‹ Œuvres en prose de André Chénier: augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits, etChapitre 25 sur 42 · SUR ROEDERER · texte numérisé non relu

SUR ROEDERER

Rœderer, homme d'une ambition rusée et versatile, de tous les hommes le plus habile à deviner d'avance les dominations prochaines, à les prévenir, à leur sacrifier sans se compromettre auprès de la domination présente, à se ménager leur faveur par des demi-services qu'il sait rendre plus ou moins importans en les mesurant juste au plus ou moins de vraisemblance du succès, et à faire regarder cette indécision subtile et étudiée, comme l'effet d'une droiture désintéressée, qui ne connaît aucun parti et qui remplit tous ses devoirs avec simplicité et presque avec bonhomie. Homme entièrement semblable à un voltigeur qui court dans une arène debout sur quatre chevaux, les guidant quoiqu'emporté par eux, adaptant son mouvement propre à tous leurs mouvemens, et passant de l'un à l'autre avec une telle vélocité, que l'oeil a peine à le suivre, et ne peut, en aucun instant, juger avec précision sur quelle selle il pose son pied.

London, Coven-Garden , haod's iavcrn,' Vendredi , 3 aviùl 1789, à 7 heures du soir.

Comme je m'ennuie fort ici , après y avoir assez mal dîné , et que je ne sais où aller attendre Theure de se présenter dans quelque société , je vais tâcher de laisser fuir une heure et demie sans m'en apercevoir , en barbouillant un papier que j'ai demandé. Je ne sais absolument pointée que je vais écrire, je m'en inquiète peu. Quelque absurde et vide , et insignifiant que cela puisse être (et cela ne saurait guère Fétre autant que la conversation de deux Anglais qui mangent à une table à côté de moi, et qui écorchent de temps en temps quelques mots de français, afin de me faire voir qu'ils savent ou plutôt qu'ils ne savent pas ma langue) , je reverrai peut-être un jour cette rapsodie , et je ne me rappellerai pas sans plaisir (car il y en a à se rappeler le passé) la triste circonstance qui m'a fait dîner ici seul.

Ceux qui ne sont pas heureux'aiment et cherchent la solitude. Elle est pour eux un grand mal encore plus qu'un grand plaisir: alors le sujet de leur chagrin se présente sans cesse à leur imagination, seul, sans mélange, sans distraction; Us repassent avec larmes, dans leur mémoire, ce qu'ils y ont déjà repassé cent fois avec larmes ; ils raniment du fiel ; ils souffrent des soufirances passées et présentes ; ils souffrent même de l'avenir ; car, quoique un peu d'espérance se mêle toujours au milieu de tout, cependant rexpérience rend méfiant, et cette inquiétude est un état pénible. On s'accoutume à tout, même à souffrir. — Oui, vous avez raison , cela est bien vrai. — Si cela n'était pas vrai, je ne vivrais pas, et vous qui parlez , vous seriez peut-être mort aussi ; mais cette funeste habitude vient d'une cause bien sinistre : elle vient de ce que la soufirance n fatigué la tête et a flétri l'âme. Cette habitude n'est qu'un total

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Afiaibllssement : l'esprit n'a plus assez de force pour peser chaque chose et TexaiTiiner sous son point de vue , pour en appeler à la sainte nature primitive , et attaquer de front les dures et injustes insinuations humaines; Tâme n*a plus assez de force pour s'indigner contre Tinégalité factice établie entre les pauvres humams , pour se révolter à Fidée de Tinjustice, pour repousser le poids qui Faccable. Elle est dégradée, descendue, prosternée ; elle s'accoutume à souffrir, comme les morts s'accoutument à supporter la pierre du tombeau, ne pouvant pas la soulever. VoOà ce que c'est que de s'accoutumer à tout, même à souffrir. «Dieu préserve mes amis de cette triste habitude ! Les petits chagrins rendent tendre; les grands, dur et farouche. Les uns cherchent la société, les distractions, la conversation des amis ; les autres fuient tout cela : car ils savent que tout cela n'a aucun pouvoir pour les consoler, et ils trouvent injuste d'attrister les autres, surtout inutilement pour soi-même. Peutrétre aussi ont-ils quelque pudeur de laisser voir à l'amitié qu'elle-même et son doux langage, et son regard caressant et ses serremens de main , ne peuvent pas guérir toutes les plaies ; et cependant la vue et les soins do mes amis m'ont toujours fait du bien , même s'ils ne m'ont pas entièrement guéri.

