XXXVJ NOTICE HISTORIQUE
dame de Pastoret, et fit subir un Idng interrogatoire à André Ghénier qui refusa de signer le procès-verbal. Guénot, furieux de ce refus et des vives représentations qui raccompagnaient, obtint du Comité révolutionnaire de la Commune de Passy Tordre de faire conduire le suspect à la prison du^ Luxembourg. Le concierge de cette prison ne voulut pas Ty recevoir, soit que les pièces de Tarrestation ne lassent pas en règle , soit que le nom de Chénier lui conseillât de' faire preuve de déférence pour le frère d'un membre delà Convention. Le citoyen Duchesne, à la garde de qui André Chénier avait été confié, le ramena devant Guénot,, qui Tenvoya sur le champ à la maison d'arrêt de Saint-Lazare, où le concierge ne fit pas difficulté de Fadmettre. Néanmoins Fécrou ne fut enregistré que le surlendemain , sous la date du 19 ventôse : cet écrou, qui renferme le signalement du prisonnier, est ainsi conçu : *
« André Chénier, ftgé de trente et un ans, natif de Con- » stantinople, citoyen, demeurant rue de Cléry, numéro 97 ;
» Taille de cinq pieds deux pouces, cheveux et sourcils » noirs, front large, yeux gris bleus, nez moyen ^ bouche » moyenne , menton' rond, visage carré;
Y> Amené céans en vertu d'ordre du Comité révolutionnaire,
* Nous devons des rcmeircimens à M. Delessert qui a bien touIu autoriser nos recherches daus les Archives de la Préfecture de Police; recherches secondées ayec beaucoup d'obligeance et de zèle par Tarchiviste M. Labbat ; cependant nous n'avons pas encore pu découvrir le dossier des pièces relatives à Parrestalion d'André Chénier h Passy, l'ordre du Ck)mité de Sûreté générale , le procèsverbal du commissaire, etc. Ces pièces, doivent être aux Archives du Royaume, où M. Teulet, un de nos plus laborieux paléographes, ne désespère pns de 1rs trouver dans les papiors du Comité de Sûreté générale.
SUR LE PROCÈS D'àNORÉ CHÉmER. XXXVij
commune de Passy-lès-Raris, pour être détenu par mesure B de sûreté générale.
» Signé : Boucherat, Gramoisin, commissaires, Guéitot, » porteur d'ordre du Comité de Sûreté générale. »
Les écrous pendant la Terreur ne pouvaient être levés que par ordre du Tribunal révolutionnaire : les chances d'un jugement étaient telles, que le détenu le moins compromis devait s'estimer heureux d'être oublié dans sa prison. Marie-Josepb , consulté par son père sur les démarches à tenter en faveur d'André , lui conseilla , le supplia de n'en faire aucune et d'attendre un moment favorable : André était du moins en sûreté à Saint-Lazare, pourvu que son nom ne figurât pas dans les listes de Fouquîer-Tinville. Dans le même temps , Sauveur Ghénier, ex-adjudant général et chef de brigade sousDumouriez , venait d'être arrêté dans le département de l'Oise et emprisonné à Beauvais : Sauveur Ghénier , que le ministre de la guerre avait invité à quitter l'armée et à se retirer dans la commune de Breteull , eut l'imprudence d'y vouloir prendre un rôle politique ; il adressa au député Isoré un Mémoire contre les arisioerates de BreleuU, en réponse à leurs dénond^ians calom' nieuse$ contre les plw fervens amis de la Constitution; ce Mémoire , signé par plusieurs membres du comité de surveillance et de la municipalité de Breteuil , fut renvoyé à l'examen d'André Dumont , représentant du peuple , commissaire dans le département de la Somme. André Dumont, cédant à des influences secrètes et poursuivant dans Sauveur Ghénier lami et le beau-frère du député Isoré , ordonna son incarcéMtion et le traduisit au Tribunal révolutionnaire de Beauvais. Marie- Joseph eut encore le pouvoir de faire suspendre la mise en cause de son frère. « Faites plutôt qu'on les oublie ! » répétait-il à sou père que conseillaient mal l'inquiétude et la douleur.
XXXViij NOTICE HISTORIQUE
€e père, désolé, rédigea, à rinsfi de Marie-Joseph , un Mémoire justificatif pour obtenir Télargissement d'André et le fit passer sous le$ yeux du Comité de Sûreté générale qui avait maintenu Tarrestation faite irrégulièrement par le commissaire Guétiot. Ce Mémoire, qu'André Ghénier avait peut-être dicté lui-même , fut son arrêt de mort : il contenait un simple exposé des faits.
(( André Cbéâier, domicilié chez son père, rue de Gléry, n^ 97, se trouvantàPasBy lel7 venl^ chez la citoyenne Pastoret où il faisait visite, le citoyen Guénot, porteur d'ordre du Comité de Sûreté générale , y arriva avec un mandat concernant cette citoyenne. Comme il avait le.pouv^r, à ce qu'il dit, d'arrêter toutes les personnes qui lui paraîtraient suspectes dans ladite maison , il arrêta , entre autres, André Chénier, qui se réclama inutilement de la Section de Brutus dont il est membre, et dont il avait une carte et plusieurs attestations de diiférens genres. Ce commissaire lui fit subir un long interrogatoire, dont il fut dressé un procès-verbal qu'André Chénier refusa de signer après en avoir fait observer les innombrables irrégularitçs< Ces observations et ce refus firent éclater le citoyen Guénot en expressions de l'emportement le plus violent. Il obtint un ordre du Comité révolutionnaire de la Commune de Passy , qu'il signa , pour faire conduire ledit André Chénier au Luxembourg ; le concierge de cette maison, ayant trouvé quelque chose à reprendre dans la manière dont l'ordre était expédié, refusa de recevoû* le prisonnier. Sur <Iuoi le citoyen Duchesne , à la garde de qui il avait été confié, l'ayant ramené vers le citoyen Guénot, ce dernier le fit transporter à la maison de St-Lazare , où il est détenu depuis ce temps.
