‹ Œuvres et correspondance inéditesChapitre 26 sur 33 · Voir la Notice, pages 98 et sniTaDtes · texte numérisé non relu

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f . Agés chacun de dix-neuf à Tingt ans, Alexis de Tocqueville et Lonis de Kergorhy s'étaient mis en tôte de faire ensemble an voyage en Angleterre. II j avait contre ce projet un certain nombre d*obstacIes, entre autres : 1* ils ne savaient comment se procurer des passe-ports; i« ils n'avaient point d'argent; S'* ils ne savaient comment obtenir l'assentiment de leurs parents, ni comment s'en passer. Ces premières lettres, dont on n'a retrouvé que des lambeaux, et où on laisse les lacunes que le temps y a faites, sont curieuses en ce qu'elles indiquent déjà le caractère inquiet et U. singulière curiosité d'esprit d'Alexis de Tocqueville.

magnifiques, ce serait d'aller tout droit à Londres. Nous irions à Calais par la voiture publique. Là nous prendrions le paquebot, qui en vingtr-quatre heures nous mènerait à Londres en remontant la Tamise, à travers les deux files de vaisseaux qui la couvrent et toutes les richesses de TAngleterre qui sont là. Nous restons à Londres deux jours. Williams m'assure qu'avec la notice détaillée qu'il nous donnerait, ce serait assez pour le voir; et le troisième jour nous remettons le pied en France. Voilà un projet superbe; c*est dommage quMl soit peu praticable. D'abord il faudrait le faire comme nos parties de Pantin et ailleurs, c'est-à-dire incognito, quitte à le dire après, et à en parler comme d'une fantaisie subite qui nous aurait pris sur le bord de la mer. J'ai déjà dit à mon père que j'irais avec toi à Calais et à Lille. Ce n'est rien que cela; la grande, la difficulté capitale, c'est qu'il faut un passe-port à l'étranger. Je ne peux en avoir un ici. Si ta pouvais toi en avoir un à Paris, ce serait excellent. S'il était pour loi et un domestique, ce serait encore mieux. A la rigueur, je pourrais très-bien me munir du passeport anglais de Williams qui a la même taille que moi et le même signalement. Une fois en Angleterre, OA n'a plus besoin de passe-port. Ce n'est que pour sortir et rentrer en France. Nous pourrons bien nous faire un peu arrêter; et c'est là que gît l'extravagance. Mais il faut bien risquer quelque chose. J'avoue que je serais on ne peut plus heureux de faire avec toi une quinzaine de lieues en mer, et de voir, une

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bonne fois ces coquins d'Anglais qu*on nous peint si forts et si florissants. Je t'envoie Tétat approximatif de ce que peut coûter ce voyage de dix-huit jours et j*y joins le tableau arrôlé par Williams* Tu verras que j'arrive à un chiffre de 298 fr. pour chacun de nous.

Rome, le 20 janvier 1817.

.... Rien n'a jamais produit sur moi un effet plus profond que la vue des campagnes maudites qui entourent la ville. Imaginchtoi des collines rougaàixes» absolument stériles sous un ciel superbe, et entourées d'un cercle de montagnes les plus riantes. Point d'arbres, point de végétation, point d'habitations; quelques gardiens de troupeaux, dont la figure a une expression sinistre qu'on ne voit qu^ici. Ces pierres qui couvrent les champs, ces tombes bouleversées, surtout cette stérilité que rien n'explique, vous pénètrent véritablement d'une terreur religieuse. Quand ensuite à. l'borÎKon on aperçoit un peu de fumée, quand une voix italienne vous ait fioma, on reste absorbé dans un chaos d'idées, de sensations dont on ne peut se tirer quoi qu'on fasse. Certainement, si au lieu de ce dé-* sert on apercevait en approchant les ruines de Rome aatique, le Colisée et le Panthéon debout et les. . . . sous un monceau de ruines, il faudrait devenir fou sur pl^ee. MaÂs Rome moderne vous olésenchante ; et les

Romains en habits français vous gâtent tout. L'âme s'affaisse en entrant dans cette ville, et elle ne se relève plus de cette impression. On ne peut surtout pardonner aux Romains d'avoir modernisé leurs ruines, on croit voir un vieillard qui se met du rouge. • • •

Versailles, U juillet 1817.

.... Tu me demandes comment je me trouve de ma nouvelle position. Ce n'est pas une chose à laquelle je puisse répondre d'un seul mot : on ne peut dire qu'elle soit bonne ni qu'elle soit mauvaise, il y a de l'un et de Tautre, et le seul moyen de s'en tirer, c'est de séparer. Voyons d* abord le mauvais : premièrement je me croyais assez fort en droit, et je me trompais lourdement. J'étais endroit comme celui qui sort du collège est à la science. J'ai des matériaux informes dans latôte et voilà tout. En face de l'application je suis tout étourdi, et mon insuffisance me désespère. Je suis décidément le plus faible, et quoique le fonds d'orgueil qu'il y a en moi comme en tout autre me dise qu'après avoir travaillé autant que mes collègues, je les vaudrai bien, je me sens cependant tout froissé. En général, il y a cliez moi un besoin de primer qui tourmentera cruellement ma vie. J'ai un autre défaut pour le moment présent : je m'habitue difficilement à parler en public ; je cherche mes mots et j'écoute mes

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idées; je vois à côté dé moi des gens qui raisonnent mal et qui parlent bien ; cela me met dans un désespoir continuel. Il me semble que je suis au-dessus d'eux, et quand je me montre, je me sens au-dessous.

Voilà une partie du mauvais. Voyons le bon. Je ne m'ennuie plus. On ne peut concevoir sans Tavoir éprouvé ce que c'est que de tourner sérieusement son attention sur un point, et on finit forcément par s'intéresser à ce travail. Ainsi le droit, qui me dégoûtait en théorie, ne produit plus le même effet sur moi en pratique. Toutes mes facultés se réunissent pour trouver une solution ou un moyen ; je sens mon esprit agir dans tous ses développements. En second lieu, mes compagnons m'offrent plus de ressources que je n'avais cru d'abord. Ils me témoignent unç amitié et une bonne caniaraderie qui me sont très-agréables. Je crois que je suis déjà parvenu à fonder mon caractère parmi eux

En somme, mon cher ami, je commence à croire que je prendrai Tesprit de mon état. C'est le point important. J'ai bien encore des moments de retour sur moimême qui sont cruels, et où je regrette amèrement de n'avoir pas pris une autre route ; mais en général je me concentre de plus en plus dans ma matière, et je m'y concentre tellement, je vis tellement hors de toute société et de toutes affections de cœur, que j'en suis à craindre de devenir avec le temps une machine à droit, comme la plupart de mes semblables, gens spéciaux s'il en fut jamais, aussi incapables de juger un grand mou-

aOS C0RRBSP0NDANG6.

vement et de conduire une grande opération qu'ils sont propres à déduire une suite d'axiomes et à trouver des analogies et des antonymies. J'aimerais mieux brûler mes livres que d'en arriver là! Qui peut cependant prévoir le résultat d'une influence journalière, et qui peut répondre qu'on ne subira pas la loi commune?...

VemiUes, 97 mare 18M.

Je te remercie de tout mon cœur de ta lettre, mon cher ami. Je n'ai jamais mieux senti qu'en .la lisant f le prix de Tamitié qui nous unit. AttaclK^s-nous de * toutes nos forces à ce sentiment, mon cher Louis : lui seul est ferme et stable dans ce monde. Tant que nous pourrons nous appuyer ainsi avec confiance l'un sur l'autre, nous ne serons jamais faibles; et si Tun de nous tombe, il sera du moins bientôt relevé. Tu as pu remarquer en moi, durant notre enfance, un singulier effet de la fausse expérience qu'on trouve de trop bonne heure dans les livres. Je me défiais de tous les sentiments généreux. Je ne m'y livrais qu'avec une sorte de regret, comme à quelque chose de brillant, mais qui, de sa nature, n'est pas durable. Il en était ainsi de cette belle passion de Tamitié dont ridéal ne me semblait pouvoir être conçu que par l'imagination exaltée de la première jeunesse. Plus j'avance, au contraire, dans la vie, plus je crois que

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ramitié^ telle que je la concevais, peut en effet exister et jconserver toujours son caractère, non chez tous les hommes sans doute, mais chez quelques-uns. Elle ne peut pas naitre à tous les âges; mais une fois qu^elle est née, je ne vois pas pourquoi Page l'affaiblirait ou même la ferait changer de nature, surtout pour ceux qui, en connaissant tout le prix, veillent sans cesse sur elle et ne laissent point altérer ce qui seul la soutient, la confiance dans les grandes comme dans les petites choses. Gesi sur ce point qu'il faut toujours être sur nos gardes, mon cher ami. En cela, je Tavoue, je suis plus sur de moi que de toi. Il y a des parties de ton âme que je n'ai jamais pu pénétrer, et cette discrétion qui ne peut qu'augmenter m'a souvent blessé, d'autant plus que, comnae elle repose sur un fonds estimable et sur des principes théoriquement vrais, je ne pouvais te la reprocher. Il y a, entre autr&s. une conversation qu'il faut absolument que j'aie avec toi un jour ou l'autre

Paris, 10 mai 1838.

Je me trouve libre en ce moment, mon cher ami, et j'en profite pour t'écrire, ce que j'aurais^ dû faire depuis longtemps. Je t'ai fort négligé tous ces temps-ci. Ce n'est point par indifférence, tu le sais bien, ni par paresse, mais par un instinct que j'ai souvent éprouvé

sans jamais le définir, qui me porte à me renfermer en moi, alors même que je dois y rencontrer une pensée triste. Il pourrait bien y avoir de l'orgueil au fond de cela. Je suis humilié de me plaindre d'un mal irrémédiable, et d'une chose, d'ailleurs, que j'ai voulue. . . Entre le résultat obtenu et le but que je voulais atteindre, je vois un espace^ immense. Cette vue ne me décourage pas, mais empêche qu*une ardeur continuelle ne me soutienne, et puis qu'est-ce qui se connaît soi-même? C'est une pensée qui me revient vingt fois le jour. Le monde fourmille d'heureux sots qui s'admirent de bonne foi (je suis sur de n'être pas de cette catégorie), et de sots qui, se découvrant quelquefois tels, n'ont que les désavantages de l'état sans en avoir les agréments. Il m'arrive quelquefois de me ranger dans cette classe-là, et il n'y a là rien

de bien agréable

On me dit que tu viendras au mois de janvier prochain. Que comptes-tu faire alors, mon cher Louis? Voyageras-tu ? resteras-tu chez toi ? Une des choses que j'envie dans ton état, ce sont ces longs intervalles de liberté complète qui suivent un grand assujettissement. Combien alors on doit jouir de soi ! Nous, nous n'avons point de travaux aussi pénibles; nous n'avons jamai? non plus de repos absolu... Cependant mon ancien goût pour la vie errante et agitée est loin d'être éteint. 11 me semble, au contraire, que j'entreprendrais un long et aventureux voyage avec plus de plaisir que jamais, et puis, lorsque j'aurais couru quelque temps,

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je désirerais me fixer de nouveau. Je connais ces flux et reflux pour les avoir éprouvés bien souvent. Besoin de mouvement, besoin de repos; c'est l'alternative où je roule depuis six ou sept ans.

Versailles, 6 septembre 1898.

Je sais déjà que Stoffels est arrivé à

bon port. 11 t*a dit sûrement que nous avions assez bien passé notre temps, sans grands plaisirs, il est vrai, mais dans une intimité qui était, pour moi, et je pense pour lui, préférable à tous les plaisirs du monde. Décidément, mon cher ami, il n'y a que Tamitié qui signifie quelque chose ici -bas. C'est ce dont je me suis convaincu à mesure que je t&tais de tous les autres sentiments. Je suis encore à concevoir qu'il y ait des hommes qui puissent vivre sans un seul ami. Cela me paraît un phénomène incroyable, et je me dis que ces gens-là ne doivent pas valoir grand'chose... Nous avons beaucoup parlé de toi, Stofiels et moi. Il éprouve pour toi cette chaleur d'amitié que tu lui connais , et la conversation tournait sans cesse de ton côté

Versailles^ .... 1828.

Ma lettre n'a pu partir hier parce que M. de Lamoricière * n'a pu venir déjeuner, et quand je Faî vu, il était trop tard pour la poste. Je te dirai que j'ai été enchanté de lui personnellement : j'ai cru voir en lui tous les traits d'un homme véritablement remarquable. Moi qui suis habitué à vivre avec des gens qui se payent assez volontiers de mots, j'ai été tout surpris du besoin de netteté qui a l'air de le tourmenter sans cesse. Le sang-froid avec lequel il m'arrêtait ppur me demander compte d'une idée avant de me laisser passer à une autre, ce qui plusieurs fois m'a un peu déconcerté, sa manière de parler de ce qu'il entend parfaitement, m'ont donné de lui une opinion supérieure à celle que j'ai presque jamais conçue d'un homme au premier abord. Je lui ai dit que j'espérais que nous trouverions l'occasion de nous revoir, et ce n'était pas un compliment.

