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cœur des habitants des campagnes et par quels dons substantiels ils passionnèrent les petits propriétaires et les pauvres, c'est-à-dire la grande masse de la nation, pour leur œuvre, en dépit des malheurs et des misères du temps, on admire la simplicité de quelques révolutionnaires de nos jours qui ont cru qu'il était facile de faire supporter patiemment à un peuple très-civilisé le malaise inséparable d'un grand changement politique, en lui donnant des libertés, au lieu de profits et de dépouilles.
La bourgeoisie, surtout celle des villes, qui avait commencé la révolution, fut, parmi les vainqueurs, la classe qui en porta principalement le poids. Elle souffrit plus dans ses membres, et presque autant comparativement dans ses biens, que la noblesse ellemême. Son commerce fut en partie anéanti , son industrie détruite. Toutes ses petites charges, un grand nombre de ses privilèges furent abolis, mais les mêmes événements qui la ruinaient lui donnaient l'empire. Ils lui livraient déjà le pouvoir et permettaient de mettre bientôt à son seul usage une grande partie de la fortune publique. La plupart d'ailleurs des nouveautés que la révolution avait produites tout à coup par l'effort violent et désordonné de sa tyrannie avaient été annoncées, préconisées et désirées pendant tout le cours du XVIII* siècle. Elles satisfaisaient la raison et charmaient Tesprit , même de ceux dont elles froissaient le plus l'intérêt. On ne reprochait à ces choses nouvelles que d'avoir coûté trop cher. Le prix même
dont on les avait payées rendait plusieurs d'entre elles plus précieuses encore. On avait donc beau souffrir et craindre, il y avait toujours quelque chose qui paraissait pire que les souffrances et les incertitudes présentes : c'était le retour vers l'état ancien.
Certains beaux esprits de nos jours ont entrepris de réhabiliter l'ancien régime. Je remarquerai d'abord que c'est un faible signe de la bonté d'un gouverne* ment, lorsqu'on ne commence à le louer que quand on cesse de croire à la possibilité de son rétablissement. Mais je le juge non par ce que j'en imagine, mais par les sentiments qu'il a inspirés à ceux qui l'ont subi et détruit. Je vois dans tout le cours de cette révolution si oppressive et si cruelle la haine de l'ancien régime surpasser toujours dans le cœur des Français toutes les autres haines, et s'y enraciner tellement qu'elle survit à son objet même, et de passion momentanée devient une sorte d'instinct permanent. Je remarque que durant les plus périlleuse^ vicissitudes des soixante dernières années, la crainte du retour de l'ancien régime a toujours étouffé dans ces esprits mobiles et inquiets toutes les autres craintes. Cela me' suffit. Pour moi, l'épreuve est faite.
Cette impossibilité de faire rentrer les Français dans l'ancien ordre de choses fut, du reste, aperçue presque aussitôt qu'ils en furent sortis. Mirabeau la signala sur-le-champ, et parmi les plus grands adversaires des institutions nouvelles plusieurs la découvrirent bientôt. Je trouve ce qui suit dans une petite brochure
que M. de Montlosier publia duraïit rémigralion (en 1796) , et qui est peut-être l'œuvre la plus remarquable qu'ait produite cet esprit vigoureux et bizarre :
• (( La monarchie, dit-il, s'est enfoncée avec le poids de nos droits et de nos prérogatives qui s'y étaient réfugiés. Il faut que nous sacrifiions nos droits et nos prérogatives pour qu'elle revienne à flot. On nous assure que tout le monde maudit la révolution, ah I je le crois. Je cherche seulement s'il n'y a pas quelque différence entre maudire la révolution et vouloir rétablir l'ancien ordre de choses. La France ne désire que son état actuel et la paix. Personne ne veut perdre le fruit de ses talents ou des événements. Les généraux ne veulent pas redevenir soldats, les juges ne veulent pas redevenir huissiers, les maires, les présidents de départements ne veulent pas redevenir laboureurs ou artisans, les acquéreurs de nos biens ne veulent pas les rendre. C'en est fait, la révolution que toute la France maudit a envahi toute la France. Il faut entrer dans cet amalgame tel qu'il est, y chercher notre place et se persuader qu'on n'y sera pas reçu avec la valeur de son ancienne existence. »
La plupart des émigrés entretenaient bien d'autres pensées. L'erreur de ces royalistes du dehors paraîtrait inconcevable, si on ne savait qu'ils avaient été nourris dans les préjugés et les illusions d^une aristocratie sans pouvoir*, et qu'ils vivaient depuis longtemps en exil.
1. On voit, par an rapport fait sur l'état des dettes des émigrés en 1798 par le chef da boreaa de liquidation^ Bergerat, que la dette des émigrés
Cette peine de Texil a cela de cruel, qu'elle fait beaucoup souffrir et n'apprend rien. Elle immobilise en quelque sorte l'esprit de ceux qui l'endurent, le détient à jamais dans les idées qu'il avait conçues, ou dans celles qui avaient cours au moment ou il a commencé. Pour lui, les faits nouveaux qui se produisent dans le pays, et les nouvelles mœurs qui s'y établissent, ne sont pas. C'est comme l'aiguille qui reste fixée sur l'heure à laquelle on l'a arrêtée, quel que soit désormais le cours du temps. On dit que c'est l'effet d'un travers particulier à l'esprit de certains exilés. Je croîs que c'est le mal commun de Texil ; peu y échappent.
