à d'autres pays; il envoya une médaille d'or à l'auteur comme marque éclatante de son approbation. André Chénier , flatté de cette récompense qu'il n'avait ni briguée ni attendue, remercia le roi de Pologne, non sans proclamer son attachement au principe de la Révolution : (i Vous avez. Sire , applaudi aux souhaits et compati aux chagrins d'un homme, pour qui il ne sera point de bonheur, s'il ne voit point la France libre et sage ; qui soupire après l'instant où tous les hommes connaîtront toute l'étendue de leurs droits et de leurs devoirs ; qui gémit de voir la vérité soutenue comme une faction , les droits les plus légitimes défendus par des

SUR LE PROCÈS D*ANDRÉ CHÉNIBR. xig

moyens injustes et violens, et qui voudrait enfin qu'on eût raison d'une manière raisonnable. »

On peut croire que YÀvii aux Français, qui souleva de vives et aigres discussions dans le sein même de la Soeiité de 1789, fut la cause d'une espèce de schisme , à la suite duquel la Société se trouva dissoute. €ondorcet, qui en était l'âme y se sépara de ses collègues pour se rejeter dans les bras des Jacobins. André Ghénier, depuis la dissolution de la Société , publia , pendant le cours de Tannée 1791 , une brochure intitulée : Réflexions sur V esprit de parti, une réponse à la lettre inconvenante que Raynal avait adressée à l'Assemblée nationale , et trois lettres insérées dans le Moniteur, sur la division des Pouvoirs, sur le choix des députés à VÂsseinblée nationale et sur les dissensions des Prêtres. Chacun de ces écrits fut également loué par les véritables amis de la Constitution , décrié par ceux qui ne l'étaient que de nom et qui poussaient le pays aux sanglantes extrémités de l'anarchie.

Le nom d'André Chénier commençait à retentir dans le inonde politique , et ses premiers succès de publiciste faillirent le détourner de sa vocation de poète : il avait déjà renoncé à la carrière diplomatique ; il renonça pour un temps à ses rêves d'avenir littéraire; interrompant ses études , ses travaux poursuivis avec tant d'émulation en face des chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque et latine, n'aspirant plus aux applaudissemens du théâtre ni aux éloges de la critique, il se mit sur les rangs des candidats qui se présentèrent aux élections de 1791 ; mais il ne put réunir le nombre de voix nécessaire pour être envoyé, comme député de Paris, à la nouvelle Assemblée législative. Dès lors il avait laissé de côté la

UV NOTICE HISTORIQUE

poésie et deux ou trois tragédies composées dans le goût de Sophoek et d'Euripide ; * il ne fréquentait que des hommes politiques et ne s'occupait que de matières politiques. Le procureur-général syndic Rœderer, en témoignage d'estime et de conflance, Tinscrivit sur la liste des deux cents personnes notables, choisies pour créer le juré de jugement du Tribunal criminel , le 14 février 1792.

André Ghénier avait conservé un étroit commerce d'opinions avec quelques membres de la Société de 1789, tels que le chevalier de Pange, Pastoret, Ghéron, etc. , qui formaient, dans la presse , une sorte de parti constitutionnel , peu nombreux et pourtant assez fort, eu égard à son énergie. Ils s'emparèrent insensiblement de la rédaction du Journal de Paris , que les feuilles dites patriotiques accusaient de complicité avec le parti de la cour et de Goblentz; Gondorcet, Gabanis, Sièyes et Garât , qui coopéraient à cette rédaction avant eux, se retirèrent et cédèrent la place aux nouveaux rédacteurs, qu'on disait salariés par la police, G'était une calomnie colportée dans les clubs et enregistrée dans les gazettes et les pamphlets des Jacobins. André Ghénier travailla d'abord au compte-rendu des séances de l'Assemblée nationale, et il eut peut-être continué de garder l'anonyme, si ses terribles attaques contre les clubs n'eussent provoqué entre son frère et lui une polémique éclatante , dans laquelle il dut se nommer sous peine d'être accusé de lâcheté et de perfidie.

