Ilot à mot : maison de bûches on de troncs d'arbres
Ainsi que le chainp qui renvironne. cette demeure rustique annonce une œu\Te nouvelle et prteîpitée. Sa longueur excède rarement 30 pieds. Elle est large de 20, haute de 15. Ses murs, ainsi que le toit« sont formés de troncs d'arbres non équarris, entre lesquels on a placé de la mousse et de la terre pour empêcher le froid et la pluie de pénétrer dans fintérieur de la maison. A mesure que le voyageur s'approche, la scène devient plus animée; avertis par le bruit de ses pas, des enfants qui se roulaient dans les débris environnants se lèvent précipitamment, et fuient vers Pasile paternel comme effrayés à la vue d'un homme^ tandis que deux gros chiens à demi sauvages^ les Oreilles droites et le museau allongé, sortent de la cabane et viennent en grondant couvrir la retraite de leurs jeunes maîtres.
C'est alors que le pionnier paraît lui-même à la porte de sa demeure. Il jette un regard scrutateur sur le nouvel arrivant, fait signe à ses chiens de rentrer au logis , et lui-même se hâte de leur en donner l'exemple sans témoigner ni curiosité ni inquiétude.
Parvenu sur le seuil de la log-house, l'Européen ne peut s'empêcher de promener un œil étonné sur le spectacle qu'elle présente.
11 n'y a en général à cette cabane qu'une seule fenêtre, k laquelle pend quelquefois un rideau de mousseline; car dans ces lieux, oii il n'est pas rare de manquer du nécessaire, le superflu se trouve souvent. Sur le foyer de terre battue pétille un feu résineux
qui, mieux que le jour, éclaire le dedans de Tédifice; Au-dessus de ce foyer rustique^ on aperçoit des trophées de guerre ou de chasse : une longue carabine rayée, une peau de daim, des plumes d'aigle. A droite de la cheminée est étendue une carte des États-Unis que le vent, en s'introduisant entre les interstices du mur, soulève et agite incessamment. Près d'elle, sur un rayon solitaire de planches mal équarries, sont placés quelques volumes dépareillés : là se rencontre une Bible dont la piété de deux générations a déjà usé la couverture et les bords, un livre de prières, et parfois un chant de Millon ou une tragédie de Shakspeare. Le long du mur sont rangés quelques sièges grossiers, fruit de Tindustrie du propriétaire : des malles au lieu d'armoires, des instruments d'agriculture et quelques échantillons de la récolte. Au centre de l'appartement s'élève une table boiteuse dont les pieds , encore garnis de feuillage , semblent avoir poussé d'eux-mêmes sur le sol qu'elle occupe. C'est là que la famille entière se réunit chaque jour pour prendre ses repas. On y voit encore une théière de porcelaine anglaise, des cuillers le plus souvent de bois, quelques tasses ébréchées et des journaux.
L'aspect du maître de celte demeure n'est pas moins remarquable que le lieu qui lui sert d'asile : des muscles anguleux, des membres effilés, font reconnaître au premier coup d'œil l'habitant de la nouvelle Angleterre. Cet homme n'est pas né dans la solitude oîi
il habite : sa constitution seule Tannonce. Ses premières années se sont passées au sein d'une société intellectuelle et raisonnante. C'est sa volonté qui l'a jeté au milieu des travaux du désert pour lesquels il ne semble point fait. Mais si ses forces physiques paraissent au-dessous de son entreprise, sur ses traits, sillonnés par les soins de la vie , règne un air d'intelligence pratique, de froide et de persévérante énergie qui frappe au premier abord. Sa démarche est lente et compassée, sa parole mesurée et son apparence austère. L'habitude, et plus encore l'orgueil, ont donné à son visage cette rigidité stoïque que ses actions démentent. Le pionnier méprise, il est vrai, ce qui agite avec le plus de violence le cœur des hommes : ses biens et sa vie ne suivront jamais les chances d'un coup de dé ou les destinées d'une femme ; mais pour acquérir l'aisance il a bravé l'exil , la solitude et les misères sans nombre de la vie sauvage, il a couché sur la terre nue, il s'est exposé à la fièvre des bois et au tomahawk de l'Indien. Il a fait cet effort un jour, il le renouvelle depuis des années, il le fera vingt ans encore peut-être sans se rebuter et sans se plaindre. Un homme capable de semblables sacrifices est-il donc un être froid et insensible? Et rie doit-on pas au contraire reconnaître en lui une de ces passions de cerveau si ardentes, si tenaces, si implacables?
Concentré dans ce but unique de faire fortune, l'émigrant a fini par se créer une existence tout individuHIe ; les sentiments de famille sont venus se fondre
eux-mêmes dans un vaste égolsme, et il est douteux que dans sa femme et ses enfants il voie autre chose qu*une portion détachée de lui-même. Privé de rs^H ports habituels avec ses semblables, il a appris à se faire un plaisir de la solitude. Lorsqu'on se présente au seuil de sa demeure is(>lée, le pionnier s'avance à votre rencontre, il vous tend la main selon l' usage ^ mais sa physionomie n'exprime ni la bienveillance ni la joie. 11 ne prend la parole que pour vous interroger. C'est un besoin de tête et non de cœur qu'il satisfait ; et dès qu'il a tiré de vous la Nouvelle qu'il désirait ap^ prendre, il retombe dans le silence. On croirait voir un homme qui s'est retiré le soir dans sa demeure» {9^ tigué des importuns et du bruit du monde. Interrogez-le à votre tour, il vous donnera avec intelligence les renseignements dont vous manquez ; il pourvoira même à vos besoins, il veillera à votre sCùreté tant que vous serez sous son toit ; mais if règne dans tous ses procédés tant de contrainte et de sécheresse, vous y apercevrez une si profonde indifférence pour le résultat même de vos efforts, que vous sentez se glacer votre recomiaissance. Le pionnier cependant est hospitalier à sa manière , mais son hospitalité n*a rien qui tous touche, parce que lui-même semble en l'exerçant se soumettre à une nécessité pénible du désert : il voit en elle un devoir que sa position lui prescrit , non ud plaisir. Cet homme inconnu est le représentant d'une Têce à laquelle appartient Tavenirtlu nouveau monde s race inquiète, raisonnante, aventureuse, qui fait froi-
dément ce que Tardeur des passions explique seule ; nation de conquérants qui se soumettent à mener la vie sauvage sans se jamais laisser entraîner par ses charmes , qui n'aiment de la civilisation et des lu* mières que ce qu'elles ont d'utile au bien-être, et qui s'enferment dans les solitudes de l'Amérique avec une bâche' et des journaux ;
Peuple immense qui, comme tous les grands peuples, n'a qu'une pensée, et qui marche à l'acquisition des richesses, unique but de ses travaux, avec une persévérance et un mépris de la vie qu'on pourrait appeler héroïque , si ce nom convenait à autre chose qu'aux efforts de la vertu;
Peuple nomade que les fleuves et les lacs n'arrêtent point, devant qui les forêts tombent et les prairies se couvrent d'ombrages, et qui, après avoir touché l'océan Pacifique, reviendra sur ses pas pour troubler et détruire les sociétés qu'il aura formées derrière lui.
En parlant du pionnier, on ne peut oublier la compagne de ses misères et de ses dangers. Regardez à l'autre bout du foyer cette jeune femme qui, tout ea veillant aux apprêts du repas , berce sur ses genoux son plus jeune fils. Comme Témigrant, cette femme est dans la force de l'âge; comme lui, elle peut se rappeler Taisance de ses premières années. Son costume annonce même encore un goût de parure mal éteint. Mais le temps a. pesé lourdement sur elle : dans ses traits flétris avant l'âge et ses membres amoindris,.
il est facile de voir que l'existence a été pour elle un fardeau pesant. En effet, cette frêle créature s'est déjà trouvée en butte à d'incroyables naisères. A peine entrée dans la vie , il lui a fallu s'arracher à la tendresse •de sa mère, et à ces doux liens fraternels que la jeune lille n'abandonne jamais sans verser des larmes, alors même qu'elle les quitte pour aller partager l'opulente demeure d'un nouvel époux. La femme du pionnier^ «enlevée en un moment et sans espoir de retour à cet innocent berceau de sa jeunesse , a échangé contre la solitude des forêts les charmes de la société et les joies •du foyer domestique. C'est sur la terre nue du désert ^u*a été placée sa couche nuptiale. Se vouer à ses devoirs austères , se soumettre à des privations qui lui étaient inconnues, embrasser une existence pour la^ quelle elle n'était point faite, tel fut l'emploi des plus l>elles années de s& vie, telles ont été pour elle leâ -douceurs de l'union conjugale. Le dénument, les souffrances et l'ennui ont altéré son organisation fragile» mais non abattu son courage. Au milieu de la profonde tristesse peinte sur ses traits délicats, on remarque sans peine une résignation religieuse, une paix profonde , et je ne sais quelle fermeté naturelle et tranquille qui affronte toutes les misères de la vie sans les craindre ni les braver.
Autour de cette femme se pressent des enfants deminus, brillants de santé, insouciants du lendemain» véritables fils du désert. Leur mère jette de temps en 4emps sur eux un regard plein de mélancolie et de
joie* A voir leur force et sa faiblesse , on dirait qu'elle i*est épuisée en leur donnant la vie et qu'elle ne regrette pas ce qu'ils lui ont coûté.
IjA maison habitée par les émigrants n*a point de séparations intérieures ni de grenier. Dans Tunique appartement qu'elle contient, la famille entière vient le soir chercher un asile : cette demeure forme à elle seule comme un petit monde. C'est l'arche de la civi-* llsation perdue au milieu d'un océan de feifillages. Cent pas plus loin, Tétemelle forêt étend autour d'elle son ombrage et la solitude recommence.
Ce n^est que le soir et après le coucher du soleil que nous arrivâmes à Pontiac. Vingt maisons très^ propres et fort jolies, formant autant de boutiques bien garnies, un ruisseau transparent, une éclaircie d'un quart de lieue carrée , et alentour la forêt «ans bornes : voilà le tableau fidèle de Pontiac qui, dans vingt ans peut-être , sera une ville. La vue de ce lieu me rappela ce que m'avait dit un mois avant, à New^ York, M. Gallatin : c: 11 n'y a pas de village en Amé* « rique, du moins dans l'acception qu'on donne cher « vous à ce mot. » Ici , les maisons des cultivateurs sont toutes éparpillées au milieu des champs. On ne se réunit dans un lieu que pour y établir une espèce de marché à l'usage de la population environnante. On ne voit dans ces prétendus villages que des hommes de loi , des imprimeurs et des marchands.
Nous nous ftmes conduùre à la plus belle auberge de Pontiac (car il y en a deux), et l'on nous introduis
sit, comme de coutume, dans ce qu*on appelle le bar^ room; c'est une salle où Ton donne à boire, et où le plus simple comme le plus riche commerçant du lieu viennent fumer, boire et parler politique ensemble, sur le pied de Tégalité extérieure la plus parfaite. Le maître du lieu, ou le landlord, était, je ne dirai pais un gros paysan , il n'y a pas de paysans en Amérique, mais du moins un très-gros monsieur qui portait sur sa figure celte expression de candeur et de simplicité qui distingue les maquignons normands. C'était un homme qui , de peur de vous intirriider, ne vous regardait jamais en face en vous parlant , mais attendait , pour vous considérer à son aise, que vous fussiez occupé à converser ailleurs; du reste, profond politique, et, suivant les habitudes américaines, impitoyable questionneur. Cet estimable citoyen , ainsi que le reste de l'assemblée, nous considéra d'abord avec étonnement. Notre costume de voyage et nos fusils n'annonçaient guère des entrepreneurs d'industrie , et voyager pour voir était une chose absolument insolite. Afin de couper court aux explications, nous déclarâmes tout d'abord que nous venions acheter des terres. A peine le mot fut-il prononcé, que nous nous aperçûmes qu'en cherchant à éviter un mal nous nous étions jetés dans un autre bien plus redoutable.
On cessa, il est vrai, de nous traiter comme des êtres extraordinaires, mais chacun voulut entrer en marché avec nous. Pour nous débarrasser d'eux et de leurs fermes, nous dîmes à notre hôte qu'avant de rien
conclure nous désirions obtenir de lui d'utiles renseignemenls sur le prix des terrains et sur la manière de les cultiver. Il nous introduisit aussitôt dans une autre salle, étendit avec la lenteur convenable une carte du Michigan sur la table de chêne qui se trouvait au milieu de la chambre et, plaçant la chandelle entre nous trois, attendit dans un impassible silence ce que nous avions à lui communiquer. Le lecteur, sans avoir l'intention de s'établir dans l'une des solitudes de TÂmérîque, peut cependant être curieux de savoir comment s*y prennent tant de milliers d'Européens et d'Américains qui viennent chaque année y chercher un asile» Je vais donc transcrire ici les renseignements fournis par notre hôte de Pontiac. Souvent depuis nous avons été à même de vérifier leur parfaite exactitude.