Nous avons beaucoup parlé de toi. Je te l'avouerai, mon cher ami, j'ai beau faire et ne puis rien apercevoir de net dans ta position; une foule de bases me ipanquent pour asseoir mon opinion :

1* J'ignore complètement s'il existe une supériorité

I. Anjourdlmi le général Lamoricière. Il était à l'École poljtechniqne de la même promotioD que Louis de Kergoilay, qui lui fit cooDaitre Tooqueville, et pour la première fois dans le rendez-vous dont on parle ici mit en rapport deux hommes destinés à se retrouver plus tard dans la vie publique.

quelconque de Tartillerie à pied sur rartillerie à cheval... Il n'y a qu'une chose que je vois clairement : c'est qu'en prenant Tartillerie à pied et le régiment de Montpellier, tu auras deux chances de plus de faire la guerre ; alors même que l'expédition de Morée lamguirait, comme cela est fort possible sans être probable, tu pourrais espérer d'y être envoyé pour remplacer les morts ou ceux qui reviendraient, car on dit qu'il y a un roulement perpétuel dans les régiments d'artillerie.

â* Les Turcs paraissent victorieux en ce moment. Si ces succès continuent, je crois que la paix en Europe en sera la suite. Cependant il se pourrait que les Turcs, enflés de leurs victoires sur les Russes, précipitassent un de leurs corps d'armée sur TAttique et le Péloponèse : alors la guerre de Morée deviendrait très-sérieuse., • Je ne vois pas que l'intérêt d'aucune des nations européennes fût de faire, dans ce cas, la guerre ; on nous laisserait sans doute nous tirer de l'entreprise hasardeuse dans laquelle nous nous sonmies engagés; nonseulement dans cette supposition le régiment de Mont^ pellier marcherait, mais probablement plusieurs autres.

3* Troisième chance à laquelle je ne pensais pas au . commencement, et qui est faible. Il est très-possible que, si on évacuait bientôt la Morée, on portât la guerre à Alger , car il faut que cette ridicule affaire se termine...

Après cela je te dirai, mon cher ami, que je ne partage pas tes craintes pour l'avenir ; non, tu

verras la guerre^ pourvu que Dieu te prête vie, 8oiseu s^uré. L'Europe n'est pas dans un état qui lui permette de rester longtemps en paix. Ne vois-tu pas comme, en France surtout, raflaissement, fruit des guerres et des révolutions, disparait rapidement; comme avec les nouvelles générations de nouvelles passions et de nouvelles espérances viennent nous agiter; comme avec nos forces, nos prétentions croissent. Dieu veuille que cette activité ne se porte pas au dedans ! Mais certainement elle se tournera d'un côté quelconque...

Youkers ^^ ce 29 juin 1881, à SO milles de New-YorL

Je commence ma lettre ici, mon cher ami, mais je ne sais quand je la fmirai. Je ne l'ai point écrit plus tôt parce que je n'avais rien de particulier à te dire; je suis dégoûté de parler de France de si loin. Les événements auxquels ma lettre se rapporterait seraient presque oubliés de toi au moment où elle te parviendrait; rétat de choses sur lequel je raisonnerais aurait changé dix fois dans Tintervalle. D'un autre côté, pour le parler de ce pays-ci, je voulais en savoir un peu plus long qu'au momsnt de mon arrivée. Je m'aperçois que je

1. Petit village situé sur les borJs de THudson, à quelques milles de New- York, où nous nous étions rendus sur un de ces petits sloops qui montent et descendent sans cesse la rivière du Nord.

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n*ai pas beaucoup gagné à attendre. Il y a chez un peuple étranger une certaine physionomie extérieure qu'on aperçoit du premier coup d*œii et qu'on retient très-aisément. Lorsque ensuite on veut pénétrer plus avant, on trouve alors des difficultés réelles auxquelles on ne s'attendait pas ; on marche avec une lenteur désespérante, et les doutes semblent augmenter à mesure qu'on avance. Je sens que dans ce moment-ci ma tète est un chaos où se placent pêle-mêle une foule de notions contradictoires. Je me fatigue à chercher quelques points parfaitement clairs et concluants, je n'en trouve pas. Dans cet état d'esprit, c'est une chose agréable et utile pour moi que de t'écrire. Peut-être mes idées se débrouilleront-elles un peu par l'obligation où je vais être de les exprimer. D'ailleurs ne trouverais-je que des rêveries creuses et des doutes, je te les enverrais encore sans scrupule. Un des avantages de notre amitié, c'est que nous nous connaissons si parfaitement et nous sommes si sûrs de notre véracité l'un envers l'autre, que nous pouvons nous exprimer des commencements d'opinions sans craindre les interprétations ; nous sommes bien certains que l'esprit de celui de nous deux qui écrit est parfaitement dans la position où il se montre, ni plus ni moins.

Tu me demandes dans ta dernière lettre s'il y a ici des croyances. Je ne sais quel sens précis tu attaches à ce mot. Ce qui me frappe, c'est que l'immense majorité des esprits se réunit dans quelques opinions communes. C'est jusqu'à présent ce que j'envie le plus

à rAmérique. Ainsi i* je n*ai encore pu surprendre dans la conversation de personne, à quelque rang qu'il appartienne, l'idée que la république n'était pas le meilleur gouvernement possible, et qu'un peuple n'ait pas le droit de se donner le gouvernement qui lui plaît. La grande majorité entend les principes républicains dans le sens le plus démocratique. Chez quelques-uns on voit percer une certaine tendance aristocratique que je tâcherai de te faire comprendre plus bas. Mais que la république soit un bon gouvernement, quelle soit dans la nature des sociétés humaines, cîest ce dont personne ne semble douter, prêtres , magistrats, commerçants, artisans. C'est une opinion tellement générale et si peu discutée, même dans un pays ou la liberté de parler est illimitée, qu'on pourrait presque l'appeler une croyance. Il y a une seconde idée qui me parait avoir le même caractère ; l'immense majorité a foi à la sagesse et au bon sens humain ; foi à la doctrine de la perfectibilité humaine; c'est encore là un point qui ne trouve que peu ou point de contradicteurs. Que la majorité puisse se tromper quelquefois, c'est ce que personne ne nie ; mais on pense que nécessairement à la longue elle a raison, qu'elle est nonseulement le seul juge de ses intérêts, mais encore le juge le plus sûr et le plus infaillible. La conséquence de cette idée est que les lumières doivent être répandues & profusion parmi le peuple, qu'on ne saurait trop l'éclairer. Tu sais combien de fois en France nous nous sommes (nous et mille autres) tourmenté l'es-

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prit pour savoir s'il était à désirer ou à craindre que rinstruction pénétrât dans tous les rangs de la société. Cette question, si difficile à résoudre pour la France, ne semble même pas s'être présentée ici aux esprits. Il m'est déjà arrivé cent fois de la poser aux hommes les plus réfléchis. Je voyais par la manière dont ils la tranchaient qu'ils ne s'y étaient jamais arrêtés, et son énoncé seul avait pour eux quelque chose de choquant et d'absurde. Les lumières, disaient-ils, sont les seules garanties que noqs ayons contre les écarts de la multitude.

Yoilà, mon cher ami, ce que j'appellerais les croyances de ce pays. Us croient de bonne foi à l'excellence du gouvernement qui les régit ; ils croient à la sagesse des masses, pourvu qu'elles soient éclairées, et ne paraissent pas se douter qu'il y a une certaine instruction qui ne peut jamais être le partage des masses et qui cependant peut être nécessaire pour gouverner un État.

Quant à ce que nous entendons généralement par croyances, comme mœurs, anciennes traditions, puissance des souvenirs, je n'en vois pas jusqu'à présent de traces. Je doute même que les opinions religieuses aient une aussi grande puissance qu'on le pense au premier abord. L'état religieux de ce peuple-ci est peut-être ce qu'il y a de plus curieux à examiner ici. Je tâcherai de te dire ce que j'en sais, quand je reprendrai ma lettre qu'il faut que j'interrompe, peutêtre pour plusieurs jours.

Calwell, 45 milles de New-Tork.

Mon esprit a tellement été mis en mouvement depuis ce matin par le commencement de ma lettre, que je sens le besoin de la reprendre sans savoir cependant au juste ce que je vais te dire. Je te parlais plus haut de la religion. Le dimanche est observé rigoureusement; j'ai vu des rues barrées en face des églises pendant le service divin ; la loi commande ces choses impérieusement et l'opinion, bien plus forte qu'elle, oblige tout le monde à se montrer à Téglise et à s'abstenir de tout divertissement

Toutes mes observations jusqu'à ce jour me portent à penser que les catholiques augmentent en nombre. Beaucoup d'Européens qui arrivent viennent les recruter; mais les conversions sont nombreuses. La Nouvelle-Angleterre, le bassin du Mississipi commencent à s'en remplir. Il est évident que tous les esprits naturellement religieux parmi les protestants, les esprits graves et entiers, que le vague du protestanisme fatigue et qui en même temps sentent vivement le besoin d'une religion, abandonnent de désespoir la recherche de la vérité et se rejettent de nouveau sous l'empire de Yautorité. Leur raison est un fardeau qui leur pèse et dont ils font le sacrifice avec joie; ils deviennent catholiques. Le catholicisme , d'ailleurs , saisit vivement les sens et l'âme, et convient plus au peuple que la religion réformée ; aussi le plus grand nombre

des convertis appartient-il aux classes ouvrières de la société. Voilà l'un des bouts de la chaîne; nous allons maintenant passer à l'autre bout. Sur les confins du protestantisme, se trouve une secte qui n'a de chrétien que le nom, ce sont les unitairiens. Parmi les upitairiens, c'est-à-dire parmi ceux qui nient la Trinité et ne reconnaissent qu'un Dieu, il y en a qui ne voient en Jésus-Christ qu'un ange, d'autres un prophète, d'autres enfin un philosophe comme Socrate. Ce sont de purs déistes ; ils parlent de la Bible , parce qu'ils ne veulent pas choquer trop fortement l'opinion qui est encore toute chrétienne. Ils ont un office le dimanche, j'y ai été; On y lit des vers de Dryden, ou autres poètes anglais sur l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. On y fak un discours sur quelque point de morale, et tout est dit. Cette secte gagne des prosélytes à peu près dans la même proportion que le catholicisme, mais elle se recrute dans les hauts rangs de la société. Elle s'enrichit comme lui des pertes du protestantisme. Il est évident que les protestants dont Tesprit est froid et logique, les classes discutantes, les hommes dont les habitudes sont intellectuelles et savantes, saisissent l'occasion d'embrasser une secte toute philosophique qui leur permet de faire profession presque publique de pur déisme. Cette secte, du reste, ne ressemble en aucune façon aux saints-simoniens de France. Indépendamment du point de départ, qui est tout différent, les unitaires ne mêlent rien de boursouflé ni de bouffon à leur doctrine et à leur culte.

3U CORRESPONDAXCE.

Au contraire, ils visent autant que possible à se rapprocher entièrement des sectes chréliennes;' aussi aucune espèce de ridicule ne s'attache à eux; nul esprit de parti ne Tes pousse ni ne les arrête. Leurs allures sont naturellement graves, et leurs formes simples. Ainsi tu vois: le protestantisme, mélange d'autorité et de raison, est ïmlHu en brèche tout à la fois par les deux principes absolus de la raison et de Vautorxté. Ce spectacle se présente un peu partout pour qui veut bien regarder; mais ici il frappe les yeux. Il est apparent, parce qu'en Amérique, nulle puissance de fait ni d'opinion ne vient gêner la marche des intelligences ou des passions humaines sur ce point; elles suivent leur pente naturelle. Dans un temps qui ne me parait pas très-éloigné, U me parait certain que les deux extrêmes se trouveront en présence. Quel sera alors le résultat définitif? Ici je me perds absolument dans le vague, et je ne vois plus de route indiquée. ...

Mais pour revenir à l'état présent des esprits en Amérique, il ne faut pas prendre ce que je viens de dire dans un sens trop absolu. Je t'ai parlé d'une disposition et non de faits accomplis. II est évident qu'il reste encore ici un plus grand fonds de religion chrétienne que dans aucun pays du monde, à ma connaissance , et je ne doute pas que cette disposition des esprits n'ait encore de l'influence sur le régime politique. Elle donne une tournure morale et réglée aux idées; elle arrête les écarts de l'esprit d'innovation;

surtout elle rend très-rare cette disposition de Tâme, sî commune chez nous, qui fait qu'on s'élance à travers tous les obstacles /)er fas et nefas vers le but qu'on a choisi. Il est certain qu'un parti, quelque désir qu'il eût d'obtenir un résultat, se croirait encore obligé de n*y marcher que par des moyens qui auraient une apparence de moralité et ne choqueraient point ouvertement les croyances religieuses toujours plus ou moins morales, même lorsqu'elles sont fausses.

J'aborde un autre sujet. J'ai entendu dire en Europe qu'il y avait en Amérique une tendance aristocratique. Ceux qui disent cela se trompent, c'est une des choçes que j'affirmerais le plus volontiers. La démocratie est au contraire ou en pleine marche dans certains États, et dans toute son extension imaginable en d'autres. Elle est dans les mœurs, dans les lois, dans l'opinion de la majorité. Ceux qui lui sont opposés se cachent et sont réduits à prendre ses propres couleurs pour avancer. A New- York, il n'y a que les vagabonds privés des droits électoraux. Les effets d'un gouvernement démocratique sont d'ailleurs visibles; c'est une instabilité perpétuelle dans les hommes et dans les lois, une égalité extérieure poussée au plus haut point, un ton de manières et un tour d'idées uniformément commun.

