ÉPITRE DÉDICATOIRE
DE Là tragédie de RRUTUS ET CASSIUS,'
A ANDRÉ CHÉNIER
Voici , mon frère, une tragédie qui doit intéresser, du inoios par son sujet , tous ceux qui , comme vous , aiment Thistoire et la politique. Rien de plus imposant dans les annales da monde que les derniers temps de la République romaine
Vous , qui connaissez si bien la langue et la littérature anglaise , vous n'ignorez pas que les deux derniers actes de ce drame (Jultê Cé$ar, de Shakespeare) , ne sonl pas moins bizarres que les trois premiers
Il me reste , mon cher frère , à vous parler de Fouvrage que je vous dédie
Puisse cet ouvrage sévère obtenir Testime des gens de lettres ! Puisse-t-il obtenir la vôtre , mon cher frère ! Ce n'est pas seulement aux liens du sang qui nous unissent, que j'en fais
' Cette épitre dédicatoirc parut avec la tragédie qu'elle précède, seulement après la mort de Marie-Joseph Chénier. On ne sait donc pas à quelle époque il l'adressa à son frère. Elle roule toute entière sur les tragédies sans amour et sur la critique de Shikeapeare opposé aux classiques de notre tSé&tre.
hommage, c^est à Tamilié qui nous unit plus étroitement, c^est à Tamour des lettres qui nous unit encore, et surtout c'est à votre mérite dont je connais toute retendue.
Marie-Joseph Ghénier.
LETTRE
AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS
27 Février 1792.
On a publié , dans le Supplément au Journal de Paris , du dimanche 26 février, une opinion sur les Sociétés des Amis de la Constitution ; elle est signée André Chénier. Beaucoup de personnes ont cru qu'elle était de Fauteur de Charles IX et de Caïus Gracchus. Je déclare que je n'ai point eu de part à cet article ; qu'il renferme une opinion directement contraire à la mienne , et que je me fefai toujours honneur d'être membre de la Société des Amis de la Constitution , séant aux Jacobins de Paris.
Marie-Joseph Chénier , Auteur de Charles IX, de Caïus Gracchus , etc.
le cabinet de lecture , N° %^
1" Mars 1792.
M. André Chénier a fait imprimer, dans un Supplément de votre journal , des Réflexions pleines d'esprit , de raison , de
* C'était une suite de mélauges politiques , qui paraissait alors dans le Journal de Paris,
courage et de talent , contre les excès des Clubs Jacobites. M. Joseph-Marie Ghénier s'est donné la peine de publier, dans votre feuille de mardi dernier, qu'il n'était point Fauteur 'de ces Réflexions. Quel est Thomme , ayant appris à lire , qui ail pu l'en soupçonner? Quel rapport y a-tr-il entre l'éloquence nerveuse des Réflexions d'André , et la triviale verbosité des préfaces de Joseph-Marie?
M. Joseph-Marie Ghénier prétend qu'il a une opinion directement contraùre à celle de M. André Ghénier. M. Joseph-Marie est-il bien sûr d'avoir une opinion sur ces matières?
M. Joseph-Marie se fait gloire d'être membre de la Société desÂmls delà Constitution ; cela est tout simple : il y a , dans cette Société , des hommes de mérite et de bons citoyens, dont l'association ne peut que faire honneur à M. Joseph-Marie. Mais pourquoi ne se fait-il pas honneur aussi d'être le frère de M. André Ghénier, dont le caractère, les principes et les talens ne peuvent qu'honorer ceux qui portent son nom? Est^^% que cette fraternité n'est pas aussi honorable que d'être l'associé de MM. B., G., D., etc., etc.? *
' Haric-Joseph Ghénier répondit très Tivement à cette attaque anonjme ; sa réponse, insérée dans le Patriote Français de J. Brissot, se termine ainsi :
« Vous gardez l'anonyme, et quand tous signeriez tos ouvrages, je conçois que vous seriez toujours parfaitement ignoré. Quant à moi , libre avant la Révolution , depuis 1789, j'ai payé quatre fois <iu théâtre ma dette de littérateur patriote, et Tindulgcnce publique a toujours accueilli mes travaux. C'est une raison pour avoir beaucoup d'ennemis, mais ceci n'est pas une raison pour les craindre. Observez, Monsieur, que Charles IX ^ Henri VIll, Calas et Caias Gracchasj influeront sur l'opinion publique et serviront la Liberté sur tous les théâtres de la France , quand les valets des ministres et les écrivains tels que vous seront plongés dans l'oubli. Je vous remercie sincèrement de m'avoir épargné l'opprobre de vobx* estime , et je suis fâché qu'un homme de mérite comme mou firère soit insulté par vos éloges. »
SUR LBS SOCIÉTÉS DES AlBIS DE LÀ CONSTITUTION.^
Ce 4 mars 1792.
