‹ Œuvres en prose, précédées d'une notice sur le procès d'André Chénier et des actes de ce procèsChapitre 137 sur 160 · SUR L'ABUS DES MOTS · texte numérisé non relu

SUR L'ABUS DES MOTS

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Quand on songe que le plus grand nombre des hommes de toutes les classes est gouverné par des mots , on ne peut être indifférent sur Tacception qu'ils reçoivent du hasard et qui en pervertit si souvent le sens primitif.

Qu'il me soit permis de citer im mot trivial accrédité d'un côté par d'insipides plaisanteries, de l'autre par des déclamations absurdes ou perfides. Lorsque le mot de sans-culotte s'introduisit dans la conversation, quelques hommes s'en servirent assez habilement pour attirer à leur parti tout l'intérêt qu'inspire la pauvreté, et pour charger ceux qui n'en sont pas, de toute la haine que mérite l'opulence orgueilleuse et sans pitié. A Dieu ne plaise que la pauvreté puisse jamais devenir l'objet d'une odieuse plaisanterie ! que l'aspect des haillons excite la dérision ! Celui qui rit du malheur de son semblable, de quelque parti qu'il soit , quelque opinion qu'il professe, est certainement un misérable indigne du nom d'homme. Sans être Jacobin, sans se décorer du titre aujourd'hui trop fastueux de sans-culotte, on peut savoir que le malheur a droit non-seulement à la compassion, à l'intérêt, mais même au respect.

Iles ext sacra miser.

En se livrant à une plaisanterie légère, imprudente et d'assez mauvais goût, ce n'est point la pauvreté qu'on a voulu jouer, c'est l'affectation et la singerie de ceux qui s'abaissent au rang du pauvre pour acquérir de l'élévation €t des richesses; qui se couvrent des haillons de l'indigence pour parvenir à des places lucratives ou honorifiques ; ou qui, s'ils sont de bonne foi, imitent l'orgueilleuse humilité du Cynique qui foulait aux pieds le faste de Platon, par un faste plus grand encore. Pour détromper les soi-disant sans-culottes, ne leur laissons pas ignorer que

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cette dénomination n'a pu devenir ridicule que depuis qu'ils se la sont appropriée; depuis qu'ils en ont fait le mot de ralliement de leurs agents et qu'elle est devenue synonyme de brigands et de brûleurs de maisons. Elle ne désigne plus celui qui manque d'un vêtement essentiel, mais celui qui, indépendamment du vêtement qu'il a, veut encore s'approprier celui de son voisin. Prendre les livrées de la misère en courant après les jouissances du luxe et de l'opulence, c'est une ridicule parodie, une profanation criminelle, bien insultante pour les vrais pauvres; c'est une basse flatterie bien injurieuse pour leur raison. C'était ainsi que les courtisans de nos rois et de nos princes, non contents d'adopter servilement leurs opinions, leurs passions, leurs goûts, se couvraient encore de leurs couleurs. Rendons au peuple français la justice de croire qu'il faut, pour le séduire, un artifice moins grossier.

Si, aux yeux de quelques hommes, la nudité a pu paraître le signe du patriotisme, ne nous étonnons pas que richesse soit devenue synonyme d'aristocratie. Le mot (ï aristocratie, dans son acception première, dans celle qu'il avait reçue au commencement de notre révolution, désignait celui qui voulait concentrer l'autorité dans une classe privilégiée ; or, il est évident que les hommes riches, qui ne sont point de cette classe privilégiée, ont un intérêt directement contraire. Si, au lieu de vouloir faire du peuple l'instrument d'un parti, on cherchait à lui donner des idées justes, on lui dirait que l'inégalité dans la distribution des richesses doit être l'effet naturel et nécessaire de la liberté, qui favorise le développement des facultés inégales des hommes et de l'industrie que la nature a inégalement répartie entre eux. L'usage d'une grande fortune, loin de disposer celui qui la possède à l'excès de l'ambition, à l'usurpation exclusive du pouvoir, lui inspire plutôt une lâche et coupable indifférence, et tend à l'endormir au sein des jouissances variées à l'infini que ce pays offre plus qu'aucun autre.

Il n'est pas douteux que les lois, loin de favoriser ou de perpétuer cette inégalité, maladie incurable des sociétés

industrieuses et commerçantes, doivent tendre à la réprimer, à en tempérer l'excès; mais il est un terme où la puissance des lois s'arrête. C'est au commerce alors à réparer le mal qu'il fait. C'est lui qui rend l'opulence tributaire de l'industrie et qui donne à tous l'espérance d'acquérir un jour ces richesses si désirées, qui ne peuvent être simultanément le partage de tous. Par lui la fortune sourit à tous les travaux et récompense tous les efforts.

Vous qui portez envie à ces heureux du siècle, dont le sort vu de plus près vous inspirerait peut-être une juste compassion, à qui le superflu de leurs richesses donne plus de besoins factices que de jouissances réelles, laissez-les étaler fastueusement les marques de ces excès d'opulence qui vous semble une insulte à votre pauvreté ; c'est un tort dont il faudra bien qu'ils se corrigent; l'abus de leurs richesses en tarira la source, et d'autres fortunes s'élèveront bientôt sur les débris de la leur.

Aigrissez l'une contre l'autre les classes que la fortune a inégalement partagées ; excitez l'envie et la haine dans les uns, la crainte dans les autres, et vous verrez le riche enterrer son or, les stipulations commerciales cesser, et le numéraire disparaître. Ne vaudrait-il pas mieux resserrer les liens que forment entre les hommes les besoins réciproques, et les liens plus doux encore du bienfait et de la reconnaissance ?

Je ne relèverai pas ici toutes les acceptions données au mot de patriotisme ; je ne compterai pas les brigands qui se sont décorés du nom de patriotes ; mais je m'indignerai de la lâche indifférence avec laquelle les vrais patriotes ont vu cette usurpation sacrilège. Certainement des mots ne tromperont pas les hommes accoutumés à réfléchir sur le véritable sens des choses; mais n'est-il pas à craindre que, séduits par un beau nom, des gens de bien peu éclairés ne croient marcher à la liberté sur les pas des brigands? N'estil pas à craindre que, revenus de leur erreur, ils ne jugent de la liberté par ceux qui s'en disent les appuis et n'abandonnent pour jamais sa cause? Ah! la liberté, ce serait la

calomnier étrangement que de la reconnaître aux traits défigurés sous lesquels on nous la présente aujourd'hui. La liberté, si souvent invoquée, si cruellement outragée parmi nous, ne serait-elle qu'un vain nom ou n'aurait-elle d'asile sur la terre que dans quelques àraes indépendantes et fières qui savaient sentir ses douceurs et conserver le dépôt de ce feu sacré au milieu de la servitude et presque dans les cachots du despotisme? Les hommes sont-ils condamnés à ramper toujours sous le joug avilissant de la Terreur ou sous le joug plus honteux encore du fanatisme et de l'espri!, de parti? Repoussons cette idée pénible et démentie par quelques nouveaux exemples. Puisqu'il est des peuples libres, nous le serons. Ceux qui nous ont précédés ont suivi comme nous une route pénible et détournée. Ne nous décourageons pas et nous connaîtrons la liberté, malgré les ennemis plus dangereux qui travaillent à la déshonorer.

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