(( n n'en est pas ici comme en France, nous dit notre hôte après avoir écouté tranquillement toutes nos questions et mouché la chandelle. Chez vous la maind'œuvre est à bon marché et la terre est chère. Ici l'achat de la terre n'est rien, et le travail de l'homme hors de prix : ce que je dis afin de vous faire sentir que pour s'établir en Amérique comme en Europe il faut un capital, bien qu'on l'emploie différemment» Pour ma part, je ne conseillerais à qui que ce soit de venir chercher fortune dans nos déserts à moins d'avoir à sa disposition de 150 à 200 dollars (800 à 1,000 francs). L'acre, dans le Michigan ^, ne se paie jamais
i. L'acre a S30 pieds anglais de iong sur 132 de large.
QUINZE JOURS AU DÉSERT- 49f
plus de 4 à 5 schellings (de 5 à 6 francs) lorsque la terre est encore inculte. C'est à peu près le prix d'une journée de travail. Un ouvrier peut donc gagner en 4in jour de quoi acheter un acre. Mais Tachai fait^ la difficulté commence. Voici comme on s'y prend généralement pour la surmonter.
a Le pionnier se rend sur le lieu qu'il vient d'acquérir avec quelques bestiaux, un cochon salé, deux barils de farine et du thé. Si, près de là, se trouve une cabane, il s'y rend et y reçoit une hospitalité temporaire. Dans le cas contraire, il dresse une tente au milieu même du bois qui doit devenir son champ. Son premier soin est d'abattre les arbres les plus proches, avec lesquels il bâtit à la hâte la maison grossière dont vous avez pu déjà examiner la structure. Chez nous, l'entretien des bestiaux ne coûte guère. L'émigrant ^►•les lâche dans la forêt après leur avoir attaché au cou une clochette de fer. Il est très-rare que ces animaux, ainsi abandonnés à eux-mêmes, quittent les environs de leur demeure.
« La plus grande dépende est celle du défrichement. .Si le pionnier arrive dans le désert avec une famille en état de l'aider dans ses premiers travaux, sa tâche est assez facile. Mais il en est rarement ainsi. En général l'émigrant est jeune, et s'il a déjà des enfants, ils sont en bas âge. Alors il lui faut pourvoir seul à tous les premiers besoins de sa famille ou louer les services de ses voisins. 11 en coûte de 4 à 5 dollars (de 20 à 25 francs) pour faire défricher un acre. Le ter-
toi QUINZE JOURS AU DÉSERT.
rain étant préparé, le nouveau propriétaire met un acre en pommes de terre,, le reste en froment et en mais. Le mais est la providence de ces déserts ; il croît dans Teau de nos marécages, et pousse sous le feuillage de la forêt mieux qu'aux rayons du soleil. Cest le mais qui sauve la famille de Témigrant d*une destruction inévitable, lorsque la pauvreté, la maladie ou rincurie Ta empêché la première année de faire un défrichement suffisant. Il n*y a rien de plus pénible à passer que les premières années qui s*écoulent s^rès le défrichement. Plus tard vient Taisance et ensuite la richesse. »
Ainsi parlait notre hôte. Pour nous, nous écoutions ces simples détails avec presque autant d*intérêt que si nous eussions voulu les mettre nous-mêmes à profit. Et quand il se fut tu, nous lui dîmes : — Le sol de tous les bois abandonnés à eux-mêmes est en général marécageux et malsain ; Témigrant , qui s'expose aux misères de la sohtude, n'a-t-il du moins rien à craindre pour sa vie? — Tout défrichement est une entreprise périlleuse, repartit l'Américain, et il est presque sans exemple que le pionnier et. sa famille échappent, pendant la première année, à la fièvre des bois. Souvent, quand on voyage dans l'automne, on trouve tous les habitants d'une cabane atteints de la fièvre, depuis l'émigrant jusqu'à son plus jeune fils. — Et que deviennent ces malheureux lorsque la Providence les frappe ainsi î — Ils se résignent et attendent un meilleur avenir. — Mais ont- ils quelque assistance à
QUINZE JOURS AU DÉSERT. t04
espérer de leurs semblables? — Presque aucune. — Peuvent-ils du moins se procurer le secours de la médecine? — Le médecin le plus proche habite souvent à soixante milles de leur demeure. Ils font comme les Indiens : ils meurent ou guérissent, suivant qu*il plalt à Dieu.
Nous reprîmes : — La voix de la religion parvientelle quelquefois jusqu'à eux ? — Très-rarement. On n*a encore rien pu faire pour assurer dans nos bois l'observation publique d'un culte. Presque tous les étés, il est vrai, quelques prêtres méthodistes viennent parcourir les nouveaux établissements. Le bruit de leur arrivée se répand avec une incroyable rapidité de^cabane en cabane : c'est la grande nouvelle du jour. A l'époque fixée, rémigrant, sa femme et ses enfants, se dirigent à travers les sentiers à peine frayés de la forêt vers le rendez-vous indiqué. On vient de cinquante milles à la ronde. Ce n'est point dans une église que se réunissent les fidèles, mais en plein air, sous le feuillage de la forêt. Une chaire, composée de troncs mal équarris, de grands arbres renversés pour servir de sièges, tels sont les ornements de ce temple rustique. Les pionniers et leurs familles campent dans les bois qui l'entoureixt. C'est là que, pendant trois jours et trois nuits, la foule pratique des exercices religieux rarement interrompus. Il faut voir avec quelle ardeur ces hommes se livrent à la prière, avec quel recueillement on écoute la voix solennelle du prêtre. C'est dans le désert qu'on se montre comme aflamé de religion.
toi QUINZE JOURS AU DÉSERT.
— Une dernière question : on croit généralement parmi nous que les déserts de TÂmérique se peuplent à l'aide de l'émigration européenne ; d'où vient donc que depuis que nous parcourons vos bois, il ne nous est pas arrivé de rencontrer un seul Européen?
A ces paroles, un sourire de supériorité et d'orgueil satisfait se peignit sur les traits de notre hôte.
— Il n'y a que des Américains, répondit-il avec emphase, qui puissent avoir le courage de se soumettre à de semblables misères, et qui sachent acheter l'aisance à un pareil prix. L'émigrant d'Europe fi^arréte dans les grandes villes qui bordent la mer ou dans les djstricts qui les avoisinent. Là il devient artisan, garçon de ferme, valet* Il mène une vie plus douce qu'en Europe, et se montre satisfait de laisser à ses enfants le même héritage. L'Américain, au contraire, s'empare de la terre, et cherche à se créer avec elle un grand avenir.
Après avoir prononcé ces derniers mots, notre hôte s'arrêta. 11 laissa s'échapper de sa bouche une immense colonne de fumée, et parut prêt à écouter ce que nous avions à lui apprendre sur nos projets.
Nous le remercions d'abord de ses précieux avis et de ses sages conseils, dont nous l'assurons que nous profiterons quelque jour , et nous ajoutons ;
— Avant de nous fixer dans votre canton , mon cher hôte, nous avons l'intention de nous rendre à Saginaw^ et nous désirons vous consulter sur ce point.
A ce mot de Saginaw, il se fit une singulière révolu-
QUINZE JOURS AU DÉSERT. i03
lion dans la physionomie de l'Américain, 11 semblait qu'on l'entraînât tout à coup hors de la vie réelle pour le pousser dans le pays des chimères. Ses yeux se dilatèrent , sa bouche s'entr'ouvrit et Tétonnement le plus profond se peignit sur tous ses traits.
— Vous voulez aller à Saginaw ! s'écria-t-il, à Saginaw-Bay ! Deux hommes raisonnables, deux étrangers bien élevés veulent aller à Saginaw-Bay! La chose est à peine croyable. — Et pourquoi donc pas? répliquâmes -nous. — Mais savez-vous bien, reprit notre hôte, à quoi vous vous engagez? Savez-vous que Saginaw est le dernier point habité jusqu'à l'océan Pacifique ; que d'ici à Saginaw on ne trouve guère qu'un désert et des solitudes non frayées? Avez-vous réfléchi que les bois sont pleins d'Indiens et de moustiques ; qu'il vous faudra pourtant coucher au moins une jnuit sous l'humidité de leur ombrage? Avez-vous pensé à la fièvre? Saurez-vous vous tirer d'affaire dans le désert, et vous retrouver dans le labyrinthe de nos forêts?
Après cette tirade, il fait une pause pour mieux juger l'impression qu'il avait produite. Nous répliquons : — Tout cela peut être vrai, mais nous partirons demain pour Saginaw-Bay.
Notre hôte réfléchit un instant, hocha la tête, et dit d'un ton lent et positif : — 11 n'y a qu'un grand intérêt qui puisse porter deux étrangers à une semblable entreprise. Vous vous êtes sans doute figuré , fort à tort, qu'il était avantageux de se fixer dans les lieux les plus éloignés de toute concurrence?
Nous ne répondons point.
H reprend : — Peul-êlre aussi êtes- vous chargés par la Compagnie des pelleteries du Canada d'établir des rapports avec les tribus indiennes des frontières.
Même silence.
Notre hôte était à bout de conjectures, et il se tut; mais il continua à réfléchir profondément sur la bizarrerie de notre dessein.
— Est-ce que vous n*avez jamais été à Saginaw, reprtmes-nous? — Moi, répondît-il, j'y ai été pour mon malheur cinq ou six fois; mais j'avais un intérêt à le faire, et on ne peut vous en découvrir aucun. — Mais ne perdez pas de vue, mon digne hôte, que nous ne vous demandons pas s*il faut aller k Saginow, mais seulement quels sont les moyens d'y parvenir avec facilité.
Ramené ainsi à la question, notre Américain re* trouva tout son sang-froid et toute la netteté de ses idées. Il nous expliqua en peu de mots et avec un admirable bon sens pratique la manière dont nous devions nous y prendre pour traverser le désert, entra dans les moindres détails et prévit les circonstances les plus fortuites. A la fin de ses prescriptions, il fit une nouvelle pause pour voir si nous n'arrivions pas enfin au mystère de notre voyage, et, s'apercevant que de part et d'autre nous n'avions plus rien à dire , il prit la chandelle, nous conduisit à une chambre et, nous ayant très-démocratiquement secoué la main, s'en fut achever la soirée dans la salle commune.
Le lendemain nous étions levés avec le jour, et nous préparions à partir. Notre hôte fut bientôt luimême sur pied : la nuit ne lui avait pas fait découvrir ce qui nous faisait tenir une conduite à ses yeux si extraordinaire. Cependant, comme nous paraissions absolument décidés à agir contrairement à ses conseils, il n^osait revenir à la charge; mais il tournait sans cesse autour de nous. Il répétait encore de temps en temps à demi-voix : — Je ne comprends pas bien ce
qui peut porter deux étrangers à aller à Saginaw
jusqu'à ce qu'enfin je lui dis en mettant le pied à rétrier : -*- Il y a bien des raisons qui nous y portent, mon cher hôte !
II s'arrêta tout court en entendant ces mots, et me regardant en face pour la première fois, il sembla se préparer à entendre la révélation du grand mystère. Mais moi , enfourchant tranquillement mon cheval , je hii fis pour toute conclusion un signe d'amitié et je m'éloignai au grand trot.
On nous avait recommandé de nous adresser à un M. Williams, qui , ayant fait longtemps le commerce avec les Indiens Chippeways, et ayant un fils établi & Saginaw, pourrait nous fournir des renseignements otiles«
Après avoir fait quelques milles dans les bois, et comme nous craignions déjà d'avoir manqué la maison de notre homme, nous rencontrons un vieillard oo» eupé à travailler à un petit jardin, nous l'abordons t c'était M. Williams lui-même.
«Ofr QUINZE JOURS AU DÉSERT.
Il nous accueillit avec une grande bienveillance , et nous donna une lettre pour son fils. Nous lui demandâmes si nous n'avions rien à craindre des peuplades indiennes dont nous allions traverser le territoire. M. Williams rejeta cette idée avec une sorte d'indi^ gnation : — Non , non , dit-il ; vous pouvez marcher sans crainte. Pour ma part, je dormirais plus tranquille au milieu des Indiens que des blancs.
Je note ceci comme la première impression favorable que j*aie reçue sur les Indiens depuis mon arrivée en Amérique • Dans les pays très-habités, on ne parle d'eux qu'avec un mélange de crainte et de mépris, et je crois que là, en effet , ils méritent ces deux sentiments. On a pu voir plus haut ce que j'en pensais moi-même lorsque je rencontrai les premiers d'entre eux à Buffalo. A mesure qu'on avancera dans ce journal et qu'on me suivra au rnilieu des populations européennes des frontières et des tribus indiennes ellesmêmes, on concevra des. premiers habitants de l'Amérique une idée tout à la fois plus honorable et plus juste.
Après avoir quitté M.- Williams, nous poursuivons notre route au milieu des bois. De temps en temps un petit lac (ce district en est plein) apparaît comme une riappe d'argent sous le feuillage de la forêt. 11 est difficile de se figurer le charme qui environne ces jolis lieux oîi l'homme n'a point fixé sa demeure, et où règne encore une paix profonde et un silence non interrompu.
