AUX DÉPUTÉS DE LA CONVENTION
liC 17 janvier 1793.
Messieurs,
J'ai paru sans murmurer devant votre tribunal ; j'ai répondu à toutes vos questions avec candeur et simplicité. Je n*ai fait aucune réflexion sur la nature de plusieurs de ces questions, les regardant toutes comme également propres à
• Cette lettre a été imprimée sur le brouillon écrit de la main d'André Chénier, et corrigé en plusieurs passages sur les avis de M. de Maleshcrbes.
manifester ma droiture et mon innocence , et ne croyant pas que des explications entre moi et ceux que le Peuple français reconnaît pour ses représentans, pussent jamais m'avilir, dé quelque manière que fût fait Finterrogatoire. Je ne me suis servi, ni des maximes étemelles du droit des gens, ni des observations publiées par plusieurs même d'entre vous, pour ' élever des doutes sur votre compétence , et pour réclamer en ma faveur toutes ces formes , bases indispensables de toute jurisprudence , puisqu'elles seules peuvent protéger le faible ; puisqu'elles seules peuvent prouver, ou du moins rendre probable, qu'un jugement n'a été dicté que par la conviction intime, et qu'une sentence est en effet un vœu de la justice , et non un déguisement de la violence. Il était pourtant visible que ces formes, si nécessaires à observer dans toutes les causes ordinaires, l'étaient peut-être plus encore dans celle-ci; car eUes n'ont été inventées que comme une digue à la toute- ' puissance et aux passions. Et n'est-il pas évident que le procès que vous venez de juger n'a pu être amené que par des circonstances extraordinaires qui , renversant toutes les idées et toutes les institutions de plusieurs siècles, et donnant à tout de nouveaux commencemens , ont dû nécessairement réveiller l'activité de toutes les passions humaines ? Les argumens employés pour justifier ces défauts de formes se réduisent à dire qu'en cela , comme en tout le reste , vous n'êtes que les mandataires du Peuple français ; que c'est lui qui m'a jugé , et que vous n'avez fait que prononcer son jugement. Je veux admettre , sans contestation , ces raisonnemens; et je crois qu'en me déclarant digne de mort , vous pensiez ne prononcer, en effet, que l'opinion du Peuple français; mais je dis que vous vous êtes trompés, et que l'opinion du Peuple français n'est point celle-là. Les mêmes raisons qui exigeaient dans cette affaire la plus rigide observation des formes judiciaires, ne permettent assurément pas qu'elle soit jugée en première instance , sans appel. A qui donc en appeler de la
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sentence des mandataires du Peuple , jugeant en sou nom ? Au Peuple lui-même.
Messieurs, j'en appelle au Peuple français, dont j'ai reconnu la souveraineté, en acceptant la Constitution. Je demande qu'il soit consulté; je demande à discuter par écrit devant lui l'acte d'accusation que vous avez dressé contre moi. Je demande qu'à une époque fixée par vous tous les citoyens français, réunis en Assemblées primaires, confirment ou annulent votre sentence par oui ou par non, et que leurs vœux soient recueillis par la voie des scrutins secrets : car il serait dérisoire de prétendre que leurs vœux pourraient être libres, s'ils étaient recueillis autrement. Je le répète, j'en appelle au Peuple français du jugement porté en son nom.
Ce n'est point le désir de conserver des jours bien maDieoreux qui m'engage à cette démarche ; quoique je ne fusse point insensible au plaisir de montrer aux Français, dans une vie privée , que le trône ne m'avait point corrompu autant qu'on a voulu le leur persuader ; mais je pense qu'outre Tétemelle équité , qui l'exige , l'honneur de la Nation , le vôtre est intéressé au succès de cet appel. Alors seulement, et la Nation elle-même, et vous, et moi, et le monde entier, et la postérité , pourront savoir avec certitude s'il est vrai que les Français en veulent aux jours d'un homme qui fut leur roi , qui a pu se tromper souvent, mais qui n'a jamais voulu que le bonheur de ses concitoyens, et qui, loin de mériter qu'on lui impute des projets sinistres et des ordres sanguinaires, ne serait peut-être pas réduit à l'état où il se trouve aujourd'hui, s'il n'avait pas toujours eu horreur de verser du sang. Je pense, enfin, Messieurs, que le refus d'une demande aussi juste et aussi simple pourrait inspirer aux autres plus de doutes que je n'en ai moi-même sur l'impartialité de votre jugement.