Mais ici je suis seul , livré à moi-même , soumis à ma pesante fortune, et je n'ai personne sur qui m'appuyer. Que l'indépendance est bonne ! Heureux celui que le désir d'être utile à ses vieux parens et à toute sa famille ne force pas à renoncer à son honnête et indépendante pauvreté ! Peut-être un jour je serai riche: puisse alors le fruit de mes peines, de mes chagrins, de mes ennuis, épargner à mes proches le même ennui , les mêmes chagrins, les mêmes peines! Puissent-ils me devoir d'échapper à l'humiliation. Je sais bien au^î que rien de pareil ne m'arrîvera jamais , car cette assurance ne dépend que de moi seul ; mais il est dur de se voir négligé , de n'être pas admis dans telle société qui se croit au dessous de vous ; il est

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dur de recevoir, sinon des dédains, au moins des politesses hautaines; il est dur de sentir... — Quoi? qu'on est au dessous de quelqu'un? — Non; mais qu'il y a quelqu'un qui s'imagine qae vous êtes au dessous de lui. Ces grands, même les meilleurs, vous font si bien remarquer en toute occasion cette haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes ! Ils affectent si fréquemment de croire que la supériorité de la fortune tient à celle de leur mérite 1 Ils sont bons si durement ! Ils mettent tant de prix à leurs sensations et à celles de leurs pareils, et si peu à celles de leurs prétendus inférieurs ! Si quelque petit chagrin a effleuré la vanité d'un de ceux qu'ils appellent leurs égaux, ils sont si chauds, si véhémens , si compatissans ! Si une cuisante amertume a déchiré le cœur de tel qu'ils appellent leur inférieur, Us sont si froids, si secs ! Ils le plaignent d'une manière si indifférente et si distraite ! comme les enfans qui n'ont point de peine à voir mourir une fourmi , parce qu'elle n'a point de rapport à leur espèce.

Je ne puis m'empécher de rire intérieurement, lorsque dans ces belles sociétés je vois de fréquens exemples de cette sensibilité distinctive , et qui ne s'attendrit qu'après avoir demandé le nom. Les femmes surtout sont admirables pour cela : dès qu'un prince , qu'elles ont rencontré au bal ; dès qu'un grand, qui est leur intime ami , car elles ont diné avec lui deux fois , est malade ou affligé pour avoir perdu une place ou un cheval, elles y prennent tant de part ! elles déplorent son malheur de si bonne foi ! elles se récrient si pathétiquement ! et véritablement elles croient être au désespoir ; car, presque toutes, étant dépourvues de la sensibilité franche et vraie, et naïve, s'imaginent que ces singeries et ces vaines simagrées sont en effet ce que l'on entend par ce nom.

Allons , voilà une heure et demie de tuée ; je m'en vais. Je ne sais plus ce que j'ai écrit , mais je ne l'ai écrit que pour moi : il n'y a ni apprêt ni élégance. Gela ne sera vu que de moi; et I je suis sûr que j'aurai un jour quelque plaishr à relire ce mor-

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ceau de ma triste et pensive jeunesse. Puisse un jour tout lecteur en avoir autant à lire ce que j'aurai écrit pour tous les lecteurs !

SUR LA PEmTlIBE B'HISTOIRE.*

Ce 20 mars 1702.

Quoique Tétat de douleur et d'anxiété où se trouve dans ces inomens la chose publique iie semble guère permettre à des citoyens de s'occuper et d'occuper les autres à des dissertations sur la peinture, je pense que plusieurs lecteurs se plairont , ainsi que moi , à distraire un instant leurs regards de beaucoup d'objets aiÛigeans, et trouveront bon que je réponde quelques mots aux Observations insérées dans le Supplément au Journal de Paris y du dimanche 18. Elles ont rapport aux tableaux demandés, d'après un décret de l'Assemblée cons-. tituante , pour représenter aux yeux des Français le Roi acceptant l'acte constitutionnel.

ce Cet ouvrage intéressant semblait , dit l'Observateur, être destiné à quelqu'un de nos plus célèbres artistes dans le genre du portrait, et, en effet, madame Guyard vient d'en être chargée , etc. » Je ne cite les paroles où cette dame est nommée, que pour avoir l'occasion de rendre hommage moimême à ses talens. Mais j'oserai dire à l'Observateur que cette distinction , déjà reçue depuis long-temps entre les peintres de portrait et les peintres d'histoire, est ce qu'il y a au monde de plus futile et de plus étranger à l'esprit et à la perfection de l'art. Ceux qu'on appelait, il y a soixante ans , des peintres de portraits , étaient, à très peu d'exceptions près, de vé-

^Insér45 dans le Supplément 35 du Journal de Paris de Tannée 1702.