Cet écrit fut composé dans les derniers temps de l'ancien ministère. (Ce ministère était composé de MM. de Montmorin, de Narbonue et de Bertrand de MoIIeTille , en remplacement desquels furent nommés MM. Delessart, de Grayc et Lacoste.) Je Parais anuoncéet je me préparais à le publier, quand le Roi choisit de nou- Ycaux ministres. Voyant le mauvais succès de la petite guerre faite aux Jacobins, je me crus dispensé d'entamer une discussion polémique avec mon frère. Cependant les attaques se renouvellent, et l'on semble provoquer ma réponse, la voici :
Depuis quelques mois on a vu se développer un plan régulier d'attaques, dirigé contre les Sociétés des Amis de la Constitution. Les journaux ouvertement contre-révolutionnaires , les journaux modérateurs , le Club Constituant , les cinq ou six minorités qui donnent sans cesse le nom de factieux à Finiinense majorité de la Nation : tout s'était réuni pour cette grande affaire. Le cri paraissait universel , et les nombreux ennemis des Jacobins se promettaient hautement leur dissolution prochaine. Une petite maladresse a déconcerté tant de manœuvres savantes. Le ministre de l'Empereur dénonce à son tour les Jacobins , comme des hommes intraitables qui ne veulent point de Chambre Haute , qui défendront jusqu'à la mort l'Égalité politique et la Souveraineté du Peuple , cette partie accessoire de notre Constitution. Des hommes trop méfians ont douté de l'intérêt sincère que la Liberté française inspirait à Léopold; et cette dénonciation diplomatique leur semblait réfuter suffisamment toutes les autres. Cependant il est nécessaire d'examiner à fond des accusations qui se multiplient chaque jour, et de combattre des déclamations par des raisonnemens. Entre les ennemis des Jacobms, je ne m'adresse qu'à
* Cette réponse à la lettre d'André Chénier, sur la Société des Amis de la Constitution , parut dans le Moniteur du 11 mai.
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ceux qui font profession d'aimer la Liberté , de chérir la Constitution tonte entière. On a distingué , dans ce nombre, on citoyen qui m'est uni par les liens du sang et de Tamitié. * La connaissance que j'ai de son caractère moral me donne le droit d'affirmer qu'il n'a énoncé son opinion que d'après une conyietion intime ; mais je le crois dans l'erreur, et je crois cette erreur dangereuse. Aucun n'a reyétu ses accusations d^unc forme plus énergique. C'est donc à lui surtout que je yais répondre avec les ménagemens que je dois à un frère , à un citoyen digne d'estime ; mais avec le respect que je dois à la vérité , qu'un homme libre ne peut ni dissimuler ni affaiblir, quand il s'agit de l'intérêt public.
