Publié dans le Moniteur du 4 septembre
2. L'Assemblée nationale constituante tint sa dernière séance le vendredi 30 septembre 4791. Le samedi 1" octobre de la même année, les députes élus à la première législature se réunirent, et l'Assemblée nationale législative ouvrit sa première séance.
lies qu'il est utile d'élever à la dignité de membres du Corps législatif, et sur les qualités qui doivent fixer les yeux des électeurs. Cette matière est aussi étendue que l'intérêt qu'elle inspire est puissant et univei^;el.
Plusieurs, se jugeant dignes et capables d'obtenir cet honneur, ne demandent à un représentant de la nation, que les passions qu'ils sentent en eux-mêmes. Ils nous promettent le portrait d'un député, et ils ne nous donnent que le leur.
D'autres, sûrs de leurs talents et de leurs forces, ressemblent aux fondateurs du christianisme, qui ne cherchaient dans leurs adeptes que foi et qu'abnégation de soi-même. Ils ne veulent, eux, asseoir parmi les législateurs, que ces hommes bons et ardents, sans jugement et sans critique, à qui les mots de patriotisme et de liberté n'inspirent que des contorsions, sans leur laisser aucune idée claire; sur qui des cris et le son de quelques syllabes sont tout-puissants, et qu'on entraîne sans avoir besoin de les convaincre.
Une haine violente contre la Cour, contre l'ancien régime, contre tous les ci-dovant privilégiés, ne me semble pas suffire dans un représentant du peuple : j'exigerais davantage. C'est d'abord une chose qu'il est très-aisé de feindre; c'est un voile sous lequel on peut facilement couvrir des inimitiés et des vengeances particulières; et, en outre, on peut, je crois, raisonnablement douter que ceux qui se sont le plus répandus en invectives contre les tyrans féodaux de la France, après leur destruction ; qui ont applaudi aux rigueurs illégales, aux outrages, aux meurtres dont quelques insensés ont été les victimes ; qui ont en- II. 6
courage la partie peu éclairée du peuple à user de représailles, soient en effet ceux qui ont le mieux senti l'inestimable bienfait de l'égalité, sans laquelle il n'est point de justice.
Le législateur ne doit être passionné que pour les lois et pour la justice; il ne doit s'abandonner qu'à la raison. J'ai toujours peur que ces hommes qui ont besoin de tant d'efforts pour s'élancer, ne sachent que courir, et ne puissent pas marcher longtemps d'un pas égal et ferme. Je me défie du courage qui naît de l'ivresse.
Le législateur ne doit pas embrasser un, deux, trois principes : il faut qu'il les sente, qu'il les connaisse, qu'il les embrasse tous; il faut qu'il mesure les limites précises de tous, puisque c'est à lui de nous les indiquer, puisque c'est lui que nous chargeons de montrer sans cesse à tous les citoyens, par ses discours, par ses exemples, à quel point fixe la volonté individuelle doit s'arrêter et se prosterner devant la loi.
Chacun dit : « les représentants du peuple doivent être indépendants; » mais je les veux entièrement indépendants, c'est-à-dire, non-seulement des grâces et des corruptions de la Cour, mais de toute espèce d'influence qui ne serait pas celle de la justice et de la raison.
« La flatterie sera toujours agenouillée devant le pouvoir suprême. » Ce pouvoir suprême, où est-il maintenant? Est-il encore dans les mains de la Cour? Le peuple nomme ses juges, tous ses magistrats, ses représentants. C'est son suffrage qui dispense les honneurs, le pouvoir, la renommée, la gloire.
La Cour dispose de quelques emplois auxquels on parvient par d'autres chemins; mais ceux dont elle est seule maîtresse peuvent lui être arrachés comme de force, par de longs et éclatants succès dans des places populaires.
La Cour a, de plus, de l'argent, et trop peut-être; mais cet infâme genre de séduction ne peut tenter que les âmes viles; au lieu que les récompenses qui sont dans les mains du peuple, letraçant toujours des idées de gloire, d'utilité, de reconnaissance publique, flattent et irritent un orgueil qui, de sa nature, est conforme à l'honnêteté, et semble toujours annoncer de l'élévation dans l'âme.
