Édition G. de Chénier
prie de m'attendre. Je voudrais bien que nous puissions aller faire quelque chose à la section. J'aurai sur moi le certificat de médecin. Adieu, mon trèscher père, je vous embrasse de tout mon cœur.
ATTRIBUÉES A ANDRÉ GHÉNIER
SUR CAiUS GRACGHUS
Tragédie de Marie-Joseph Chénier, représentée au Théâtre-Français i.
Le sujet de Caïus Gracchus était plus difficile à traiter et moins favorable à la cause populaire qu'on ne le croirait d'abord, Mably, dont la censure n'est pas suspecte lorsqu'il parle des républiques et des tribuns, nous dépeint Caïus Gracchus comme un homme plus épris de la faveur du peuple que d'amour pour la république ; et la loi agraire, qui servait de prétexte à ses projets ambitieux, lorsqu'on a voulu la faire revivre dans ces jours de crise et de révolution, a été repoussée même à la tribune des Jacobins.
Pour le rendre intéressant, M. Gliénier a été obligé de changer le caractère connu de Caïus.
Des lois et point de sang,
dit-il, et plus loin :
Non, non, la liberté n'est point l'indépendance.
Quelques particuliers ont voulu faire sortir de la salle les personnes qui applaudissaient ces vers. Ces particuliers
1. Cet article, inséré dans le Journal de Paris du 11 février 1792, est d'autant plus remarquable qu'il signale la présence d'André Ciiénier dans la rédaction du Journal de Paris; en eiïet, son premier article avoué parut le lendemain dans le Supplément du 1^.
(Édition 18'i0.)
ne sont sûrement ni les amis de M. Chénier, ni ceux de la chose publique.
Il y a dans cette tragédie peu d'action et beaucoup de discussions ; mais il y a dans ces discussions un grand nombre de beaux vers, et le dialogue est nerveux et précis.
On a fort applaudi les deux premiers actes, quoiqu'il résultât beaucoup de bruit du choc des opinions contraires.
Le troisième acte a été moins heureux, quoiqu'il n'ait point essuyé de murmures.
En général, cet ouvrage ne peut que confirmer la haute estime qu'ont inspirée les talents et les succès de M. Chénier.
M. Monvel a rempli le rôle de Caius avec ce talent profond et élevé qui le place à la tête de ce qui nous reste d'acteurs tragiques. Le caractère superbe de Gornélie, et le caractère doux et sensible de l'épouse de Gaïus, ont été parfaitement saisis par M^^^cs Vestris et de Garcins. Le rôle de M. Talma était moins important ; mais il a déployé sur la tribune aux harangues ces attitudes antiques et pittoresques qui s'étaient fait admirer sur le théâtre de la Nation dans le personnage de Proculus.
M. Valois a rendu avec beaucoup de sens et de noblesse le rôle du consul Opimius.
La richesse et la fidélité des costumes et des décorations, si nécessaires à l'illusion théâtrale, méritent beaucoup d'éloges et font honneur aux entrepreneurs de ce théâtre.
jusqu'à quel point un bon citoyen peut-il se permettre
DE désapprouver LE CORPS LÉGISLATIF
Ce 18 février 1792.
Une loi constitutionnelle prononce une peine contre celui qui attaquerait le respect dû aux autorités constituées. Je n'entreprends pas d'interpréter celte loi, dont
l'esprit n'est certainement pas de nous défendre de juger la conduite des fonctionnaires publics. Je ne parle que pour les bons citoyens qui, non contents de se renfermer dans les bornes prescrites par la loi , veulent se montrer })lus scrupuleux qu elle, et n'ayant pour objet dans leurs écrits et dans leurs discours que l'intérêt public, veulent éviter qu'un zèle indiscret pour la vérité ne les entraîne loin du but où tendent leurs efforts.
Tous les hommes , quelque pouvoir qu'ils exercent, quelque rang qu'ils occupent, sont également sujets à l'erreur ; tous ont un égal besoin d'être tout à la fois éclairés et contenus par l'opinion publique ; et ce besoin est plus impérieux encore pour ceux dont l'influence et le pouvoir rendent les décisions plus importantes et les erreurs plus dangereuses. Il est donc désirable que la voix des citoyens se fasse entendre au Corps législatif et que l'opinion exerce sur sa conduite une censure décente mais sévère. Sans se livrer à cette admiration superstitieuse ou peu sincère qui adore dans les législateurs jusqu'à des erreurs reqonnues, et croit devoir à leurs décisions, non-seulement le sacrifice de sa volonté, mais aussi celui de sa raison, il faut se défendre de cette déclamation amère et chagrine qui se plaît à retracer les maux, sans permettre d'en envisager le terme ou le remède ; il faut dire la vérité avec le langage qui convient à des hommes libres , aussi éloigné du ton caressant de la flatterie que du ton insolent de la révolte.