Ce qui doit frapper d'abord , ce qui doit sembler étrange en lisant cette dénonciation , c'est de voir quelques faits isolés , les discours de quelques individus , servir de prétexte à des généralités injurieuses contre sept ou huit cents Sociétés. Ces assemblées, composées de députés, de magistrats, de juges, de philosophes, d'hommes de lettres, de commerçans , d'artistes, d'ouvriers , de cultivateurs , sont dénoncées à la France et à l'Europe comme des écoles de mensonge, de brigandage et d'homicide. On les accuse de prêcher sans cesse la yiolation des Lois et le mépris des propriétés, et huit pages d'assertions de cette nature ne sont étayées d'aucune preuve. Et c'est l'ouvrage d'un homme de mérite qui se plaint d'entendre souvent dénoncer, sans preuve, des ministres et d'autres fonctionnaires publics ! Ce qu'il trouve injuste à leur égard , serait-il louable quand il s'agit de quatre cent mille citoyens, qui n'ont commis d'autres crimes que de s'intéresser à la chose publique , et de jouir d'un droit garanti par la Constitution?
J'ouvre cette Constitution , si souvent éludée par les ennemis du Peuple, et j'y trouve ces paroles dès les premières pa-
* André Chénicr, son frère ainy. Voyez récrit Intitulé : De la eauu des désordres qui troublent la France et arrêtent l'établiêsement de la Liberté,
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gcs , dès le premier Utre : a La Constitution garantit pareillement , comme droit naturel et civil... la liberté à tout homme de parler, d'écrire , de publier ses pensées , sans que ses écrits puissent être soumis à aucune censure ni inspection avant leur publication , et d'exercer le culte religieux auquel il est attaché ; la liberté aux citoyens de s'assembler paisiUement et sans armes , en satisfaisant aux lois de police, y*
Que sont les Sociétés dont il s'agit ? Elles s'assemblent paisiblement et sans armes ; les membres de ces Sociétés parlent, écrivent et publient leurs pensées. Gomment donc un homme d'esprit , qui certainement a bien lu la Constitution , peut-il proposer d'anéantir des Sociétés qui n'existent qu'en vertu des dispositions fondamentales de cette Constitution ?
Je suppose un moment que l'on ne puisse nier les faits reprochés avec tant d'amertume à tel on tel membre des Jacobins , à telle ou telle Société des Amis de la Constitution : de pareils faits , quand ils seraient beaucoup plus nombreux , ne prouveraient rien contre la masse entière de ces assemblées patriotiques ; ils ne tiennent point à leur essence* Lorsqu'un individu viole les Lois, il faut le punir; lorsqu'une Société entière outre-passe les droits garantis par la Constitution , il faut la réprimer et la contenir dans ses limites ; mais, au nom de la raison , quelle proportion peut-il y avoir entre ces délits particuliers et la proposition de détruire huit cents Sociétés dont l'existence est légale? Lorsqu^un ministre est coupable, fautil punir tous les agens du pouvoir exécutif? Une pareille proposition paraîtrait d'une absurdité révoltante. La nature des choses change-t-elle selon les individus? et ne fauMl pas être juste , même envers les Jacobins?
Avec de la justice et de la logique, on ne jugera pas une Société entière , encore moins huit cents Sociétés , d'après l'opinion d'un de leurs membres, et l'on ne se permettra pas de dire qu'une Société adopte cette opinion en la faisant imprimer. Quelques formes d'éloquence , quelques idées qui peu-
5iâ OBUYRES POLITIQUES
vent mériter Texamen , suffisent très souvent pour déterminer le vœu de Tirapreesion. On peut reprocher aux Sociétés d'être un peu faciles sur ce point ; mais cette facilité n'a rien de coupable. Souvent elles ordonnent à la fois la publication de deux opinions contradictoires : il est évident qu'elles n^adoptent pas à la fois ces deux opinions.
£i>t-ce bien sérieusement que l'on accuse les Sociétés des Amis de la Ck)nstitution de penser ou d'avoir l'air de penser que leurs tribunes forment le Peuple , dans le sens où ce mot veut dire la Nation, le Souverain? Un aussi étrange reproche peut-il mériter une réponse? Les Jacobins ont-ils proposé à leurs tribunes de faire des lois ou d'élire des autorités constituées? Telles sont les fonctions de la souveraineté. Quant au droit d'approuver ou d'improuver ce qui se dit, ce qui s'écrit, c'est un droit qui appartient, non pas seulement à tous les citoyens , mais à tous les hommes. C'est à quoi se réduit, jusqu'à présent, la souveraineté des tribunes, aux Jacobins comme ailleurs , et je ne vois rien là qui doive entraîner la ruine de la chose publique.
Non : les principes des Jacobins ne menacent point les propriétés; car les Amis de la Constitution savent très bien que, ]h où les propriétés ne sont point protégées , il n'y a plus de liberté , plus de lois , plus même d'industrie. Non : Vinduslrie et le commerce ne sont point représentés comme des délits^ au milieu de ces assemblées patriotiques , dont l'immense majorité est industrieuse et commerçante. Non : toiUe absurdité iC^ est point admirée , pourvu qu'elle soit homicide ; tout mensonge n'y est point accueilli, pourvu qu'il soit atroce. Â de simples assertions , de simples dénégations suffisent. Il reste maintenant à s'étonner qu'on ait osé se permettre des allégations si graves, sans fournir des volumes de preuves. On pourrait encore s'étonner qu'un certain parti trouve de la logique et de la modération dans ces injures variées avec éloquence, si les hommes qui ont exercé leur raison n'étaient pas convaincus
qoe les passions sont toujours absurdes dans leurs jugemens.
Lei monstres d'Amgwm n'ont point trouvé, parmi les Jorcobins, des amis, des défenseurs , des jaloux. Mais la raison a trouvé , dans cette Société, comme au sein du Ck)rps législatif, des hommes qui , jetant les yeux sur les troubles d'Avignon , se sont convaincus que cette malheureuse ville a vu dominer tour à tour deux partis acharnés Tun contre Tautre et luttant de crime à succès égal. Ils ont considéré que toutes les familles d'Avignon renfermaient des coupables de Tun ou de Tautre parti ; que , par conséquent , juges , témoins , accusateurs , tout serait récusable , et que l'amnistie convenait mieux en de pareiUes circonstances, pour ramener l'ordre et la paix qu'une procédure criminelle , qui serait elle-roéme une suite de forfaits et de vengeances.
La Société des Jacobins ne regarde point comme des perfides tous ceux qui ne sont point au nombre de ses membres et de ses amis. Elle sait distinguer, parmi ses adversaires , les hommes faibles qui se laissent entraîner par les déclamations d'un journal ; les hommes ardens et prévenus qui l'attaquent avec fureur, en avouant qu'ils ne Vont jamais vuef les ennemis de l'Égalité , les amis d'une Chambre Haute, les ambitieux qui trouvent en elle une barrière insurmontable ; enfin les perfides qui Font abandonnée quand ils ne pouvaient plus la tyranniser ; les factieux que Mirabeau voulait combattre dans les derniers temps de sa vie ; les intrigans qui ont insulté ce législateur d'une manière atroce, dans le moment même où il s'arrachait aux adulations du Club de 89 pour se réunir aux Jacobins calomniés.
Certes je ne disconviendrai pas que le Gouvernement est plongé dans une effrayante inertie; mais ce n'est pas aux Jacobins qu'il faut l'imputer. Cette inertie du Gouvernement cessera quand il voudra prendre de l'activité ; quand les hommes qui parlent sans cesse du respect qu'on doit aux autorités constituées , ne décrieront pas sans cesse la première des au-
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torités constituées : l'Assemblée nationale ; quand une certaine coalition ne se fera plus un plaisir de la contrarier dans toutes ses mesures ; quand les membres d'un Directoire ne se présenteront plus entre le Corps législatif et le Roi pour protéger des prêtres conspirateurs ; quand des amis de la Liberté succéderont dans le ministère à des bommes qui ont perdu la confiance nationale. ^
Les citoyens , un peu au fait de ce qui se passe dans Paris, pourront trouver étrange qu'on reproche aux Jacobins , des intriguée et des trmnes obscures dans les Assemblées primaires ou électorales. Les intrigues et les trames obscures appartiennent à ceux qui complotaient secrètement des chmx indignes, mais non point à ceux qui appelaient à leurs discussions et le public et leurs adversaires. Tout lecteur qui a quelque notion d'une Ck>nstitution représentative, sait très bien que les assemblées populaires , au moment des élections , sont toujours divisées par deux partis : ceux dont le patriotisme est fervent et ceux qui sont modérés, sinon dans leur conduite et dans leurs écrits, du moins dans leur zèle pour la Liberté. Le parti modéré , toujours condamné à la minorité dans les Assemblées primaires , avait une influence marquée dans le corps électoral de Paris, en 1791. Ce n'est pas lui cependant qui a choisi pour députés MM. Ck)ndorcet , Brissot, Garrau-Coulon ; ce n^est pas lui qui a nommé M. Rœderer procureur-syndic du Département; mais c'est lui qui, dans le centre des lumières, élevait aux fonctions législatives cette foule de citoyens sans talens, sans moyens, sans idées : législateurs dont l'ineptie compromet à chaque instant la chose publique et fait rougir la France entière pour le Département de Paris.
Après avoir peint énergiquement les désordres de la France, désordres qui sont trop réels, l'accusateur des Jacobins ne
* 11 ne faut pas perdre de vue que cet écrit fut composé sous le dernier ministère. ( .\ote de Marie-Joseph Chénier,)
£T LITTfiKAIRBS. 5^5
suppose pas qu'on puisse les imputer à cette horde de prêtres, de courtisans, de princes, de ci-devant nobles, d'opulens agioteurs , qui calculent les malheurs de TEmpire et appellent ouvertement la guerre civile. S'il faut l'en croire, les Jacobins sont les vrais coupables. Il part de cette proposition, comnae » elle était nécessairement admise, et Vfmdoit cùndure avec lui, à moins d'être un fnpon au un imbécile, que cet Clubs anéanlirqmt la Conslimitm; que leur orsanisalion est un système complet de désor§misation sociale ; que Uur destruction est le seul remède aux maux de la France , et que le jour de leur mort sera un jour de fête et d'allégresse publique. Voilà , certes, une décision effrayante ; mais il est permis d'en appeler. Je vais citer, non pas un factieux comme Jean- Jacques Rousseau , Syèyes ou Mirabeau, par exemple, mais un publiciste à Gharaore Haute ^ un modéré. Lisez de Lolme, Sur a Constitution de 'Angleterre, tome second , pages 178 et suivantes : i^ous y verrez usqu ou s'étend rinfluence poliUque des clubs anglais. C'est au mUieu de cette désorganisation sociale que l'Angleterre a fait, depuis cent années , l'admiration et l'envie de tous les peuples du monde. C'est dans ces Sociétés que les Fox et les Shéridan, les Price et les Priestley, les WiK berforce , ont préparé l'abolition de la Traite ; c'est de là qu'ils nous encouragent à la Liberté ; c'est là que l'éloquence des orateurs, les méditations des philosophes, accélèrent, chaque jour, la destruction des préjuges politiques et religieux , la perfection des Lois sociales et le bonheur de l'espèce humaine.
Lorsqu'un membre de l'Assemblée nationale a detoandé qu'on lui citât les prétendus excès des Jacobins, l'on s'étonna que V Assemblée ne se soit pas levée toute entière pour lui rérpondre par une énuméralion de huit pages. Si quelque législateur s était charge de cette diatribe violente, voici ce que la France entière aurait pu lui répondre :
a Vous a£Srinez beaucoup et vous prouvez peu : ce qui n'est
» pas une bonne manière de raisonner, surtout dans un accu- » sateur. Vous croyez que la Liberté ne peut exister avec les » Jacobins : c'est la doctrine que M. Mallet-Dupan prêcbe de- » puis trois ans. Les Aristides du Club de 89 , les salons du Ga- » binet de lecture, Tempereur Léopold et M. Pitra, sont de cet » avis. Voilà de grandes autorités. Cependant permettez-nous » de ne pas regarder une amplification de rhétorique comme » une démonstration mathématique. Â travers une foule d'ac- » cusatîons trop vagues ou trop évidemment injustes pour » mériter quelque attention , vous avez cité cinq ou six faits » particuliers, qui sont véritablement répréhensibles sMls » sont prouvés ; mais à ces faits on vous oppose les noro- » breuxy les immenses services que les Jacobins ont rendus » et rendent tous les jours à la Liberté. Vous demandez la » destruction de ces Sociétés : cela prouve seulement que vous » avez oublié le premier titre de la Constitution ; mais s'il » était possible de les détruire, TEgalité politique s'anéanti- » rait avec elles. Écoutez les gens de Cobleutz : Les Jacobins » perdent la France, Écoutez les prêtres réfractaires ; Les » Jacobim perdent la religion. Écoutez les gens à Chambre )> Haute , Jes plats importans qui sont écrasés du poids de » FËgalité : Il faut détruire les Jacobins, Si tous les enne- » mis de la Liberté, de la Constitution, sont les ennemis dé- » clarés des Jacobins , n'est-il pas démontré , par cela seul , » que les Jacobins sont les meilleurs amis de la Liberté , les » plus fervens soutiens de la Constitution ? Ne devez-vous pas » adopter cette conséquence, non pas à moins d^étre im- » bécile ou un fripon ( les factieux ne se permettent pas ce » style modéré y) mais à moins d'être un homme qui aime » mieux écouter sa haine que sa raison et ses lumières ?
a Marie-Joseph Chénibr. »
ET LITTÉRAIRBS. M7
LETTRES
AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS
Ce 5 avril 1792.
Messieurs ,
La municipalité de Paris consacre, par sa présence, la fcte des soldats de Ghâteauvieux. Le courage et Téloquence du patriote André Gbénier transmettront à Thistoire le plus grand scandale qu^elle pourra reprocher à notre Révolution ; mais ce qu'elle ne dira pas moins, c*est que lorsque tant de villes de France s'empressent de rendre des honneurs funèbres au vertueux maire d'Étampes; lorsque TÂssemblée nationale vient de s'honorer éminemment en immortalisant la mémoire de ce martyr de la Loi, la municipalité de Paris, au lieu d'acquitter la reconnaissance de la capitale envers le maire d'une ville , qui s'est immolé pour défendre le pillage de ses subsistances, la municipalité de Paris préfère de marcher à la^ suite d'une foule égarée par des factieux qui vont insulter à la Loi sur l'autel de la Patrie! Le vertueux Simonneau est mort pour nous, pour nos femmes, pour nos enfans, et la municipalité de Paris va célébrer le triomphe de soldats, égarés sans doute, mais qui ont versé le sang français et égorgé l'immortel Desilles !
Je ne signe pas. Messieurs, parce que je n'ai pas le courage d'André Chénier. J'ai la faiblesse de craindre les pro-
scriptions,
* L'auteur de cette lettre doit Otre le poète Roucher.
Ce 12 avril 1792.
Bravo! Chénier, bravo ÎEIeutbère, bravo ÎNaude ville *, vous avez dit le vrai mot : on n'avait vu d^abord que Thorreur d'une pareille fête,' et surtout les détails fanatiques et abominables qui devaient raccompagner
, Cest vous, éloquent Chénier, c*est vous, Eleutbère, vous, Vaudeville, qui les premiers avez provoqué la sainte insurrection de la Loi! vous avez ouvert à vos concitoyens les pages ^à demi effacées de notre Gonstitutioii ; vous avez preelané ces paroles sacrées, Teiorcisme, pour ainsi dire, des factieui : « Le Corps législatif a seul le droit de décerner les bo»ne<ffS
publics.»
Eloquent Chénier , à qui Fbisloire a remis les pinceaux de Tacite pour peindre un jour nos nouveaux Domiiiens, je n'ai pas tes talens,. mais j'ai ton &me et ton courage ; je me voue , comme toi, à la proscription qui attend les bons citoyens ; j'aime à vecueiUir teç paroles, à les répéter : a II est bon, il est honorable , ii esidoux de se présenter, par des vérités sévères, à la haine des despotes insolens qui tyrannisent la Liberté au nom de la Liberté même ; et démasquer sans ménagement des factieux avides el injustes, est un plaisir qui n'est pas indigne d'un honnête homqie. »