Nous allons nous-mêmes, mon cher ami, vers une dénK)cratie sans bornes. Je ne dis pas que ce soit une bonne chose ; ce que je vois dans ce pays-ci me con-

vainc au contraire que la France s* en arrangera mal; mais nous y allons poussés par une force irrésistible. Tous les efforts qu'on fera pour arrêter ce mouvement ne procureront que des haltes. Refuser d'embrasser ces conséquences me paraît une faiblesse, et je suis amené forcément à penser que les Bourbons, au lieu de chercher à renforcer ostensiblement le principe aristocratique qui meurt chez nous, auraient dû travailler de tout leur pouvoir à donner des intérêts d'ordre et de stabilité à la démocratie. Dans mon opinion , le système cofnmunal et départemental aurait dû dès le principe attirer toute leur attention. Au lieu de vivre au jour le jour, avec les institutions communales de Napoléon, ils auraient dû se hâter de les modifier, initier peu à peu les habitants dans leurs affaires, les y intéresser avec le temps ; créer des intérêts locaux et surtout fonder, s'il esk possible, ces habitudes et ces idées légales qui sont, h mon avis, le seul contrepoids possible à la démocratie. Peut-être alors auraientils rendu le mouvement qui s'opère moins dangereux pour eux et pour l'État. En un mot, la démocratie me paraît désormais un fait qu'un gouvernement peut avoir la prétention de régler, mais d'arrêter, non. Ce n'est pas sans peine, je t'assure, que je me suis rendu à cette idée ; ce que je vois dans ce pays-ci ne me prouve point que, même dans les circonstances les plus favorables, et elles existaient ici, le gouvernement de la multitude soit une excellente chose. On est à peu près d'accord que dans les premiers temps de la

république, les hommes d'État, les membres des chambres, étaient beaucoup plus distingués qu'ils ne le sont aujourd'hui. Ils faisaient presque tous partie de cette classe de propriétaires dont la race s'éteint tous les jours. Maintenant le pays n'a plus la main si heureuse. Ses choix tombent en général sur ceux qui flattent ses passions et se mettent à sa portée. Cet effet de la démocratie, joint à Textréme instabilité de toutes choses, au défaut absolu d*esprit de suite et de durée qu'on remarque ici, me démontre tous les jours davantage que le gouvernement le plus rationnel n'est pas celui auquel tous les intéressés prennent part, mais celui que dirigent les classes les plus éclairées et les plus morales de la société. On ne peut se dissimuler, cependant, qu'en somme ce pays-ci ne présente un admirable spectacle. Il me pénètre, je te le dis franchement , de la supériorité des gouvernements libres sur tou;5 les autres. Je me sens plus que jamais convaincu que tous les peuples ne sont pas faits pour en jouir dans la même étendue, mais aussi je suis plus que jamais disposé à penser qu'il est à regretter qu'il en soit ainsi. 11 règne ici une satisfaction universelle du gouvernement existant dont on ne peut se faire d'idée. Le peuple est incontestablement placé plus haut dans réchelle morale que chez nous ; chaque homme a un sentiment de sa position indépendante et de sa dignité individuelle qui ne rend pas toujours son abord fort agréable, mais qui en définitive le porte à se respecter lui-même et à respecter les autres. J'admire

surtout ici deux choses : la première, c'est Textréaie respect qu*on a pour la loi; seule et sans force publique, elle commande d'une manière irrésistible. Je crois, en vérité, que la principale cause en est qu'ils la font eux-mêmes et peuvent la changer. On voit sans cesse des voleurs qui ont violé toutes les lois de leurs pays obéir scrupuleusement à celles qu'ils se sont faites eux-mêmes. Je crois qu'il se passe quelque chose de semblable dans'Tesprit des peuples. La seconde chose que j'envie k ce peuple-ci, c*est la facilité avec laquelle il se passe de gouvernement. Chaque homihe se regarde ici comme intéressé à la sûreté publique et à l'exercice des lois. Au lieu de compter sur la police, il ne compte que sur lui-même. Il en résulte qu'en somme, et sans qu'elle paraisse jamais, la force publique est partout. C'est une chose vraiment incroyable k voir, je t'assure, que la manière dont ce peuple se maintient en ordre, par le seul sentiment qu'il n'a de sauvegarde contre lui que dans lui-même.

Tu vois que je te rends le plus que je puis compte de toutes les impressions que je reçois. En somme , elles sont plus favorables à l'Amérique qu'elles ne l'étaient pendant les premiers jours de mon arrivée. Il y a dans le tableau une foule de détails défectueux , mais l'ensemble saisit l'imagination. Je conçois surtout qu'il agisse d'une manière irrésistible sur les esprits logiques et superficiels, combinaison qui n'est pas rare. Les principes du gouvernement sont si simples, les conséquences s'en déduisent avec une ré-

gularité si parfaite, que Tesprit est subjugué et entraîné s*il n*y prend garde. Il faut faire un retour sur soi-même, lutter contre le courant pour apercevoir que ces institutions si simples et si logiques ne sauraient convenir à une grande nation qui a besoin d'un gouvernement intérieur fort et d'une politique extérieure fixe; qu'il n'est pas durable de sa nature; qu*ii demande, chez le peuple qui se le donne, une longue habitude de la liberté et d'une masse de vraies lumières qui ne peuvent s'acquérir que rarement et k la longue. Et après qu'on s'est dit tout cela, on en revient encore k penser que c'est cependant une belle chose et qu*il est à regretter que la constitution morale et physique de l'homme lui défende de l'obtenir partout et pour toujours.

Paris, 18 novembre 1888.

. • • . Je n'ai absolument rien de nouveau k te dire sur ma position. Ma vie est réglée comme celle d'un moine. J'ai depuis le matin jusqu'au dîner une existence toute de tête, et le soir je vais chez M"*' Beiam ^, où je trouve avec Marie le charme de longues causeries dont je ne m'ennuie jamais. Le lendemain je recommence; et ainsi de suite, avec une régularité sur-

I. La taote de miss Mary Mottley, qnMl épousa deux ans après.

3t0 CORRESPONDANCE.

prenante ; car mes livres et Marie font exactement depuis mon retour d'Angleterre, toute mon existence. • . Je sens de plus en plus comme toi ce que tu me dis sur les plaisirs de la conscience. Je crois aussi, que ce sont les plus réels et les plus profonds. Il n*y a qu'un grand but dans ce monde et qui mérite les efforts de l'homme : c'est le bien de l'humanité. Il y a des gens qui travaillent à faire le bien des hommes en les méprisant et d'autres en les aimant. Il se rencontre toujours dans les services que leur rendent les premiers quelque chose d'incomplet, de rude et d'orgueilleux qui ne crée ni la conviction ni la reconnaissance. Je voudrais bien être des seconds ; mais souvent je ne le puis. J'aime l'homme en général, mais je rencontre sans cesse tant d'individus qui me repoussent par la bassesse de leur âme ! Mes efforts journaliers tendent à me garantir de l'invasion d'un mépris universel pour mes semblables. J'y parviens souvent à mes dépens en rechercliànt minutieusement et avec une analyse impitoyable les motifs de mes actions. Souvent j'y rencontre bien des calculs d'intérêt personnel, qui ne paraissent point aux yeux des autres ou qui échappent aux miens. Je découvre quelquefois que je fais le mal par un bon principe , et plus souvent encore me plaçant dans le point de vue d'un indifférent ou d'un adversaire, je conçois qu'on porte sur moi des jugements sévères, mais injustes. Je trouve dans tout cela des motifs de me défier de mes propres lumières, et en • jugeant les autres hommes d'attaquer plus leur intel-

ligence que leur cœur. Je crois qu'il est presque impossible de leur être réellement utile en les jugeant tels (ju'on est tenté de le faire au premier abord ; et j'aimerais mieux descendre un peu dans ma propre estime, que de les laisser tomber trop bas

Paris, 25 juin 1984.

Je n'ai reçu ta lettre qu'il y a deux jours, mon cher ami; pendant qu'elle allait me chercher en Bretagne, je revenais à Paris

. . . Tu m'impatientes avec ton chagrin de ne trou- . ver personne qui conçoive tes projets d'occupations intellectuelles. Qu'est-ce que cela fait? Est-ce que tu ne te connais pas toi-même? Est-ce que tu ne sais pas quelle est la pente naturelle de tes goûts et de tes habitudes? Et quant au succès, qui en a jamais rien su avant d'avoir réussi?- C'est un point touchant lequel funivers ne t'apprendrait rien de sûr. Ce que tu sais, à n'en pas douter, c'est que tu es dans l'âge de la force et de l'action ; que les événements politiques t'empêchent d'exercer et d'appliquer dans les fonctions publiques cette force ; que ta nature se refuse k se plier aux petits soins de l'existence privée, et qu'il faut à tout prix cependant diriger l'activité de ton esprit vers quelque chose, sous peine de tomber audessous même du niveau de ceux qui s'occupent avec

succès de leurs affaires. Je viens de passer six semaines à la campagne, ce qui ne m'était pas arrivé depuis l'âge de neuf ans. J'ai vu ce qu'on y fait. J'ai éprouvé là quelque chose d'analogue à ce que je ressens en voyant un dévot : une envie extrême d'arriver à penser et à sentir de même, avec l'évidence que cela m'est impossible. Je ne sais ce que je deviendrai ; mais je sens très-bien qu'il me serait plus aisé de partir pour la Chine, de m'engager comme soldat, ou de jouer mon existence dans je ne sais quelle entreprise hasardeuse et mal conçue, que de me condamner à mener une vie de pomme de terre, comme les braves gens que je viens de voir

DubliD, 6 juillet 1835.

Je trouve en arrivant ici, mon bon ami, deux lettres de toi. Je commençais à m'ctonner de ton silence et à m'en inquiéter, mais non à m'en plaindre; car nous n'avons jamais connu dans notre amitié de susceptibilité. Ne voyant pas arriver de lettres, je pensais que peut-être tu avais déjà entrepris ton grand voyage. Tu aperçois que nos esprits sont liés malgi^ la distance qui nous sépare, et que l'un ne peut se sentir préoccupé d'un objet sans que l'autre éprouve une sorte de contre-coup. Je voulais t'en écrire hier de

Liverpool. Je n'ai différé que par l'espoir de trouver ici des lettres de toi.

L'idée de ce grand voyage m'afflige beaucoup : il m'inquiète ; mais, après tout , je ne sais si , à ta place, je ne ferais pas ainsi que toi. C'est là mon dernier mot. Il serait trop long de développer tout ce que renferment ces dernières lignes; mais tu les comprends sans peine. Jamais je ne te conseillerais d'entreprendre; un si long et si dangereux voyage ; ma raison n'est pas assez fixée sur son utilité; elle penche plutôt à la négative qu'à l'affirmative. Mais si tu t'y détermines, mon cœur te suivra sans peine et sans regrets. Que Dieu t'accompagne, mon bon et cher ami, et permette que nous nous revoyions dans des temps plus heureux que ceux-ci ! A mesure que j'avance dans la vie, je l'aperçois déplus en plus sous le point de vue que je croyais tenir à l'enthousiasme de la première jeunesse : une chose de médiocre valeur, qui ne vaut qu'autant qu'on l'emploie à faire son devoir, à servir les hommes et prendre son rang parmi eux. Au milieu des plus grands troubles, je trouve dans ces pensées le ressort qui relève mon âme. Ces pensées sont aussi les tiennes, mon cher ami, elles ont été celles de toute notre vie. Elles ont crû sans cesse au milieu de notre amitié. Nous les avons en quelque sorte fondues au milieu des sentiments les plus doux que l'intimité ait jamais fait naître entre deux hommes. Quelque chose qui t'arrive, mon bon ami, sois sûr que mon âme tout entière est avec toi. Sois sûr que, quelle que soit notre différente manière de

324 CORRESPON^DANCE.

penser sur tel ou tel sujet, nous nous réunirons toujours dans la manière de sentir; sois sûr qu'une émotion noble, une résolution généreuse et désintéressée de toi me fera toujours tressaillir, et que si j'ai moi-même le bonheur d'en rencontrer de telles sur mon chemin, quel qu'en doive être le résultat, je croirai toujours qu'en * m'y abandonnant je fais ce que tu approuves. Oh! que la vie deviendrait petite, froide et triste si, à côté de ce monde de tous les jours, si plein d'égoïsme et de lâcheté, l'esprit humain ne pouvait en bâtir un autre où le désintéressement, le courage, la vertu, en un mot, put respirer à l'aise. Mais celui-là on ne peut en trouver les éléments qu'au fond de quelques âmes comme la tienne

... Ah ! que je voudrais que la Providence me présentât une occasion d'employer â faire de bonnes et grandes choses, quelques périls qu'elle y attachât, ce feu intérieur que je sens au dedans de moi, et qui ue sait où trouver qui l'alimente !

Baden, ce 5 août 1836.

Je t'écris, mon cher ami, de la petite ville de Baden, où je ne comptais pas aller, mais où la circonstance suivante m'a mené. Marie éprouve des douleurs nerveuses qui la font beaucoup souffrir. Pendant que

nous étions à Berne, plusieurs personnes de notre connaissance «nous ont assuré que les eaux de Baden étaient extrêmement utiles en pareil cas; les meilleurs médecins de la ville nous ont tenu le même langage. En conséquence, je me suis déterminé à venir passer le mois d'août ici ; nous continuerons ensuite notre voyage en l'allongeant un peu. C'est donc ici qu'il faut encore m'écrire à Baden, canton d*Argovie [Suisse).

J'ai reçu à Berne ta lettre du 20 juillet. Elle m'a vivement intéressé, et tu n'avais. pas besoin de me recommander de la garder. Cette lettre me porte de plus en plus à penser, ce que je t'ai déjà dit, qu'il faut prendre garde de nuire à ton style en voulant trop le polir. Ce que tu m'écris avec travail a l'air, il est vrai» d'être une page arrachée à un auteur du xvir siècle, mais non pas à un auteur du premier ordre; ton style lâche, au milieu de ses défauts, a souvent, au contraire, des (jualités principales; et ces points saillants me portent à lui donner la préférence, malgré les taches. Au reste, il faudrait encore causer de cela.

