‹ Œuvres en prose, précédées d'une notice sur le procès d'André Chénier et des actes de ce procèsChapitre 82 sur 160 · DU MAIRE DE PARIS A SES CONCITOYENS · texte numérisé non relu

DU MAIRE DE PARIS A SES CONCITOYENS

Ce 9 avril 1792.

Il est sans doute inutile de parler encore des Suisses de Chàteauvieux. Tous les hommes qui examinent

1. Public le 13 avril 1792 dans le quaranle-huilième suppléiueat du Journal du Paris.

avant de décider, regardent ce procès comme suffisamment instruit par les attaques des citoyens, au nombre desquels je m'honore d'être compté, qui ont combattu cette idée de fête, dès qu'elle a été rendue publique, et par les réponses de ceux qui l'ont défendue de manière à bien faire connaître qu'ils voient là leur propre triomphe beaucoup plus que celui des soldats qu'ils mettent en scène. Cependant la part que j'ai prise à cette querelle, et surtout l'autorité de M. le maire de Paris, font que j'ai cru ne pouvoir mieux finir qu'en répondant par quelques réflexions à une lettre qu'il adresse à ses concitoyens^, et que, moi non plus, je ne jugerais digne d'aucune attention si elle portait un autre nom.

Je ne m'arrêterai pas à toutes ces belles phrases : qu'on veut changer un jour de fête en un jour de deuil, et que les ennemis du bien public s'applaudissent, et qu'on souffle le feu de la discorde, etc.; car il n'est personne qui ne sache que c'est là le protocole de toutes les chancelleries de club, et que ceux qui répondent à des raisons par ces insignifiants bavardages, n'y attachent eux-mêmes que fort peu de sens.

Voici comment M. le maire expose le sujet de la dispute : « De quoi s'agit-il? Des soldats qui, les prea miers avec les Gardes-Françaises, ont brisé nos fers, ce et qui, ensuite, en ont été surchargés, arrivent dans « nos murs, etc. » D'abord un citoyen 2, estimé

1. Cette lettre, datée du 6 avril, affichée dans Paris et imprimée daDs le Moniteur du temps, est signée Pétion.

2. Aommé Pitra, auteur d'une leUre insérée au Journal de Paris du 9 avril.

pour sa probité et son patriotisme, a nié absolument que les soldats dont il est question fussent du nombre de ceux qui aidèrent les Parisiens à briser leurs fers ; mais, quand même le fait serait vrai, les deux époques désignées par cette phrase sont-elles consécutives dans l'histoire comme dans la lettre de M. le maire? Ne sont-elles pas, au contraire, séparées par un intervalle qui renferme précisément l'objet de la discussion? Il est bien de rappeler, en faveur de ces soldats, une gloire qu'on leur conteste; mais fallait-il passer sous silence d'autres actions qu'on ne leur conteste pas, et sur lesquelles sont fondées la plupart des réclamations qui déplaisent si fort à M. le maire? N'était-ce pas la peine de nier ou de justifier les rébellions, les meurtres dont on les accuse? Car c'est pour cela qu'ils ont été chargés, non pas de nos fers, mais de ceux des malfaiteurs. N'est-il pas plaisant d'exprimer tout cela par le mot ensuite? Il est assurément fâcheux pour M. le maire que sa prudence ait exigé de lui cette lacune chronologique qui doit avoir coûté beaucoup à sa bonne foi.

ce Ce n'est pas l'autorité qui la provoque (cette fête). »

Les hommes qui ne connaissent aucun parti et qui méprisent les subterfuges et les sophismes, raisonnent ainsi; ils disent : Voilà une fête où les monuments publics, le Ghamp-de-Mars, l'autel de la Patrie, sont employés à quelques cérémonies ; où la gendarmerie, la garde nationale, sont commandées pour marcher dans une procession, etc. Or, dans un pays qui est témohi d'une telle fête, de deux choses l'une :

ou c'est l'autorité qui la donne, ou il n'y a point d'autorité dans ce pays-là.

a C'est le vœu des citoyens qui la donne. » De quels citoyens? De combien de citoyens?

a Si personne n'eût vu que ce qui est, tout se serait passé sans bruit. »

Si tout le monde eût vu ce qui est, une pareille infamie n'eût jamais eu lieu.

oc Des esprits sombres ont rêvé des malheurs. »