J'ai parcouru dans les Alpes des solitudes affreuses, où la nature se refuse au travail de l'homme, maïs où elle déploie jusque dans ses horreurs mêmes une grandeur qui transporte l'âme et la passionne. Ici la solitude n'est point pas moins profonde, mais elle ne fait pas naître les mêmes impressions. Les seules sentiments qu'on éprouve en parcourant ces déserts fleuris, où, comme dans le Paradis de Milton, tout est préparé pour recevoir l'homme , c'est une admiration tranquille, une émotion douce et mélancolique, un dégoût vague de la vie civilisée , une sorte d'instinct sauvage qui fait penser avec douleur que bientôt cette •délicieuse solitude aura cessé d'exister. Déjà, en effet, la race blanche s'avance à travers les bois qui l'entourent, et dans peu d'années l'Européen aura coupé les arbres qui se réfléchissent dans les eaux limpides du lac et forcé les animaux qui peuplent ses rives de se retirer vers de nouveaux déserts.
- Toujours cheminant, nous parvenons dans une contrée d'un aspect nouveau. Le sol n'y est plus égal, mais coupé de collines et de vallées. Plusieurs de ces <îollines présentent l'aspect le plus sauvage.
C'est dans un de ces passages pittoresques que, nous étant retournés tout à coup pour contempler le spectacle imposant que nous laissions derrière nous, nous aperçûmes à notre grande surprise, près de la croupe de nos chevaux, un Ifldien qui semblait nous suivre pas à pas.
C*était un homme de trente ans environ, grand et
tes QUINZE JOURS AU DÉSERT.
admirablement proportionné dans tous ses membres. Ses cheveux noirs et luisants tombaient le long de ses épaules» à Texception de deux tresses qui étaient attachées sur le haut de sa tête. Sa figure était barbouillée de noir et de rouge. Il était couvert d*une espèce de blouse bleue très-courte. 11 portait des miUas rouges : ce sont des espèces de pantalons qui ne vont que jusqu'au haut des cuisses ; et ses pieds étaient garnis de mocassins. A son côté, pendait un couteau. De la main droite il tenait une longue carabine, et de la gauche, deux oiseaux qu*il venait de tuer.
La première vue de cet Indien fit sur nous une impression peu agréable. Le lieu eût été mal choisi pour résister à une attaque. A notre droite, une forêt de pins s*élevait à une hauteur immense; à notre gauche» s'étendait un ravin profond, au fond duquel roulait parmi les rochers un ruisseau que l'obscurité du feuillage dérobait] à notre vue et vers lequel nous descendions en aveugles ! Mettre la main sur nos fusils, nous retourner et nous placer dans le chemin en face de rindien, est Taffaire d'un moment. Il s'arrête de même ; nous nous tenons pendant une demi-minute ea silence.
Sa figure présentait tous les traits caractéristiques qui distinguent la race indienne de toutes les autres. Dans ses yeux parfaitement noirs brillait ce feu sauvage qui anime encore le regard du métis et ne se perd qu'à la deuxième ou troisième génération de sang blanc. Son nez était arqué par le milieu, légère-
ment écrasé par le bout ; les pommettes de ses joues» très-élevées ; et sa bouche, fortement fendue, laissait voir deux rangées de dents étincelantes de blancheur, qui témoignaient assez que le sauvage, plus propre que son voisin l'Américain, ne passait pas sa journée h mâcher des feuilles de tabac.
J*ai dit qu'au moment où nous nous étions retournés en mettant la main sur nos armes, l'Indien s*était arrêté. Il subit l'examen rapide que nous fîmes de sa personne avec une impassibilité absolue, un regard ferme et immobile. Comme il vit que de notre côté nous n'avions aucun sentiment hostile, il se mit à sourire : probablement il s'apercevait qu'il nous avait alarmés.
C'est la première fois que je pus observer à quel point l'expression de la gaieté change complètement la physionomie de ces hommes sauvages. J*ai eu cent fois depuis l'occasion de faire la même remarque. Un Indien sérieux et un Indien qui sourit» ce sont deux hommes entièrement différents. Il règne dans l'immo* bilité du premier une majesté sauvage qui imprime un sentiment involontaire de terreur. Ce même homme vient-il à sourire, sa figure prend une expression de naïveté et de bienveillance qui lui donne un charme réel.
Quand nous vîmes notre homme se dérider, nous lui adressâmes la parole en anglais ; il nous laissa parler tout à notre aise, puis il fit signe qu'il ne corn* I. u
t4« QUIMZS JOURS AU DÉSERT*
prenait point. Nous lui offrîmes un peu d*eau-de-vie qu'il accepta sans hésitation comme sans remerctment. Parlant toujours par signes, nous lui demao-* dAnien les oiseaux qu*il portait, et il nous les donna moyennant une petite pièce de monnaie. Ayant ainsi fait connaissance, nous le saluâmes de la main et paritmos au grand trot.
Au bout d*un quart d'heure d'une marche rapide, m*(itant retourna do nouveau, je suis confondu d'aper-t çovoir encore T Indien derrière la croupe de moq ohoval. Il courait avec Tagilité d*un animal si^uvage, sans prononcer un seul mot ni paraître allonger soq alluit). Nous nous arrêtons : il s'arrête ; nous repartou!» i il repart. Nous nous lançons à toute course ; nos çhovauXt élevés dans le désert, franchissaient aveo facilita tous les obstacles : l'Indien double sa marche \ jo l'aperçois tantôt à droite, tantôt à gauche de u)on dievaU sautant par-dessus les buissons et le* ioml>aiit sur la terre sans bruit. On eût dit Tun de ces K>up«» du nord de rEuro|)e^ qui suivent les cavaliers dans r<d^>^raiic« qu'ils tomberont de leurs chevaux et |ioarr<(ml i\m plus facilemeat dévores.
. Là vtt($ dd. t«tte fi;t(um t^trang^. qai« tantôt » perèiuit daii:j; rtdki5ttttrilii de la ibiél. taaldl lepanissaal au itî^Mid j^r« $iHiiMail v\7illi|?er à iid> cSiUies. fiiub^jï |iar hmmis «(kxmùr iHiportiaiie. Ne pûanai OHKmvàr 1^ <q[Wi pwMiiMt nel iiwMi^ à imis «ôvre d an p^s â
QUINZE JOURS AU DÉSERT; tîf
lorsque nous le découvrîmes la première fois, il nous vint dans la pensée qu'il nous menait dans une em-» buscade.
Nous étions occupés de ces pensées lorsque noud apercevons devant nous, dans le bois, le bout d*une autre carabine ; bientôt nous sommes à côté de celui •qui la portait. Nous le prenons d'abord pour un Indien. II était couvert d'un espèce de redingote courte qui, iserrée autour de ses reins, dessinait une taille droite et bien prise. Son cou était nu, et ses pieds couverts de mocassins. Lorsque nous arrivons près de lui et qu*il lève la tête, nous reconnaissons sur-Ie-^hamp un Européen et nous nous arrêtons. Il vient à nous, nous «ecoue la main avec cordialité, et nous entrons en conversation.
— Est-ce que vous vivez dans le désert? — Ouï, Toilà ma maison.
EtMl nous montrait, au milieu des feuilles, une hutte beaucoup plus misérable que le log^^house or- ^naire.
— Seul? — Seul. — Et que faites-vous donc ici? — Je parcours ces bois , et je tue à droite et à ^;auche le gibier qui se rencontre sur mon chemin ; fnais il n'y a pas de bons coups à faire maintenant.— fît ce genre de vie vous plaît? — Plus que tout autre. — Mais ne craignez-vous pas les Indiens ? — Craindre les Indiens ! j'aime mieux vivre au milieu d'eux que •dans la société des blancs. Non, non, je ne crains pas tes Indiens; ils valent mieux que nous, à moins que
nous ne les ayons abrutis par les liqueurs fortes, les pauvres créatures !
Nous montrons alors à notre nouvelle connais* sance Thomme qui nous suivait si obstinément, et qui, à ce moment, arrêté à quelques pas de nous, se tenait immobile comme un terme.
— C'est un Chippeway, dit-il, ou comme les Français rappellent, un sauteur. Je gage qu'il revient du Canada, oiiil a reçu les présents annuels des Anglais. Sa famille ne doit pas être loin d'ici.
Ayant ainsi parlé, l'Américain fit signe à l'Indien de s'approcher, et commença a lui parler dans sa langue avec une extrême facilité. C'était chose remarquable à voir que le plaisir que ces deux hommes de race et de mœurs si différentes trouvaient à échanger entre eux leurs idées. La conversation roulait évidemment sur le mérite respectif de leurs armes. Le blanc y après avoir examiné très-attentivement le fusil du sauvage :
— Voilà unp belle carabine, dit-il ; les Anglais la lui ont donnée sans doute pour s'en servir contre nous, et il ne manquera pas de le faire à la première guerre» C'est ainsi que les Indiens attirent sur leurs têtes tous les malheurs qui les accablent, mais ils n'en savent pa& plus long, les pauvres gens! — Les Indiens se serventils avec habileté de ces longs et lourds fusils? — Il n'y a pas de tireurs comme les Indiens, reprit vivement notre nouvel ami avec l'accent de la plus grande admiration. Examinez ces petits oiseaux qu'il vous a
vendus, Monsieur: ils sont percés d'une balle; et je suis bien sûr quMl n'a tiré que deux coups pour les avoir. Oh ! ajouta-t-il, il n'y a rien de plus heureux qu'un Indien dans les pays d'où nous n'avons pas encore fait fuir le gibier; mais les gros animaux nous flairent à plus de trois cents milles, et en se retirant ils font devant nous comme un désert où les pauvres Indiens ne peuvent plus vivre, s'ils ne cultivent pas la terre.
Comme nous reprenions notre chemiri : — Quand vous repasserez, nous cria notre nouvel ami, frappez à ma porte. On a du plaisir à rencontrer des visages blancs dans ces lieux-ci.
J'ai rapporté cette conversation qui en elle-même ne contient rien de remarquable pour faire connaître une espèce d'hommes que nous avons souvent rencontrés sur les limites des terres habitées : ce sont les Européens qui, en dépit des habitudes de leur jeunesse, ont fîni par trouver dans la liberté du désert un charme inexprimable. Tenant aux solitudes de l'Amérique par leur goût et leurs passions, à l'Europe par leur religion, leurs principes et leurs idées, ils mêlent l'amour de la vie sauvage à l'orgueil de la civilisation ei préfèrent à leufs compatriotes les Indiens dans lesquels cependant ils ne reconnaissent pas des égaux.
Nous continuons donc notre marche. Avançant toujours avec la même rapidité, nous atteignons, au bout d*un demi-heure, la maison d'un pionnier.
Devant la porte de cette cabane, une famille in-
su QUINZE JOURS AU DÉSERT.
dienne avait établi sa demeure passagère. Une vieille femme, deux jeunes filles, plusieurs enfants se tenaient accroupis autour d'un feu àTardeur duquel étaient exposés les membres encore palpitants d*un chevreuil entier. A quelques pas de là sur Therbe, un Indien tout nu se chauiïait aux rayons du soleil, tandis qu'un petit enfant se roulait près de lui dans la poussière. Ce fut là que s'arrêta notre silencieux compagnon ; il nous quitta sans prendre congé de nous et fut s'asseoit gravement au milieu de ses compatriotes.
Qui avait pu porter cet homme à suivre ainsi pendant deux lieues la course de nos chevaux? C'est Ç6 que nous ne pûmes jamais deviner.
Après avoir déjeuné en cet endroit, nous remontons à cheval et poursuivons notre marche au milieu d'une haute futaie peu épaisse. Le taillis a été brûlé autrefois,. comme on peut l'apercevoir aux restes calcinés de quelques arbres qui sont couchés sur l'herbe Le sol est aujourd'hui couvert de fougère qu'o» voit s'étendre à perte de vue sous le feuillage de la forêt.
Quelques lieues plus loin mon cheval se déferre, ce qui nous cause une vive inquiétude. Près de là, heureusement, nous rencontrons un planteur qui par-i vient à le referrer. Sans cette rencontre, je doute que; nous eussions pu aller plus loin, car nous appro^ chions de l'extrême limite des défrichements. Ce même homme, qui nous mit ainsi en état de poursuivre notn^ route, nous invita à presser le pas, le jour commençant
& baisser et deux grandes lieues nous séparant encore de Flint'Rivef où nous voulions aller coucher.
Bientôt, en effet, une obscurité profonde commença à nous environner. Il fallait marcher. La nuit était sereine, mais glaciale. Il régnait au fond de ces forêts on silence si profond et un calme si complet qu'on eût dit que toutes les forces de la nature y étaient comme paralysées. On n'y entendait que le bourdonnement incommode des moustiques et le bruit des pas de no^chevaux. De temps en temps on apercevait au loin un feu d'Indiens devant lequel un profil austère et im-^ mobile se dessinait dans la fumée.