Ce que tu médis sur les jouissances matérielles m'a toujours semblé très-vrai, et me le paraît d'autant plus en ce moment que je lis Platon. Les philosophes de cette école ne font point, je crois, parmi les jouissances des sens, cette division tranchée dont tu te plains. Le désordre des mœurs et les plaisirs du luxe semblent, à leurs yeux, des choses sinon semblables, au moins analogues, et ils seraient plutôt indulgents pour l'un que pour les autres.. .

Les idées que. tu exprimes sont Irès-originales quant à la forme ; quant au fond, elles sont seulement récentes. Les platoniciens et les Pères de l'Église avaient dit, je crois, des choses analogues; seulement je ne me souviens pas d'avoir jamais vu qu'on eût fait sentir avec la netteté et la force que tu y mets Tanalogie qu'ont entre elles toutes les jouissances matérielles quelconques. On s'était borné à les réprouver toutes. Maintenant j'en viens à ce que je pense moi-même. On aura beau faire, on n'empêchera pas que les hommes n'aient un corps aussi bien qu'une âme ; que l'ange ne soit renfermé dans la bête... Toute philosophie, ou toute religion qui voudra négliger entièrement l'une de ces deux choses, produira quelques exemples extraordinaires, mais elle n'agira jamais en grand sur l'humanité : voilà ce que je crois et ce dont je gémis, car tu sais que sans être plus détaché qu'un autre de la bête, j'adore l'ange et que je voudrais à tout prix le voir prédominer. Je me travaille donc la tête sans cesse pour découvrir s'il n'y aurait pas entre ces deux extrêmes un chemin moyen où l'humanité pût se tenir et qui ne conduisît ni àHéliogabale ni à saint Jérôme; car je me tiens pour assuré qu'on n'entraînera jamais le gros des hommes vers l'un ni vers l'autre, et moins encore vers le second que vers le premier. Je ne suis donc pas aussi choqué que toi de ce matérialisme honnête dont tu te plains si amèrement, non qu'il n'excite mon mépris aussi bien que le tien , mais je l'envisage pratiquement et je me demande si quelque

A LOUIS DE KERGORLAY. 3î7

chose sinon de senublable, du moins d'analogue, n'est pas encore le mieux qu'il soit permis de demander, non pas à tel homme en particulier , mais à notre pauvre espèce en général. Songe à ces idées et réponds -y. Maintenant je change de sujet, car je n'ai pas grand'chose à faire ici, et c'est un grand plaisir pour moi que de l'écrire.

Jai emporté avec moi V Histoire de Florence par Machiavel, et je viens de la lire très-attentivement. Cette lecture a fait naître chez moi un certain nombre d'idés dont je veux te faire part, suivant notre ancienne méthode de philosopher sans cesse entre nous. Je te parlerai d'abord de l'écrivain. Le Machiavel de V Histoire de Florence est pour moi le Machiavel du Prince. Je ne conçois pas que la lecture de ce premier ouvrage ait jamais permis le moindre doute sur l'objet de l'auteur en écrivant le second. Machiavel dans son histoire loue quelquefois les grandes et belles actions ; mais on voit que c'est chez lui affaire d'imagination. Le fond de sa pensée, c'est que toutes les actions sont indifférentes en elles-mêmes, et qu'il faut les juger toutes par Thabileté qui s'y montre et le succès qui les suit. Pour lui le monde est une grande arène dont Dieu est absent, où la conciense n'a que faire et ou chacun se tire d'affaire le mieux qu'il peut. Machiavel est le grandpère de M. ***; c'est tout dire.

Quant au fond des choses qu'il raconte, je t'avouerai que je suis affrayéà l'idée des siècles dont il fait le portrait, et que je me sens un peu réconcilié avec le nôtre

et disposé à croire que nous le jugeons sévèrement^ Dans ces républiques italiennes du moyen âge, il y avait une sorte d'énergie grossière, il est vrai, mais combien on apercevait peu de véritables vertus ! Que de violences brutales à côté de raffinements de vices extraordinaires ! Que d'égoïsme ! quel mépris du droit ! quel scepticime parmi les hautes classes et quelle superstition dans les basses ! Quelle société profondément corrompue sans être encore généralement éclairée.

Je sais au reste que ce qui était vrai des Italiens dut rvi* siècle n'était pas exact des autres peuples de TEurope. Je me figure pourtant que les temps qui ont immédiatement précédé la réforme ont été partout des siècles de grande corruption. Ignorance et religion, mal entendue chez le peuple; doute ou incrédulité dans les classes supérieures ; en un mot le mal de la barbarie et celui de la grande civilisation mis ensemble., Ceci me porte de plus en plus à penser que quand une fois les croyances religieuses s'ébranlent chez u» peuple, il n'y a plus à hésiter, et qu'il faut à tout prix le pousser vers les lumières. Car si un peuple éclairé et sceptique présente un triste spectacle, il n'y en a pas de plus affreux que celui qu'offre une nation tout à leu fois ignorante, grossière et incroyante.

Mais je commence à être fatigué d'écrire. Adieu 1 réponds-moi vite. Tes lettres sont toujours un vrai plaisir pour moi ; ici plus encore qu'ailleurs. Je t'embrasse de tout mon cœur ; Marie te fait mille amitiés»

nous parlons bien souvent ensemble de toi. Je voudrais que tu pusses nous entendre.

Nacqueville, 10 octobre 1836.

Je t'écris de Nacqueville*, où je suis venu passer quelques jours. C'est là que j'ai reçu ta lettre des environs de Châlons. Je crois devoir te répondre à Berlin, de crainte que ma lettre ne te trouve plus à l'adresse intermédiaire que tu m'as indiquée. Le voyage que tu fais en ce moment excite vivement mon intérêt, non-seulement à cause de toi, auquel je.pense qu'il sera utile, mais aussi à cause de moi-même. Tu vas voir des choses qui piquent vivement ma curiosité. Après l'Angleterre le pays que j'ai toujours le plus désiré parcourir est la Prusse. Tout ce que j'en ai entendu dire me porte à croire qu'il n'est pas de pays qui mérite plus d'être examiné avec soin. Il y a dans ce qu'on m'en a dit plusieurs choses qui m'ont beaucoup frappé, mais entre autres celle-ci : le gouvernement prussien, soit qu'il suive un principe ou obéisse à un bon instinct, s'efforce, dit-on, de faire oublier à ses sujets qu'ils sont privés de la grande liberté politique, en leur accordant libéralement toutes les libertés se-

i. Cbàteau près de Cherbourg, appartenant au comte Hippolyte de TooqaeTiUe, frère aîné d'Alexis.

condairesqui peuvent être compatibles avec la monarchie absolue ; de telle sorte qu'il prépare, volontairement ou à son insu, les peuples à se passer de lui, et à arriver sans secousse à se diriger eux-mêmes. Il est très-curieux, ce me semble, d'étudier cette influence indirecte exercée par les États libres de Touest de l'Europe sur les grandes monarchies despotiques de l'est et du nord. Il arrive là quelque chose d'analogue à ce qui est arrivé au xvf siècle , où les États réformés ont modifié le catholicisme dans tous ceux qui restaient catholiques. J'indique en général ce sujet à tes observations non comme le plus intéressant peutêtre, mais du moins comme celui qui m'intéresse le plus. Entrant dans le détail, je te demanderai de prendre des renseignements aussi détaillés que tu le pourras sur le système provincial et communal prussien, ainsi que sur les limites de la centralisation. J'attache une grande importance à cela. Ce n'est point avec des arguments tirés de ce qui se passe chez des peuples républicains ou semi-républicains que nous pouvons espérer d'attaquer avec avantage la centralisation française. Il n'y a que les raisons prises chez les peuples à gouvernement absolu qui puissent faire une véritable impression sur la tourbe antilibérale... Je voudrais donc que tu m'eusses tous les documents écrits que tu pourras trouver, et de plus que tu parvinsses à saisir par toi-même la lettre et l'esprit de cette organisation ; car sans cela tu ne pourras jamais me la bien expliquer, ni moi la bien comprendre.

* A LOUIS DE KBRGORLAY. 331

Quant aux conseils généraux pour ion voyage, rappelle-toi que l'important est de se mêler avec le plus d'individus possible, et, en mettant naturellement chaque homme sur ce qu'il sait le mieux, d'en tirer en peu de temps tout ce qu'il peut donner. Pour cela il est bon de faire causer autant que possible les hommes les uns sur les autres. Ces renseignements sont précieux ; et comme on ne les prend pas pouf les communiquer au public, il est fort innocent de les recueillir. Ton nom et tes lettres de recommandation te lanceront suffisamment parmi l'aristocratie. Tous tes efforts doivent donc tendre à pénétrer dans les classes moyennes et littéraires. Je te recommande bien aussi, en voyageur expérimenté, d'écouter tout le monde sans prendre parti pour personne. Tu es étranger; tu n'as pas besoin d'avoir une opinion sur ce qui se passe en Prusse. Ne dis donc que ce qui est utile pour porter l'interlocuteur à développer le plus possible sa pensée. Garde-toi surtout, je te prie, d'une disposition naturelle, mais que tu outres souvent en France, qui est de ne pouvoir fréquenter que les gens qui te plaisent moralement. Ëcris beaucoup; tu ne saurais le faire trop. En écrivant tu vois l'obscurité de tes idées, ou de celle des autres, et tu remontes à la source. Envoiemoi, sans hésiter, tous les papiers que tu voudras. Us sont précieux pour toi et pleins d'intérêt pour moi. Ce serait une folie que de regarder à la dépense pour cet objet... Je n'ai pas besoin d'ajouter que tu peux mettre dans ton paquet toutes les lettres fermées que tu vou-

dras. Comme tu le dis très-bien, le côté original et vraiment moral et élevé de notre amitié, c'est d'avoir placé une si grande indépendance de pensée et d'action au milieu d'une si grande intimité. Voilà, je crois, tout ce que j'ai à dire. J'ajoute encore, cependant d'une manière générale, qu'il faut secouer vigoureusement pendant ce voyage une disposition de nonchalance qui est commune àpresque tous les voyageurs, et à toi peut-être plus qu'à un autre , parce que tu es rêveur. Agis donc le plus que tu pourras. Ne perds jamais une occasion de voir, ni surtout une occasion de faire connaissance

avec un homme

Le voyage que nous venons de faire en Suisse parait avoir fait grand bien à Marie sous plus d'un rapport. Cependant il l'a fatiguée, et lui a laissé un malaise que nous avons de la peine à détruire. Du reste, si cette course n'a pas été entièrement satisfaisante, physiquement parlant, elle a du moins servi à rendre notre intimité plus grande encore, s'il est possible, qu'elle n'était précédemment. Je ne puis te dire le charme inexprimable que j'ai trouvé à vivre ainsi continuellement avec elle, ni les ressources nouvelles que je découvrais à chaque instant dans son cœur. Tu sais qu'en voyage, plus encore qu'à l'ordinaire, je suis inégal, irritable, impatient. Je la grondais donc bien souvent et presque toujours à tort, et, dans chacune de ces circonstances, je découvrais en elle des sources inépuisables de tendresse et d'indulgence. Et puis je ne saurais te dire quel bonheur on éprouve à la longue

A LOUIS DE KëRGORLâY. 333

dans la compagnie habituelle d*une femme chez laquelle tout ce qu'il peut y avoir de bien en vous se réfléchit naturellement et parait mieux encore. Quand je fais ou dis une chose qui me parait complètement bien, je lis aussitôt dans les traits de Marie un sentiment de bonheur et de fierté qui m'élève moi-même; de même que, quand ma conscience me reproche quelque chose, j'aperçois immédiatement un nuage dans ses yeux. Quoique maître de son âme, à un point rare je pense, je vois avec plaisir qu'elle m'intimide, et, tant que je l'aimerai comme je fais, je suis bien sûr de ne jamais me laisser entraîner à quelque chose qui ne fût pas bien. Voilà tout à l'heure un an que nous sommes mariés, et il n'y a pas de jour où je ne remercie le ciel d'avoir placé Marie sur mon chemin, et où je ne pense que si quelque chose peut donner le bonheur sur cette terre, c'est une semblable compagne. Tu m'as demandé, mon cher ami, de te parler de moi et de Marie; je viens de te dire le fond même de toutes mes pensées. Il est une idée relativement au même sujet qui me préoccupe souvent péniblement. Tu vas bientôt te marier, et je ne puis m'efttpêchewde trembler qu'il ne s'établisse pas entre nos femmes ces rapports d'amitié et de bienveillance qui seraient si lAilps à la continuation de nos rapports intimé»; car tu verras, par expérience, mon cher ami, combien il est difficile de sMsoler en quoi que ce soit de sa compagne. Sous ce rapport le mariage que vient de faire Beaumont ne peut que m'être très-agréable. Tout annonce qu'une

amitié véritable va s'établir entre Marie et la femme de B., et dès lors l'intimité entre lui et moi est assurée pour toute notre vie. Remarque que je parle de l'intimité et non de l'amitié. Celle-ci n'est sujette à aucune circonstance extérieure. Adieu, le papier me manque.

Baugyi, ce 10 novembre 1836.