Les propriétaires du Journal de Paris n'osèrent pas abandonner leur feuille , connue par sa modération et sa réserve ,

* Un passage de la seconde réponse de Marie-Joseph Ghénier à son frère , où il est question de denx ou trois années perdues à composer des tragédies impartiales ou insignifiantes ^ nous permet d'avancer qu'André Ghénier avait fait quelques essais dramatiqaes»

SUR LE PROCÈS B'àMDRÈ CHÉNIER. XV

anx aigres et furieuses diatribes d*un parti qui ne s'appuyait point sur les masses et qui pourtant tenait tête aux plus puissans moteurs de ropinion publique; on imagina de faire , du SupplémetU , qui n'était qu'une feuille d'annonces commerciales et judiciaires , une arène ouverte à tous les débats politiques en les soumettant simplement à des conditions pécuniaires , comme s'il s'agissait de publications de librairie et de ventes au rabais. Par ce moyen , le Supplément^ appartenant à quiconque voulait le remplir moyennant un droit d'insertion , devenait un journal annexé au Journal de Paris et offirait une tribune libre aux derniers représentans de la S<h ciété de 1789, qui avaient, pour la plupart, les moyens dV cheter cette publicité coûteuse, devant laqudle reculaient leurs adversaires. Tel fut le SuppUmeni au Journal de Paris pendant six mois de l'année de 1792, depuis février jusqu'au 10 aoât , organe périodique d'une coterie d'hommes de cœur et de talent qui s'étaient associés et dévoués pour arrêter la Révolution et non la faire rétrograder. Le chevalier de Pange , Lacretelle jeune, Boucher, L.-G. Chéron et d'autres amis d'André Ghénier, ne se contentèrent pas de façonner et de colorer à leur guise la rédaction quotidienne du Journal de Paris; ils accaparèrent presque le Supplément j qui n'accolla pas souvent à leurs fougueux manifestes les répliques et les objections du parti contraire , puisque chaque ligne de ce Supplément était cotée au taux des Pelites-Àgiches,

cr Nous prenons cette occasion de répéter ce que nous avons déjà déclaré , disaient les rédacteurs du Journal de Paris dans un Avis du mois d'avril 1792, que nos feuilles de Supplément étant destinées à l'usage et à la commodité de tous ceux qui désirent de publier à leurs propres frais toute espèce

Xyj NOTICE HISTORIQUE

d^avis, de réclamations , de sujets de controTerse, de discussions, nous ne faisons à cet égard que les fonctions d'imprimeur; que nous ne prétendons jamais adopter les opinions énoncées dans les morceaux que nous imprimons ainsi en SuppUment , et que nous ne nous croyons autorisés à en exclure que les écrits qui nous paraissent blesser les bonnes mœurs , les droits des personnes dans leur caractère privé , les principes généraux de la Liberté que nous ayons constamment protégés et ceux de la Constitution que nous avons sincèrement jurée, et an maintien de laquelle nous croyons le salut de la chose publique attaché, d Cette déclaration , qui fut plusieurs fois renouvelée par les rédacteurs et par André Chénier luimême, n*empécba pas leurs ennemis politiques de répandre partout que le Journal de Paris était à la solde des ministres les plus suspects de Louis XYI , Bertrand de MoUeville , Montmorin et de Narbonne. Ce bruit fâcheux ne fut pas démenti par Taccueil impartial que reçurent, dans le Supplément ^ plusieurs écrits de Robespierre et de ses partisans, moyennant Je prix d'insertion. Il est difficile à croire, en effet, qu'André Chénier et ses amis poussassent le dévoûment à leurs convictions jusqu'à payer les frais de cette guerre audacieuse et désintéressée. Ce ne fut donc pas sans arrière-pensée que Marie-Joseph Chénier, dans sa querelle avec son frère, s'excusait du retard d'une de ses réponses , en disant : a J'avais bien la ressource d'un Supplément^ mais un Supplément coûte fort cher et ma fortune ne me permet pas de faire cette dépense. »

Cette querelle entre les deux frères signala André Chénier à la haine du Club des Jacobins qui ne lui avait pas pardonné ses premières agressions. André Cbcuier, dans le Sup-