Au bout d'une heure nous arrivons à un lieu ou !e chemin se divise; deux sentiers s'ouvraient eii cet? endroit : lequel des deux prendre? Le choix était délicat. L'un d^eux aboutissait à un ruisseau dont nous ne^ connaissions pas la profondeur ; l'autre, à une éclair-» cie. La lune, qui se levait alors, nous montrait devant nous une vallée remplie de débris; plus loin nous apercevions deux maisons.
Il était si important de ne point s'égarer dans un* pareil lieu et à cette heure, que nous résolûmes de' prendre des renseignements avant d'aller plus loin. Mon compagnon resta poui" tenir les chevaux , et moi, jetant mon fusil sur mon épaule, je descendis danè le vallon.
Bientôt je m'aperçus que j'entrais dans un défrichement tout récent. Des arbres immenses, non encore débarrassés de leurs branches, couvraient la terre. En sautant de Pan à Tautre, je parvins assez rapide-
ment jusqu'auprès des maisons. Mais le même ruisseau que nous avions déjà rencontré m*en séparait* Heureusement son cours se trouvait obstrué dans cet endroit par de grands chênes que la hache du pionnier y avait sans doute précipités. Je réussis à me glisser le long de ces arbres et j'arrivai enfin sur l'autre bord.
J'approchai avec précaution des deux maisons, que je ne voyais que confusément. Je craignais que ce ne fussent des wig-wams indiens. Elles n'étaient point encore finies. J*en trouvai les portes ouvertes; et aucune voix ne répondit à la mienne. Je revins sur les bords du ruisseau où je ne pus m'empêcher d'admirer pendant quelques minutes la sublime horreur du lieu.
Cette vallée semblait former une arène immense qu'environnait de toutes parts, comme une noire draperie, le feuillage des bois, et au centre de laquelle les rayons de la lune, en se brisant, venaient créer mille images fantastiques qui se jouaient en silence au milieu des débris de la forêt. Du reste, aucun son quelconque, aucun bruit de vie ne s'élevait de cette solitude.
Je songeai enfin à mon compagnon, et je l'appelai à grands cris pour lui apprendre le résultat de mes recherches, l'engager à passer le ruisseau et à venir me retrouver. Ma voix retentit pendant longtemps dans les solitudes qui m'environnaient, mais je n'obtins aucune réponse. Je criai de nouveau et j'écoutai encore. Le même silence de mort régnait dans la forêt. L'in-
QUINZE JOURS AU DÉSERT. ta
quiétude me saisit, et je courus le long du ruisseau pour trouver le chemin qui en traversait plus bas le cours.
Arrivé là, j*entendis dans le lointain le pas des chevaux, et je vis bientôt après paraître Beaumont luimême. Étonné de ma longue absence, il avait pris le parti de s'avancer vers le ruisseau. 11 s'était déjà engagé dans les bas-fonds lorsque je l'avais appelé. Ma voix n'avait pu alors parvenir jusqu'à lui. Il me raconta que de son côté il avait fait tous ses efforts pour se faire entendre, et avait été, comme moi, effrayé de ne point recevoir de réponse. Sans le gué, qui nous servit de point de réunion, nous nous serions peut-être cherchés une grande partie de la nuit.
Nous nous remettons en route en nous promettant bien de ne plus nous séparer, et à trois quarts d'heure de là nous apercevons enfin un défrichement, deux ou trois cabanes et, ce qui nous fait encore plus de plaisir, une lumière. La rivière, qui s'étendait comme un fil violet au bout du vallon, achève de nous prouver que nous sommes arrivés à Flint-River.
Bientôt, en effet, les aboiements des chiens font retentir le bois et nous nous trouvons devant un hg-house, dont une barrière seule nous sépare. Gonune nous nous préparions à la franchir, la lune nous fit apercevoir de l'autre côté un grand ours noir qui, debout sur ses pattes, et tirant à lui sa chaîne, indiquait aussi clairement qu'il le pouvait son intention de nous donner une accolade fraternelle.
f48 OOINZE JOURS AU DÉSERT.
^^ Quel diable de pays est ceci, dis-je, où l*on a des ours pour chiens de garde. — Il faut appeler, me répliqua mon compagnon ; si nous tentions de passeï* la barrière, nous aurions de la peine à faire entendre raison au portier.
Nous appelons en effet à tue-tête , et si bien qu'un homme enfm se montre à la fenêtre. Après nous avoir examinés au clair de la lune : — Entrez , Messieurs 9. nous dit-il. Trink, allez vous coucher ! Au chenil, vous dis-je ! ce ne sont pas des voleurs.
L'ours recula en se dandinant, et nous entrâmes. Nous étions à moitié morts de fatigue. Nous demandons à notre hôte si on peut avoir de l'avoine pour nos chevaux. — Sans doute, répondit-il; et il se mit à faucher le champ le plus voisin avec toute la tranquillité américaine et comme il aurait pu le faire en plein midi. Pendant ce temps, nous dessellions nos montures , et nous les attachions, faute d'écurie, aux barrières à travers lesquelles nous venions de passer.
Ayant ainsi pris soin de nos compagnons de voyage,» nous commençons à penser à notre propre gîte. Il n'y avait qu'un lit dans la maison ; le sort l'ayant adjugé à Beaumont, je m'entourai dans mon manteatt et, me couchant sur le plancher, m'endormis aussi profondément qu'il convient à un honmie qui vient de^ faire quinze lieues à cheval.
Le lendemain, 25 juillet, notre premier soin fut de nous enquérir d'un guide.
Un désert de quinze lieues sépare Flint-River de
Saginaw, et le chemin qui y conduit est un sentier étroit, à peine reconnaissable à Toeil. Notre hôte approuva notre dessein , et bientôt après il nous amena deux Indiens dans lesquels il nous assura que nous pouvions avoir toute connance. L'un était un enfant de treize à quatorze ans; l'autre un jeune homme de dix-huit ans. Le corps de ce dernier, sans avoir encore acquis les formes vigoureuses de Tâge mûr, donnait cependant déjà Tidée de Tagilité unie à la force. Il était de moyenne grandeur; sa taille était droite et élancée, ses membres flexibles et bien proportionnés* De longues tresses tombaient de sa tête nue. De plus, il avait eu soin de peindre sur sa figure des lignes noires et rouges de la manière la plus symétrique ; un anneau passé dans la cloison du nez, un coUier et des boucles d'oreilles complétaient sa parure. Son attirail de guerre n'était pas moins remarquable. D'un côté , la hache de bataille, le célèbre tomahawk; de l'autre^ un couteau long et acéré, à l'aide duquel les sauvages enlèvent la chevelure du vaincu. A son cou était suspendue une corne de taureau qui lui servait de poire à poudre, et il tenait dans sa main droite une carabine rayée. Comme chez la plupart des Indiens^ son regard était farouche et son sourire bienveillant. A côté de lui, conmie pour compléter le tableau, marchait un chieq à oreilles droites, à museau allongé, beaucoup plus semblable à un renard qu'à aucune autre espèce d'ani*mal , et dont Tair farouche était en parfaite hafmome avec la conleûance de son maître.
îtO QUIXZE JOURS AU DÉSERT.
Après avoir examiné notre nouveau compagnon avec une attention dont il ne parut pas un seul moment s^apercevoir» nous lui demandâmes ce qu'il désirait de nous pour prix du service qu*il allait nous rendre. L'Indien répondit quelques mots dans sa langue, et TAméricain, se hâtant de prendre la parole, nous apprit que ce que demandait le sauvage pouvait être évalué à deux dollars.
— Comme ces pauvres Indiens, ajouta charitablement notre hôte, ne savent pas le prix de Taisent, vous me donnerez les dollars et je me chargerai volontiers de lui fournir l'équivalent.
Je fus curieux de voir ce que le digne homme appelait l'équivalent de deux dollars, et je le suivis tout doucement dans le lieu ou se faisait le marché. Je le vis délivrer à notre guide une paire de mocassins et un mouchoir de poche, objets dont la valeur totale ne montait certainement pas à la moitié de la, sonmie. L'Indien se retira fort satisfait, et moi je m'en fus sans bruit, disant comme La Fontaine : Ah! si les lions savaient peindre !
Au reste ce ne sont pas seulement les Indiens que les pionniers américains prennent pour dupes. Nous étions tous les jours nous-mêmes victimes de leur extrême avidité pour le gain. Il est très-vrai qu'ils ne volent point. Ils ont trop de lumières pour commettre une dangereuse infraction aux lois, mais je n'ai jamais vu un aubergiste de grande ville surfaire avec plus d'impudeur que ces habitants du désert chez les-
QUINZE JOURS AU DÉSERT. tU
quels je me figurais trouver Thonnêteté primitive et la simplicité des mœurs patriarcales.
Tout était prêt : nous montons à cheval, et, passant à gué le ruisseau (Flint-River) qui forme l'extrême limite entre la civilisation et le désert, nous entrons pour tout de bon dans la solitude.
Nos deux guides marchaient ou plutôt sautaient comme des chats sauvages, à travers les obstacles du chemin. Qu'un arbre renversé, un ruisseau, un marais vint à se rencontrer, ils indiquaient du doigt le meilleur chemin, et ne se retournaient même pas pour nous voir sortir du mauvais pas. Habitué à ne compter que sur lui-même, l'Indien conçoit difficilement qu'un autre ait besoin d'aide. 11 sait vous rendre un service au besoin, mais personne ne lui a encore appris Tart de le faire valoir par des prévenances et des soins. Cette manière d'agir aurait peut-être amené quelques observations de notre part, mais il nous était impossible de faire comprendre un seul mot à nos compagnons. Et puis nous nous sentions complètement en leur pouvoir. Là, en effet, l'échelle était renversée. Plongé dans une obscurité profonde, réduit à ses pror près forces, l'homme civilisé marchait en aveugle , incapable non-seulement de se guider dans le labyrinthe qu'il parcourait, mais même d'y trouver les moyens de soutenir sa vie. C'est au milieu des mêmes difficultés que triomphait le sauvage. Pour lui la forêt n'avait point de voile; il s'y trouvait comme dans sa patrie ; il y marchait la tête haute, guidé par xm instinct
tM QUINZE JOURS AU DÉSERT!
plus sûr que la boussole du navigateur. Au sommet da plus grand arbre , sous les feuillages les plus épais, son œil découvrait le gibier* près duquel l'Européen eût passé et repassé cent fois en vain.
De temps en temps , nos Indiens s'arrêtaient. Ils mettaient le doigt sur leurs lèvres pour nous inviter au silence, et nous faisaient signe de descendre de cheval. Guidés par eux, nous parvenions jusqu'au lieu, d^oii ils nous montraient l'oiseau que nous cherchions et que nous n'avions encore pu découvrir. C'était chose curieuse à voir que le sourire méprisant avec lequel ils nous guidaient par la main comme des enfants, et nous conduisaient enfin près de l'objet qu'eux-mêmes apercevaient depuis longtemps.
A mesure cependant que nous avancions, les dernières traces de l'homme s'effaçaient. Bientôt tout cessa d'annoncer même la présence du sauvage, et nous eûmes devant nous le spectacle après Içquel nous courions depuis si longtemps : l'intérieur d'une forêt vierge.
* Au milieu d'un taillis peu épais, et à travers lequel Dn peut apercevoir les objets à une assez grande distance , s'élevait d'un seul jet une haute futaie composée presque en totalité de pins et de chênes. Obligé de croître sur un terrain très-ci rconscrit et privé des rayons du soleil , chacun de ces arbres monte rapidement pour chercher l'air et la lumière. Aussi droit que le mât d'un vaisseau, il s'élance au-dessus de tout ce qui l'environne. C'est seulement quand il est parvenu
^ une région supérieure , qu'il étend tranquillement ^es branches et s'enveloppe de leur ombre. D'autres le suivent bientôt dans cette sphère élevée i^ et tous » entrelaçant leurs rameaux, forment comme un dais immense. Au-dessous de cette voûte humide et immo-^ ))ile Taspect change et prend un caractère nouveau.
Un ordre majestueux règne au-dessus de votre tête. Près du sol , au contraire , tout offre Timage de la confusion et du chaos : des troncs incapables de supporter plus longtemps leurs branches se sont fendus dans la moitié de leur hauteur et ne présentent plus à l'œil qu'un sommet aigu et déchiré. D'autres» longtemps ébranlés par le vent, ont été précipités d'une seule pièce sur la terre. Arrachées du sol , leurs racines forment comme autant de remparts naturels derrière lesquels plusieurs hommes pourraient facilement se mettre à couvert. Des arbres immenses, retenus par les branches qui les environnent , restent sudpendu9 4^9 les airs et tombent en poussière sans toucher le sol.