J'ai reçu, il y a quelques jours, mon cher ami, ta lettre datée deGeislingen, ce 27 octobre, dansMaquelle tu te plaignais de n'avoir pas trouvé de nouvelles de moi dans ce lieu-là. En arrivant à Berlin, tu auras découvert que je n'étais pas dans mon tort. Je t'ai écrit, il y a plus d'un mois, dans cette dernière ville, craignant que ma lettre ne courût après toi et ne finît par te perdre, comme il m'est arrivé bien souvent en voyage. J'espère doncqu'àl'heure qu'il est, tu ne m'en veux plus et que tu te prépares à m' écrire longuement durant le reste de ton séjour en Prusse.

Du reste, ta lettre de Geislingen m'a vivement intéressé. 11 s'y trouvait sur la somnolence intellectuelle de notre époque un morceau que je trouve excellent et plein de verve. Pourquoi n'écris-tu pas toujours avec cette tournure vive et originale? Je suis tout à fait d'avis avec toi sur le fait; la difficulté est de lerat-

1. Chdteau près de Compiègne, appartenaût à soq frère Edouard le vicomte de Tocque ville.

A LjOUIS de KERGORLAY. 335

tacher uniquement à la cause que tu lui donnes. Ne penses-tu pas que, indépendamment du roi Louis- Philippe, cette espèce d'horreur contre nature pour la pensée naît de l'extrême fatigue produite par une longue révolution dont toutes les agitations matérielles ont été précédées de grands mouvements dans les esprits, de théories, d'idées, de principes plus ou moins vrais ou vraisemblables, et qui ayant, en fin de compte, abouti à des résultats qui plaisent peu ou qui déplaisent, dégoûtent de tout mouvement intellectuel et produisent cet effrayant état que tu peins si bien? Louis- Philippe ne fait rien pour amener l'essor de la pensée ; soit. Mais ce n'est pas lui qui l'empêche de naître. Parviens à faire ressortir la cause que tu indiques, aussi vivement et aussi en relief que l'effet que tu montres, et tu auras fait faire un grand pas aux discussions politiques de nos jours ; mais je doute que tu le puisses.

A propos de Louis-Philippe, tu sais depuis long- temps sans doute Téchauffourée de Strasbourg. On prévoyait depuis longtemps que les plus grands périls allaient venir de l'armée, et moi je crois que nonseulement les périls actuels, mais les périls à venir viendront de là, et qu'ils ne menaceront pas seulement le gouvernement actuel, mais tous ceux qui se succéderont pendant longtemps. Je songe depuis longtemps à ce sujet, et il me semble que les mêmes raisons qui font qu'un peuple démocratique veut la paix et la tranquillité doit porter une armée démocratique à vouloir la guerre ou le trouble. C'est le même désir d'amélio-

rer son sort ressenti par tous à la fois, et la même possibilité indéfinie d'y réussir, qui portent les soldats d'un côté et les citoyens de Pautre. La cause est la même, les effets seuls diffèrent, et cette cause de sa nature est permanente. La tentative actuelle a été réprimée avec une extrême facilité; mais la tranquillité et l'immobilité du peuple dans cette circonstance sont effrayantes ; car cette immobilité ne naissait pas du dégoût du gouvernement actuel, mais de la profonde indifférence pour toute espèce de gouvernement. Je suis sur qu'à l'heure qu'il est les trois quarts des Français ignorent encore ce qui s'est passé, ou n'y ont pas pensé une seule fois depuis qu'ils l'ont appris. Le commerce et l'industrie prospèrent, cela leur sufiit, et ils ont pour leur bien-être une passion si 'imbécile, qu'ils ont l'air de craindre qu'en pensant aux causes qui peuvent le produire, ou qui peuvent le maintenir, ils le compromettent.

Tu verras dans ma lettre de Berlin avec quel intérêt presque personnel je te suis dans tes recherches. Ton voyage, que je crois plein d'intérêt pour toi, me semble pour moi-même une bonne fortune. Tu vas revenir de là avec un grand nombre d'idées nouvelles, de considérations auxquelles je ne suis pas préparé, car je n'ai jamais mis le pied au milieu de la race allemande. Ce doit être pour nous une mine inépuisable d'utiles et d'agréables conversations. Aussi je ne puis te dire quel plaisir j'ai éprouvé en lisant ta dernière lettre de voir le désir que tu as d'examiner et de con-

naître tout ce qui passe à ta portée, et le regret que tu éprouves de ne pouvoir^ te multiplier et allonger ton temps. Je me reconnais là. Tu comprends aussi ce que je regarde comme le véritable esprit des voyages : esprit très-rare et qui seul peut rendre les voyages utiles. Je n'ai jamais cru que nous pussions faire, pendant ton absence, cette espèce de roman par lettres dont nous avons causé bien des fois. En pays étranger, on n'a te temps de rien faire que de songer à ce qui se présente de nouveau à chaque minute. Il faut fixer à la volée et pêle-mêle sur le papier les idées qui passent, et renoncer absolument à l'espoir de réfléchir. Ce n'est qu'après qu'on peut le faire. Je te recommande toujours, si tu en as le temps , ma Prusse municipale. Tâche aussi de presser le moins possible ton retour; sois sûr'que tu fais là un métier utile pour toi et peutêtre pour les autres, et que tu te livres à l'occupation la plus profitable que tu puisses avoir en ce moment. Je suis venu ici à mon retour de Normandie. J'y resterai, je pense, jusqu'au i5 décembre. Je travaille rsept heures par jour et n'avance guère ; car je sens rimportance de ce second ouvrage, qui trouvera la -critique éveillée et ne pourra pas prendre le public au dépourvu. Je veux donc faire de mon mieux ; il n*y a pour ainsi dire pas de jour que je ne sente que tu me manques. Une multitude d'idées restent obscures dans mon esprit par l'impossibilité où je suis de les jeter dans une conversation avec toi et de voir comment tu t'y prends pour les combattre, ou le 1. u

nouveau tour que lu leur donnes en les admettant. 1! y a trois hommes aveclesquels je vis tous les jours un peu, c'est Pascal, Montesquieu et Rousseau; il m'en manque un quatrième qui est toi. Quoique nos opinions diffèrent souvent et sur des points fort graves, il existe dans notre façon générale d'envisager les choses humaines et de les sentir de si grandes analogies, que ta conversation parvient toujours à me réveiller et à m' animer. Il n'y a que toi qui y réussisses d'une manière habituelle, et c'est à ce signe principalement que je juge qu'il se rencontre en toi- quelque chose d'extraordinaire ou tout au moins de particulier que n'offrent pas les autres honmies ; car ils me laissent tous plus ou moins froid, et toi, tu m'échauffes presque toujours.

Adieu, je te quitte pour reprendre mon travail. D'ailleurs j'attends tes premières lettres d'Allemagne pour t'écrire longuement. Je t'embrasse de tout mon cœur.

Paris, ce 26 décembre 1886.

J'ai reçu il y a deux jours ta lettre n* 1, mon cher ami. Elle m'a suggéré plusieurs idées que je ne veux point laisser disparaître de mon esprit sans les avoir émises. Tu reviens sur le sujet de la révolution de juillet. Je crains, pour dire la chose en un seul mot, que la politique ne finisse par refroidir notre amitié.

fA LOUIS DE KERGORLAY. 339

ce que je regarderais comme un des plus grands malheurs de ma vie. Je ne redoute pas que cela arrive de mon côté, mais du tien. Indépendamment de ta raison, quand il s'agit de politique, tu as un instinct, c'est-à-dire une force secrète qui te fait agir et sentir indépendamment de ta volonté. C'est contre cette forcelà que je ne puis m'empôcher de craindre que notre intimité n'échoue ; car enfin si nous nous touchons en mille endroits, nous sommes séparés sur un point important, et surtout qui peut le devenir davantage avec le temps; on ne peut le nier. Je regrette chaque jour sincèrement l'événement de juillet; ici nous sommes d'accord. Je verrais sans grand regret une restauration que toi tu regardes comme absolument nécessaire. Voilà la naissance de l'angle que forment nos deux esprits. Tu crois donc qu'il faut à tout risque marcher dès à présent vers cette restauration, par tous les moyens quelconques, excepté ceux qui ne sont pas honnêtes, et moi, je ne le crois'point. Je ne vois, quant à présent, nulle chance de restauration qu'à l'aide des étrangers. La restauration faite ainsi, ou de toute autre manière, mais par la force et contre l'avis de la majorité de la nation, je ne lui vois pas de chances de durée, et je n'aperçois pas qu'elle puisse ou veuille faire triompher parmi nous certains principes libéraux auxquels je tiens autant qu'à elle-même. Tu ne vois pas les choses sous ce jour, et tu penses et agis en conséquence. Mais tu dois bien comprendre que, les envisageant ainsi dans toute la sincérité de ma pensée, je ne puis en conscience vou-

loir travailler au renversement du gouvernement actuel. Je ne lui demanderai jamais aucune faveur, je combattrai toute ma vie ses excès ; mais je ne puis vouloir le détruire jusqu'à ce que j'aie été amené à croire que je pourrais mettre à sa place quelque chose de bon et de durable. Voilà le vide qui se trouve entre nous. Je suis sûr que ta raison comprendra toujours la déduction d'idées que je viens de te faire, alors même que tu croirais que je me trompe. Je suis assuré aussi que tu me croiras toujours sincère ; mais comme je te disais au commencement de la lettre, je crains ton instinct. J'ai besoin de te précautionner moi-même là-dessus. Si jamais je croyais m'apercevoir que par suite de quelques divergences d'opinions tu devinsses quelque peu différent de toi-même vis-à-vis de moi, j'en éprouverais un cfiagriri profond. Car il y a dans notre amitié quelque chose que rien ne saurait remplacer et qui ne souffre pas la médiocrité : c'est un sentiment pur, grand, viril, libre, qui élève sans cesse l'âme. Du moment oii nous en arriverions à un sentiment ordinaire, à une affection d'habitudej le prestige serait évanoui. Luttons donc de toutes nos forces contre l'ennemi commun, le seul ennemi qui soit à craindre, la politique, dans le côté que je viens de mettre en lumière.

J'en reviens maintenant aux autres sujets de ta lettre. Tout ce que tu me dis sur la tendance centralisante, réglementaire de la démocratie européenne, me semble parfait. Mais après avoir développé tout cela très.

bien, tu ajoutes que sur ces points nous sommes à peu près d'accord ': ce n'est pas assez dire. Les pensées que tu exprimes là sont les plus vitales de toutes mes pensées; ce sont celles qui reviennent pour ainsi dire tous les jours et à chaque instant du jour dans mon esprit. Indiquer, s'il se peut, aux hommes ce qu'il faut faire pour échapper à la tyrannie et à l'abâtardissement en devenant démocratiques y telle est, je pense, l'idée générale dans laquelle peut se résumer mon livre, et qui apparaîtra, à toutes les pages de celui que j'écris en ce moment. Travailler dans ce sens, c'est à mes yeux une occupation sainte, et pour laquelle il ne faut épargner ni son argent, ni son temps, ni sa vie.

Je suis aussi partisan que toi de l'instruction publique, et pour les mêmes raisons, et je t'engage beaucoup à éclaircir le sujet en Prusse, pays où l'on prétend que l'instruction publique est mieux conduite qu'ailleurs. Ma curiosité, quant à présent, porte principalement sur ce point-ci : 1" la loi qui oblige à envoyer ses enfants à l'école est-elle encore en vigueur? quels sont ses effets et comment s'applique-t-elle? 2* Quelle part prennent les autorités locales dans l'instruction? A-t-on pu parvenir à intéresser les loca- Ktés aux écoles? Comment s'y est-on pris pour exciter l'esprit public dans ce sens? 3* Existe-t-il quelque degré intermédiaire d'instruction entre l'instruction primaire et l'instruction principale? 4* L'instruction principale se donne-t-elle dans les collèges ou dans des académies?

Adieu, mon bon ami, je t'embrasse bien tendrement

ij\:

Marie me charge de la rappeler à ton souvenir. Il ne se passe guère de jours sans que nous parlions ensemble de toi.

Paris, 26 JaoTier iSS7.