SUR LE PROCÈS !>" ANDRÉ CHÉNIBR. Xi'^

plément du 12 février, fit une rude sortie contre Pierre Manael , procureur-général de la Commune de Paris, au sujet de la préface des Lettres de Mirabeau à Sophie, que Manuel avait mises au jour d'après les originaux conservés au Secrétariat de la Police. Ces Observations, dans lesquelles la critique littéraire n*était qu*un prétexte pour arriver à juger Téditeur au point de vue politique , ne portaient pas de signature. Manuel répondit avec rage dans le journal de Brissot, le Patriote Français, en défiant Fauteur des Observations de se nommer. En même temps, le Supplément du Journal de Paris publiait une Apologie de Pierre Manuel contre ses détracteurs , signée J. B. A. S., et que Ton pourrait attribuer à Tabbé Sicard ou bien à Serieys. Cette Apologie, qui n'était qu'une cruelle satire , amena de menaçantes récriminations dans les feuilles de Brissot, Carra, Corsas et autres amis de Manuel. André Chénier, loin d'être intimidé par cette tempête de ressentimens , jeta le gant à la Société des Amis de la Constitution , en examinant, dans le Supplément du 26 février, la cause des désordres qui troublent la France et arrêtent rétablissement de la Liberté. h2ji%]e post-scriptum de cet acte d'accusation contre les Jacobins , il se déclara l'auteur des Observations qui avaient si fort irrité le procureur-général de la Commune : et Comme je crois, disait-il , que dans la situation où nous sommes tout bon citoyen doit se faire un devoir d'attaquer de front tout ce qu'il croit pernicieux, je ne veux point, en gardant l'anonyme, feindre de redouter le ressentiment de ceux dont la Patrie doit redouter les mauvais conseils ou les mauvais exemples. »

a J'ai dessein , ajoutait-il , de vous adresser de temps en temps quelques articles que je signerai, et dans lesquels, me présentant sans ménagement et sans crainte à l'bonondyle ini-

XVUiJ NOTICE HI8T0RIQUB

mitié des brigands à talons rouges et des brigands à picpies , je tâcherai , autant qu'il sera en moi , de venger la Patrie , rhumanité , Thonnéteté publique , des outrages journaliers qu'elles reçoivent de cet abominable amas de brouillons qui vivent de la Liberté , comme les chenilles vivent des arbre? fruitiers qu'elles tuent. » Les rédacteurs du Journal de Pari» supprimèrent la phrase injurieuse qui terminait ce paragraphe : a Et de cet amas d'écrivains et de parleurs ignominieux, pour qui la Liberté n'est autre chose que ce qu'était un bon festin pour les harpies qui ne savaient que le couvrir d'ordures. B L'écrit d'André Ghénier, qui dénonçait les Sociétés populaires, et surtout celle des Jacobins, à toute la rigueur des Lois répressives , le dénonça en même temps à l'implacable rancune de ces Sociétés. Cet écrit , réimprimé et répandu avec profusion , non seulement dans les départemens, mais encore à l'étranger, surtout en Allemagne où il fut traduit aussitôt, devait tôt ou tard causer la perte de son signataire.

La Société des Amis de la Constitution accepta la lutte coatre un seul homme ; elle choisit un de ses membres pour champion, et entraîna dans la lice le propre frère du dénonciateur. Marie-Joseph Ghénier, à qui les belles tragédies de Charles IX et de Caïus Gracchus avaient acquis une honorable réputation , faisait partie du Club des Jacobins et y exerçait l'influence que son caractère énei^ique et son talent vigoureux lui assuraient dans toute assemblée politique. U avait de l'ambition ; il se trouvait porté aux affaires publiques par une faction puissante ; il voyait aussi dans le rôle d'homme de parti un moyen de popularité pour l'auteur dramatique: il fut donc circonvenu , sollicité , pressé, forcé , pour ainsi dire , de répondre au nom des Jacobins, après avoir déclaré, dans une

SUR LB PROCÈS D' ANDRÉ CHÉimiR. ÛX

lettre au Patriote Français , le 27 février , qu'il se ferait toujours kmu i eur d'être membre de cette Société. Sa réponse , quoique annoncée avec fracas par tous les journaux des Sociétés populaires, n'aurait peut-être point paru, si André Ghénier eût consenti à cesser une guerre où il allait avoir à combattre son frère.