Ces émigrés donc vivaient ainsi dans les jouissances imaginaires de leurs privilèges, longtemps après que ceux-ci étaient pour toujours perdus. Ils ne songeaient qu'à ce qu'ils feraient quand ils seraient remis en possession de leurs terres et de leurs vassaux, sans songer que ces vassaux faisaient maintenant trembler l'Europe. Ce qui les inquiétait le plus, ce n'était pas la durée de la république, c'était que la royauté ne fût pas reconstituée précisément comme elle était avant sa ruine. Ils détestaient les constitutionnels plus que les terroristes, ne parlaient que des justes rigueurs qu'ils exerceraient quand ils seraient les maîtres, et, en attendant, se dé-
dans le département de la Seine égalait, à elle seale, celle de la massé de toutes les dettes laissées par les émigrés dans les autres départements, parce que tous les grands propriétaires de France étaient domiciliés à Paris. Rien ne montre mieux qn^ ce fait comment cette noblesse avait cessé d*étre une aristocratie politique, pour devenir une société choisie, et avait abaodoDiié le pouvoir réel pour les distinctions de cour.
voraient entre eux; en un mot, ils n'omettaient rien pour entretenir les antipathies dont ils étaient Tobjet, et pour faire imaginer aux Français un ancien régime plus odieux que celui qu'on avait détruit. Pressé entre la crainte de ces royalistes et celle des jacobins, le gros de la nation cherchait une issue. On aimait la révolution, et Ton redoutait l'état républicain qui pouvait ramener les uns ou les autres. On peut même dira que ces deux sentiments s'accroissaient mutuellement ; c'est parce que les Français trouvaient trèsprécieux certains avantages que la révolution leur avait assurés, qu'ils étaient plus frappés de l'inconmiodité d'un gouvernement qui les empêchait d'en jouir. Parmi tous c^ux qu'ils avaient acquis ou obtenus depuis, dix ans, le seul auquel ils fussent disposés à renoncer était la liberté ! Ils étaient prêts k sacrifier cette liberté que la révolution n'avait jamais fait que leur promettre, pour avoir enfin le tranquille usage des autres biens qu'elle leur avait livrés.
Les partis eux-mêmes, décimés, refroidis et las, aspiraient à pouvoir se reposer enfin un moment dans une oppression quelconque, pourvu qu'elle fût exercée par un neutre et pesât sur leurs rivaux autant que sur euxmêmes. Ce trait achève le tableau. Quand les grands partis politiques commencent à s'attiédir dans leurs aniours sans s'adoucir dans leurs haines, et en arrivent enfin à ce point de désirer moins réussir, qu'empêcher le succès de leurs adversaires, il faut se préparer à. la servitude : le maître est proche. On pouvait aisément
juger que ce maître ne pouvait sortir que de l'armée.
Il est curieux de suivre, à travers les diverses phases de cette longue révolution, la marche graduelle de l'armée vers le souverain pouvoir. Au début, l'armée se débande devant des attroupements sans armes, ou plutôt se dissout dans le mouvement rapide de l'opinion politique. Pendant longtemps elle est comme étrangère à ce qui se passe au dedans. G*est le peuple seul de Paris qui fait et défait à son gré les maîtres de la France. Cependant la révolution suit son cours. Les ardeurs qu'elle avait fait naître s'amortissent ; les hommes ha^ biles qui l'avaient dirigée dans les assemblées meurent ou se retirent. Son gouvernement s'amollit, les mœurs qu'elle avait endurcies s'énervent, l'anarchie se répand de toutes parts. Durant ce temps l'armée s'organise, s^aguerrit, s'illustre ; de grands guerriers s'y forment. On y garde un but commun, des passions communes, quand la nation n'en a plus. Les citoyens et les soldats forment, en un mot, dans l'espace du même temps et dans le sein du même peuple, comme deux sociétés entièrement différentes. Le lien de l'un se détend à mesure que celui de l'autre se serre.
Au i3 vendémiaire (1795), l'armée, pour la première fois depuis 1789, prend un rôle dans les affaires intérieures. Elle fait prévaloir la Convention et triomphe des bourgeois de Paris.
En 1797 (au 18 fructidor) , elle aide le Directoire à vaincre non-seulement Paris, mais le pouvoir législatif, ou plutôt, le pays entier qui avait choisi
celui-ci. Au 30 prairial (1799), elle refuse de soutenir ces mêmes directeurs auxquels elle attribuait ses revers, et ils tombent devant' la législature.
A partir du 13 vendémiaire, on ne peut plus gouverner sans elle. Bientôt après, on ne peut plus gouverner que par elle. Parvenue là, elle voudra gouverner elle-même. Ces faits s'engendrent. Longtemps avant de devenir les maîtres, les soldats en avaient pris le ton et Tattitudc. Un Suisse Allemand, grand partisan de la révolution et grand ami de la république, qui parcourt la France en 1798, remarque avec douleur que, dans les fêtes publiques, celui qui verrait l'orgueil de la parade militaire, le pouvoir que les soldats exerçaient sur les citoyens, la morgue avec laquelle ils les repoussaient, devait penser que jamais, dans les fêtes royales, on n'avait montré moins d'égards pour le peuple *.
Les amis de la république, qui s'apercevaient de cette influence croissante de l'armée, se rassuraient en remarquant que celle-ci avait toujours fait voir des passions très- républicaines et qu'elle en paraissait encore violemment agitée, quand le reste de la nation n'en montrait plus. Ce qu'ils prenaient pour Tamour de la république était surtout l'amour de la révolution. L'armée formait en effet parmi les Français la seule classe dont tous les membres indistinctement eussent gagné à la révolution et eussent un intérêt personnel à la maintenir. Tous les officiers lui de-