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niables charlatans qui ne savaient qu'étourdir les yeux par des attitudes forcées, et, pour ainsi dire, emphatiques; par des figures raides , sans grâce , sans naturel , perdues dans un amas d'omemens sans goût et dans des draperies immenses, dont aucune raison ne déterminait les plis vastes et confus.

Que si Ton dit que cette manière n'est pas de Tessence des portraits et que rien n'empêche de les peindre avec vérité , je réponds qu'alors la distinction ne signifie plus rien , puisqu'elle se réduit à dire qu'un peintre est peintre de portraits, lorsqu'il peint des portraits ; car la vérité, la simplicité, la naïveté ne sont pas autres pour un peintre de portraits que pour un peintre d'histoire. Elles sont l'essence de tous les tableaux où il entre des figures ; et même comme les peintres qui traitent des sujets historiques sont chargés de faire aussi plusieurs figures ensemble, et que leur succès par conséquent dépend d'une justesse d'expression qui ne laisse rien de gêné, de vague ni d'incohérent dans leur ouvrage , il est clair que plus ils ont réussi dans ce genre, plus ils doivent être exercés à saisir sur la nature vivante ces traits presque imperceptibles qui rendent un portrait parfait.

Et c'est ce qui est confirmé par les exemples. Quelque opinion qu'on puisse avoir du style historique des peintres flamands, toujours est-il vrai que Rubens et Yan Dyck, son élève, qui ont fait de si beaux portraits, étaient des peintres d'histoire. Du temps de la renaissance et de la perfection de l'art, cette distinction n'était pas même connue; sous les Médîcis, dans le plus beau siècle des arts et des lettres modernes : Gorrège , Michel-Ange et le grand Raphaël lui-même , laissèrent des portraits qui les auraient illustrés , si de beaucoup plus grands ouvrages n'avaient empêché de s'occuper des moindres. Le Titien a conservé sa réputation dans les deux genres. Et pour citer un exemple reconnu au dernier salon , Brutus , Socrate , les Horaces , n'empêchaient pas même d'admirer îm portrait sorti du pinceau de David.

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Le taUeau proposé sera toujoars un tableau historique, que Ton traitera d'une manière ou d'une autre , poétiquement ou sans poésie, et qui n'admettra jamais que la distinction du bon et du mauvais.

L^Observateur s'élève contre l'injustice d'admirer un grand artiste exclusivement à tous les autres, et je suis en cela fort de son avis; mais je ne puis plus en être, et je doute que la postérité en soit , lorsqu'il ajoute que « M. Vincent marche le rival de M. David dans la carrière. » Je ne connais point M. Ymcent; je vois tous ceux qui le connaissent parler de son caractère avec estime ; j'honore beaucoup ses talens ; je le prie de n'attribuer qu'au désir de le voir travailler de plus en plus à la perfection d'un art dans lequel il a obtenu une si juste gloire, le peu de remarques que je vais me permettre ici.

Des ouvrages de cet artiste que cite l'Observateur , deux seulement sont assez présens à ma mémoire pour que je puisse en parler. Les Filles de Croione devant Zewgis ont^eUes bien Texpression qu'elles devraient avoir ? ont-^lles ce mélange de pudeur joint à un peu d'orgueil d'avoir été choisies pour représenter la beauté même? Ces vierges grecques ont-elles rien de ces formes grecques que les médailles, les sculptures, les peintures antiques nous ont transmises avec certitude? onteUes, dans leurs attitudes, dans leurs draperies, cette simplicité naïve qui plaît et attache ? Et un manque de grâces chez elles, et l'extrême froideur du peintre assis , qui semble attendre avec ennui qu'on soit prêt pour qu'il commence, n'ôtent-Os pas à ce sujet tout ce qu'il avait d'aimable et de séduisant?