Ainsi, dans un Etat libre, avec un roi, les flatteurs de la Cour seront toujours des hommes abjects et audessous du médiocre ; au lieu que les flatteurs du peuple seront des hypocrites de patriotisme et de vertu, des hommes sans priiicipc et sans morale, mais souvent doués d'un génie puissant, et de ces talents qu'une ambition démesurée rend toujours funestes à la société.
Deux années d'expérience ont pu nous apprendre avec quelle facilité on fait croire à un peuple qu'une petite partie de lui-même, c'est lui tout entier. On lui persuade qu'on le venge, lorsqu'on ne venge que soi; on lui parle de sa toute-puissance, pour se rendre toutpuissant par lui; on lui désigne comme ennemis ceux qu'on n'aime pas et dont on n'est pas aimé; et l'on intéresse la souveraineté nationale aux querelles et aux brouilleries de cinq ou six audacieux.
Une vérité incontestable, c'est que le droit et le de-
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voir des citoyens est de surveiller les fonctionnaires publics. Qui aurait cru qu'il se trouverait des hommes assez effrontés pour justifier par ce principe les désordres honteux qui ont tourmenté et fatigué plusieurs provinces, plus encore que la capitale? Des citoyens nombreux, et qu'il est impossible de croire tous mal intentionnés, violent les asiles domestiques, forcent les prisons de la loi, outragent les magistrats, brûlent les procédures, menacent les tribunaux, appellent tout cela : surveiller les fonctionnaires publics. Qu'on imagine une Assemblée nationale composée de pareils hommes, ou seulement jalouse de plaire à de pareils hommes, et je demande ce que devient la France?
Ces mots tant répétés d'exagérations de patriotisme seront, si Ton veut, une excuse pour les autres citoyens, pourvu que l'on convienne qu'elle serait inadmissible pour un représentant de la nation. S'il ne se sent pas une force calme et sage, si son patriotisme n'est pas de la raison, qu'il s'éloigne : le fardeau est trop pesant pour lui.
Nous ne manquerons, et aucun État libre ne manquera jamais d'hommes parleurs et rusés, toujours prêts à réveiller, à prévenir, à attiser les passions de cette classe de citoyens, mécontente et facile à égarer, parce qu'elle est pauvre et ignorante. Ils lui feront envisager l'obéissance aux lois comme un insupportable esclavage; ils lai diront que sa volonté seule est la loi; ils flatteront sa jalousie, trop naturelle, par des dénonciations vagues et atroces. Quiconque refusera de fléchir devant eux, sera flétri par eux de l'épithète la plus formidable que les calomniateurs du
moment auront mise en vogue. C'était jadis hérétique^ janséniste , déiste; aujourd'hui c'est aristocrate, modéré, impartial, )'c;ju6/icat/i. Ils s'appelleront insolemment les défenseurs du peuple; et si leurs violences et leurs injustices attirent sur eux l'animadversion des lois, ils copieront le langage de ce vil Cléon, le boute-feu de la république d'Athènes, qui, dans une comédie antique ^, est représenté disant au peuple : Je souffre pour toi; on me hait^ parce que je faime et que je ne vis que pour toi.
Mais plaise au ciel qu'il s'élève aussi parmi nous beaucoup de ces hommes vraiment grands et honorables , ardents pour le bien, passionnés pour la vérité et la justice , d'une raison sévère et d'une indulgente humanité ; «de ces esprits inaltérables, toujours prêts à l'examen, toujours ouverts à acquérir des connaissances nettes et précises ; de ces âmes incorruptibles, qui ne veulent de la gloire et des honneurs que lorsqu'ils sont unis avec la vertu, et qui méprisent la popularité, lorsque la popularité et l'estime publique ne sont pas la même chose !
Puisse la prochaine législature renfermer beaucoup de membres de ce caractère, et la patrie est hors de danger !
Et que de grandes choses restent encore à faire, à cette prochaine législature ! Commencer enfin le règne de la constitution et de la loi ; renfermer chaque citoyen dans les bornes de ses droits et de ses devoirs ; affermir les autorités légitimes; réprimer des régi-