La lettre n** 2, que j'ai reçue il y a quatre ou cinq jours, m'a fait encore plus de plaisir que les précédentes. J'ai relu plusieurs fois fort attentivement ce que tu me dis sur la marche à suivre pour que la politique ne gêne jamais notre amitié. J'ai pensé mille fois toutes ces choses; mais tu les rends plus claires qu'elles ne s'étaient encore présentées à mon esprit. Je crois comme toi que le passé garantit l'avenir, et que nous mènerons jusqu'au bout la difficile tâche de montrer une entière indépendance au milieu de la plus étroite intimité. Peu d'hommes en viendraient à bout; mais ce que nous avons fait jusqu'ici prouve que nous différons beaucoup de la plupart des hommes. Nous avons d'ailleurs une grande garantie. Nous pouvons, en matière de gouvernement, être divisés sur les moyens ; mais nous tendons assurément vers la même fin. Nos intelligences forment comme deux h'gnes qui, bien que longtemps séparées, se rejoignent toujours quelque part dans un point extrême. Pour en finir sur ce point, je te dirai une fois pour toutes qu'il n'y a rien de plus précieux pour moi que notre amitié. J'y vois

A LOUIS DE KERGORLÂY. 343

une source inépuisable de sentiments élevés et énergiques, de belles émotions, de résolutions généreuses, un monde à part, un peu idéal peut-être, mais ou je me repose, non point comme un paresseux, mais comme un homme fatigué qui s'arrête un moment pour reprendre des forces et se jeter plus avant ensuite dans la mêlée. Si elle venait jamais à se refroidir ou à se rompre, je douterais de moi et de tout ce qu'il y a de bien autour de moi.

i*' février. — J'ai été obligé d'interrompre ma lettre en cet endroit à cause de la grippe qui m'a forcé d'aller chercher mon lit, où je suis resté quatre jours à perdre mon temps. Me revoici sur pied, mais fort affaibli, et la tête trop vide pour ajouter grand'chose il ma lettre. Tu fais cependant, à la fin de la tienne, «ne observation à laquelle je veux répondre. Tu me demandes si j'ai trouvé en Amérique et en Angleterre cette pruderie et cette affectation de manières qui te choquent avec raison à Berlin? Oui, principalement en Angleterre, où il est autant et plus facile, par exemple, d'entrer dans la chambre d'une femme pour *** que pour toute autre chose. Cependant je dois remarquer que dans ces deux pays, où l'affectation d'honnêteté et de décence est poussée par les femmes jusqu'à un degré ridicule, l'honnêteté elle-même était décidément plus grande que parmi nous. En est-il de même à Berlin? La découverte de ce bien m'avait donné de l'indulgence pour le mal qui l'accompagne, quelque peu indulgent que je sois naturellement en cette matière; et

j'avais fini par me dire que tout cet appareil extérieur et conventionnel de décence était peut-être à la vertu des femmes ce que le culte est à la religion : une forme» à travers laquelle les âmes énergiques (en bien ou en mal) passent, mais où les âmes faibles et ordinaires s'embarrassent et restent accrochées. J'avais donc été amené à penser que tous ces appareils de pudeur» toutes ces règles de prétendue délicatesse dont une femme réellement vertueuse n'a pas besoin, pouvaient bien servir à la masse des femmes. — Quant à la question que tu me fais sur le protestantisme, je suis trèstenté d'être de ton avis. Mais c'est une opinion qu'on ne peut discuter quand on est à jeun comme moi. . •

Tocqueville, i\ juin 1887.

J'ai fait jusqu'à présent, mon cher ami, un triste voyage. A peine arrivé ici, j'ai été saisi d'une de ces affreuses attaques nerveuses de l'estomac que tu connais. Je n'en avais pas eu depuis dix-neuf mois ; mais celle-ci peut compter pour deux, tant elle a été terrible. Il m'en est resté un état de malaise et de faiblesse qui ne me permet ni de travailler ni de marcher longtemps, et qui me laisse à l'oisiveté et à la rêverie» deux choses qui, comme tu sais, ne me conviennent guère. Je retombe alors sur moi-même fort lourdement, je m'agite et me fatigue dans le vide de mon

esprit, et quand j'en veux enfin sortir, la fatigue physique m'y ramène. C'est une chose cruelle qu'une âme si peu saine qu'elle ne puisse vivre pour ainsi dire que par des remèdes violents, tels que le travail, le mouvement, les passions. Nous t'avons bien des fois regretté depuis douze jours, Marie et moi. Tu remplirais à toi seul notre solitude, si tu étais là; car il n'y a qu'avec toi que je sache causer, et que je puisse toujours m'intéresser à toutes les causeries. L'hiver qui vient de se passer m'a laissé sur ce point des souvenirs très-doux. Jamais notre intimité n'a eu pour moi un charme plus grand et plus continu que durant les mois que je viens de passer à Paris. Je ne puis te dire combien notre amitié est pour moi une chose précieuse; combien j'y trouve de* force, de lumière, de bonnes et saintes inspirations. Je te répète cela sans cesse; mais c'est que je le sens continuellement. Quand, dans notre enfance, nous étions si unis, je ne pouvais m'empécher de craindre que l'âge et ce qu'on appelle la vie réelle ne dénouassent ces nœuds qui me semblaient si doux ; mais je vois chaque jour qu'ils se resserrent.

Tocqueville, 5 juillet 1887.

Mon cher Louis, notre excellent ami *** te demande mon avis sur mademoiselle... Voici ce que j'en sais et ce que j'en pense. Elle est fille d'un homme

d'esprit fort égoïste et d'une dévote très-étroite et assez sotte. Je crois, du reste, que Tun et Tautre n'auraient point l'envie de dominer leur gendre ou de le gêner. La jeune personne a, je crois, tout au plus seize à dix-sept ans. C'est une charmante jeune fille, quant au physique; mais je la crois d'une nullité complète et fort terre à terre. Elle est timide, bonne, douce et bornée. Voilà du moins le portrait qui m'est resté d'elle dans l'esprit. Je ne crois pas qu'il y ait jusqu'à présent en elle de quoi faire plus qu'une femme strictement honnête; et je n'en connais point qui indique moins de grands côtés. Elle est, comme je te l'ai dit, fort jolie, aime la toilette au milieu de la simplicité assez stupide de la vie qu'elle mène, et excellait, dès sa première enTance, à tirer un excellent parti des moindres chiffons pour en parer elle-même et ses sœurs. Je ne lui ai jamais entendu attribuer que cette seule capacité, ce qui, joint au peu d'étendue de son esprit, menace d'en faire un petit être très-joli et trèsinsignifiant

J'avoue que la famille serait aussi pour moi une grande raison de refuser. L'esprit terre à terre est l'atmosphère de toute cette maison. *** ne s'en est sauvé qu'en ressemblant à son père qui lui a donné, avec toutes ses faiblesses et les mollesses de son âniie, la vivacité et la pureté de son cœur. Dans tout le reste de la maison, l'influence de *** prédominé. Ce sont de grandes vertus bourgeoises enveloppées dans des

idées infiniment petites, et entièrement purgées de toutes extravagances aristocratiques, telles que l'amour de la patrie, l'enthousiasme pour les actions énergiques et brillantes.

Voilà tout au juste mon sentiment. Il est difficile de juger définitivement une aussi jeune fille que celle dont il s'agît. Elle peut se modifier jusqu'à un certain point par l'action continuelle du mari. Cependant je ne conseillerai jamais à un jeune homme de la trempe de ***, et tel que je le connais, d'entreprendre une éducation pareille ; et je ne puis m'empêcher d'être péniblement affecté en pensant qu'à la manière dont on se marie en Franco^ *** a autant de chances de tomber sur une femme semblable que sur une autre; car c'est un grand hasard de rencontrer, avant d'épouser, un homme qui puisse lui en dire aussi long que je le fais en ce moment.

Je te quitte à la hâte, mon cher Louis, parce qu'il faut que je me remette à nrion travail, dont la lenteur me désespère. Nous t'attendons ici avec une impatience extrême. Je ne puis te dire avec quelle joie nous te reverrons; nous passerons ici de bons jours, de meilleurs que nous n'en avons vu depuis dix ans. J'aurais donné beaucoup pour que tu vinsses, ainsi que cela était ton dessein, passer six ou huit mois avec nous; cette intimité si longue, si complète, eût fait époque dans notre vie ; elle aurait achevé de clore pour nous la jeunesse et d'ouvrir l'âge mûr. . .

Tocqueville, ce 4 septembre 1837.

Je ne t'ai point répondu plus tôt, parce que je cours toujours après une demi-journée d'oisiveté complète qui me permette de te raconter pêle-mêle une foule de sentiments et d'idées qui me viennent sans cesse. Je ne puis la trouver, et je prends le parti de t' écrire encore une lettre insignifiante, de peur de te laisser trop longtemps sans nouvelles.

J'ai rencontré l'autre jour, à Caen, madame***; je lui ai dit, dans la conversation, que je venais de recevoir de toi une lettre de dix pages, et que j'aspirais à en répondre une de la même taille. Cela lui a fait ouvrir les yeux comme des portes cochères. Elle savait notre intimité, mais une intimité qui peut produire des lettres de dix pages lui semble surnaturelle. Je suis sûr que son étonnement t'aurait désespéré; car il t'aurait donné une nouvelle preuve que nous vivons au milieu de gens qui ne nous comprennent guère ; mais j'en ai ri de tout mon cœur. Je serais bien fâché d'être trop bien compris de tout ce mondelà, gens très -estimables d'ailleurs ; car cela prouverait que je leur ressemble plus qu'il ne me convient de leur ressembler. Je n'ai jamais bien compris le degré de chagrin que tu éprouves de rencontrer des gens que tu aimes, que tu estimes et qui cependant te jugent tout de travers. Cela me paraît quelquefois

A LOUIS DE KERGORLAV. 349

pénible, mais pas autant à beaucoup près qu'à loi, qui t'en affliges sans cesse; ou du moins j'en suis autant irrité qu'abattu. Cela me donne des désirs extraordinaires de légitimer mes singularités par le succès, qui est dans ce genre le seul argument présentable. Je vais aussi me citer, car après tout, c'est mon exemple que je connais le mieux. Lorsque j'ai commencé à écrire, je trouvais, il est vrai, dans ma famille immédiate, de grands encouragements; mais je ne m'en sentais pas fort excité, parce que je supposais que leur amitié les aveuglait. Car les parents sont toujours dans un de ces travers : un certain tour d'imagination leur fait exagérer le mérite de leur proche, et un autre leur en grossit les défauts. Je ne m'enflais donc point du vent qui pouvait me venir de l'intérieur; et à l'extérieur, j'étais exactement dans la position oii tu es. Je passais pour un pauvre homme bizarre, qui, privé de carrière, écrivait pour tuer le temps ; occupation estimable à tout prendre, puisque enfin il vaut encore mieux faire un méchant ouvrage que courir les mauvais lieux.

C'est au milieu de ces diflicultés que j'ai conrmiencé. Je me rappelle très-bien que cet état de choses m'attristait, me froissait, m'irritait; mais loin de m'abattre, il me mettait le feu sous le ventre. Je sentais très-bien qu'un homme qui vit autrement que les autres hommes doit tendre de toutes ses forces à être plus qu'eux, ou se plier silencieusement aux .règles communes. Maintenant que mon livre a eu à peu près le succès que je

voulais, je vois qu'on me laisse très-paisiblement suivre mes propres façons, sans me gêner. Pourquoi n'en arriverai3-tu pas au même point? car après tout, et sans compliment inutile, je te crois mon maître. Il faut que je te répète ici une chose que je t'ai déjà dite bien des fois. Tu t'exagères infiniment les choses : la première est la difficulté de trouver par alliance une nouvelle famille qui te laisse libre dans tes goûts. Elle ne les comprendra pas, soit ; mais elle sera charmée de te les voir : toujours par la considération que je te faisais valoir plus haut. 11 vaut mieux faire un mauvais livre que courir les maisons de jeu. Ce que désire avant tout un père de famille, c'est un homme rangé, qui ait des occupations. Lesquelles ? peu importe qu'il range des pierres comme ***, ou des idées; pourvu qu'il ne soit pas les bras ballants, le but est atteint. Ta seconde erreur est de croire à la difficulté d'animer ta femme à ton travail, car je conçois qu'une approbation du genre que j'expliquais plus haut ne te suffirait pas pour elle. Crois-moi, mon cher ami, tu te trompes. Il y a des femmes telles que tu les supposes, cela est vrai, mais.infiniment moins que tu ne le crois. Je suis au contraire surpris du grand nombre de femmes, assez ordinaires du reste, que je vois prendre un intérêt passionné et souvent fort exagéré aux travaux littéraires de leur mari. Cela s'explique; car la gloire, de quelque manière qu'elle arrive, est de la gloire, et la femme qui porte votrp nom y est au moins aussi sensible que vous-même . Il faut donc que tu supposes

qu'elle aura une pauvre idée de toi el de ton esprit. Mais cela est- il supposable? Est-ce qu'une femme se trompe en général sur ce point-là? est-ce qu'elle n'est pas avertie à défaut d'autre chose par ce qu'elle entend dire et par le jugement que les amis de son mari portent sur lui ? Il te suflit de te montrer sans contrainte dans une seule conversation grave, pour qu'on ne puisse se méprendre sur ton compte. M^'deB., qui vient de partir d'ici, nous disait que dans une longue conversation que tu avais eue avec son mari devant elle, je ne sais sur quel sujet, elle t'avait surle-champ trouvé un homme supérieur el qu'elle ne pouvait se figurer que tu fusses le bon garçon dont les *** lui avaient parlé. Une pareille remarque aurait encore moins échappé à ta propre femme, car quelque futiles qu'elles soient, les femmes découvrent bientôt les côtés saillants de leur mari, et ne tardent pas en général à reconnaître des supériorités dont elles ont la jouissance presque personnelle. J'avoue cependant qu'il y a par le monde de froides et sottes créatures féminines sur lesquelles on ne peut rien et qui diraient volontiers de leurs maris mêmes ce que madame *** me disait de Bonaparte, qu'elle avait beaucoup vu avant les campagnes d'Italie : Je n'ai jamais connu un homme plus ennuyeux ax^ec ses éternelles conversations politiques ; aussi je m'en allais toujours quand je le voyais entrer. Mais ce sont là 'des exceptions.

Adieu, mon bon ami, je t'aime et t'embrasse du meilleur de mon cœur. Marie te dit mille amitiés.

P. S. Beaumont a rapporté d'Irlande d'excellents matériaux. Il m'a donné sur l'Angleterre des détails très-curieux. Il paraît que dans ce pays-là le mouvement démocratique est pour le moment arrêté. N'estce pas une grande et inutile leçon pour toutes les aristocraties du continent, qui, après s'être placées sous l'égide du pouvoir royal et s'être laissé mettre en tutelle par lui, sont aujourd'hui conduites par le même pouvoir vers une destruction prochaine ; tandis que ia seule aristocratie qui ait gardé le soin de ses propres aiTaires, et regardé l'ennemi en face, est debout et le sera quelque temps encore ?

Tocqueville^ 14 noTembre 1837.