La Clémence d'Auguste semble-t-elle un tableau qui parte de l'âme ? La figure de Ginna, extrêmement ignoble, n'attelle pas une attitude forcée, une expression grimaçante, chargée et presque inintelligible ? Et l'Empereur, au lieu d'être gravement assis comme s'il donnait audience, ne devraitril pas ^voirsur la bouche et dans les yeux ce sourire indulgent et

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caressant d'un homme outragé qui pourrait se venger, et qui pardonne et veut devenir ami ? Enfin , n'y a-t-îl pas dans tout cela une certaine pompe factice et théâtrale qui n'est pas de la noblesse?

Quant à M. David , quoiqu'il y eût une véritable injustice à humilier tous les autres artistes devant lui, il y en aurait, ce me semble , une aussi grande à lui contester le titre de chef de notre École , que son génie et ses travaux lui ont acquis déjà même chez les étrangers. Elevé par M. Vien , qui avait conservé un goût sage et pur au milieu des extravagances de Boucher et de ses contemporains , il a mûri , il a nourri ce que la nature lui avait donné de grands talens , par Tétude constante des chefs-d'œuvre d'Italie, et surtout de ses magnifiques restes de sculpture antique échappés, je ne sais comment, au temps , aux barbares et aux fureurs du christianisme , pour venir former Le Poussin et l'Ecole romaine. Ce n'est point là, sans doute, qu'il trouve ses grandes pensées : le vieil Horace armant ses trois enfans, et son petit-fils, âgé de cinq ans, se mordant la lèvre et contemplant ce spectacle avec une sorte d'envie ; Brutus seul dans sa famille et comme exilé dans sa maison , et ne trouvant d'asile qu'à l'ombre de la déesse à qui il vient de faire de si grands sacrifices; Socrate contînnant son discours et tendant le bras au hasard pour recevoir la ciguë ; le Serment dn Jeu de paume , une des plus belles compositions qu'aient enfantées les arts modernes, dans laquelle une multitude de figures, animées d*un même sentiment, concourent à une même action , sans confusion et sans monotonie : tout cela n'appartient sans doute qu a l'âme et au génie de l'artiste. Mais ce qui est en grande partie produit par l'étude des modèles dont nous venons de parler, c'est la grandeur et la majesté des compositions; la finesse et la vérité exquises des expressions , variées suivant l'âge et le sexe ; la fidélité dans tous les détails, et cette beauté de formes, cette simpUdté facile dans les draperies, cette naïveté à la fois touchante

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et austère , et ces grâces franches et nobles qui sont de tous les temps et de tous les lieux.

Presque tous les tableaux qui paraissent depuis plusieurs années, même les moins bons, semblent cependant faits avec rintention de se rapprocher de cette excellente manière , redevenue nouvelle, et manifestent par-là Futile influence que cet habile homme exerce sur notre École ; et c'est une obligation de plus que lui ont les arts, puisque, outre les chef-d'œuvre qu'il produit lui-même, tous les émules qui veulent le suivre rentrent sur ses pas dans la seule route qui ail mené jadis et qui puisse mener encore au grand et au vrai , qui sont le beau dans les arts.

Si je ne me suis pas conformé à l'usage de ne rendre justice aux hommes de talent qu'après leur mort, je l'ai fait moins encore par le désir de louer un grand artiste , que par celui d'inviter les hommes qui pensent et qui aiment les arts à en examiner les véritables principes.

Je terminerai par une réflexion qui s'applique à beaucoup d'objets. Ce n'est point chez ceux des artistes qui ne sont qu'hommes de métiers; ce n'est point dans les ateliers où les jeunes gens étudient le mécanisme de la peinture , que l'on apprend à sentir et à juger les beautés et le but de cet art divin. Une foule d'hommes sortent de là , dont la main est très capable de couvrir une toile de couleurs harmonieuses, mais dont l'esprit est incapable de concevoir un tableau. Aussi de tout temps y a-t-il eu peu de peintres pour ceux qui ne louent qu'après avoir senti , et qui ne sentent que lorsque la simplicité de la composition, la pureté des formes, la naïveté des mouvemens ont produit cette expression complète , cette parfaite représentation de la vie humaine, qui en est l'âme et qui entraîne l'esprit. L'observation de la nature physique et morale, l'étude et l'expérience des passions humaines, cette sûreté et cette flnesse de sensations qu'on appelle le goût , la lecture des poètes, voilà ce qui enseigne à connaître et ap-

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précier cette autre e^èce de poésie destinée à rappeler sans cesse à rémulation des hommes la mémoire des belles actions et des grands talens, en faisant vivre jusqu'aux faits des mortels que Ton aime ou que Ton admire, et, sous ce point de vue, la peinture est digne d'intéresser Tattention des législateurs et des sages, autant qu'elle doit, par la douceur de ses prestiges et la fécondité de ses ressources, faire à jamais les délices des âmes passionnées, des imaginations faciles et des esprits justes et cultivés.