Il'n'y a pas parmi nous de pays si peu peuplé, oii une forêt soit assez abandonnée à elle-même pour que les arbres, après y avoir suivi tranquillement leur car* rière , y tombent enfin de décrépitude. C'est Phomme qui les frappe dans la force de leur âge et qui débar* f*asse la forêt de leurs débris. Dans la solitude de r Amérique, la nature toute-puissante est le seul agent de ruine comme le seul pouvoir de reproduction. Ainsi
que dans les forêts soumises au domaine de l'homme, la mort frappe ici sans cesse , mais personne n'enlève les débris qu^elle a faits : chaque jour ajoute à leur nombre. Ils tombent, ils s'accumulent les uns sur les autres; le temps ne peut suffire à les réduire assez vite en poussière et à préparer de nouvelles places. Là se trouvent couchées côte à côte plusieurs générations de morts. Les uns , arrivés au dernier terme de dissolution, ne présentent plus à l'œil qu'un long trait de poussière rouge tracé dans l'herbe; d'autres, déjà à moitié consumés par le temps, conservent encore cependant leur forme. Il en est enfin qui, tombés d'hier, étendent encore leurs longs rameaux sur la terre et arrêtent à chaque instant les pas du voyageur.
Il nous est souvent arrivé d'admirer sur TOcéan une de ces soirées calmes et sereines, alors que les voiles flottant paisiblement le long des mâts laissent ignorer au matelot de quel côté s'élèvera la brise. Ce repos de la nature entière n'est pas moins imposant dans les solitudes du nouveau monde que sur l'im-^ mensité des mers.
Lorsqu'au milieu du jour le soleil darde ses rayons sur la forêt, on entend souvent retentir dans ses profondeurs comme un long gémissement y un cri plaintif qui se prolonge au loin. C'est le dernier effort du vent qui expire ; tout rentre alors autour de vous dans un silence si profond, une immobilité si complète^ que l'âme se sent pénétrée d'une sorte de terreur religieuse ; le voyageur s'arrête, il regarde :
Pressés les uns contre les autres, entrelacés daœ leurs rameaux, les arbres de la forêt semblent ne former qu'un seul tout, un édifice immense et indestruc^ tible, sous les -voûtes duquel règne une obscurité étemelle. De quelque côté qu'il porte ses regards , il n'aperçoit qu'une scène de violence et de destruction, •des arbres rompus, des troncs déchirés; tout annonce que les éléments se font ici perpétuellement la guerre , mais la lutte est interrompue. On dirait que sur l'ordre d'un pouvoir surnaturel , le mouvement s'est subite^ ment arrêté. Des branches à moitié brisées semblent lenir encore par quelques liens secrets au tronc qui ne 4eur offre plus d'appui; des arbres déjà déracinés n'ont pas eu le temps d'arriver jusqu'à terre et sont restés suspendus dans les airs.
Il écoute, il retient sa respiration avec crainte pour mieux saisir le moindre retentissement de l'existence ; aucun son, aucun murmure ne parviennent jusqu'à lui. Il nous est arrivé quelquefois en Europe de nous trouver égarés au fond d'un bois; mais toujours quel- <ïues bruits de vie venaient y frapper notre oreille. C'était le tintement éloigné de la cloche du village le plus voisin, les pas d'un voyageur, la hache du bûcheron, l'explosion d'une arme à feu, les aboiements d'un chien , ou seulement cette rumeur confuse qui^ «'élève d'un pays civilisé.
Ici non -seulement l'homme manque, mais la voix cnéme des animaux ne se fait pas entendre. Les plus petits d'entre eux ont quitté ces lieux pour se rappro-
cher des habitations humaines, les plus grands pour s'en éloigner encore davantage ; ceux qui restent se tiennent cachés à l'abri des rayons du soleil. Ainsi tout est immobile, tout dans les bois est silencieux sous Içur feuillage ; on dirait que le Créateur a, pour un moment, détourné sa face, et que les forces de la nature sont paralysées.
Ce n'est pas, au reste, dans ce seul cas que nous avons remarqué la singulière analogie qui existe entre la vue de l'Océan et Taspect d'une forêt sauvage. Dans l'un comme dans l'autre spectacle, l'idée de l'immensité vous assiège. La continuité des mêmes scènes, leur monotonie étonne et accable l'imagination. Nous avons retrouvé plus fort et plus poignant peut-être, dans les solitudes du nouveau monde , le sentiment d'isolement et d'abandon qui nous avait Semblé si pesant au milieu de l'Atlantique.
Sur la mer, du moins, le voyageur contemple un vaste horizon vers lequel il dirige toujours sa vue avec espérance ; il voit devant lui jusqu'où son œil peut atteindre, et il aperçoit le ciel. Mais dans cet océan de feuillage, qui peut indiquer le chemin? Vers quels objets tourner ses regards? En vain s'élève-t-on sur le sommet des plus grands arbres, d'autres i)lus élevés encore vous environnent. Inutilement gravit -on les collines, partout la forêt semble marcher avec'vous, et cette même forêt s'étend devant vos pas jusqu'au pôle arctique et jusqu'à l'océan Pacifique. Vous pouvez, parcourir des milliers de lieues sous son ombrage^
QUINZE JOURS AU DÉSERT. 2î7
et vous avancez toujours sans paraître changer de place
• . . . Mais il est temps de revenir à la route de Saginaw. Nous marchions déjà depuis cinq heures dans une complète ignorance des lieux où nous nous trouvions, lorsque nos Indiens s'arrêtèrent, et Taîné, qui s'appelait Sagan-Cuisco, fit une ligne sur le sable, 11 en montra l'un des bouts en s'écriant : — Michi- Couté-'Ouinque (c'est le nom indien de Flint-River) ^ et l'extrémité opposée en prononçant le nom de 5aginawj et, marquant un point au milieu de la ligne, il nous indiqua que nous étions parvenus à la moitié du chemin, et qu'il fallait se reposer quelques instisints.
Le soleil était déjà haut sur l'horizon, et nous eussions accepté avec plaisir l'invitation qui nous était faite, si nous eussions aperçu de l'eau à notre portée ; mais n'en voyant pas aux environs, nous fîmes signe à rindien que nous voulions manger et boire en mônf>e temps. Il nous comprit aussitôt, et se mit en marche avec la même rapidité qu'auparavant. A une heure de là, il s'arrêta de nouveau et nous montra à trente pas dans le bois un endroit oit il fit signe qu'il y avait de Teau.
Sans attendre notre réponse, et sans nous aider à desseller nos chevaux, il s'y rendit lui-même ; nous nous hâtâmes de le suivre. Le vent avait renversé depuis peu un grand arbre en cet endpit; dans le trou qu'avai^^i occupé» fies racines se trouvait un peu d'eau de
pluie. C'était la fçntaine à laquelle nous conduisit notre guide, sans avoir Tair de penser qu'on pût hésiter à nser d*un pareil breuvage.
Nous ouvrîmes notre sac. Antre infortune ! La chaleur av&it absolument gÀté nos provisions, et nous nous vtmes réduits pour tout dîner à un très -petit morceau de pain, le seul que nous eussions pu trouver à Flint-River.
Qu'on ajoute à cela une nuée de moustiques qu'attirait le voisinage de Teau, et qu'il fallait combattre d'une main en portant de l'autre le morceau à la iDOuche,, et on aura l'idée d'un diner champêtre dans une forêt vierge.
Tant que nous mangeâmes, nos Indiens se tinrent assis les bras croisés sur le tronc abattu dont j'ai parlé. Quand ils virent que nous avions fini, ils nous firent signe qu'eux aussi avaient faim. Nous leur montrâmes notre sac vide : ils secouèrent la tête sans mot dire. L'Indien ne sait pas ce que c'est que des heures réglées pour ses repas ; il se gorge de nourriture quand il le peut, et jeûne ensuite jusqu'à ce qu'il trouve de quoi satisfaire son appétit : les loups agissent de même en pareille circonstance.
Bientôt nous pensons à remonter h cheval, mais nous nous apercevons avec une grande frayeur que nos montures ont disparu. Sans doute aiguillonnées par la faim, elles se sont éloignées du sentier où nous les avions laissées, et ce n'est qu'avec peine que nous parvenons à nous remettre sur leurs traces; alors nous
bénissons les moustiques qui nous ont fait songer au départ et nous continuons notre roule.
Le sentier que nous suivons ne tarde pas à devenir de plus en plus difficile à reconnaître. A chaque instant nos chevaux ont à forcer le passage à travers d^épais buissons, ou à sauter par-dessus des troncs d'arbres immenses qui nous barrent le chemin.
Au bout de deux heures d'une route extrêmement pénible, nous arrivons enfin sur le bord d'une rivière peu profonde , mais très-encaissée. Nous la traversons à gué, et, parvenus sur le haut de la berge opposée, nous voyons un champ de maïs et deux cabanes assez semblables à des log-houses. Nous reconnaissons en approchant que nous sommes dans un petit établissement indien : les log-hoUses sont des wîgwams. Du reste, la plus profonde solitude règne là comme dans la forêt environnante.
Parvenu devant la première de ces demeures abandonnées, Sagan-Cuisco s'arrête. Il examine attentivement tous les objets alentour, puis, déposant sa carabine et s' approchant dé nous, il trace d'abord une ligne sur le sable , nous indiquant de la même manière qu'auparavant que nous n'avons encore fait que les deux tiers du chemin; puis se relevant, il nous montre le soleil, faisant signe qu'il descendait rapidement vers le couchant ; il regarde ensuite le wig-warti et ferme les yeux.
Ce langage était fort intelligible : il voulait ndiis fure- coucher en cçt endroit. J'avoue que la proposi-
lion nous surprit fort et ne nous plut guère. Nous n*avions pas mangé depuis longtemps et n'étions que médiocrement tentés de nous coucher sans souper. La majesté sombre et sauvage des scènes dont nous étions témoins depuis le matin, l'isolement complet où nous nous trouvions, la contenance farouche de nos conducteurs, avec lesquels il était impossible d'entrer en rapport, rien de tout cela d'ailleurs n'était de nature à faire naître en nous la confiance.
Il y avait, de plus, dans la conduite des Indiens quelque chose de singulier qui ne nous rassurait point. La route que nous venions de suivre depuis deux heures semblait encore moins fréquentée que celle que , nous avions parcourue auparavant. Personne ne nous avait jamais dit que nous dussions traverser un village indien; et chacun nous avait assuré, au contraire, qu'on pouvait aller en un seul jour de Flint-River à Saginaw. Nous ne pouvions donc concevoir pourquoi nos guides voulaient nous retenir la nuit dans ce désert.
Nous insistâmes pour marcher. L'Indien fit signe que nous serions surpris par l'obscurité dans les bois. Forcer nos guides à continuer leur route eût été une tentative dangereuse. Je me décidai à tenter leur cupidité. Mais l'Indien est le plus philosophe de tous les hommes. 11 a peu de besoins, et partant peu de désirs. La civilisation n'a point de prise sur lui. Il ignore et il méprise ses douceurs.
Je m'étais cepenc^ant aperçu que Sagan-Cuisco avait
fait une attention particulière à une petite bouteille d'osier qui pendait à mon côté. Une bouteille qui ne se casse pas ! Voilà une chose dont l'utilité lui était tombée sous le sens, et qui avait excité chez lui une admiration réelle. Mon fusil et ma bouteille étaient les seules parties de mon attirail européen qui eussent paru exciter son envie. Je lui fis signe que je lui donnerais ma bouteille s'il nous conduisait sur-le-champ à Saginaw. L'Indien parut alors violemment combattu. Il regarda encore le soleil, puis la terre. Enfin, prenant son parti, il saisit sa carabine, poussa deux fois ep mettant la main sur sa bouche le cri : ouh! ouh! et il s'élança devant nous dans les broussailles.
Nous le suivîmes au grand trot et nous eûmes bientôt perdu de vue les demeures indiennes. Nos guides coururent ainsi pendant deux heures avec plus de rapidité qu'ils n'avaient encore fait.
Cependant la nuit nous gagnait, et les derniers rayons du soleil venaient de disparaître dans les cimes de la forêt, lorsque Sagan-Cuisco fut surpris par un violent saignement de nez qui le força de s'arrêter. Quelque habitué que ce jeune homme parût être, ainsi que son frère, aux exercices du corps, il était évident que la fatigue et le manque de nourriture avaient épuisé ses forces. Nous commencions & craindre que nos guides ne renonçassent à l'entreprise et ne voulussent coucher au pied d'un arbre. Nous primes
tZ% QUINZE JOURS AU DÉSERT.
donc le parti de les faire monter alternativement sur nos chevaux.
Les Indiens acceptèrent notre offre sans étonnement ni humilité.
C'était une chose bizarre à voir que ces hommes à moitié nus établis gravement sur une selle anglaise et portant nos carnassières et nos fusils en bandoulière, tandis que nous cheminions péniblement à pied devant eux.