André Gbénier, en s'engageant, dans une lettre datée du 4 mars, à réfuter tous les écrits qui renfermeraient des raisons et des albumens, outre des injures, se défendit d'avoir eu l'intention de comprendre son frère dans le jugement rigoureux qu'il avait porté sur une grande partie des Jacobins, et donna un dédaigneux démenti aux folliculaires qui le traitaient de pror tricidey parce qu'il avait traité les Jacobins de fripons et àHmbéciles, a Mon frère, ditril, connaît depuis trop long-temps et mon caractère et mes opinions, pour que j'aie besoin de me justifier auprès de lui, qui n'a jamais trouvé et ne trouvera jamais en moi que l'amitié qu'on doit à un frère et les égards qu'on doit aux talens , quoique je sois prêt à défendre mon sentiment même contre lui. d Gomme les rédacteurs du Jour^ nal de Paris et surtout du Supplément étalent alors en butte à des accusations qui prenaient tous les jours plus de consistance dans les clubs et dans leurs journaux; comme André Gbénier se trouvait particulièrement désigné parmi les écrivains stipendiés de la Liste civile et les agens corrupteurs du cbàteau des Tuileries , il crut devoir , vis à vis de son frère, se présenter avec une profession de foi claire et nette.

a Je veux faire savoir à tous les lecteurs qui ne sont pas aveuglés par leurs passions ou par celles d'autrui , que je n'ai et que je n'eus jamais aucun rapport politique direct ou indirect avec aucun ministre ; que je n'en connais particulière-

XX NOTICE HISTORIQUB

ment aucun ; que je ne vais à aucun club ; que je n'appartiens à aucune Société, à aucune personne, à aucun parti ; et que je défie qui que ce puisse être, de prouver que, non seulement depuis la Révolution , mais en aucun temps de ma vie, j'aie fait, dit ou écrit une chose dont un honnête homme libre , un vrai citoyen doive rougir. »

La polémique des deux frères ne s'alluma qu'à l'instigation des ennemis d'André Ghénier. Ces ennemis étaient Manuel et Brissot, auxquels les événemens adjoignirent Gollot-d'Herbois. Le chevalier de Pange , imitant la fougue intrépide d'André Ghénier contre les faux patriotes, attaqua Brissot avec ses propres armes et lui prouva, par l'extrait d'un de ses livres antérieur à la Révolution, qu'il avait été le courtisan de l'Àncien- Régime avant d'être celui du Peuple. Brissot furieux essaya de dénaturer à son avantage un fait qu'il ne pouvait nier. Alors André Ghénier vint en aide à son ami et acheva de foudroyer Brissot, qu'il accusa de mentir effrontément : a Gessez de nous importuner de votre éloge, auquel personne ne répond que par le silence du mépris et de l'indignation , et épargnez-vous tout ce plat pathos qui vous rend aussi ridicule que vous vous êtes déjà rendu odieux. » Brissot se tut et attendit, quoique son sang, disait-il , bouillonnât dans ses veines I

Une belle occasion s'offrit de soutenir la sainte cause de ia justice publique et de l'honneur national : André Ghénier accepta cette périlleuse mission. Dans la séance du 8 février 1792 , l'Assemblée législative avait décrété l'amnistie des Suisses du régiment de Gh&teauvieux, condamnés aux galères, par un décret du 16 août 1790, pour s'être révoltés contre leurs chefis , pour avoir pillé la caisse du régiment et fait feu sur la garde nationale de Metz ; le motif de cette amnistie fut

SUR LE PROCÈS D'àNDRÈ CHÉNIBR. XXJ

la trahison récente du général Bouille , dans les mains de qui ces Suisses avaient refusé de prêter serment à la Constitution, lorsque le général n'était pas encore traître et parjure. Le Club des Jacobins, sur une motion de Collot-d'Herbois, considérant les Suisses de Gbâteauvleux comme des héros- qui avaient pressenti les coupables desseins de Bouille , changea Famnistie en ovation, et ordonna de la célébrer par une fête publique, à laquelle le maire de Paris, le vertueux Pétion, eut la faiblesse de faire concourir la municipalité. Cette fête avait pour but de flétrir la défection de Bouille et d'exalter la haine du peuple contre les traîtres ; mais André Chénier ne vit que le côté immoral et scandaleux de ce triomphe décerné à des soldats révoltés, et il adjura tous les honnêtes gens de s'employer à repousser la honteuse motion de CoUot' d'Herbois.

C'était là le cri de la conscience d'un honnête homme et d'un bon citoyen ; mais il fut couvert par les clameurs forcenées des Sociétés populaires : André Chénier s'exposait à être assassiné dans les rues. Il n'en continua pas avec moins de force et de persévérance sa mission de redresseur des torts du parti jacobin , et , puisant une nouvelle énergie dans le péril même de cette généreuse conduite, il protesta, au nom de l'Ordre public et de la Loi, contre cette fête anarcbique et insensée. Son exemple entraîna plusieurs de ses amis à protester aussi dans le Journal de Paris : Chéron , de Pange et Roucher, ne craignirent pas de se compromettre en signant des articles qui n'étaient que de pâles reflets de ceux d'André Chénier. Quelques autres , sans se nommer, vouèrent à l'infamie les complices du triomphe de Châteauvieux : « le ne signe pas, disait l'auteur d'une lettre anonyme écrite dans ce sens ,

XXQ NOTICE HISTORIQUE

parce que je n*ai pas le courage d*Ândré Ghénier. J'ai la faiblesse de craindre les proscriptions. » André Cbénier était infatigable ; non seulement il insérait lettre sur lettre dans le Journal de Paris et tenait en échec les gazettes des Clubs, mais encore il excitait, il dirigeait les manifestations de la garde nationale, en envoyant des Adresses à TAssemblée législative et au Département de Paris, pour les conjurer de s'opposer à la fête de Châteauvieux. 11 osa s'attaquer corps à corps , pour ainsi dire, à Collot-d'Herbois, qui menaçait de le poursuivre devant les tribunaux comme un làehe ealomniaieur^ et il le foula aux pieds en le couvrant de boue. Le jour même où cette fête impie, qu*il n'avait pu empécber, attristait Paris , il la célébra par un hymne consacré à fustiger et à mettre au pilori la gloire des Suieses de CoUot-éTHerbois.

Cet épisode ne fit qu'échauffer davantage le zèle d'André Chénier à démasquer les projets secrets des Sociétés populaires, et, dans une lettre du S7 avril, il appela contre elles Faction coêrcitive de la Loi , en leur imputant tous les désordres et tous les malheurs du pays. Il ne manqua pas de rejeter à la face de ses accusat^eurs les soupçons qu'on avait accrédités à l'égard de ses intelligences avec le parti de la contre-révolution : a Vous serez accusés de vénalité , se disait^il à lui-même dans cette nouvelle lettre sur les Qubs, par cette foule de misérables qui n attendent que des acheteurs , et qui , étrangers à tout sentiment honnête, ne conçoivent pas qu'on aime sa patrie assez pour les haïr par cette seule raison. Ils diront qu'en préchant les lois et la paix vous ne cherchez qu'à semer le trouble... Ils appelleront vos écrits des écrits infâmes. Enfin des législateurs journalistes, que des lâchetés mal calculées ont perdus et qui n'emploient désormais beaucoup d*e»»

8UK LE PROCÈS D'àNBHÊ CHÊNISR. xnijj

prits, de lamière et de renommée qu'à dépenser ce qu'un vil mensonge a de plus absurde pour envenimer ce qu'il a de nuisible et d'atroce, ne manqueront pas de dire, en cent manières différentes, que vous êtes pensionnaires de la Liste civile, que vous voulez rétablir la Noblesse... Vous ne ferez aucune attention à toutes ces turpitudes... , persuadés que les calomnies périssent avec les calomniateurs , que la Vérité demeure, et que les fourbes ambitieux et menteurs finissent toujours par être aussi méprisés que méprisables. x>

Marie-Joseph ne pouvait plus reculer devant l'exécution de sa promesse que réclamaient les Jacobins : il se décida, quoique avec répugnance, à se faire Favocat des Clubs et il publia leur apologie dans le Moniteur du li mai , en datant cette pièce du 4 mars, pour que le retard de sa réponse fût attribué à des circonstances indépendantes de sa volonté. Il entama cette polémique avec tous les ménagemens nécessaires pour faire pardonner une semblable altercation entre deux frères , et il crut obvier à des inductions fâcheuses en parlant d'André dans les termes les plus honorables.

a Entre les ennemis des Jacobins , disait-il , je ne m'adresse qu'à ceux qui font profession d'aimer la Liberté , de chérir la Constitution toute entière. On a distingué dans le nombre un citoyen qui m'est uni par les liens du sang et de Tamitié. La connaissance que j'ai de son caractère moral me donne le droit d'affirmer qu'il n'a énoncé son opinion que d'après une conviction intime; mais je le crois dans l'erreur et je crois cette erreur dangereuse. Aucun n'a revêtu ses accusations d'une forme plus énergique. C'est donc à lui surtout que je vais répondre avec les ménagemens que je dois à un frère , à un citoyen digne d'estime, mais avec le respect que je dois à la

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