Dans un temps où la constitution est chaque jour violée par ceux qui s'en disent les amis; quand les lois sont impuissantes, par l'audace de ceux qui doivent leur être soumis, et par l'ineptie ou la connivence de ceux qui doivent y soumettre tout le monde; lorsque tous les principes de la morale et de l'humanité sont corrompus par des déclamations atroces et homicides ; lorsque plusieurs propriétés sont envahies, et que toutes sont menacées ; lorsqu'on élève des trophées à l'assassinat et au brigandage, et que le meurtre des magistrats qui meurent pour la loi excite à peine quelques stériles regrets et s'ensevelit bientôt dans l'indifférence et dans l'oubli ; lorsque tous les hommes qui plaident pour la justice, pour l'humanité, pour les lois, sont traités comme des ennemis publics; que toutes les autorités légitimes sont livrées à la dérision et à l'insulte ; que des confréries privées gouvernent la France ; que les clubs font des magistrats ; et que ces magistrats demeurent les valets des clubs qui les ont faits ; alors ce ne sont point des rêveurs ni des esprits sombres, ce sont les esprits justes et les cœurs droits qui appréhendent des malheurs, et qui

voudraient les prévenir, en apprenant à tous les citoyens qu'il faut s'instruire et examiner, en ùtant le masque à toutes les passions et à tous les vices, en arrachant le sceptre aux usurpateurs qui tyrannisent au nom de l'égalité, et en rendant les imbéciles à leur nullité et les méchants à leur fange.

M. le maire dit ensuite que ceux qui ont parlé du plan de cette fôle ont attribué à ses auteurs des projets auxquels ils n'avaient point pensé; et il cite quelques-unes de ces idées qu'on leur impute, en assurant que ce sont autant de mensonges et de perfidies. Et quantàmoijje n'ai rien qui me porte à en juger autrement, lorsque je me rappelle dans quels journaux nous avons tous vu publier et approuver ces mômes idées et d'autres semblables ; mais je m'étonne que les rédacteurs de ces journaux ne soient point de bons jmtriotes aux yeux de M. le maire; ou bien je m'étonne que M. le maire n'ait pas lu ces journaux, au moins après qu'ils ont été imprimés.

« Des libelles, des placards incendiaires ont paru. »

11 est ATai qu'il en paraît beaucoup tous les jours, sans compter les lettres qu'on écrit à ses concitoyens, qu'on affiche partout, et qui, ne respirant que les préventions les plus aveugles, le dévouement à un pOTti, et la haine de quiconque hait les partis, ne sont propres qu'à irriter et encourager les passions de la multitude contre ceux qui ne veulent ni la servir ni se servir d'elle. Quand ces lettres sont l'ouvrage d'un magistrat public, elles forment assurément le placard le plus incendiaire dont on se puisse faire l'idée.

M. le maire parle ensuite avec une juste indignation

de ceux qui désirent voir la dcsuiiioa entre la municipalité et le département de Paris : il les appelle des hommes qui ne respirent que le trouble. Et tous les bons citoyens sont, en cela, de son avis ; et c'est ainsi qu'ils ont tous jugé de ces discussions qui furent portées, il n'y a pas longtemps, à l'Assemblée nationale, et qui eurent du moins cet avantage de faire entendre au public une doctrine saine et vraie, éloquemmcnt développée par le procureur général syndic du département ^, c'est-à-dire par un magistrat qui méritera l'estime de ceux même qui ne seraient pas en tout d'accord avec lui, par l'ardeur, rintelligence et la ténacité qu'il met à remplir son devoir, et à faire prospérer la portion de la chose publique qui lui a été confiée.

oc Si cette fête n'eiit rencontré aucun obstacle, il ce était impossible qu'il en résultât aucun mal. »

En effet, laissez-nous faire, ne résistez à aucune de nos volontés, soumettez-vous, taisez-vous, et vous verrez que nous serons fort contents, et qu'il n'y aura point de bruit. La cour de Rome ou les Lits-de-Justice auraient-ils un autre langage ?

oc II en résulterait, au contraire, un avantage senoc sible : c'est que Pesprit public s'élève et prend un a nouveau degré d'énergie au milieu des fêtes civioc ques. »

Je ne pense pas qu'il y ait sur la terre beaucoup d'hommes assez idiots pour méconnaître cette véritélà. Or ce principe lui-même ne suffit-il pas pour démontrer que de pareils honneurs ne doivent point

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