La nuit vint enfin. Une humidité glaciale commença à se répandre sous le feuillage. L'obscurité donnait alors à la forêt un aspect nouveau et terrible. L'œil n*apercevait plus autour de lui que des masses confusément amoncelées, sans ordre ni symétrie, des formes étranges et disproportionnées, des scènes incohérentes, des images fantastiques qui semblaient empruntées à l'imagination malade d'un fiévreux. Jamais nos pas n'avaient réveillé plus d'échos, jamais le silence de la forêt ne nous avait paru si formidable. On eût dit que le bourdonnement des moustiques était la seule respiration de ce monde endormi.
A mesure que nous avancions, les ténèbres devenaient plus profondes ; seulement de temps en temps* une mouche à feu traversant le bois traçait comme un fil lumineux dans ses profondeurs. Nous reconnaissionstrop tard la justesse des conseils de l'Indien , mais il' ne s'agissait plus de reculer.
Nous continuons donc à marcher aussi rapidement que nos forces et la nuit peuvent nous le permettre*
Au bout d'une heure, nous arrivons à la fin du bois et nous nous trouvons dans une vaste prairie. Nos guides poussent trois fois un cri sauvage qui retentit comme les notes discordantes d'un tam-tam. On y répond dans le lointain. Cinq minutes après, nous sommes sur le bord d'une rivière dont l'obscurité nous empêche d'apercevoir la rive opposée.
Les Indiens font halte en cet endroit. Ils s'entourent de leurs couvertures pour éviter la piqûre des moustiques et, se cachant dans l'herbe, ils ne forment bientôt plus qu'une boule de laine à peine perceptible et dans laquelle il serait impossible de reconnaître la forme d'un homme.
Nous mettons nous-mêmes pied à terre et attendons patiemment ce qui va suivre. Au bout de quelques minutes, un léger bruit se fait entendre et quelque chose s'approche du rivage.
C'était un canot indien long de dix pieds environ, et formé d'un seul arbre. L'homme, qui était accroupi . au fond de cette fragile embarcation, portait le costume et avait toute l'apparence d^un Indien. Il adressa la parole à nos guides qui, à son commandement, se hâtèrent d'enlever les selles de nos chevaux et de les disposer dans la pirogue.
Conmie je me préparais moi-même à y monter, le prétendu Indien s'avança vers moi, me plaça deux ddigts sur l'épaule et me dit avec un accent normand qui me fit tressaillir: «Ah! Vous venez de la vieille Frano&I... Attendez; n'allez pas trop vitement; y en^
23i QUINZE JOURS AU DÉSERT.
a des fois ici qui s'y noient.» Mon cheval m*aurait adressé la parole que je n'aurais pas, je crois, été plus surpris.
J'envisageai celui qui m'avait parlé et dont la figure, frappée des premiers rayons de la lune, reluisait alors comme une boule de cuivre : Qui êtes -vous donc, lui dis-je? Vous parlez français, et vous avez l'air d'un Indien? » 11 me répondit qu'il était un boisbrûlé, c'est-à-dire le fils d'un Canadien et d'une Indienne.
J'aurai souvent occasion de parler de cette singulière race de métis qui couvre toutes les frontières du Canada et une partie de celles des États-Unis. Pour le moment, je ne songeai qu'au plaisir de parler ma langue maternelle.
Suivant les conseils de notre compatriote le sauvage, je m'assis au fond du canot et me tins aussi en équilibre qu'il m'était possible; mon cheval que je tenais seulement par la bride entra dans la rivière, nageant à côté de moi, tandis que le Canadien poussait la nacelle de .l'aviron, tout en chantant à demivoix, sur un vieil air français, le couplet suivant dont je ne saisis que les deux premiers vers :
Enlre Paris el Saint -Denis
Il était une fille, etc. '
Nous arriv&mes ainsi sans accident sur l'autre bord; le canot retourna aussitôt chercher mon compagnon. Je me rappellerai toute ma vie le moment où pour la
seconde fois il s'approcha du rivage. La lune, qui était dans son plein, se levait précisément alors au-dessus de la prairie que nous venions de traverser, la moitié de son disque apparaissait seule sur Thorizon ; on eût dit une porte mystérieuse à travers laquelle s'échappait vers nous la lumière d'une autre sphère. Les rayons qui en sortaient venaient se refléter dans les eaux du fleuve et arrivaient en scintillant jusqu'à moi. Sur la ligne même où vacillait cette pâle clarté, s'avançait la pirogue indienne. On n'apercevait pas de rames, on n'entendait point le bruit des avirons. Elle glissait rapidement et sans eflbrt, longue, étroite et noire, semblable à. un alligator du Mississipi qui s'allonge sur la rive pour y saisir sa proie. Accroupi sur la pointe du canot, Sagan-Cuisco, la tête appuyée contre ses genoux, ne laissait voir que les tresses luisantes de sa chevelure; à l'autre extrémité, le Canadien ramait en silence, tandis que derrière lui le cheval de Beaumont faisait rejaillir l'eau de la Saginaw sous l'effort de sa puissante poitrine.
Il y avait dans l'ensemble de ce spectacle une grandeur sauvage qui fît alors et qui a laissé depuis une impression profonde dans notre &me.
Débarqués sur le rivage, nous nous hâtâmes de nous rendre à une maison que la lune venait de nous faire apercevoir à cent pas du fleuve, et où le Canadien nous assura que nous pouvions trouver un gîte. Nous parvînmes en effet à nous y établir convenablement, et nous y aurions probablement réparé nos
forcés par un profond sommeil, si nous avions pu nous débarrasser des myriades de moustiques dont la maison était remplie ; mais c'est ce à quoi nous ne pûmes jamais* parvenir.
L'animal qu'en anglais on appelle mosquito, et maringouin en français canadien, est un petit insecte semblable en tout au cousin de France, dont il diflère seulement par la grosseur. Il est généralement plus gi^and ; et sa trompe est si forte et si acérée, que les étoffes de laine peuvent seules garantir de ses piqûres. Ces petits moucherons sont le fléau des solitudes dé TAmérique. Leur présence suffirait pour y rendre un long séjour insupportable. Quant à moi, je déclare n^avoir jamais éprouvé un tourment semblable à celui qu'ils m'ont fait souffrir pendant tout le cours de ce^ voyage, et particulièrement durant notre séjour à Saginaw. Le jour, ils nous empêchaient de dessiner, d'écrire, de rester un seul moment en place; la nuit, il» circulaient par milliers autour de nous; chaque endroit du corps que nous laissions découvert leur servait à l'instant de rendez-vous. Réveillés parla douleur que causait la piqûre, nous nous couvrions la téte^ de nos draps; leur aiguillon passait à travers. Chas-' ses, poursuivis ainsi par eux, nous nous levions et nous allions respirer Tair du dehors jusqu'à ce que l'excès de la fatigue nous procurât enfin un sommeil pénibleet interrompu.
Noua Sortîmes de très-bonne heure, etlèpi^nàier spectacle qui nous frappa, eil quittant la mâisoti, ce fut^a
Q£.IN?E JOURS AU DÉSEjRT. t>7
vue de nos Incjiieos qj^i» roulés 4^^ leurs cQuverturies près de la pprie^ dormaient à coté 4o leurs cbi^e^s*
Nous apercevions ^lors pour la première fois lau grajQid jour le village de Saginaw que nous ^Uoi^s v^us cbericher de si loin. Une petite j^aine cultivée , bordée au sud par une belle et tranquille rivière; à l*est, àTouest et aui^ord^ par la fprêt, compose, quant k |Nré$ent, tout le territoire làe la cité n.ai$s,ante,
Pfès de pQus s'élevait une maison dont la structui^e annonçait T^ance du propriétaire. C'était cellQ ioii nous venions de passer la nuit.. Une demeure de mèogye espèce s'apercevait à J'aMtre extrémité du défriiehement. Dans l'intervalle et le long de la lisière du bois, deu^ ou trois log-houses se perdaient à n^oitié dans te feuillage.
Sur la rive opposée du fleuve s'étendait la prairie •comme un océan sans bornes dans un jour de calme. Une colonne de fumée s'en échappait alors et montait paisiblement vers le ciel. En ramenant TqBil au pQJnt d'oii^lle venait, on découvrait enfin deux ou trpis w|gr wains, dont la forme conique et le sommet aign 9e •confondaient avec (es herbes de la prairie. Une chafrrue renversée, des bœufs regagnant d'eux-mêmes le labour, quelques cheva4x à nqoitié sauvages complet taient le tableau.
De quelque côté que s'étendit la vue, l'œil cherchait en vain la (lèche d'un clocher gothique , la croix dis bois qui iparque le chemin ou le seuil couver^ de Ifiousse dn presbytère. Ces vénérables restes de Y^jït
Jf38 QUINZE JOURS AU DÉSERT.
tique civilisation chrétienne n'ont point été transportés dans le désert. Rien n'y réveille encore Tidée du passé ni de l'avenir. On ne rencontre même pas d'asiles consacrés à ceux qui ne sont plus. La mort n'a pas eu le temps de réclamer son domaine ni de faire borner son champ.
Ici l'homme semble encore s'introduire furtivement dans la vie. Plusieurs générations ne se réunissent point autour d'un berceau pour exprimer des espérances souvent trompeuses et se livrer à des joies prématurées que dément l'avenir. Son nom n'est point inscrit sur les registres de la cité; la religion ne vient point mêler ses touchantes solennités aux sollicitudes de la famille. Les prières d'une femme, quelques gouttes d'eau versées sur la tête d'un enfant par la main de son père, lui ouvrent sans bruit les portes du ciel.
Le village de Saginaw est le dernier point habité par les Européens, au nord-ouest de la vaste presqu'île de Michigan. On peut le considérer comme un poste avancé, une sorte de guérite que les blancs sont venus planter au milieu des nations indiennes.
Les révolutions de l'Europe, les clameurs tumultueuses qui s'élèvent sans cesse de l'univers policé n'arrivent ici que de loin en loin, et comme le retentissement d'un son dont l'oreille ne peut plus percevoir la nature ni l'origine.
Tantôt ce sera un Indien qui, en passant, racontera avec la poésie du désert quelques-unes des tristes
réalités de la vie sociale ; un journal oublié dans le havresac d'un chasseur, ou seulement cette rumeur vague qui se propage par des voies inconnues et ne manque presque jamais d'avertir les hommes qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire sous le soleil •
Une fois par an, un vaisseau, remontant le cours de la Saginaw, vient renouer cet anneau détaché à la grande chaîne européenne qui déjà enveloppe le monde de ses replis. Il apporte au nouvel établissement les produits divers de l'industrie , et enlève en retour les fruits du soi.
Trente personnes , hommes, femmes, vieillards et enfants, composaient seuls, lors de notre passage, cette petite société, embryon à peine formé, germe naissant confié au désert, et que le désert doit féconder.
Le hasard, l'intérêt ou les passions avaient réuni dans cet espace étroit ces trente personnes. Du reste, il n'existait point entre elles de liens communs, et elles différaient profondément les unes des autres. On y remarquait des Canadiens, des Américains, des Indiens et des métis.
Des philosophes ont cru que la nature humaine , partout la même, ne variait que suivant les institutions et les lois des différentes sociétés. C'est là une de ces opinions que semble démentir à chaque page l'histoire du monde. Les nations comme les individus s'y montrent tous avec une physionomie qui leur est propre. Les traits caractéristiques de leur visage
se reproduisent à travers toutes les transformations <]u'elles subissent. Les lois, les mœurs, les religions <diangent, la puissance et la richesse se déplacent^ le /eostume varie, Ta^ect extérieur chiinge, le$ préjugés s'effacent ou se substituent les uns aux autres^ Parmi ces changements divers, vous reconnaissez toujours ie même peuple. Quelque chose d'inflexible apparaît AU milieu de la flexibilité humaine.
Les hommes qui habitent cette petite plaine cultivée appartiennent à deux races qui depuis plus ^un siècle existent sur le sol américain et y obéissent aux mêmes lois. Ils n'ont pourtant rien de commun entre eu^L. Ce sont encore des Anglais et des Français tels qu'ils se montrent aux bords de la Seine et de la Tamise.
Pénétrez sous cette cabane de feuillage, vous y rencontrerez un homme dont l'accueil cordial et la figure ouverte vous annonceront dès l'abord le goût des plaisirs sociaux et l'insouciance de la vie. Dans le premier moment, vous le prendrez peut-être pour un Indien. Soumis à la yie sauvage, il en a adopté volontairement les habits, les usages et presque les moeurs : il porte des mocassins , le bonnet de loutre et le manteau de laine. Il est infatigable chasseur, couche k l'affût, vit de miel sauvage et de chair de bison.
Cet homme n'en est pas moins resté un Français gai, entreprenant, fier de son origine, amant pas*sionné de la gloire militaire, plus vaniteux qu'intéressé, homme d'instinct, obéissant à son premier
mouvement moins qu'à sa raison, préférant le bruit à l'argent.