PRÉFACE D'UN OUVRAGE POLïTIQUEJ

Au reste , quelque jugement qu'on porte de cet écrit, je suis sûr qu'au moins on n'accusera l'auteur d'aucunes préventions injustes. Je me suis cité à mon tribunal , et je suis convenu avec moi-même que dans cet ouvrage, ainsi que dans tous ceux que j'ai osé mettre au jour, j'ai exprimé ma pensée toute nue et telle enfin qu'elle était née dans mon esprit , sans que l'engoûment ou l'envie l'aient fait pencher d'aucun côté, on aient altéré mon jugement. J'ai tâché de conserver un œil sain et incorruptible, afin qu'étudiant chaque chose en ellemême et dans tous ses rapports extérieurs, et aussi dans tous les rapports extérieurs qui l'attachent à d'autres choses, je pusse en prendre et en donner une idée vraie et fidèle. J'ai même , précaution à laquelle je n'étais point obligé , j'ai chassé de mon cœur tous les mouvemens de colère et d'aversion qu'éprouve un honnête homme à la vue ou à la lecture des

* Ce morccaa est inédit On n'a pu découvrir qael était cet oo- "vragc ; on ne sait pas même s'il a été publié ou non.

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excès et des injustices sans nombre de plusieurs Corps et de plusieurs particuliers. J'ai eu soin que ce sentiment, subit et inYolontaire, n'influât en rien sur mon style, et ne perçât point dans mon expression, ne voulant écrire seulement que ce qui est arrivé, et comment cela est arrivé. «Te ne me suis point fait le ministre des haines ni des intérêts de personne ; je n'ai point eu d'égard aux prétentions iniques , aux usurpations, aux préjugés qui flétrissent ce qui ne doit point être flétri. Sans intérêt moi-même, nulle passion, nul amour propre n'a pu me fasciner la vue. Galba, Othon, Vitellius, ne me sont connus ni par bienfait ni par iiyure.

Je désire que tous ceux qui liront ce livre et tous ceux qui le jugeront sans le lire, sachent aussi bien se dépouiller d'euxmêmes, c'est à dire de leursg;>rojets, de leur famille, de leur argent, de leurs places ; qu'ils ne m'accusent point de mensonge parce que je n'ai point voulu mentir pour eux; qu'ils ne feignent point d'appeler la vérité , ce qu'ils ont intérêt qu'on prenne pour la vérité. Pour moi , j'ai dit ce qui m'a semblé être elle, avec franchise et candeur, aussi éloigné de flatter qae d'offenser, désirant peu les suffrages , redoutant peu les critiques , très permises et trop justes peut-être si elles attaquent mon ouvrage; méprisables et peu dangereuses si elles ne s'en tiennent point là. Enfin mon plus cher désir, en composant cet écrit, a été ( puissé-je l'avoir rempli) de faire trouver à mes lecteurs , que si une créature étrangère à Tespèce humaine , un habitant d'un autre globe , s'occupant néanmoins (les hommes et les étudiant, eût voulu écrire d'eux et de leurs institutions, son ouvrage ne pourrait point être fait dans un antre esprit que le mien; que la postérité, en le lisant, y cherche vainement qui j'étais, où j'ai vécu , à quel Corps , à quel parti j'ai pu tenir, et que la tranquillité modeste et hardie de mon style et de mes pensées lui fasse imaginer même que j'écrivais sans doute dans un de ces siècles heureux où , pour citer encore un de mes auteurs favoris, on est libre de penser ce que l'on veut et d'écrire ce que l'on pense.

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PBEMIER CHAPITRB D^UN OUTRAGE SUR LES CAUSES ET LES EFFETS DE LA DÉCADENCE DES LETTRES.^

Il n'y a de bonheur pour aucune espèce vivante, qu'à suivre ce à quoi la nature la destine. Les hommes, d'après la perfection de leur voix et de leurs organes, et leur inquiétude à chercher toujours quelque chose , à se dégoûter du présent , à s'étendre en tout sens , à s'élancer en de nouvelles idées , et à laisser des vestiges de leur existence, doivent sentir que l'a nature ne les a point créés pour ne connaître que les soins et les appétits de la vie animale, comme les bêtes, mais pour agir d'esprit non moins que de corps et pour vivre ensemble.