Je crois t' avoir dit précédemment que, sans que je me fusse présenté moi-même, un grand nombre d'électeurs de l'arrondissement de Valognes voulaient me porter à la dcputation; la tentative a eu lieu. Mes amis, qui se composaient de toutes les nuances de l'opposition, ont échoué, mais en petite minorité seulement ; et en somme cette lutte me laisse des souvenirs agréables, à cause de l'ardeur singulière avec laquelle une partie de la population a tout à coup embrassé ma cause. Il en est résulté un grand lien entre elle et moi, et je reviendrai désormais dans ce pays avec un vif plaisir. J^ai été amené dans le cours

de cette élection à faire une petite publication que je t'envoie. J'évite en général de te parler du détail de mes actions politiques, à cause de la dissidence où nous sommes sur un point capital. Mais je ne dois pas te laisser ignorer les principaux de mes actes ; et la publication en question a, à mes yeux, ce caractère.

N'ayant point été nommé, me voici en dehors des affaires pour plusieurs années au moins. Je suis, je t'assure, bien loin de m'en plaindre. Je vais reprendre paisiblement mes travaux , et il ne tiendra pas à moi d'en établir de communs avec toi. Tu sais que tel a toujours été mon meilleur rêve. Nous avons encore le temps, comme tu vois, de philosopher à la grecque...

Comme toi je m'intéresse sans cesse, et plus peutêtre que je ne puis me l'expliquer, pour Lamoricière, que je §uis tenté de croire un peu indifférent pour tout le monde , et très-attaché seulement à son état. Cet homme m'entraîne malgré moi; et quand j'ai lu le récit de son assaut de Constantine, il m'a semblé que je le voyais arriver le premier au haut de la brèche, et que

toute mon âme était un instant avec lui. Je l'aime aussi,

je crois , pour la France ; car je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a un grand général dans ce petit homme-là.

Baugy, ce 21 mars ISSS.

Je viens de recevoir une lettre de toi ; mais je veux d'abord répondre un mot à la lettre que j'ai emportée avec moi l'autre jour, le voici :

Cette lettre m'a paru fort belle et je crois qu'en masse tu y as raison. Elle me satisferait pleinement^ si j'étais uniquement un être raisonnable ; mais j'ai en moi des instincts puissants que tes paroles ne calment point. Il est déraisonnable, je l'avoue, de désirer autre chose que la destinée humaine. Mais telle est l'impulsion involontaire et toute-puissante de mon âme* Il y a certains côtés de l'humanité qui me paraissent si petits que je sens la froideur pour le tout qui me gagne, malgré que j'en aie. C'est là une impression très-fâcheuse si elle se renouvelait souvent et qui paralyserait au lieu d'activer, si elle devenait permanente* J'aurais trop long à te dire là-dessus, et comme le temps me presse, je reviens à ta dernière lettre.

Je répondrai au premier article de ta lettre en te disant que, depuis quelques jours, je lis la Vie de Mahomet et le Coran. Cette dernière lecture est une des plus impatientantes choses et des plus instructives qui se puissent imaginer; parce que l'œil y découvre facilement en y regardant de fort près tous les fils à l'aide desquels le prophète tenait et tient encore ses sectateurs. C'est un cours complet d'art prophétique

que celte lecture-là, et je t'engage fortement à la faire. Je ne conçois pas comment *** a pu dire que ce livrelà était un progrès sur TÉvangiie. Il n'y a nulle comparaison quelconque à faire suivant moi, et je trouve que sa seule lecture indique merveilleusement les différentes destinées des musulmans et des chrétiens. Le Coran ne me paraît être qu'un compromis assez habile entre le matérialisme et le spiritualisme. Mahomet a fait la part du feu, comme on dit, aux plus grossières passions humaines pour pouvoir faire pénétrer avec elles un certain nombre de notions fort épurées; afin que, les premières maintenant les secondes, l'humanité marchât passablement, suspendue entre le ciel et la terre. Voilà la vue philosophique et désintéressée du Coran ; quant à la partie égoïste, elle est bien plus visible encore. La doctrine que la foi sauve, que le premier de tous les devoirs religieux est d'obéir aveuglément au prophète ^ que la guerre sainte est la

première de toutes les bonnes ceuvres, et toutes ces

doctrines, dont le résultat pratique est évident, se retrouvent à chaque page et presque à chaque mot du Coran. Les tendances violentes et sensuelles du Coran frappent tellement les yeux que je ne conçois pas qu'elles échappent à un homme de bon sens. Le Coran est un progrès sur le polythéisme en ce qu'il contient des notions plus nettes et plus vraies de la divinité et qu'il analyse d'une vue plus étendue et plus claire certains devoirs généraux de l'humanité. Mais il passionne, et sous ce rapport, je ne sais s'il n'a pas fait plus de mal aux hftnmes que le

iv>*-'L-4.r?iir m. 1 'ZJTk jn u iw! Si docxTixie ni fiar =*ji =^ ^e^^i' >. ir -cfrrùi uizuûir tes^ ame^ de fort près et eir i^iïïâu.: î^-:ii3T^ àE=?rr iiii'naiiair «ur essor, tandis 011* a [t'i'rrnt: u: IzaiLoniâ t exsrrt sur J'e^èoe holuaiiK mkz mme?iri£ pai=^aii:^ qui k* croîs, m tout ii'T^mi^r. i"-,^- t'f^ iiiixriiurâiiiti nuf- saïai&irew Je voulais '. -Si drz i^mu/inn i^i^ aniz ^ur is^ nuibaBHfliâQie en iwr;i:"ni»rr t* »rf "tiiiçtmir' *n rfuisrikL Mais dqMiis tnwiriarr /.»u''- na »i'»iî « iiiiiriK b.iâi!XDeLi et m^obiige i n. .•::^ii:*tr »* niiiiki- mit if îiu* d i£*^ets iérieuiet suis.'ti-aiinf- i; u ur^^H ûiiu: « rftçrK- C«a aT«c chaçrii nut jn fiiaiiTf L ik tiatruf sf^ULTUàûii qui dous rïs*.* ?îii:':r? z rrt?f âf dsih mru^w Jfe loe sois le désir « 7i'*î*7iiî j* itisra. iiî rxur^r arec i*>5. Je ne puis frari:c«t!^i:-f iticnD^tn: I i-i i^.-n^' .-zçkassôble de venir 5**jî*t.r VA ^k ^.TZik,i3K ie Pi.r jfs- Oe ae fait ni visites hl ^fiirr^ iti:* i/:':.*^ 3i:oir: r<»roi&£i: ce temps-là. l«fl'>>--iii:L-z>^ii". ii ;. i-fi:r ti::^a3e qje nous aurioos â x«e M.T diû.* s^xre pr:-!r:«c>: s:'!î:ade, nous nous y tron*r:r>/ràr ; ii* à h"aii*î q^oe nxis ne l^avons jamais été f^vur ••'j-.^r^rîr des i^lêes qui ont une immense importance |;ra ".;•{»>? et qui ne peuvent devenir moins oby.'urrr que p-ir la conversation seule. Viens donc, je l'en prie.

Toicqueville, ce 8 août 18S8.

Je veux te donner une fois de mes nouvelles avant ton retour, et je t'écris à Rennes pour plus de sûreté.

Je passerai immédiatement et sans transition, suivant notre extraordinaire méthode , de toi aux antipodes, c'est-à-dire à Platon. Ce que tu en penses m'a paru pensé admirablement bien, parce que c'est précisément ce que j'en pense moi-même. L'épithète A'enfanlin donné à ce philosophe barbu m'a surtout réjoui et fait rire d'un rire très-approbateur; c'est précîsémentle mot attaché à la chose. Il y a en effet de l'enfantin dans les idées et surtout dans les méthodes puérilement méthodiques ou désordonnées de Platon. Mais, dans plusieurs endroits, il y a souvent du supérieur à l'homme , surtout si on se reporte à son temps. En somme, je le considère comme un pauvre politique; mais le philosophe m'a toujours paru supérieur à tous les autres, et sa visée, qui consiste à introduire le pluspossible la morale dans la politique, admirable. Il y a une aspiration continuellement spiritualiste et haute dans ce homme-là qui m'émeut et m'élève. Je crois qu'à tout prendre, c'est à cela surtout qu'il doit d'avoir si glorieusement traversé les siècles. Car après tout, et dans tous les temps, les hommes aiment qu'on leur parle de leur âme, bien qu'ils ne s'occupent guère que de leur corps.

358 CORIESPONDJINCE.

Adieu, je retourne au travail. Nous nous faisons une fête de te revoir, et, en attendant, je t'embrasse.

Jai mené depuis quelque temps une vie ^ agitée et si errante, mon cher ami, que je n*ai pu encore ré* pondre à ta dernière lettre. Elle m'a cependant fort ému. Il y règne une tendre amitié pour moi dont Texpression m'a bien touché. Je te demande pardon de f avoir exprimé quelques craintes et quelques doutes ; ma seule excuse est dans le prix extrême que j'attache à notre intimité. Quoique je diffère de toi sur quelques points importants, il n'y a pas, après tout, d'âme avec laquelle je me sente autant de liens profonds et de snthpathie réelle qu'avec la tienne. Je ne trouve guère qu'en toi la satisfaction pleine et entière de certains instincts élevés de ma nature qu'il me faut cacher ou comprimer dans le commerce habituel des hommes. Tous les mouvements de mon esprit et de mon cœur sont libres devant toi. Je puis descendre sans cesse avec toi jusqu'au fond d3 mes sentiments et de mes pensées sans crainte de me faire mal ou de te faire mal. Cela est tout h fait unique pour moi. Le charme qui en résulte est extrême. C'est le plus grand et le plus \iril plaisir que je connaisse. Rien ne me serait plus pénible que d'en être privé

... Je te dirai que je conçois et que j'approuve l'insistance que met ta famille^à t'empêcher, dans les circonstances actuelles, d'aller en Afrique. Ce voyage n'eût pas été très-bien placé. Mais si tu n'es pas en Afrique, pourquoi n'écris-tu pas? Tu sais avec quelle impatience Marie et moi nous attendons de tes nouvelles. • .

. . . J'ai déjà voulu me remettre au travail, mais je trouve des difficultés très-grandes à y réussir. 11 me semble que les idées paraissent et disparaissent devant moi comme des ombres chinoises, et que je ne les vois qu'à travers un objet transparent qui m'empêche toujours de les saisir. Je ne sais si cela vient de moi ou du sujet; de tous les deux, je pense. Le sujet est ce chapitre fmal dont nous avons tant causé, sans pouvoir rien conclure. S'il te venait quelques idées nouvelles sur ce point, fais-m'en part, je t'en prie. Tu sais qu'il s'agit de trouver une idée assez générale pour que l'esprit du lecteur s'y repose après la lecture de tout l'ouvrage, et dont cependant le développement ne soit pas assez long pour achever de fatiguer une attention déjà presque lasse. Peut-être que d'ici à quelques jours je t'écrirai à ce sujet une très-longue lettre; mais, pour le présent, je suis encore dans une trop grande obscurité pour pouvoir causer utilement. On vient me chercher pour monter à cheval; je te quitte, mais non sans t'embrasser du fond de mon cœur.

Alger, 23 mai 1841.

Je le remercie, mon cher ami, de la lettre que lu m*as écrite et que j*aî reçue ici , il y a dix jours. Je vois que tu attends beaucoup pour moi de ce voyage, j'en espère aussi quelque chose; mais je doute qu'il dure assez pour remonter le physique et le moral; l'un et l'autre sont depuis longtemps en assez pauvre état. Je n'ai pas grand'.chose à Rapprendre sur l'un ni sur l'autre. Ainsi, comme le temps me presse, je vais te parler d'Alger. Je ne fais qu'entrevoir toutes les questions que ce pays soulève ; cependant je commence à y voir un peu plus clair qu'en France. C'est une situation bien compliquée, bien difficile, dont je crois cependant qu'on se tirerait sans les viees inhérents à notre caractère national et à la forme de nos institutions. Mais ces vices, se joignant aux difficultés de l'entreprise, nous feront peut-être échouer. Voici l'état des choses. Nous nous établissons de mieux en mieux dans la province de Conslantine, et nous marchons rapidement à y remplacer les Turcs, et h y établir un gouvernement assez analogue au leur. 11 n'y a rien là de bien glorieux. Mais il y a lieu d'espérer qu'en maintenant de cette manière la population de Tintérieur soumise et immobile, nous pourrons faire en paix la colonisation des environs de Bone. Je doute cependant que le moment de celte dernière entreprise soit arrivé.

Dans la province d'Alger les coureurs de Tennemi viennent couper des lêles jusque dans le massif; la plaine de la Mitidja est un désert. Il n'y a plus de colons, et les tribus arabes qui l'habitaient sont toutes décampées. Alger présente cependant l'image d'une grande ville jouissant d'une grande prospérité. L'énergie que montrent ses habitants au milieu de tant de périls et de misère est étonnante. Il est évident que les âmes y sont montées sur un ton plus haut et plus ferme qu'en France. Toute la province d'Oran, sauf Oran , et celle de Tittery sont aux mains de l'émir. D'après tous les rapports que j'ai entendus ceJui-ci est tout à la fois plus fort et plus faible qu'il n'a été. Son gouvernement a pris de la consistance et s'est organisé; il est mieux obéi que celui même des Turcs. 11 a créé comme eux une force permanente et régulière avec laquelle il se porte rapidement sur la tribu qui veut résister et l'écrase. De plus que les Turcs, il exploite la haine des chrétiens et tient ensemble les tribus et l'aide de ce sentiment commun, le seul qui existe chez les Arabes. Mais d'un autre côté, il paraît certain que la population, toute fanatique qu'elle soit, se fatigue de la guerre qui souvent lui enlève ses richesses et surtout l'empêche de vendre ses produits. 11 y a donc lieu d'espérer qu'une guerre de razzias bien conduite finira par obliger Abd-el-Kader à demander la paix, ou par porter une partie des tribus à se détacher de lui. 11 arriverait alors dans les provinces d'Oran et d'Alger quelque chose d'analogue à ce qui

36i CORRESPONDANCE.

se passe dans ia province de Constantine, c'est-à-dire que ia domination française s'établirait tant bien que mai dans l'intérieur; résultat petit en lui-même, mais qui permettrait de coloniser les environs d'Alger, véritable but que doit poursuivre la France et pour lequel la domination n'est que le moyen.

