‹ Œuvres en prose, précédées d'une notice sur le procès d'André Chénier et des actes de ce procèsChapitre 83 sur 160 · Rœderer · texte numérisé non relu

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être prodigués?Etlorsquec'estàdes hommes indignes, à des hommes à qui la patrie a dû faire grâce, est-ce par les triomphes de la rébellion que l'on forme l'esprit public? Est-ce par les récompenses du crime que l'on excite les hommes à la vertu ? Voilà certes un admirable raisonnement ! Ainsi, quand les monstres qui ont ensanglanté Avignon viendront recevoir des couronnes à Paris, si quelques hommes de bien, avant d'être assassinés par eux , les dévouent à l'exécration publique , on répondra avec une astuce et une bénignité captieuse : de quoi s'agit-il? Des patriotes ont tué des aristocrates; on les reçoit avec des fêtes: t7 n'ij a rien là que de simple et que d'innocent; l'esprit public s'élève au milieu des fêtes civiques.

M. le maire termine sa lettre en espérant qu'il ne restera aux ennemis de la liberté et de l'ordre, que la honte de voir échouer leurs sinistres projets. C'est ce que j'espère aussi un jour, malgré les clubs et leurs créatures.

J'aurais tort d'oublier, en finissant, l'afifectation qui règne dans celte lettre, comme dans tous leurs écrits, de désigner quiconque s'est soulevé contre la turpitude de cette fête comme un artisan de manœuvres et un intrigant. Monsieur Pétion, les intrigants sont ceux qui se dévouent aux intérêts d'un parti, pour obtenir des applaudissements et des dignités; les intrigants sont ceux qui font plier ou qui laissent plier les lois sous les volontés des gens à qui ils se croient redevables; les intrigants sont ceux qui, étant magistrats publics, flattent lâchement les passions de la multitude qui règne et les fait régner ; et injurient, outragent

et appellent intrigants les citoyens courageux qui ne veulent ni régner, ni obéir à d'autres lois que les lois mêmes. Voilà quels sont les intrigants ; et ceux qui, détachés de tous les partis, seuls, éloignés de toute Société tumultueuse, s'élèvent sans ménagement contre ces hommes avides et injustes, et les font connaître, et bravent leur haine et méprisent leur inimitié; ceux-là, monsieur Pétion, ne sont pas des intrigants ; ils sont des hommes probes et libres, estimés et honorés par tous les hommes probes , qui sont capables d'être libres. Ils pourront bien, malgré leurs efforts, ne pas réussir à ramener leurs contemporains vers la justice et la vraie liberté ; ils pourront bien être livrés à la risée de ces hommes, ou vils, ou sans caractère, qui ne jugent que d'après les succès, et qui ne doutent pas que le plus fort n'ait raison; mais ils se consolent avec le sentiment qu'ils font ce qui est bien , comme avec l'espérance que leur nom et leurs travaux attesteront un jour qu'un même joug et qu'un même vertige n'avaient point abattu toutes les âmes et perverti tous les esprits ; et ils s'encouragent eux-mêmes , en pensant que, quel que soit leur sort, ils ne feront point rougir leur patrie devant la postérité, qui rend enfin justice à tous.

Mais ceux qui ne respectent pas leur propre conscience, ne sont pas faits pour savoir craindre les jugements de la postérité^.

André Ciiénier.

1. André Chéaier a complété celle leltre, par l'hymne ironique qu'il eut le courage de publier, et par les réflexions qui le suivent dans

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