Nulle société ne pouvant durer sans l'équité et la justice, elle les a faits capables de moralité dans leurs actions ; ils sont donc composés de raison et de passions. Les unes, mal dirigées , aveuglent et perdent l'autre ; mais ((uand les unes sont réglées par des mœurs saines et de bonnes lois , et que l'autre reste libre et vraie , alors la raison nous fait juger ce qui est bon et utile , et les passions nous échauffent d'un amour avide pour ce qui est beau et illustre. Quelques ims , plus grands que tous , n'ont que le pur enthousiasme de la vertu ; d^autres y joignent le désir de la gloire. De ce désir ou de celui d'être utile naît l'émulation, source de mille biens dans toute société bien ordonnée, puisqu'alors elle aiguillonne chaque homme à se montrer parfait dans la vertu , et le meilleur entre les bons. Ce sentiment est bien loin de l'envie ; car il est fondé sur la conscience de ses talens et de sa probité , et sur l'estime qu'on fait d'autrui ; et l'envie est un aveu d'impuissance et d'infériorité.

Deux choses étant plus que les autres le fruit du génie et du courage , et ordinairement de tous deux , mènent plus souvent à la vraie glohre : ce sont les grandes actions qui soutiennent

- Ce fragment a été publié en 1819 par M. le marquis de Darlliélemy, paii* de France , qui fut un des amis d'André Ghénier.

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la chose publique, et les bons écrits qui l'éclairent. Bien faire est ce qui peut rendre un homme grand ; bien dire n'est pas non plus à dédaigner; et souvent un bon livre est lui-même une bonne action; et souvent un auteur sage et sublime, étant la cause lente de saines révolutions dans les mœurs et dans les idées , peut sembler avoir fait lui-même tout ce qu'il fait faire de bien. Mais dans les commencemens des républiques , la vertu étant encore un peu rude et agreste, et chacun ne veillant qu'à s'établir sûrement , à travailler h sa terre , à maintenir sa famille, à protéger le pays par la gloire, on ne songeiaît point aux lettres , on s'évertuait chez soi , on suait à Varmée ; avec peu d'expérience (m n'avait que peu à dire dans la place publique; on laissait de hauls faits à narrer, sans s'occuper de narrer ceux d'autrui; et pour toutes lettres, on chantait et on se transmettait de bouche des poésies chaudes et populaires, toujours le premier fruit de l'imagination humaine , où les rhythmes harmonieux et les vives descriptions de guerres patriotiques et de choses sahites et primitives, exaltaient la pensée et enflammaient le courage. Puis , quand , les ctablissemens fixés , les fortunes assurées , les ennemis chassés , on goûta le loisir et l'abondance , les arts de la paix naquirent en foule. Le temps et les révolutions étrangères ou domestiques avaient éclairé sur plus d'objets : on chercha la célébrité parles monumens de l'esprit. On trouva juste de donner et d'obtenir l'immortalité pour récompense du mérite ; on raconta d'autrui avec enthousiasme , ou de soi avec fidélité ; et joignant , pour le bien public, celle^i aux autres institutions salutaires , les poètes , par leurs peintures animées , les orateurs , par leurs raisonnemens pathétiques , les historiens , par le récit des grands exemples , les philosophes , par leurs discussions persuasives , firent aimer et connaître quelques secrets de la nature : les droits de l'homme et les délices de la vertu. Certes , alors les lettres furent augustes et sacrées , car elles étaient citoyennes. K]!les n'inspiraient que l'amour des Lois, de

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la Patrie, de TÉgalité , de tout ce qui est bon et admiraUe; que rhorreur de Finjustice , de la tyrannie , de tout ce qui est ha»sable et pernicieux ; et Part d'écrire ve consistait point à revêtir d'expressions éblouissantes et recbercbées des pensées fausses ou frivoles, ou point de pensées du tout, mais à avoir la même force , la même simplicité dans le style que dans les mœurs, à parler comme on pensait, comme on vivait, cmnme on combattait. Alors aussi les lettres furent honorées, car elles méritaient de Tétre. On se plut à révérer des hommes qu'on voyait travailler dans les travaux communs, et travailler encore quand les autres se reposaient ; se distinguer de leurs citoyens par un talent de plus ; veiller sur les dangers encore lointains; lire Tavenir dans le passé; employer leur étude, leur expérience , leur mémoire, au salut public ; aussi vaillans que les autres et plus éclairés, servir la Patrie par la main et par le conseil. Gomme ils étaient respectables, ils furent respectés, et ils devenaient magistrats, législateurs, capitaines.

Les choses furent ainsi tant que Ton conserva les bonnes institutions , qu'il n'y eut parmi les hommes d'inégalité que le mérite, et que les talens , le travail et une vie innocente, menaient à tout ce qu'un citoyen peut désirer justement. Bientôt, lorsque l'avarice, la mollesse , la soif de dominer et les autres pestes qui précipitent les choses humaines, eurent perverti le bon ordre et corrompu la République ; lorsqu'un petit nombre se partagea tout ; que les ancêtres et les richesses se mirent au dessus des lois ; que les nations purent se vendre et s'acheter , et que la bassesse des uns et l'insolence des^ antres se liguèrent pour que la vertu pauvre fût obscure et méprisée, elle se vit contrainte à se replier sur soi-même et k tirer d^elle seule son éclat et sa vengeance. Alors donc, plus qu'auparavant , des hommes vécurent uniquement pour les lettres. Exclus de l'honneur de bien faire , ils se consolèrent dans la ivoire de bien dire. Des écrivains employèrent une éloquence vâiémeute à rappeler les antiques institutions, h tonner sur les vi-

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ces présens , à servir au moins la postérité , à pleurer sur la Patrie; et ne pouvant, à travers les armes et les satellites, la délivrer avec le feu, ils soulagèrent leur bile généreuse sur le papier, et firent peut-être quelquefois rougir les esclaves et les oppresseurs.

Mais ce courage Ait rare et ne dura point; car à mesure que le temps, l'argent et l'activité affermirent les tyrannies, les écrivains, effk^yés par le danger ou attffés par les récompenses, vendirent leur esprit et leur plume aux puissances injustes , les aidèrent à tromper et à nuire , enseignèrent aux hommes à oublier leurs droits , et se disputant à qui donnerait les plus illustres exemples de servitude, Tart d'écrire ne fut désormais que Tart de remplir de fastidieuses pages d'adulations ingénieuses , et par là plus ignominieuses, et par cette bassesso mercantUe , les saintes lettres furent avilies et le genre humain fat trahi. De là les esprits généreux, si ces siècles ignobles en produisirent quelques uns, à qui une nature meilleure eût donné une âme plus forte et un jugement plus sain , méprisèrent la littérature , n'ayant lu que les écrits de ces temps de misère , et négligeant d'étudier les lettres antiques , qui n'avaient point aigris la vertu à ceux qui faisaient profession de lessaToir ; mais ensuite, après avoir erré dans les projets, dans les chaînes, dans les voluptés; las d'une vie agitée et vide, et ne sachant où paître leur âme avide de connaissances et de vrais honneurs, ils retournèrent aux lettres , les séparèrent des lettrés, étendirent leurs lectures, et voyant, parla méditation, que, la tyrannie s'usant elle-même, des circonstances pouvaient naître où les lettres pourraient seules réparer le mal dont elles avaient souffert et qu'elles avaient propagé, ils prirent quelquefois la plume pour hâter cette résurrection autant qu'il était en eux. Pour moi, ouvrant les yeux autour de moi au sortir de l'enfance , je vis que l'argent et l'intrigue sont presque la seule voie pour aller à tout : je résolus donc, dès lors, sans examiner si les circonstances me le permettaient ,

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de vivre toujours loin de toute affaire , avec mes amis , dans la retraite et dans la plus entière liberté. Choqué de voir les lettres si prosternées et le genre humain ne pas songer à relever sa tête , je me livrai souvent aux distractions et aux éjgaremens d'une jeunesse forte et fougueuse ; mais , toujours dominé par Tamour de la poésie, des lettres et de Fétude; souvent chagrin et découragé par la fortune ou par moi-même ; toujours soutenu par mes amis , je sentis au moins dans moi que mes vers et ma prose , goûtés ou non , seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune bassesse n'a flétris. Ainsi , même dans les chaleurs de Tâge et des passions, et même dans les instans où la dure nécessité a interrompu mon indépendance, toujours occupé de ces idées favorites, et, chez moi, en voyage, le long des rues, dans les promenades, méditant toujours sur Tespoir , peut-être insensé, de voir renaître les bannes disciplines, et cherchant à la fois, dans les histoires et dans la nature des choses , les causes et les effets de la perfection et de la décadence des lettres , j'ai cru qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif ce que nombre d'années m'ont fait mûrir de réflexions sur ces matières.