Lorsque la loi est faite, nous dit-on, il ne faut plus songer qu'à la respecter et à y obéir. Il faut y obéir et la respecter sans doute; mais l'obéissance ne nous ôte ni le droit ni le devoir de la juger avec impartialité, parco que, indépendamment de la possibilité de la révoquer ou d'en corriger les effets , si notre obéissance est aveugle et muette, nous perdrons l'espérance de changer un faux système de législation, et à une mauvaise loi nous verrons succéder une loi plus mauvaise encore.
S'il arrivait que l'Assemblée législative s'enivrât avec trop de complaisance des applaudissements de la portion du peuple qui l'entoure ; si, trop sensible à cet hommage
partiel et souvent aveugle, elle était sourde au véritable vœu de la majorité dont une admiration bruyante intercepterait l'accès, ne serait-il pas permis aux citoyens, alarmés de cette erreur, de chercher à la dissiper? N'aurionsnous pas le droit de dire aux hommes chargés du soin de nos plus grands intérêts : Ne cherchez pas, n'encouragez pas la flatterie ; accueillez la vérité et vous connaîtrez l'opinion publique. Interrogez-la, non pour y obéir aveuglément, car nous ne vous avons pas revêtus du pouvoir de faire des lois pour nous réserver celui de vous les dicter ; mais cherchez-y d'utiles conseils. Surtout si des passions violentes viennent agiter le peuple et altérer le cours de la raison publique, sachez vous préserver de leur influence ; comment parviendriez-vous à diriger les mouvements du Corps politique, si vous vous y laissiez entraîner les premiers ? Le peuple, flatté d'abord de voir le pouvoir, émané de lui, devenir l'instrument de ses fantaisies et de ses passions, éprouverait bientôt le besoin d'une autorité réprimante qui le défendît de ses propres excès, et il vous rendrait responsables de ceux où il vous aurait entraînés.
Gardez-vous de confondre la pétulance et la colère avec le courage et la fermeté; croyez que ce n'est pas avec des résolutions précipitées, dictées par la passion et emportées par la violence, qu'on peut accorder la fierté et la dignité d'une grande nation avec les intérêts de son bonheur et de sa tranquillité; le courage qui convient à des législateurs n'est pas celui qui court au devant du danger, mais celui qui l'attend ; leur premier devoir est la prudence, parce que le premier besoin du peuple est la paix : bientôt, abattu par le premier revers ou fatigué des troubles que votre imprudence aurait fait naître ou éclater, il pourrait vous demander compte un jour du sang qu'une fausse démarche aurait fait couler.
Au reste, quel que soit le danger qui vous menace, croyez encore que tous les bons citoyens, en désapprouvant votre conduite , se rallieront autour de vous ; et que ceux qui auraient été les premiers à vous avertir, seraient aussi les premiers à vous défendre. Quand il en sera temps,
nous saurons braver le danger ; aujourd'hui, c'est à vous à le prévenir.
Gomme nous n'avons pas encore une longue expérience de la liberté, il doit être permis de consulter l'expérience des autres ; un peuple voisin et libre comme nous, quoique sous une autre forme de gouvernement, s'offre d'abord à nos observations. Les Anglais, prôneurs outrés de leur constitution, quand ils en parlent chez les autres ou quand ils la comparent aux autres constitutions, ne se livrent pas à une admiration aussi aveugle quand ils en parlent entre eux et quand ils la considèrent en elle-même. Ils ne se dissimulent pas les abus nombreux qui en ternissent l'éclat et qui en balancent les avantages, et même au sentiment des inconvénients réels qu'ils en éprouvent, ils unissent souvent, dans leurs plaintes, l'orgueil d'une raison dédaigneuse et l'amertume d'une humeur atrabilaire. Ils sont généralement frondeurs, et parlent sans ménagement de la corruption de leurs représentants. Aucun peuple cependant ne nous offre l'exemple d'une soumission plus scrupuleuse aux lois. Pourquoi cette différence apparente entre leur conduite et leur langage ? C'est que les Anglais savent que leur liberté , quoiqu'imparfaite à quelques égards , est cependant fondée sur des bases assez solides pour résister à Tintluence d'une décision défectueuse du Corps législatif, parce qu'ils savent que le maintien de la liberté dépend essentiellement de l'exacte observation des lois, et qu'elle souffrirait plus de leur infraction que de l'établissement de la plus mauvaise loi possible.
Nous, qui avons voulu fonder notre constitution sur la raison, pourrions-nous redouter son examen pour nos lois ? Non, sans doute. Si notre constitution est bonne et si nous sommes dignes de la liberté, nous pouvons, sans danger, tout dire et tout entendre. La censure ne doit connaître d'autres bornes que celles de la vérité dans les principes et de la modération dans l'expression. Il faut accoutumer le peuple, non pas à approuver toujours les lois auxquelles il doit obéir, mais à obéir toujours aux lois, lors même qu'il les désapprouve.