Pour venir au désert, il semble avoir brisé tous les liens qui l'attachaient à la vie. On ne lui voit ni femme ni enfants. Cet état est contraire à ses mœurs, mais il s'y soumet facilement comme à toute chose. Livré à lui-même il se sentirait naturellement l'humeur casanière. Nul plus que lui n'a le goût du foyer domestique; nul n'aime mieux à réjouir sa vue par l'aspect <iu clocher paternel. Mais on l'a arraché à ses habitudes tranquilles ; on a frappé son imagination par des tableaux nouveaux ; on l'a transporté sous un autre ciel : ce même homme s'est senti tout à coup possédé d'un besoin insatiable d'émotions violentes, de vicissitudes tît de dangers. L'Européen le plus civilisé est devenu l'adorateur de la vie sauvage. II préférera les savanes aux rues des villes, la chasse à Tagriculture. Il se jouera de l'existence, et vivra sans nul souci de l'avenir.
Les blancs de France, disaient les Indiens du Canada, 'sont aussi bons chasseurs que nous. Comme nous, ils méprisent les commodités de la vie et bravent les terreurs de la mort ; Dieu les avait créés pour habiter la cabane du sauvage et vivre dans le désert.
A quelques pas de cet homme habite un autre Européen qui, soumis aux mêmes difficultés s'est roidi contre elles.
Celui-ci est froid, tenace, impitoyable argumentateur. 11 s'attache à la terre, et arrache à la vie sau-
vage tout ce qu'il peut lui ôter. Il lutte sans cesse contre elle, il la dépouille chaque jour de quelquesuns de ses attributs. Il transporte, pièce à pièce, dans le désert ses lois, ses habitudes, ses usages, et, sMl se peut, jusqu'aux moindres recherches de sa civilisation avancée. Uémigrant des États-Unis n'estime de la victoire que ses résultats ; il tient que la gloire est un vain bruit, et que l'homme ne vient au monde que pour y acquérir l'aisance et les commodités de la vie. Brave pourtant, mais brave par calcul ; brave parce qu'il a découvert qu'il y avait plusieurs choses plus difficiles à supporter que la mort; aventurier entouré de sa famille, et qui cependant prise peu les plaisirs intellectuels et les charmes de la vie sociale.
Placé de l'autre côté du fleuve, au milieu des roseaux de la Saginaw, l'Indien jette de temps en temps un regard stoïque sur les habitations de ses frères d'Europe. N'allez pas croire qu'il admire leurs travaux, ou envie leur sort. Depuis bientôt trois cents ans que le sauvage de l'Amérique se débat contre la civilisation qui le pousse et l'enveloppe, il n'a point encore appris à connaître et à estimer son ennemi. Les générations se succèdent en vain chez les deux races. Comme deux fleuves parallèles, elles coulent depuis trois siècles vers un abîme commun. Un espace étroit les sépare, mais elles ne mêlent point leurs flots.
Ce n'est pas que l'aptitude naturelle manque à Tindigène du Nouveau Monde ; mais sa nature semble
QUINZE JOURS AU DÉSERT. 2i3
repousser obstinément nos idées et nos arts. Couché sur son manteau, au milieu de la fumée de sa hutte, r Indien regarde avec mépris la demeure commode de l'Européen. Pour lui, il se complaît avec orgueil dans sa misère, et son cœur se gonfle et s'élève aux images de son indépendance barbare. Il sourit amèrement en nous voyant tourmenter notre vie pour acquérir des richesses inutiles. Ce que nous appelons industrie, il rappelle sujétion honteuse. Il compare le laboureur au bœuf qui trace péniblement son sillon. Ce que nous nommons les commodités de la vie, il les nomme des jouets d'enfant ou des recherches de femme. Il ne nous envie que nos armes. Quand l'homme peut abriter la nuit sa tête sous une tente de feuillage, allumer du feu pour chasser les moustiques en été et se garantir du froid en hiver lorsque ses chiens sont bons et la contrée giboyeuse, que saurait-il demander de plus à l'Être étemel?
A l'autre bord de la Saginaw, près des défrichements européens, et pour ainsi dire sur les confins de FAncien et du Nouveau Monde, s'élève une cabane rustique plus commode que le wig-wam du sauvage, plus grossière que la maison de l'homme policé : c'est la demeure du métis.
Lorsque nous nous présentâmes pour la première fois k la porte de cette hutte à demi-civilisée, nous fûmes tout surpris d'entendre dans l'intérieur une voix douce qui psalmodiait sur un air indien les cantiques de la pénitence. Nous nous arrêtâmes un mo-
ment pour écouter. Les modulations des sons étaient lentes' et profondément mélancoliques ; on reconnaissait aisément cette harmonie plaintive qui caractérise tous les chants de l'homme au désert.
Nous entrâmes : le maître était absent. Assise au milieu de l'appartement, les jambes croisées sur une natte , une jeune femme travaillait à faire des mocassins. Du pied, elle berçait un enfant dont le teint cuivré et les traits annonçaient la double origine. Cette femme était habillée comme une de nos paysannes, sinon que ses pieds étaient nus et que ses cheveux tombaient librement sur ses épaules. En nous apercevant , elle se tait avec une sorte de crainte respectueuse. Nous lui demandons si elle est Française. — Non, répondit-elle en souriant? — Anglaise? — Non plus , dit-elle. Elle baissa les yeux et ajouta : je ne suis qu*une sauvage.
Enfant des deux races, élevé dans l'usage de deux langues , nourri dans des croyances diverses et bercé dans des préjugés contraires , le métis forme un composé aussi inexpliquable aux autres qu'à lui-même. Les images du monde , lorsqu'elles viennent se réfléchir sur son cerveau grossier, ne lui apparaissent que comme un chaos inextricable, dont son esprit ne saurait sortir. Fier de son origine européenne, il méprise le désert, et pourtant il aime la liberté sauvage qui y règne; il admire la civilisation et ne peut complètement se soumettre à son empire. Ses goûts sont en contradiction avQC ses idées, ses opinions avec ses
mœurs. Ne sachant comment se guider au jour incertain qui réc1aire,| son âme se débat péniblement dans les langes d'un doute universel : il adopte des usages opposés ; il prie à deux autels ; il croit au Rédempteur du monde et aux amulettes du jongleur, et il arrive au bout de sa carrière sans avoir pu débrouiller le problème obscur de son existence.
Ainsi donc , dans ce coin de terre ignoré du monde, la main de Dieu avait déjà jeté les semences de nations diverses. Déjà plusieurs races différentes, plusieurs peuples distincts se trouvent ici en présence.
Quelques membres exilés de la grande famille hu- . maine se sont rencontrés dans l'immensité des bois. Leurs besoins sont communs : ils ont à lutter contre les bêtes de la forêt, la faim, l'inclémence des saisons. Ils sont trente à peine au milieu d'un désert , où tout se refuse à leur effort, et ils ne jettent les uns sur les autres que des regards de haine et de soupçon. La couleur de la peau, la pauvreté ou l'aisance, rignorance ou les lumières, ont déjà établi parmi eux des classifications indestructibles : des préjugés nationaux , des préjugés d'éducation et de naissance les divisent et les isolent.
Oïl trouver dans un cadre plus étroit un plus complet tableau des misères de notre nature? Il y manque cependant encore un trait.
Les lignes profondes que la naissance et l'opinion ont tracées entre la destinée de ces hommes ne cessent point avec la* vie, mais s'étendent au delà du tom-
beau. Six religions ou sectes diverses se partagent la foi de cette société naissante.
Le catholicisme, avec son immobilité formidable, ses dogmes absolus , ses terribles anathèmes et ses immenses récompenses ; la réformation, avec son mouvement incessant et ses variations continues; l'antique paganisme, trouvent ici leurs représentants. On y adore déjà en six manières différentes l'Être unique et éternel qui a créé tous les hommes à soa image. On s'y dispute avec ardeur le ciel que chacun prétend exclusivement son héritage. Bien plus, au milieu des .misères de la solitude et des maux du présent, l'imagination humaine s'y épuise encoi;e à enfanter pour J'avenir d'inexprimables douleurs. Le luthérien condamne au feu éternel le calviniste, le calviniste l'unitaire, et le catholique les enveloppe tous dans une réprobation commune.
Plus tolérant dans sa foi grossière, l'Indien se borne à exiler son frère d'Europe des campagnes heureuses qu'il se réserve pour lui. Fidèle aux traditions confuses que lui ont léguées ses pères, il se console aisément des maux de la vie, et meurt tranquille en rêvant aux forêts toujours vertes que n'ébranlera jamais la hache du pionnier, et où le daim et le castor viendront s'offrir à ses coups durant les jours sans nombre de l'éternité.
Après déjeuner, nous allâmes voir le plus riche propriétaire du village, M. Williams. Nous le trouvâmes dans sa boutique , occupé à vendre à des In-
diens une multitude d'objets de peu de valeur, tels que couteaux, colliers de verre, pendants d'oreilles, etc. C'était pitié de voir comme ces malheureux étaient traités par leurs frères civilisés d'Europe.
Du reste, tous ceux que nous vîmes là rendaient une justice éclatante aux sauvages. Ils étaient bons, inoffensifs, mille fois moins enclins au vol que les blancs. C'était dommage seulement qu'ils commençassent à s'éclairer sur le prix des choses. Et pourquoi cela, s'il vous plaît? Parce que les bénéfices dans le commerce qu'on faisait avec eux devenaient tous les jours moins considérables. Apercevez - vous ici la supériorité de l'homme civilisé? L'Indien aurait dit, dans sa simplicité grossière, qu'il trouvait tous les jours plus de difficultés à tromper son voisin ; mais le blanc découvre dans le perfectionnement du langage une nuance heureuse qui exprime la chose et sauve la honte.
En revenant de chez M. Williams, nous eûmes l'idée de remonter la Saginaw à quelque distance pour aller tirer les canards sauvages qui peuplent ses rives. Comme nous étions occupés à cette chasse, une pirogue se détacha d'entre les roseaux du fleuve, et des Indiens vinrent à notre rencontre pour considérer mon fusil, qu'ils avaient aperçu de loin. J'ai toujours remarqué que cette arme, qui n'a cependant rien d'extraordinaire, m'attirait, parmi les sauvages, une
considération toute spéciale. Un fusil qui peut tuer deux hommes en une seconde et part dans Thumidité,. c'était, suivant eux, une merveille au-dessus de toute évaluation, un chef-d'œuvre sans prix. Ceux qui nous abordèrent témoignèrent, suivant l'habitude, une grande admiration. Ils demandèrent d'oîi venait mon fusil. Notre jeune guide répondit qu'il avait été fait de l'autre côté de la grande eau , chez les pères des Canadiens : ce qui ne le rendit pas, comme on peut le croire, moins précieux à leurs yeux. Ils firent observer cependant que, comme le point de mire n*élait pas placé au milieu de chaque canon, on ne devait pas être aussi «ûr de son coup : remarque à laquelle j'avoue que je ne sus trop que répondre.
Le soir étant venu, nous remontâmes dans le canot, et, nous fiantàTexpérience que nous avions acquise le matin, nous partîmes seuls pour remonter un bras de la Saginaw, que nous n'avions fait qu'entrevoir.
Le ciel était sans nuage, l'atmosphère pure et immobile. Le fleuve conduisait ses eaux à travers une immense forêt, mais si lentement qu'il eût été presque impossible de dire de quel côté allait le courant.
Nous avons toujours pensé que, pour se faire une idée juste des forêtsdu Nouveau Monde, il fallait suivre quelques-unes des rivières qui coulent sous leur ombrage. Les fleuves sont comme de grandes voies par lesquelles la Providence a pris soin, dès le commencement du monde, de percer le désert pour le rendre accessible à l'homme. Lorsqu^on se fraye un passage à
travers le bois, la vue est le plqs souvent fort bornée. D'ailleurs, le sentier même où vous marchez est une œuvre humaine. Les fleuves, au contraire, sont des chemins qui ne gardent point de traces, et leurs rives laissent voir librement tout ce qu'une végétation vigoureuse et abandonnée à elle-même peut offrir de grands et de curieux spectacles.
Le désert était là tel qu'il s'offrit il y a six mille ans aux regards de nos premiers pères :
Une solitude fleurie, délicieuse, embaumée, magnifique demeure, palais vivant, bâti pour l'homme, mais ou le maître n'avait pas encore pénétré. Le canot glissait sans effort et sans bruit. Il régnait autour de nous une sérénité, une quiétude universelles. Nousmêmes nous ne tardons pas à nous sentir comme amollis à la vue d'un pareil spectacle. Nos paroles commencent à devenir de plus en plus rares. Bientôt nous n'exprimons nos pensées qu'à voix basse, nous nous taisons enfin ; et relevant simultanément les avirons, nous tombons l'un et l'autre dans une tranquille rêverie pleine d'inexprimables charmes.
D'où vient que les langues humaines, qui trouvent des mots pour toutes les douleurs, rencontrent un invincible obstacle à faire comprendre les plus douces et les plus naturelles émotions du cœur?