Mais quand j'y ai regardé de bien près, j'ai trouvé que ces vérités-ci ne sont pas moins périlleuses et moins odieuses que les autres; car dans nos définitions des diverses manières du bien et du mal écrire , il ne se peut guère que beaucoup de mauvais écrivains ne se croient désignés; et les lecteurs qui sont auteurs ou qui ont des amis auteurs , n'approuvent dans vos préceptes que ce qu'eux ou lews amis ont fait ou peuvent faire. Tout le reste ou les blesse comme au dessus d'eux, ou les fait rire comme folle vision ; et , en outre , quand vous posez , comme il convient , la fierté de l'àrae et la liberté de la pensée sur les seuls fondemens des bonnes lettres, tous ceux dont la vie et les écrits «ont bas et serviles, et tous ceux aussi qui les paient pour cet avilissement, haïssent un unlciir dont ils se sentent méprisés : ainsi , quoi qu'on fasse ,

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le vrai , souvent mutile , produit sûrement des ennemis. J*ai cm cependant pouvoir me fier à la conscience que Finten tion de profiter à tous , sans nuire à personne , se fera voir assez dans la naïve simplicité de cet écrit, et me donne droit de Fenlreprendre : sûr de n'avoir jamais ni la richesse au prix de la liberté, ni Tamitié ou la famUiarité des princes et des grands, ni les éloges privés , ni Tassociation à aucun musée ou acadanie , ou autre confrérie savante, ni enfin aucune espèce de récompense royaie ou littéraire ; déterminé à ne point vivre partout où la pensée ne sera point libre ; à ne connaître de guide que la raison , de maître que la justice , et de protecteur que les lois. Je puis , autant que ma nature m'aidera , chercher la vérité sans déguisement, la trouver sans que des préjugés me Fobscurcissent, et la dire sans que ni désir, ni espérance^ ni crainte, viennent altérer ma franchise ou la rendre muette. Je n'ai pas même voulu que des intérêts plus honnêtes pussent retenir ma plume : j'ai évité, par cette raison, de me lier avec quantité de gens de bien et de mérite, dont U est honorable d'être Fami et utUe d'être Fanditeur, mais que d'autres circonstances ou d'autres idées ont fait agu*et penser autrement que moi. L'amitié et la conversation familière exigent au moins une conformité de principes : sans cela les disputes interminables dégénèrent en querelles et produisent Faigreur et Fantipathie. De plus, prévoir que mes amis auraient lu avec déplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'écrire, m'eût été amer : je n'avais donc que ce moyen d'éviter, en écrivant , le reproche de prévarication ou d'ingratitude ; car, ou l'amitié vous empêche de dire ce que vous croyez vrai , ou , si vous le dites toujours, on vous accuse de dureté , et l'on vous regarde et Fou vous peint comme un homme intraitable et farouche, sur qui la société n'a point de pouvoir, et l'amitié point de droit.

Tels sont les motifs et la fin de cet écrit ; et comme ce qui se dit bien en trois mots n'est jamais si bien dit en quatre ,

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et qu'un bon livre n'est pas celui qui dit tout, mais gui fait beaucoup penser, j'étaUirai mes idées premières sans-^ épuiser les conséquences; je laisserai le lectew se développer biai des choses à ij^unnême ; et me renfermant de bon gré dans les bornes de mes talens, je ne serai point orné, mais dair; point véhément pour entraîner, mais évident pour convaincre; et je cfaerdierai moins la gloire d'une éloquence abondante, qu'une nerveuse et succulente brièveté : content si l'on trouve plutôt cet ouvrage trop court que trop long, et si les penseurs vertueux en approuvent le but, le ton , les principes; si ma précision leur cause quelques regrets; si, en le Usant, U leur en fait faire un plus beau; et s'ils disent qu'on y peut ajouter beaucoup, mais qu'il est i^^feossible d'en rien 5ter.

LETTRES

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