» Telles sont les circonstances de l'arrestation du citoyen
SUR LE PROCÈS D'àNDRÉ CHANIER. XXXil
André Ghéoier, comme il la constatera par Fécrou de sa détention , par Tordre en vertu duquel il a été conduit à la maison d^arrét, et par le témoignage des membres du Comité révo» lotionnaire de la Commune de Passy, présens à son arrestation.
» Le citoyen André Chénier est un patriote dont la vie fut toujours irréprochable. Il se fit connaitre et s'attira des inimitiés honorables par la franchise et le courage avec lesquels ii dénonça, comme des intrigans, Brissot, Pétion, Manuel, Danton , sur lesquels son opinion est devenue Topinion générale. Sous Fancien régime , comme sous le nouveau , il a vécu, loin de toute ambition, dans Tétude et dans la retraite. Dans les deux dernières années, sa vie a été encore plus retirée : constamment soumis aux lois , étranger à toute intrigue, il allait quelquefois soigner sa santé dans la plus profonde solitude à Versailles , où plusieurs citoyens , ses voisins, rendront témoignage de la vie qu*il a menée. Il y a été malade plusieurs mois ; et c'est après sa convalescence , que, de retour à Paris, le hasard Ta conduit en visite chez la citoyenne Pastoret.
D Le soussigné, âgé de 72 ans, père d'André Chénier, reconnu pour très bon citoyen à la Section de Brutus , soumet ces observations à la Commission chargée de Texamen des détentions. Il espère que les citoyens, membres de cette Commission , approuv^ont les représentations d'un père irréprochable qui réclame un fils irréprochable et privé depuis trois mois (le la liberté qu'il n'a jamais mérité de perdre. »
Ce fatal Mémoire produisit un effet bien opposé à celui qu^en «'spérait le père d'André Chénier ; car il attira l'attention du ('Omité de Sûreté générale sur un détenu qui n'était probable-
Xl NOTICE HISTORIQUE
meut pas inscrit sous son véritable nom dans les listes des suspects remises à Taccusateur-public. Ce nom frappa peut-être 1^ yeux de GoIlot-d'Herbois qui balançait alors la puissance de Robespierre et qui disposait , à son gré , de Fouquier-Tinville et de la guillotine. Gollot-d'Herbois ne pouvait pas avoir oublié les démentis et les injures du fougueux adversaire de la fête de Ghàteauvieux. Quoi qu'il en soit , André Ghénier se trouva enveloppé dans la Conspiration des Prisons, cette conspiration imaginaire qui ne fut qu'une horrible calomnie inventée pour donner une nouvelle activité à la Terreur et pour vider les prisons de Paris , avec quelque apparence de justice régulière qui avait manqué aux massacres de septembre 1792. Il est présumable aussi qu'André Ghénier , pendant une détention de plusieurs mois à Saint-Lazare , s'était fait remarquer plus d'une fois par la hardiesse de ses opinions et avait été dénoncé par ces ignobles espions qui, vivant au milieu des détenus , se chargeaient de pourvoir chaque jour aux exigences sanglantes du Tribunal révolutionnaire.
André Ghénier s'occupait alors de revoir, de compléter ci de mettre en ordre ses poésies, qu'il voulait publier au sortir de prison : il en composa même la préface ; mais on dressait son acte d'accusation sous les yeux de Fouquier-Tin ville , et Ton se hâta tellement de le traduire au Tribunal révolutionnaire qu'on le confondit avec son frère Sauveur Ghénier, ei» lui imputant des faits qui avai^t motivé l'arrestation de ce dernier, emprisonné à Beauvais et menacé aussi d'un arrêt de mort. L'acte d'accusation, dans lequel André Ghénier était désigné comme ex-adjudaïU-général et chef de brigade $ous Dumouriez, qualification appartenant à Sauveur Ghénier, faisait mention du Mémoire que celui-ci avait rédige contre
SUR LE PROCÈS I>*ANDRÉ CHÉNIER. xlj
quel(ines habitans de la Commune de Breteuil , et attribuait ce Mémoire, ainsi que le trouble qu'il avait causé dans cette Cornmnne , à Tauteur même du Supplément du Journal de PariSy en 1791 et 1792. Cette erreur dans Fidentité des personnes aurait dû détruire Teffet d'un pareil acte d'accusation , si elle eût été signalée et constatée en temps opportun. Il parait cependant que cet acte , daté du 3 thermidor (21 juillet), ^ n'avait pas encore été rectifié lorsque l'huissier du Tribunal révolutionnaire vint le signifier à André Chénier, transféré de Saint-Lazare à la Conciergerie dans la journée du 6. Son écrou 8ur le registre de cette prison, qui servait de vestibule à Téchafaod, comprend les noms plus ou moins défigurés des victimes destinées à la fournée du lendemain.
a Et le 6 thermidor de l'an second de la République , les « nommés Roucher, André Chénier, Maillet, Tink, ex-ba- 9 ron , Montalerabert , Âudelot , Cartel , Monterès , Roque- ))laure, Créqui-Monlmorency , Dolchy, Serre, Bourdeuil, )) Koesman , Coitrelle , Raoulx , Dartigues , Cauthier-Sainty> Prest, Hébert, Content, Dussy, Malganne, Buquet, Len- « faut, Toussaint Meignier, Yoyot, Léonard Selle, tous ac- » tuellement détenus en la maison d'arrêt de la Conciergerie, » ont été , par moi , huissier au Tribunal révolutionnaire , » soussigné, écroués et recommandés sur le présent registre,
» en vertu d'un acte du citoyen Section et d'une
» ordonnance de prise de corps, rendue cejourd'hui par le » Tribunal , dûment signée , et à la requête du citoyen accu- » sateur-public dudit Tribunal , lequel fait élection de domi- » cilc en son parquet , sis près icelui ; pour, par les sus-
* Cet acte porte au crayon la date du 3 thermidor sur la minute; (nais oo Va remplacée par celle du 6, avec de Tcncre.
Xlij NOTICE mSTORIQUB
» nommés , rester en la maison de céans comme en maison
' p de justice, et ce jusqu'à jugement définitif ; et je les ai lais-
)) ses à la garde du citoyen Richard , concierge , lecfuel s'en
o est chargé et a promis les représenter quand il en sera re-
» qnis; et je leur ai, en parlant à leurs personnes entre les
D deux guichets comme lieu de liberté, laissé à chacun sé-
» parement copie de Tacte d'accusation , de l'ordonnance et
du présent.
» Château. »
On suppose qu'André Ghénier , en recevant copie de l'acie d'accusation où il figurait au lieu et place de son frère, éleva quelques vagues objections sur l'identité de personne; car le passage concernant Sauveur Ghénier, fut biffé avant la comparution de l'accusé au Tribunal, et l'on glissa, dans les questions qui devaient être soumises aux jurés, certaines particulariCés relatives à la vie politique d'André Ghénier. Dans tous les cas, vingt-quatre heures à peine s'écoulèrent entre la translation d'André à la Conciergerie et l'exécution de sa sentence : eut-il le temps de faire prévenir sa famille et ses amis ? Marie- Joseph, qui se reposait avec confiance sur les précautions qu'il avait prises pour faire oublier le prisonnier de Saint-Lazare, et qui avait besoin des démarches les plus persévérantes pour défendre le prisonnier de Beauvais contre la haine du représentant Dumont, fut-il seulement averti du péril imminent que courait André Ghénier? Marie-Joseph, dénoncé lui-même^ dit M. Daunou, cité, recherché ^ inscrit à son rang sur Vutu des pages de la liste des proscriptions, n*€n devint que plus ardent à solliciter la délivrance de ses frères ; mais peut-ébre était-il trop tard, lorsqu'il sut que le malheureux André allait être jugé? peut-être même le sang avait-il coulé quand il
SUR LE PROCÈS D ÀNDRJt CHÉNIBR. xliij
eoteodit Tappel de son frère qui lai criait : « Sauve-moi ! » a Si quelqu'un , dit encore M. Daunou qui a connu les hommes et vu de près les événemens; si quelqu'un, le 7 thermidor, avait, en effet , le moyen de sauver ses parens les phis chefs, assurément un tel crédit, une telle puissance n'appartenaient point à celui qui périssait lui-même si ce régime sanguinaire eût duré quinze jours de plus. »
André Chénier avait peu d'espoir dans Fissue d'un procès où il allait porter tout le poids de l'ancien Journal de Paris : il ne fit sans doute aucune tentative pour gagner du temps et obtenir une remise de la cause , en protestant contre les irrégularités de l'acte d'accusation ; il employa la matinée du 7 thermidor à relire ses manuscrits et à y ajouter ces beaux vers qui furent son dernier soupir poétique :
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire
Anime la fin d'un bran jour, Au pied de Tdobafaud j'essaie encor ma lyre :
Peut-être est-ce bientôt mon tour I Peut-ôtre avan t que l'heure , en cercle promenée ,
Ait posé sur Témaîl brillant , Dans les soixante pas où sa route est bornée , i
Son pied sonore et vigilant , '
Le sommeil du tombeau pressera mes paupières!
Atant que de ses deux moitiés Ce Tcrs que je commence ait atteint, la dernière ,
Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort , noir recruteur des ombres ,
Escorté d'infâmes soldats, :
Remplira de mon nom ces longs corridors sombres
Il n'acheva pas : son nom retentit sous les voûtes de la Conciergerie ', et il fut conduit au Tribunal révolutionnaire avec son arai Roucher qui avait partagé sa détention à Saint-La-
Xliv NOTICE HISTORIQUE
zareetavec vingt-Kîinq autres accusés, hommes et femmes, qui devaient partager son supplice , à Fexception d'un seul , que sauva la recommandation d'un cordonnier patriote auprès d'un des jurés, de Coifinhal. André Ghénier était recommandé par GoUot-d'Herboîs. Les jugemens du Tribunal révolutionnaire ne traînaient guère en longueur : pas d'interrogatoire, pas d'avocat , pas de plaidoyer ; l'identité de l'accusé reconnue, on lisait l'acte d'accusation, on soumettait aux jurés les questions du verdict à prononcer et on appliquait la loi. André Ghénier fut condamné si précipitamment, qu'on ne prit pas même le temps de corriger l'incroyable erreur de l'accusateurpublic, qui lui avait attribué l'état et les qualités de son frère. André Ghénier n'a-t-il pas réclamé contre cette erreur, de peur de perdre son frère Sauveur avec lui?
Voici le texte du jugement ^ qui renferme l'acte d'accusation et la déclaration du juré : il y manque toutefois un extrait du procès-verbal de son exécution, lequel ne fut jamais levé par suite des changemens survenus deux jours après dans le matériel et le personnel des tribunaux. Ge jugement a l'air d'avoir été tout dressé, avant que les accusés comparussent à la barre, puisque G»ffînhal y ajouta de sa main , après coup, une note finale constatant que le nommé Âupbant était seul ex-
* Nous dcTons la commimication de ce jugement h M. Terrasse, chef de la seclion judiciaire des ArchÎTes, au Palais de Justice, et nous lui témoignons ici notre reconnaissance. Nous avions espéré que le dossier de ce jugement nous offt'irait quelques pièces importantes à Tappni , dépositions de témoins , dénonciations, interrogatoires, procès-verbaux, etc. ; mais il ne renferme que les minutes de Tacte d'accusation et de la déclaration des jurés, ainsi que la lettre étrange qui motiva la mise en liberté d'un seul des accusés.
SUR LE PROCÈS D' ANDRÉ CHÉNISR. xlv
cepté dans la réponse ûujuré, réponse qui est dite plus haut afirmative pour tous,
((Vu par le Tribunal révolutionnaire Pacte d*accusatioa dressé par Faccusateur-public près icelui , contre Jean-Ântoine Roucher, André Ghénier, Louise-Elisabeth Matis, femme Maillet, Frédéric Trenck, Gratien Montalembert, Gharles-Agar-Henri Houdetot , Gbarles-Henri-Louis Gastei , Glaude-François Montcrif , François-Rose - Barthélémy Bessuejouls - Roquelaure , Charles-Alexandre Gréqui, dit Montmorency, Gharles Dolcy, Louis Serr, Henri-Joseph Bourdeil , Louis-Valentin Goezmann, Joseph-François-Marie Goatarel, Joseph Raoul, Marie-Marthe Chariot d^Artigues, veuve Maron, Jeanne-Marie Paume, femme Gaatbier-Saint-Prés, Pierre Hébert, Louis-Jean-GharlesDassy, Pierre-Etienne Gonstant , François Buquet , Jean Maldagne , François Auphant, Toussaint Megnier , Jean-Nicolas Voyot et Léonard Selle , et dont la teneur suit :
» Antoine Quentin Fouquier, accusateur-public du Tribunal révolutionnaire, expose qu'en vertu d'arrêté du Gomité de Salut public de la Gonvention nationale ,
» Jean-Antoine Roucher, homme de lettres , âgé de 48 ans , né à Montpellier, département de THérault, demeurant à Paris, rue des Noyers, n^' 24, Section du Panthéon ;
D André Ghénier, âgé de 51 ans, né à Gonstantinople, homme de lettres , ex-adjudant-généràl et chef de brigade sous Dumouriez, demeurant rue de Gléry , etc. , etc. , etc. ;
» Ont tous été traduits au Tribunal révolutionnaire comme prévenus de s'être déclarés les ennemis du Peuple par des complots, trames et manœuvres contre-révolutionnaires;
» Qu'examen fait des pièces adressées à Taccusateur-public, il en résulte que les prévenus, tous détenus dans la maison
Xlvj NOTICE HISTORIQUE
d'arrêt de Lazare , ont été les complices de la conspiration dont ÂUain, Selle et Isnard, frappés du glaive de la Loi, étaient les chefs, et dont les détails, le but et les moyens sont connus du Tribunal : tous devaient seconder les principaux chefs et se procurer par la violence une liberté dont ils ne devaient user que pour consommer les plus grands forfaits ; et ces trames, ces complots ne sont que la suite de tous ceux que les prévenus n'ont cessé de former depuis le commencement de la Révolution. En effet, Roucher et Ghénier n'ont-ils pas été les écrivams stipendiés du Tyran, pour égarer et corrompre l'esprit public et préparer tous les crimes du despotisme et de la tyrannie? N'étaientrilspas, en 1791 et 1792, les salariés de la Liste civile et les mercenaires du Comité autrichien, pour provoquer, en les diffamant, en les calomniant, la dissolution des Sociétés populaires et la proscription de tous les patriotes qui en étaient membres? N'étaient-ce pas eux qui, émules des Royou, des Fontenay, des Durosoy, rédigeaient le Supplantent du Journal de Paris, où, sous l'apparence de soutenir des prétendus prin* cipes constitutionnels, on préparait la contre-révolution? ^
» Depuis, Chénier, ayant cherché comme (nen d* autres traîtres à se soustraire é la surveillance des autorités publiques, s* est confondu parmi ses défenseurs, où il a eu le grade d^ adjudant général, chef de brigade de l'armée du Nord ; il parait qu*il a secondé le plus adroitement qu'il a pu les trahisons de Vinf^me Dumouriex, avec lequel il a eu des liaisons les plus intimes p mais après la défection du traître Dumouriez, il s'est occupé de laisser ignorer la part qu'il y avait prise. Cependant le» soupçons que sa conduite avait élevés déterminèrent le ministre
* Tout ce qui suit , imprimé en ital iques , se trouye raturé comme nul sur la minute du jugement.
SUR LE PROCÈS D'àNDRC CHÉNIER. xlvij
à U tutpettdre et à lui ordonner de se retirer dans la Commune de BreteuU : là, il intrigue , il cherche à diviser les citoyens, à y jeter le ferment de la guerre civUe ; il calomnie les autorités constituées dans un Mémoire calomnieux * qu'il fait signer par des citoyens qu'il trompe et qu'il égare ; enfin U adresse ^e Mémoire au Comité de Bàreté générale^ qui le renvoie au représentant du Peuple commissaire dans le département de la Somme, pour en vérifier le contenu; mais à la lecture publique de ce Mémoire , le peuple indigné en confond l'auteur ; les signataires avouent qu'ils ont été trompés et surpris par Chénier, et le représentant du Peuple fait arrêter l'auteur de cette trame contre^évolutionnaire et le fait traduire au tribunal, .
» D'après l'exposé ci-dessus , l'accusateur-public a dressé la présente accusation contre les y dénommés, pour s'être déclarés les ennemis du Peuple , en entretenant des intelligences et correspondances avec les ennemis intérieurs et extérieurs de la République , en leur fournissant des secours en hommes et en argent , pour favoriser le succès de leurs armes sur le territoire français ; comme aussi, en participant aux complots, trames et assassinats du Tyran et de sa femme contre le Peuple français , notamment dans les journées des 28 février 1791 et 10 août 1792 ; et encore , en conspirant dans la maison d'arrêt dite Lazare , à Teffet de s'évader et de dissoudre , par le meurtre ^et l'assassinat des Représentans du Peuple , et notamnvent des membres des Ck)mités de Salut public et de Sûreté gé-
*Cc M<^moire , qui est bien réellement de Sauveur Chénier et non d'André , faisait partie de la collection des autographes du bibliopbile Jacob: il portait, outre la signature de Sauveur Chénier, cellos de Jean Mouret, du Comité de Surveillance , Jean-Bapliste La Forge, Alexis Dufour, Ânloine Doby, ofliciers municipaux.
Xlviij NOTICE HISTORIQUE
nérale , le gouvernement républicain et rétablir la royauté ;
» En conséquence, Taccusateur-public requiert qu*il lui soit donné acte, par le Tribunal assemblé, de la présente accusation , et qu'il soit ordonné qu'à la diligence et par Thuissier du Tribunal , porteur de Tordonnance à intervenir, les susnommés soient pris au corps et écroués sur les registres de la maison d'arrêt où ils sont détenus , pour y rester comme en maison de justice ; et ainsi , que la présente ordonnance soit notifiée.
2> Fait au cabinet de Taccusateur-public , le 6 thermidor an 11 de la République française une et indivisible.
» Signé : Â. Q. Fouquier.
» L'ordonnance de prise de corps rendue le même jour par le Tribunal contre les susnommés et le procè&-verbal d'écrou de leurs personnes sur les registres de la maison de la Conciergerie par rhuissier du Tribunal porteur d'icelle;
» La déclaration du juré de jugement portant qu'il est constant que
» Jean-Antoine Roucher, André Ghénier, etc.,
» Sont tous convaincus de s'être déclarés les ennemis du Peuple en participant à tous les crimes commis par le Tyran , sa femme et sa famille, dans les journées du 22 février 1791 , du 20 juin et 10 août 1792, en insultant les patriotes « en approuvant le massacre du Ghamp-de-Mars et les tyrannies exercées sur les patriotes qui avaient échappé au massacre ; en écrivant contre la fête de Ghâteauvieux, contre la Liberté et en faveur de la Tyrannie ; en entretenant des correspondances avec les ennemis intérieurs et extérieurs de la République; en discréditant les assignats; enfin en conspirant dans la maison d'arrêt de Lazare, à l'effet de s'évader et de dissoudre, par
SUR LE PROCÈS D' ANDRÉ CHiNIER. xHx
le meurtre et Fassassinat des Représentans du Peuple, notamment des membres des Comités de Salut public et de SCtreté générale, le gouvernement républicain et rétablir la royauté en France ;
D Le Tribunal , après avoir entendu Faccusateur-public sur Tapplication de la loi , condamne les susnommés à la peine de mort, conformément aux articles 4, 5 et 7 de la loi du 22 prairial dernier , ainsi conçus, dont lecture a été faite :
i^ÀrtA. Le Tribunal révolutionnaire est institué pour punir les ennemis du Peuple ;
n Art, 5. Les ennemis du Peuple sont ceux qui cherchent à anéantir la Liberté publique, soit par la force, soit par la ruse ;
» Art, 7. La peine portée contre tous les délits dont la connaissance appartient au Tribunal révolutionnaire, est la mort ;
» Déclare les biens desdits condamnés acquis à la République, conformément à Tarticle 2 du titre ii de la loi du 10 mars dernier, dont lecture a été faite ;
B Ordonne qu'à la requête et diligence de Taccusateur-public, le présent jugement sera mis à exécution dans les vingt-quatre heures sur la place publique de la barrière de Yincennes ; qu*il sera imprimé , publié et affiché dans toute l'étendue de la République et partout où besoin sera.
n Fait et prononcé en Taudience publique du Tribunal , le 7 thermidor an n de la République française une et indivisible , où étaient les citoyens Goffînhal, vice-président. Maire, Deliége et Félix , juges , qui ont signé la présente minute avec le greffier. Rayé trente lignes et neuf mots nuls.
» Menot, greffier.
»La déclaration du juré est affirmative sur tous les accusés, à l'exception de François Hauphant, envers lequel elle est né-
i NOTICE HISTORIQUE
gdUve. A Paris , le 7 thermidor an n de la République française une et indivisible. Goffinhàl.
» Menot, commis greffier. »
André Ghénier et ses compagnons d'infortune montèrent dans les charrettes à la sortie. du Tribunal révolutionnaire ; il fut exécuté le. second, après Roiocher, à six heures du soir. Son nom parut dans le Bulletin des Guillotinés avec la simple qualification d''homme de lettres.
Cette mort empoisonna le reste de la vie de Marie-Joseph Ghénier : la calomnie s'arma de ce triste sujet pour lui déchirer le cœur, en Taccusant d'avoir impitoyablement abandonné son frère , et même de Tavoir livré à ses ennemis ! Marie- Joseph a répondu une seule fois à ces infâmes insinuations , dans son ÉpUre à la Calomnie y qui parut en 1797; mais sa justification ressortit plus éclatante encore de ces paroles que prononça sur sa tombe un de ses contemporains, M. Arnault , qui savait dire la vérité :
a Ghénier fut désigné comme complice d'un meurtre qu'il n'avait pu empêcher : celui de son frère. C'était une consolation pour des âmes exaspérées, que d'outrager la Nature, afin de trouver un crime de plus dans le parti contraire. On osa ordonner le remords à un cœur déchiré de regrets.
D Si ces regrets, que Ghénier exprima depuis en vers si touchans , laissaient encore quelques doutes sur son innocence ; s'il était encore besoin de le justifier, après la plus éloquente des justifications, j'ajouterais... Mais non: laissons là de froids raisonnemens qui ne feraient que provoquer des raisonnemens plus froids encore. Un seul fait en dira plus que tout ce qa^on a dit , que tout ce qu'on pourrait dire.
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» Dans sa douleur , Gbéuier se réfugia entre les bras de sa mère, quia vécu, qui est morte dans le ssiens. Mères, c'est vous que j'en atteste ! Le sein d'une mère n'eût-il pas été pour jamais fermé au repentir même d'un fils qui l'aurait si atrocement déchiré ? d
M. Arnauh, dans une notice biographique imprimée en tête desGËuyres complètes de M.-J. Ghénier, donne encore plus de force à sa protestation contre cette abominable calomnie. C'est une réfatatior raisonnée, complète, après laquelle il n'y a plus même de soupçons possibles.
a Je me suis déjà élevé contre cette infâme accusation ; je l'ai combattue , je l'ai tuée sur la tombe même de Ghénier par des argumens sans réplique pour toutes les âmes honnêtes, car ils sont tirés de la Nature. On Fa ressuscitée : je la combattrai de nouveau avec l'espérance de vaincre; car je la combattrai par des faits dont je puis parier avec certitude : je n'atteste rien que je n'aie vu.
» Une tendre amitié me liait dès lors avec l'un des plus grands compositeurs dont la France puisse s'honorer , avec ce Méhul, qu'il est superflu de louer quand on l'a nommé. Il se passait peu de jours où je n'allasse le voir. Je rencontre chez lai un matin Ghénier , qui n'admirait pas moins que moi le génie de cet homme incomparable , et venait le prier de mettre en musique le Chant du Départ , qui fut entendu pour la première fois dans les champs de Fleuras, le jour même de la victoire.
» Indépendamment de ce qu'il y exprimait ses propres sentimens, Ghénier espérait, par ce chant, fléchir les bourreaux, et faire tomber de leurs mains la hache levée sur André, qui avait été jeté en prison et se trouvait , pour ainsi dire , à la
iij NOTICE HISTORIQUE
porte du Tribunal révolutionnaire : c'était être au pied de Téchafaud. Mais ni les chants, ni les sacrifices, ni les prières, ne désarmaient ces cœurs sans pitié.
» Chaque jour Ghénier allait solliciter pour son frère ; chaque jour, désespéré des refus qu'il avait recueillis, il revenait chercher près de Méhul , non pas des consolations , mais de la compassion ; et, le lendemain, cet homme, dontFamitié avait brisé le caractère hautain, s'abaissant à de nouvelles supplications, retournait encore implorer les arbitres du sort ^^ quiconque vivait alors en France . arbitres inexorables, qui, pour toute réponse, lui répétaient : a Au lieu de songer à êouver ton frère, ionge à te sauver toi-^même, »
)) La révolution de thermidor les eût sauvés tous les deux si elle se fût accomplie quarante-^uit heures plus tôt : André Chénier périt le 7, etMari&Joseph Ghénier fut du nombre des infortunés que la journée fatale au tyran vengea sans les consoler.
» Réintégré, par la révolution du 9 thermidor, dans le crédit qu'il n'avait perdu que parce qu'il avait osé prêcher la modération , Ghénier usa de ce crédit pour adoucir du moins les malheurs d'autrui. Personne ne réclama vainement son appui. Que de familles durent à ses sollicitations la prompte liberté d'un père , d'une mère ou d'un frère ! G'est en soulageant le malheur des autres qu'il cherchait à se distraire du sien.
11 fut un des législateurs les plus ardens à poursuivre la punition des fauteurs du Gomité de gouvernement ; mais l'horreur qu'il portait à ces prétendus républicains ne l'avait pas détaché de la République. Les hommes qui voulaient la destruction de cet ordre de choses , trouvèrent donc en Ghénier peu de complaisance pour leurs projets. D'atroces accusations
SUR LE PROCÈS D*ÀMDRÉ CHÉIfIBR. liij
s'élevèrent dès lors contre lui : diffamant Thomme qu'ils ne pouvaient séduire, des écrivains de parti Faccusèrent d'avoir été complice des tyrans dont il avait été victime. Entretenant en lui, par une calomnie incessamment répétée , le souvenir (l'on malheur qu'on crai^^ait qu'il oubliât ; un journal,^ que je n'ai pas besoin de nommer , lui adressait tous les jours cette question que Dieu fit au premier des assassins : a Caîrij qu'oê- (tt fait de l<m frère ? » C'est ici le lieu de raconter une anecdote qui est bonne à publier , ne fût-ce que parce qu'elle fait connaitre dans quels excès de lâcheté on peut être entraîné par l'esprit de parti.
» Un des fondateurs de la feuille que je signale à l'horreur de tout honnête homme, faisait chez moi, après la mort de Ghénier, l'éloge du talent et aussi celui du caractère de ce grand écrivain. «Vous voilà donc enfin juste, dis-je à cet apologiste ; l'écrit de parti ne vous aveugle donc plus ? — 11 ne m'a jamais aveuglé : telles ont toujours été mes opinions sur Ghénier « me répondit en souriant ce galant homme. '—Mais, pendant dix-huit mois, ne l'avez-yous pas journellement aecnsé d'avoir fait égorger son frère ? avez-vous donc cru ce fait réel ? — Moi ! pas un moment. — Pourquoi donc ces accusations quotidiennes ? — Vous me le demandez ? me dit-il , avec un regard où se peignait autant de malice que de pitié ; vous n'entendez rien à la politique , je le vois. — Eh bien I — Sachez que , quand U s'agit de ruiner dans l'opinion un homme important du parti contraire , tous les moyens sont bons. Ghénier était un des appuis du parti républicain ; voulant la ruine de ce parti , nous avons fait tout pour discréditer
la Quotidienne, fondée et dirigée par M. J. Michaud , depuis membre de r Académie française.
Ut HonoB msTOUQins
uadesesciiefe, pour le cMum^ltfer : voilà toute Iliisloire. b
» Cet aveu , naïTement atroce , je ne sois pas la seule personne à qui il ait été fait. Feu Ginguené le reçut aussi , et ce n'est pas sans rougir, m'a^ dit; car en fait de politique semblable, il était aussi noYice que moi, soit dit sans le déprimer.
» Chàiier réfuta cette calomnie par des vers aussi toucbans qu'harmonieux. D n'est pas possible de les lire sans se laisser conYaincre par ce chant d'innocence et de douleur.
» Il y a trente ans que ces vers sont publiés. Quoiqu'ils soient devenus classiques, madame de Genlis ne les a probablement pas lus. Autrement aurait-elle osé reproduire les lâches interprétations qu'ils réfutent si puissamment?
cr II a eu le tort beaucoup plus grave, dit cette dame,^ à la » suite de quelques reproches qu'elle adresse à Ghénier, de » laisser périr son malheureux frère qu'U aurait pu sauver y B en employant son crédit sous le règne de la Terreur. On a B même dit généralement qu'U avait participé à ia eondam^ B nation : ce que je ne puis croire ; mats cette odieuse impo- B tation fut accréditée dans le temps j)ar son silence, car il B aurait pu sans danger se justifier autrement. »
B Renvoyons, pour toute réponse, madame de Genlis à l'épitre sur la Calomnie , publiée à l'époque où Ghénier est accusé de s'être tu; ou, plutôt, transcrivons ceux des vers de cette épftre qui sont relatifs au fait que nous examinons ici. Si madame de Genlis aime les bons vers , elle ne lira pas ceux-là sans plaisir , et nous aurons flatté son goût tout en éclairant sa justice.
* Dans ses Mémoires.
. SUR LS PROCÈS D'àNDBË GHÉNIER. Iv
Narcisse et Tigellin , bourreaux législateurs , De ces menteurs gagés se font les protecteurs. De toute reuommée enyieux adversaires , £t d'un parti cruel plus cruels émissaires , Odieux proconsuls , régnant par des complots, Des fleuTes consternés ils ont rougi les flots; J'ai TU fuir à leur nom les épouses tremblantes; Le Moniteur fidèle, eu ses pages sanglantes, Par le souyenir même inspire la terreur, Et dénonce à Glio leur stupide fureur.
J'entends crier cncorle sang de leurs yictimes; Je lis en traits d*airain la liste de leurs crimes ; Et c'est eux qu'aujourd'hui l'on Toudrait excuser! Qu'ai-je dit î on les tante I et l'on m'ose accuser I jH(f^ ^Mp!, jouet si long-temps de leur lâche insolence ,
Proscrit pour mes discours , proscrit pour mon silence ;
Seul , attendant la mort , quand leur coupable Toix
Demandait à grands cris du sang et non des lois I
Ceux que la France a tus iTres de tyrannie ,
Ceux-là même , dans l'ombre, armant la calomnie.
Me reprochent le sang d'un frère infortuné,
Q'aTCc la calomnie ils ont assassiné I
L'injustice agrandit une âme libre et fière.
Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussière,
En Tain sèment le trouble entre son ombre et moi :
Scélérats! contre tous elle inToquela loi.
Hélas! pour arracher la Tictime aux supplices.
De mes pleurs chaque jour fatiguant tos complices,
J'ai courbé devant eux mon front humilié ;
Mais ils tous ressemblaient , ils étaient sans pitié !
Si , le jour où tomba leur puissance arbitraire ,
Des fers et de la mort je n'ai sauvé qu'un frère
Qu'au fond des noirs cachots Dumont avait plongé,
Et qui deux jours plus tard périssait égorgé,
Auprès d'André Chénier avant que de descendre ,
J'élèverai la tombe où manquera sa cendre ,
Mais où vivront du moins , et sou doux souvenir,
Et sa gloire , et ses vers, dictés pour l'avenir.
Là, quand de thermidor, la septième journée ,
Sous les feux du lion ramènera l'année ,
Ivj NOTICE HrSTORIQUB
O mon frère I je Teux, relisant les écrits ,
Chanter l*bymne funèbre à tes mânes proscrits.
Là , tu Terras souTcnt , près de ton mausolée ,
Tes frères gcmissans , ta mère désolée ,
Quelques amis des arts , un peu d'ombre et des fleurs :
Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs.
x) Je le demande à madame de Genlis : en conscience , Tauleur de ces vers-là peut-il être, de quelque façon que ce soit , coupable d'un fratricide? Qu^elle ne s'obstine donc pas à se faire Fécho d'une calomnie désavouée par les gens même qui Font fabriquée , Técho des plus dégoûtantes déclamations révolutionnaires? Tarder plus long-temps à se rétracter, ne seraiirce pas manquer de bonne foi, et, qui pis est jiRnét^e*> pour une dame de si bon ton , manquer de bon goût?
» Pour épuiser tout ce qui nous reste à dire an sujet des attaques que livre madame de Genlis à la mémoire de Qiénier, nous rengagerons aussi à s'assurer de la vérité des anecdotes dans lesquelles elle le fait figurer, ou du moins à ne pas les dénaturer, en altérant leurs détails , comme elle le fait dans Tanecdote suivante :
a Cette horrible exagération d'une mauvaise action , dit- D elle à la suite de l'imputation que nous venons de signaler, » donna lieu à une anecdote très vraie et très curieuse. La cé- )) lèbre actrice mademoiselle Dumesnil existait encore à cette » époque , mais elle était très vieille. M. Ghénier, sans Favoir » jamais vue , êans se faire annoncer ^ se rendit un matin chez » elle. 11 la trouva dans son lit, et si souffrante qu'elle ne ré- » pondit rien à ce qu'il lui dit d'obligeant. Cependant M. Ghé- » nier la conjura de lui dire uniquement un vers, un seul vers » d'une tragédie, afin , disait-il , qu'il pût se vanter de Tavoir » entendue déclamer. Mademoiselle Dumesnil , faisant un ef-
^ SUR LE PROCfiS D'àNDRÉ CHÉNIKR. Ivij
» fort sur elle-même , lui adressa ce Ters de Tun de ses plus » beaux rôles :
« Approcbez-^ous, Néron , et prenez Totre place. »
» Madame de Genlis aurait tort de mettre historique au bas de cette histoire. Rien de moins exact que cette version. Le hsH sard a voulu que j*aie eu connaissance de la visite faite par Chénier à mademoiselle Dumesnil, le jour même où elle a eu lieu, et que j'en aie tenu le récit de Dugazon qui, avec madame Yestris , avait servi d'introducteur à Chénier près de la camarade de Lekain. Il en résulte d'abord que Chénier ne se présenta pas seul ; il en résulte de plus , que , si pressée vivement par lui et par eux de déclamer quelque chose , mademoiselle Domesnil, qui les avait reçus avec obligeance, déclama le vers cité par madame de Genlis , et le déclama avec un accent admirable , ce fut sans aucune intention malveillante. Le hasard seul avait placé sur ses lèvres ce vers qu'elle récita pour com^ plaire à un poète illustre , dont elle réclamait , en ce moment même , le crédit par suite de l'état de détresse où la Révolution Tavait jetée. Peut-être mademoiselle Dumesnil , dans l'isolement où elle vivait , ignorait-elle même l'existence des calomnies exhumées aujourd'hui par madame de Genlis. Enfin , l'espèce d'énergie que supposerait l'intention qu'on lui prête est tout à fait incompatible avec la bonté qui faisait le fond de son caractère, bonté que le temps ne fait qu'accroître dans les bons cœurs et qui est la véritable grâce de la vieillesse.
)) Tout cela se passait, au reste, pendant que madame de Genlis habitait Altona. Les nouvelles de France ne lui arrivaient pas là sans avoir été altérées par l'esprit de parti : elle est donc excusable d'avoir cru ces faits quand on les lui a ra-
Iviij NOTICE HISTORIQUE SUR LE PROCÈS D'àNDRÉ CHËNIER.
contés ; mais est-elle excusable , quand elle s'est déterminée à les écrire, de les avoir donnés pour véritables, sans s'être assurée s'ils étaient en effet conformes à la vérité ? »
Il importe à la mémoire d'André Giénîer que celle de Marie-Joseph soit pleinement justifiée, car autrement il faudrait croire que la haine et l'envie avaient divisé deux frères qui étaient dignes , l'un et l'autre , de s'aimer et de se comprendre, tous deux animés des sentimens les plus nobles et les plus désintéressés , tous deux passionnés pour la liberté , les lettres et les arts, tous deux hommes de cœur et de génie, tous deux poètes.