Qui peindra jamais avec fidélité ces moments sî rares dans la vie, où le bien-être physique vous prépare à la tranquillité morale, et où il s'établit devant vos yeux comme un équilibre parfait dans l'univers; alors
250 QUIxNZE JOURS AU, DÉSERT.
que Fâme, à moitié endormie, se balance entre le présent et l'avenir, entre le réel et le possible ; quand, entouré d'une belle nature, respirant un air tranquille et tiède, en paix avec lui-même au milieu d'une paix universelle, l'homme prête l'oreille aux battements égaux de ses artères dont chaque pulsation marque le passage du temps qui, pour lui, semble ainsi s'écouler goutte à goutte dans l'Éternité?
Beaucoup d'hommes peut-être ont vu s'accumuler les années d'une longue existence sans éprouver une seule fois rien de semblable à ce que nous venons de décrire. Ceux-là ne sauraient nous comprendre. Mais il en est plusieurs, nous en sommes assurés, qui trouveront dans leur mémoire et au fond de leur cœur de quoi colorer nos images, et sentiront se réveiller, en nous lisant, le souvenir de quelques heures fugitives que le temps ni les soins positifs de la vie n'ont pu effacer.
Un coup de fusil qui retentit tout à coup dans les bois nous tira de notre rêverie. Le bruit sembla d'abord rouler avec fracas sur les deux rives du fleuve ; puis il s'éloigna en grondant jusqu'à ce qu'il fut entièrement perdu dans la profondeur des forêts environnantes. On eut dit un long et formidable cri de guerre que poussait la civilisation dans sajmarche.
Un soir, en Sicile, il nous arriva de nous perdre dans un vaste marais qui occupe maintenant la place où jadis était bâtie la ville d'Hymère. L'impression que fit naître en nous la vue de celte fameuse cité devenue
un désert sauvage fut grande et profonde. Jamais nous n'avions rencontré sur nos pas un plus magnifique témoignage de Tinstabilité des choses humaines et des misères de nôtre nature.
Ici c'était bien encore une solitude; mais l'imagination, au lieu d'aller en arrière et de <;hercher à remonter vers le passé, s'élançait, au contraire, en avant et se perdait dans un immense avenir. Nous nous demandions par quelle singulière loi de la destinée, nous, qui avions pu contempler les ruines d'empires qui n'existent plus et marcher dans des déserts de fabrique humaine, nous, enfants d'un vieux peuple, nous étions conduits à assister à l'une des scènes du monde primitif, et à voir le berceau encore vide d'une grande nation.
Ce ne sont point là les prévisions plus ou moins hasardées de la sagesse. Ce sont des faits aussi certains que s'ils étaient accomplis. Dans peu d'années ces forêts impénétrables seront tombées, le bruit de la civilisation et de l'industrie rompra le silence de la Saginaw. Son écho se taira. Des quais emprisonneront ses rives : ses eaux qui coulent aujourd'hui ignorées et tranquilles au milieu d'un désert sans nom seront refoulées dans leur cours par la proue des vaisseaux. Cinquante lieues séparent encore cette solitude des grands établissements européens ; et nous sommes peut-être les derniers voyageurs auxquels il ait été donné de la contempler dans sa primitive splendeur. Tant est grande l'impulsion qui entraine la race
blanche vers la conquête entière du Nouveau Monde.
C'est cette idée de destruction, cette arrière-pensée d'un changement prochain et inévitable qui donne , suivant nous, aux solitudes de l'Amérique un caractère si original et une si touchante beauté. On les voit avec un plaisir mélancolique. On se hâte en quelque sorte de les admirer. L'idée de cette grandeur naturelle et sauyage qui va finir se mêle aux superbes images que la marche de la civilisation fait naître. On se sent fier d'être homme, et l'on éprouve en même temps je ne sais quel amer regret du pouvoir que Dieu vous a accordé sur la nature. L'âme çst agitée par des idées» des sentiments contraires. Mais toutes les impressions qu'elle reçoit sont grandes, et laissent une trace profonde.
Nous voulions quitter Saginaw le lendemain 27 juillet, mais un de nos chevaux ayant été blessé par sa selle , nous nous décidâmes à rester un jour de plus. Faute d'autre manière de passer le temps nous fûmes chasser dans les prairies qui bordent le Saginaw audessous des défrichements.
Ces prairies ne sont point marécageuses comme on pourrait le croire. Ce sont des plaines plus ou moins larges où le bois ne vient point, quoique la terre soit excellente; l'herbe y est dure et haute de trois à quatre pieds. Nous ne trouvâmes que peu de gibier et revînmes de bonne heure. La chaleur était étouffante comme à l'approche d'un orage, et les moustiques plus gênants encore que de coutume. Nous ne marchions
qu'environnés par une nuée de ces insectes auxquels il fallait faire une guerre perpétuelle. Malheur à celui qui s'arrêtait! il se livrait alors sans défense à un ennemi impitoyable. Je me rappelle avoir été contraint de charger mon fusil en courant, tant il était difficile de tenir un instant en place.
Comme nous traversions à notre retour la prairie, nous remarquâmes que le Canadien qui nous servait ■de guide suivait un petit sentier tracé, et regardait avec le plus grand soin la terre avant d'y poser le pied.
— Pourquoi donc prenez-vous tant de précaution, lui dis-je, avez-vous peur de vous mouiller? — Non, répondit-il, mais j'ai pris l'habitude, quand je traverse les prairies, de regarder toujours où je mets le pied, afin de ne pas marcher sur un serpent à sonnettes.
— Comment diable, repris-je en sautant dans le sentier,* est-ce qu'il y a ici des serpents à sonnettes? — Oh ! vraiment oui, répliqua mon Normand d'Amérique avec un imperturbable sang-froid, y en a tout plein.
Je lui reprochai alors de ne nous avoir pas avertis plus tôt; il prétendit que, comme nous portions de bonnes chaussures, et que le serpent à sonnettes ne mordait jamais au-dessus de la cheville du pied, il n'avait pas cru que nous courussions grand danger.
Je lui demandai si la blessure du serpent à sonnettes était mortelle ; il répondit qu'on en mourait toujours en moins de vingt-quatre heures, si on n'avait pas recours aux Indiens. Ceux-ci connaissent un remède qui, donné à temps, sauvait, dit-il, le malade. '
Î54 QUINZEJOURS AU DÉSERT.
Quoi qu'il en soit, pendant tout le reste du chemin nous imitâmes notre guide, et comme lui nous regardâmes à nos pieds.
La nuit qui succéda ce jour brûlant fut une des plus pénibles que j'aie passées dans ma vie. Les moustiques étaient devenus si incommodes que, bien qu'accablé de fatigue, il me fut impossible de fermer Tœil.
^ers minuit, l'orage qui menaçait depuis longtemps éclata enfin. Ne pouvant plus espérer de m'endormir,je me levai, et allai ouvrir la porte de notre cabane pour respirer au moins la fraîcheur de la nuit..
Il ne pleuvait point encore. L'air paraissait calme. Mais la forêt s'ébranlait déjà; et il en sortait de profonds gémissements et de longues clameurs. De temps en temps un éclair venait à illuminer le ciel . Le cours tranquille de laSaginaw, le petit défrichement qui borde ses rives, les toits de cinq ou six cabanes et la ceinture de feuillage qui nous enveloppait, apparaissaient alors un instant comme une évocation de l'avenir. Tout se perdait ensuite da/is l'obscurité la plus profonde, et la voix formidable du désert recommençait à se faire entendre.
J'assistais avec émotion à ce grand spectacle lorsque j'entendis soupirer à mes côtés, et, à la lueur d'un éclair, j'aperçus un Indien appuyé comme moi sur le mur de notre demeure. L'orage venait sans doute d'interrompre son sommeil; car il promenait un oeil fixe et troublé sur les objets qui l'environnaient.
Cet homme craignait-il la foudre? ou voyait-il dans le choc des éléments autre chose qu'une convulsion passagère de la nature? Ces fugitives images de civilisation qui surgissaient comme d'elles-mêmes au milieu du tumulte du désert, avaient-elles pour lui un sens prophétique? Ces gémissements de la forêt qui semblait se débattre dans une lutte inégale, arrivaientils à son oreille comme un secret avertissement de Dieu, une solennelle révélation du sort final réservé aux races sauvages? Je ne saurais le dire. Mais ses lèvres agitées paraissaient murmurer quelques prières, et tous ses traits semblaient empreints d'une terreur superstitieuse.
A cinq heures du matin nous songeâmes au départ. Tous les Indiens des environs de Saginaw étaient absents. Ils étaient partis pour aller recevoir les présents que leur font annuellement les Anglais, et les Européens se livraient aux travaux de la moisson. Il fallut donc nous résoudre à repasser la forêt sans guide.
L'entreprise n'était pas au'ssi difficile qu'on pourrait le croire. Il n'y a en général qu'un seul sentier dans ces vastçs solitudes; et il ne s'agit que de n'en pas perdre la trace pour arriver au but du voyage.
A cinq heures du matin donc, nous repassâmes la Saginaw. Nous reçûmes les adieux et les derniers conseils de nos hôtes , et, ayant tourné la tête de nos chevaux, nous nous trouvâmes seuls au milieu de la forêt.
Ce n'est pas, je l'avoue, sans une impression grave que nous commençâmes à pénétrer sous ses humides
profondeurs. Cette même forêt qui nous environnait alors s'étendait derrière nous jusqu'au pôle et à la mer Pacifique. Un seul point habité nous séparait du désert sans bornes, et nous venions de le quitter. Ces pensées, au reste, ne nous portent qu*à presser le pas de nos chevaux ; et, au bout de trois heures, nous arrivons près d'un wig-wam abandonné, et sur les bords solitaires de la rivière Cass. Une pointe de gazon qui s'avançait sur le fleuve à l'ombre de grands arbres nous sert de table ; et nous nous mettons à déjeuner, ayant en perspective la rivière dont les eaux limpides comme de cristal serpentaient à travers le bois.
Au sortir du wig-wam de Cass-River, nous rencontrons plusieurs sentiers. On nous avait indiqué celui qu'il fallait prendre. Mais il est facile d'oublier quelques points, ou d'être mal compris dans de pareilles explications. C'est ce que nous ne manquâmes pas d'éprouver ce jour-là. On nous avait parlé de deux chemins : il s'en trouvait -trois. Il est très-vrai que parmi ces trois chemins, il en était deux qui se réunissaient plus loin en un seul, comme nous le sûmes depuis ; mais nous l'ignorions alors, et notre embarras était grand.
Après avoir bien examiné , bien discuté , nous ne voyons rien de plus sage à faire que d'abandonner à nos chevaux, en leur laisant la bride sur le cou, la solution de la difficulté. Nous passons ainsi le mieux que nous pouvons la rivière à gué, et nous nous enfonçons rapidement vers le sud-ouest. Plus d'une fois le sen-
lier nous parut près de disparaître au milieu du taillis. Dans d'autres endroits, le chemin nous paraissait si peu fréquenté que nous avions peine à croire qu'il conduisit autre part qu'à quelque wig-wam abandonné ; notre boussole, il est vrai, nous montrait que nous marchions toujours dans notre direction ; toutefois, nous ne fumes complètement rassurés qu'en découvrant le lieu où nous avions diné trois jours auparavant.
Un pin gigantesque, dont nous avions admiré le tronc déchiré par le vent, nous le fit reconnaître. Nous n'en continuâmes pas cependant notre course avec inoins de rapidité, car le soleil commençait à baisser. Bientôt nous parvînmes à la clairière qui précède d'or- 'dinaire les défrichements. Comme la nuit allait nous surprendre, nous aperçûmes la rivière Flint; une demiheure après, nous nous trouvions à la porte de notre hôte. Cette fois l'ours nous accueillit comme de vieux amis, et ne se dressa sur ses pieds que pour célébrer sa joie de notre heureux retour.
Durant cette journée tout entière, nous ne rencontrâmes aucune figure humaine; de leur côté les animaux avaient disparu. Ils s'étaient retirés sans doute sous le feuillage pour fuir la chaleur du jour. Seulement de loin en loin nous découvrions, à la sommité dépouillée de quelque arbre mort , un épervier qui , immobile sur une seule patte et dormant tranquillement aux rayons du soleil, semblait sculpté dans le bois même dont il avait fait son appui.
C'est au milieu de cette profonde solitude que nous songeâmes tout à coup à la révolution de 1830, dont nous venions d'atteindre le premier anniversaire (29 juillet 1831) . Je ne puis dire avec quelle impétuosité les souvenirs du 29 juillet s'emparèrent de mon esprit* Les cris et la fumée du combat, le bruit du canon, les roulements de la mousqueterie, les tintements plus horribles encore du tocsin, ce jour entier avec son atmosphère enflammée semblait sortir tout à coup du passé et se replacer comme un tableau vivant devant moi. Ce ne fut là qu'une illumination subite, un rêve passager; quand, relevant la tête, je portai autour de moi mes regards, l'apparition s'était déjà évanouie* Mais jamais le silence de la forêt ne m'avait paru plus glacé, ses ombrages plus sombres, ni sa solitude si complète.
P£ l'ouvrage qui beyait faire suite a L'ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION *