‹ Œuvres en prose de André Chénier: augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits, etChapitre 6 sur 42 · XXX NOTICE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

XXX NOTICE HISTORIQUE

les auteurs des Supplémensdu Journal de Paris, disait-il, il en est un dont les mécbans heureux n'intimideront jamais ni le cœur ni la bouche ; qui , dans les cachots et sous le fer des bourreaux, ne cesserait pas d'en appeler aux Lois, aux autorités légitimes, à la justice , à Thumanité , et de dévoiler à Texécration publique les tyrans déguisés sous le nom de Patriotes; qui est prêt à mourir pour cette doctrine impudemment traitée de parricide^ et qui mourra content de n'avoir plus sous les yeux Tàvilissement d'une grande Nation, réduite, par ses fautes, à choisir entre Coblentz et les Jacobins, entre les Autrichiens et&rissot. »

Le canon du 10 août fit taire toutes les voix courageuses qui accusaient les Jacobins. Le Journal de Paris , frappé de proscription, aihsi que ses auteurs, vit ses bureaux envahis par les égorgeurs des Suisses et ses presses condamnées au silence. Ce journal fut Interrompu jusqu'au i«' octobre, où il eut besoin , pour rej)araître , de se faire une égide des noms de Gondorcet , Sièyes , Cabanis et Rœderer. Les anciens rédacteurs s'étaient dispersés et cachés pour échapper aux décrets d'arrestation lancés contre eux. André Ghénier ne dut son salut qu'à la protection de ses amis et sans doute à l'influence de Marie-Joseph, qui ne conservait pas moins ses sentimens de frère pour celui dont il s'était publiquement séparé d'opinion. L'audacieux coryphée du Supplément du Journal de Paris seâiblait, en effet , désigné aux vengeances du parti vainqueur, et l'illustre poète allemand Wiéland , inquiet sur le sort d'André Ghénier, qu'il ne connaissait que par ses écrits et pour lequel il se sentait de vives sympathies, écrivit en France afin de savoir si ce jeune écrivain était encore en vie. André Ghénier ne demeurait pas alors au domicile de son père.

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rue de Cléry, n^ 97 ; il habitait Passy, auprès de son ami , M. de Pastoret : il y était pluâ en sûreté qu'à Paris où Texaltution de son modéranlUme Favait fait remarquer dans sa Section, aux prises d*armes de la garde nationale et aux Assemblées primaires. Cette retraite convenait mieux aussi à ses habitudes studieuses et tant soit peu sauvages : c'est là qu'il composa presque tous ses ouvrages en vers , qui ne sont qu'une savante et fidèle mosaïque des chefs-d'œuvre de l'antiquité.

«( M. Wiéland demande ce que je fais dans la Révolution ? écrivait4I le 28 octobre 1792: Rien, grâce au ciel, absolument rien. C'est ce que je m'étais promis dès le commencement ; sachant déjà que le moment des Révolutions n'est jamais celui des hommes droits et invariables dans leurs principes, qui ne veulent ni mener ni suivre des partis , et qui abhorrent toute intrigue. Affligé des maux que je voyais et de ceux que je prévoyais, j'ai , dans le cours de la Révolution, publié de temps en temps des réflexions que je croyais utiles, et; je n'ai point changé d'opinion. Cette franchise, qui n'a rien empêché, ne m'a valu que beaucoup de haines, de persécutions et de calomnies. Aussi suis-je bien détermmé à me tenir toujours à l'écart, ne prenant aucune part active aux affaires publiques, et me bornant dans ma solitude à faire, pour la Liberté , la tranquillité et le bonheur de la République , des vœux qui, à dire vrai, surpassent de beaucoup mes espérances.

» Je suis fort embarrassé pour répondre à la troisième question : ce que je fais dans ce monde ? Si je voulais être sincère, je répondrais, comme à la question précédente, rien. Cependant, comme aux yeux de M. Wiéland un loisir employé aux lettres et à l'étude ne saurait passer pour une oisiveté complète, je lui dirai que, me livrant tout entier aux

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goûts que j'ai toujours eus, je m'attache dans la retraite à une étude approfondie des lettres et des langues antiques, et je consacre ce qui me reste de jeunesse à me metttre en état de suivre un jour ses traces: heureux si je puis, comme lui, faire quelque honneur à ma langue et à mon pays et à moi-même. » André Ghénier cependant n'avait pas renoncé tout à fait à la politique ni à la mission de dévoûment qu'il s'était imposée à regard du malheureux Louis XVI. Ses articles, dans le Journal de Paris , si pleins de nobles sentimens et de vertueuse inspiration , avaient été mis sous les yeux du Roi, et Fauteur mandé pour recevoir des félicitations et des encouragemens de la bouche même de Louis XYL On est en droit de supposer que André Ghénier refusa tout ce qui ressemblait à un salaire et même à une faveur ; mais son attachement pour le Roi s'augmentar à mesure qu'il le connût mieux et qu'il en fut pins apprécié. On ne peut douter qu'il ait prêté sa plume, en plusieurs circonstances, à Louis XYI, qui ne dédaigna pas de lui demander des conseils et de les suivre : il était d'avis que des moyens extrêmes pouvaient seuls sauver la personne du Roi , et il poussait de toutes ses forces à des coups d'état , qui n'eussent réussi qu'avec l'intervention de l'Assemblée nationale. Il ignorait probablement les projets occultes de

Louis XVI et de Marie-Antoinette; mais il les avait secondés

aveuglement sans vouloir en soupçonner le but, lorsqu'il voyait la Nation réduite à choinr entre Coblentz et tes Jaco- MfM , entre les Autrichiens et Brissot ! La captivité de la fa> mille royale fut pour lui une impérieuse raison de consacrer encore sa plume à cette cause qu'il regardait comme perdue sans ressource.

Il se conforma toutefois à la prudence que réclamaient les

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circonstances : il ne courut plus au devant des proscriptions ; il ne se nomma pas au bas des placards qu'il faisait afficher, au bas des articles qu'il glissait dans les journaux royalistes, au bas des Adresses qu'il faisait circuler dans la garde nationale, pour défendre le Roi, prisonnier au Temple. Malheureusement, presque toutes les traces écrites de cette ingénieuse et infatigable défense ont été effacées dès ce temps-là , afin qu'on ne pût découvrir d'où partaient tant de témoignages d'affection pour le royal captif; il n'en est resté que quelques brouillons informes qu* André Chénier portait sur lui avec ces lambeaux de prose et de vers qu'il excellait à recoudre ensuite, sans que les sutures de son travail eussent moins d'éclat et de solidité que le reste de Tœuvre lentement mûrie et minutieusement ajustée phrase à phrase et mot à mot. On sait pourtant qu'André Chénier transmit à plusieurs journaux un grand nombre d'écrits anonymes, pour demander la délivrance du Roi, pour proclamer son innocence et son inviolabilité, pour protester contre les rigueurs excessives de sa prison au Temple, pour combattre en gémissant la fatale décision d'un procès criminel, dans lequel le Roi devait infailliblement succomber sous les preuves accablantes tirées de Varmoire de fer.

Quand ce grand procès commença , son ardeur ne se ralentit point, malgré le danger que couraient les partisans avoués de Louis XYI : il alla trouver M. de Malesherbes et réclama Thonneur de partager avec lui le poids de la défense de ^accusé. M. de Malesherbes accepta cette offre, sans permettre toutefois que son généreux auxiliaire se fit connaître et apportât ainsi dans la ^ause du Roi quelques fâcheux souvenirs du Supplé- ^nent du Journal de Paris. Louis XVI, qui ne trouvait plus que

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des amis muets et consternés , fut profondément touché d^n rencontrer un prêt à faire le sacrifice de sa liberté et de sa vie, quoiqu'il n'y fût pas obligé par la reconnaissance et le devoir. Il eut confiance dans la plume d'André Ghénier , et il adopta, presque sans modification, les pièces delà défense, rédigeas par cette plume énergique et puissante qu'il avait déjs^ éprouvée au service de la royauté avant le 10 août. André Chénier était en outre un habile intermédiaire entre l'accusé et le parti royaliste ou modéré de FAssemblée nationale. Lorsqu'il put prévoir la condamnation à mort, il tourna son unique espoir vers l'appel au Peuple : ce fut lui qui écrivit, dans la nuit du 17 au 18 janvier, la lettre si noble et si touchante par laquelle Louis XYI, condamné, en appela au Peuple français du jugement porté en son nom; ce fut lui qui prépara en hâte, dans le cas où l'appel au Peuple serait admis à la majorité des voix , plusieurs Adresses à tous les citoyens pour les supplier de répondre à cet appel en cassant l'arrêt de la Convention. Mais l'appel au Peuple fut rejeté, et la sentence de mort reçut son exécution.

La conduite d'André Ghénier dans le procès de Louis XVI avait eu certainement assez de témoins pour faire replaner sur sa tête cette accusation de suspect, à laquelle il n'avait échappé, après le 10 août, que par Tentremise de ses amis et de son frère ; il consentit donc à se mettre en lieu de sûreté : il se* retira d'abord àVersailles, où il tomba gravement malade, sans doute par suite du chagrin qui le minait depuis la mort du Roi. Sa maladie se prolongea plusieurs mois dans la solitude, où il vivait avec ses livres et ses travaux de poésie. Cependant il ne pouvait être indifférent aux angoisses de la France en proie à la Terreur ; il brûlait de se retrouver en face des Jacobins qui

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régnaient au milieu du sang et de la tyrannie , comme il Favait prédit ; il les voyait se dévorer eux-mêmes, et il était déterminé à rentrer dans la politique active dès que sa santé re* viendrait. Sa convalescence le ramena enfin à Paris à la fin de rannée 1795.

était réconcilié avec Marie-Joseph , et leurs opinions , jusqu'alors divisées, commençaient à se rapprocher et à s'en* tendre. Marie-Joseph n'aspirait qu'à se séparer violemment de Robespierre ; Tauteur de Cafiu Gracehus, qui avait dit en 1792 : des lois et wm du sang! souffrait autant que son frère sous le joug sanglant de la Terreur. Bien des dénonciations étaient certainement parvenues au Comité de Sûreté générale contre l'ancien rédacteur du Supplément du Journal de Paris; mais le nom de Gbénier suffisait pour les faire écarter ou les amortir. D'ailleurs les principaux ennemis d'André Ghénier étaient tombés victimes du gouvernement qu'Us avaient établi : Condorcet empoisonné , Marat assassiné de la main de Charlotte Corday , Pétion dévoré par les loups , Manuel et Brissot guillotinés; mais CoIlotd'Herbois existait encore: Ykistrùmy inventeur du triomphe des Suisses de Cbâteauvieux, était tout puissant à la Convention et dans les Comités révolutionnaires.

Le 17 nivôse (6 janvier) 4794, André Chénier se trouvait en visite à Passy chez madame de Pastoret , quand le nommé Guénot, porteur d'ordre du Comité de Sûreté générale, se présenta pour arrêter cette dame. Il arrêta, en même temps, André Chénier, quoique celui-ci se réclamât de la Section de Brutus (quartier Montmartre) dont il était membre et dont il avait une carte de sûreté avec diverses autres attestations de civisme, Guénot prétendit être suffisamment autorisé à s'emparer de toutes les personnes suspectes dans la maison de ma-

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