Il y a deux choses que je crois, quant à présent, voir clairement :

La première, et la plus grande, c'est que, si nous laissons s'établirxlans l'intérieur de l'Afrique une véritable puissance arabe organisée, se perfectionnant chaque jour par notre exemple , habituant de plus en plus les tribus à marcher ensemble, et en cas de guerre de la France avec une puissance européenne pouvant recevoir de celle-ci des instmctions, des hommes, de l'argent et des armes ; si nous laissons faire cette chose, notre établissement d'Afrique n'a aucun avenir, la colonisation sera difficile, et son résultat toujours précaire. Ceux qui espéreraient une paix véritable avec l'émir se trompent. 11 ne peut la faire, s'il le voulait, par deux raisons. Je te disais que le seul sentiment commun qui liait les tribus, c'était le fanatisme. Ce n'est qu'en exploitant ce fanatisme qu'il peut être fort, et il ne peut l'exploiter que par la guerre. Secondement, tous ceux qui connaissent les Arabes parlent sans cesse de leur cupidité, sentiment presque aussi fort que leur fanatisme. Une longue paix établirait entre eux et nous des rapports si favorables pour eux, que jamais Abdel-Kader ne la laissera durer; ou, si elle dure, elle

sera accompagnée de restriclions commerciales qui en ôteront pour nous tout le prix. Il est donc d'une importance primordiale de tenter de détruire cette puissance naissante et d'y réussir.

Le second point que je crois voir clairement est celui-ci : c'est qu'il n'est pas impossible d'y réussir et qu'il est plus facile d'y réussir maintenant que plus tard. II faut bien s'imaginer qu'Abd-el-Kader ne gouverne pas des individus, mais des associations d'individus appelées tribus. Il y a telle de ces associations qui peut mettre sur pied six mille chevaux. Un gouvernement semblable, si vous y ajoutez surtout la circonstance de la vie nomade de ces mêmes associations, est de sa nature difficile et précaire. Il en est particulièrement ainsi, si l'on songe que chacune de ces grandes tribus contient de grandes familles aristocratiques qui sont naturellement aussi faites pour commander que celle d'Abd-el-Kader, et qui, par conséquent, ne souffrent qu'avec impatience sa domination. Du reste, et pour le dire en passant, Abdel-Kader, semblable en cela h nos rois civilisés d'Europe, travaille activement à diminuer ce danger en faisant le plus possible disparaître ces anciennes familles. Il a déjà fait couper la tête à presque tous les chefs sous un prétexte ou sous un autre. Je reviens à mon dire : un gouvernement de cette espèce est toujours difficile et précaire. Il y a toujours lieu d'espérer qu'en flattant l'orgueil ou en gagnant par l'argent l'appui des chefs de quelques tribus puissantes, et surtout en dé-

d64 CORRESPONDANCE.

solant par la guerre les principales, on arrivera à créer entre elles et l'émir des causes de désunion, et que ces causes amèneront la chute de ce dernier. Si ce résultat, dont je te développe très-mal les moyens parce que je suis pressé par le temps, est possible, il Test assurément bien plus aujourd'hui que la puissance d'Abd-el-Kader commence, que quand elle aura pour elle le temps. C'est donc le cas de continuer nos efforts, quelque pénibles qu'ils soient, de pousser la guerre dans tous les sens, et sans donner aux Arabes le temps de respirer. Quant à la manière de faire la guerre à ces gens-là, je commence aussi à avoir quelques idées claires sur ce point; mais je te les exposerai une autre fois. Pour aujourd'hui je te dirai seulement qu'il m'est prouvé que six mille fantassins, sans canons, peuvent traverser sans crainte et en tous sens le pays ennemi; qu'ils ne doivent plus tenter de grandes expéditions, mais aller dans tous les sens, à tort et à travers , tant qu'ils ont des vivres , afin de surprendre les Arabes, de les étonner, et de leur montrer que la dévastation ne suit plus de lignes droites et prévues d'avance, mais tombe à l'improviste partout.

Jusqu'à présent la question de colonisation me paraît aussi assez facile, surtout si on veut la mettre à couvert par quelques ouvrages , et faire des villages fortifiés au lieu de maisons isolées. Il est bien prouvé maintenant que la moindre masure crénelée est imprenable pour les Arabes ; nos fossés normands seraient

infranchissables pour eux. J'ai vu à quelque distance d'Oran un fossé de neuf pieds de large que Lainoricière a fait creuser par ses soldats en trois mois pour rien. Cela suffit pour donner une parfaite sécurité à tout ce qui est en deçà. Quant au sol, il est admirable, il ne demande que des bras. Je te dirai, quand j^aurai mieux étudié la chose, comment je comprends qu'on peut enfin y amener et y retenir les bras.

J'ai vu pendant deux jours Lamoricière à Mostaganem, au moment où il partait pour Tagdempt avec Tarmée. . • C'est déjà l'homme principal de ce pays; il y fait admirablement, et il a Tart d'exciter au plus haut point la confiance du soldat, tout en satisfaisant la population civile. Son système de razias est excellent. Sa capacité spéciale me paraît croître

. . • Voilà une lettre dejadi^, fais-moi une réponse de jadis, c'est-à-dire interminable , et fais-la sans tarder. Pourquoi nous écrivons-nous moins? Nous ne nous aimons pas moins cependant ! Pour moi, la vue du monde et des affaires me rejette chaque jour de plus en plus vers toi, et quand je descends au fond de mon cœur, je trouve qu'à tout prendre, je te suis plus réellement attaché, et que je mets encore plus de prix à ton amitié aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Nous nous sommes liés par hasard; et l'expérience des hommes m'apprend tous les jours que le choix aurait dû faire ce qu'a fait le hasard.

Adieu, écris-moi à Alger; je vais quitter cette ville pour aller parcourir la province de Con^^tjmtine qui

nous est ouverte et où on peut voir les Arabes chea eux. Tache, dans ta réponse, de me faire mille questiens, afin de mettre mon esprit en mouvement.

Tocqueville, i5 octobre 1841.

Voilà, mon cher ami, le temps qui s'avance, et je n'entends pas encore dire que tu te prépares à venir. Jusqu'ici j'ai été bien aise de ne pas t'avoir, parce que j'ai presque toujours eu du monde, ou ai été dérangé par des visites; mais me voici. Dieu merci, sur le point d'être seul. C'est le temps où j'aime à. t'avoir, le seul où nous puissions jouir réellement l'un de l'autre. Viens donc, je t'en prie, si tu peux. Tu nous feras un plaisir très- vrai et très-grand. Cette réunion est agréable, et elle est utile aussi ; car, à Paris, on se voit, mais on ne communique pas, et, pour ma part, je considérerai toujoui-s comme une chose essentielle de reprendre chaque année complètement les habitudes de notre vieille et précieuse intimité. J'en ai d'autant plus besoin au moment où je vais entrer dans l'arène politique. Tu es au fond le seul esprit dans lequel j'aie confiance et auquel je donne une action véritable sur le mien. Plusieurs autres peuvent influer sur le détail demcb actions, mais nul n'a autant d'influence que toi sur la formation des idées mères et des principes qui sont la règle de la conduite. C'est sur ce pre-

mîer fondement de mes actions que je sens souvent le besoin de te consulter, surtout à l'époque de calme et de retour sur soi-même qui précède la lutte. Je ressens alors la nécessité de reprendre et de revoir avec toi les principales idées qui doivent me guider dans les cas particuliers de la pratique. L'expérience m'apprend de plus en plus que le succès et la grandeur de ce inonde résident bien plus dans le bon choix de ces idées générales et mères que dans l'habileté qui vous fait vous tirer chaque jour des petites difficultés du mbment.

J'ai passé un été très-heureux, le plus heureux temps que j'aie eu depuis plusieurs années. J'y ai connu quelque chose qui ressemble beaucoup au calme de l'àme, si même il ne l'est. Cet état scra-t-il durable ou doit-il se perdre dans l'agitation politique de Paris? Je l'ignore absolument, et l'expérience seule peut me le faire connaître. Tu sais avec quelle incurable bêtise l'homme attribue à l'effort de sa raison ce qui n'est que l'accident de sa santé, de sa résidence dans un lieu, de son éloignemcnt des occasions, de mille causes enfin qui, n'étant pas en lui-même, peuvent et doivent changer. Je n'attribue donc qu'avec beaucoup d'hésitations et de doutes l'état de tranquillité et de satisfaction comparative dans lequel je suis depuis quelques mois à un véritable* changement qui se serait opéré dans ma manière d'envisager les choses de ce monde; et pourtant il me semble, en vérité, que ce point de vue est un peu changé. J'attends moins de la

vie. Je cave moins liaut. Voilà, à ce qu'il me parait, ce que j'ai gagné. Le bonheur intérieur me semble un plus grand objet qu'il ne me paraissait. Le pouvoir, le bruit extérieur m'apparaissent comme une chose moins nécessaire que je ne l'avais cru jusque-là. Je regarde plus sérieusement l'idée de passer ma vie, s'il le «fallait, comme le commun de mes semblables, et je ne trouve plus si insupportable de n'avoir pas une destinée à part. En un mot, mes désirs, autant que je puis en juger, sont devenus plus modérés et plus patients; d'où vient cela? C'est ce que je ne puis encore bien démêler, et cette obscurité m'effraye. Qui a jeté des rênes à cette ambition d'une espèce particulière, mais' si énergique et si immodérée dans son genre? C'est là, comme je te le disais, ce que je ne puis encore bien démêler et ce que je n'apercevrai clairement qu'à l'usage. La violence de mes désirs dans ce sens a-t-elle cédé devant la vue des obstacles qui se trouvent soit en moi, soit hors de moi? Je le pense. Ces obstacles en effet sont très- grands, peut-être insurmontables. L'impossibilité d'atteindre quelque chose qui satisfasse est visible. Celte vue m'a-t-elle calmé, et ce calme me suivra-t-il dans l'action? non au degré où il est sans doute. Mais ce serait déjà beaucoup, si je ne suis pas tranquille, d'être au moins dans une agitation moindre. C'est à cela que je borne mes espérances pour l'hiver. En attendant, j'éprouve un singulier phénomène dont je livre l'application à ta perspicacité. A mesure que la vie me parait un objet moins haut et

A LOUIS de: KëRGORLAY. 369

d'une valeur moindre, je me sens plus heureux de vivre. . .

TocqacYille^ 28 août 184i.

•Tai reçu ta lettre ce matin, mon cher ami, et je me hâte d'y répondre sur-le-champ un mot. Je considère •••comme un très-brave garçon et un fort galant homme. Il est d^une bonne famille. L'obligation où il est de travailler pour vivre, le force d'occuper une position un peu inférieure. Je crois que toutes les fois qu'il trouve l'occasion d'entrer en rapport avec des gens comme toi, il la saisit avec empressement. De plus une grande vivacité de parole et même une sorte de pétulance est dans l'habitude de ses manières. Tout cela explique très-suffisanmient, sans chercher d'autres causes, l'ardeur qu'il met à t'être agréable et k cultiver ta connaissance. Il ne serait pas, de plus, impossible que sans avoir un plan profond et machiavélique de te soutirer tes idées, il fut charmé de faire son profit de ce que lu penses sur l'objet actuel de tes études. Ce sentiment peut se mêler k sa conduite, mais n'en est pas la cause. C'est là, du reste, figure-toi le bien, un sentiment commun à tous ceux qui utilisent les idées, soit pour en faire des livres, soit pour en faire des discours. Il est surtout irrésistible chez les journalistes qui, obligés les trois quarts du temps d'écrire sans avoir le loisir de penser, prennent partout où ils les I. îi

trouvent des idées toutes faites. . .

Pour en venir au caractère d'esprit du même homme, voici ce que j'en pense : je crois son esprit superficiel et léger; et par conséquent son opinion sur les matières que tu as étudiées n'aurait que très-peu d'influence sur moi. Indépendamment de ces défauts naturels, il en a d'acquis qui lui sont venus de l'époque où il est entré dans le monde et de la nature de ses études. Il est, il faut le reconnaître, de la foule de ces petits hommes qui, venus après les révolutions, se sont persuadés que la virilité et la profondeur de l'esprit consistaient à prendre en pitié les questions et les passions politiques, et à ne voir rien de bien sérieux dans tout ce qui a tant agité leurs pères, se figurant se rapprocher de Voltaire parce qu'ils portent sa queue. *** a assurément ce travers ; de plus, il le feint, tant il le trouve agréable ; et c'est ce qui avait commencé à me donner dans l'origine de l'éloignement pour lui. Mais, à l'user, j'ai vu que son cœur valait mieux que son esprit ; et que les principes qui dirigeaient ses actions étaient plus droits et plus surs que ceux qui conduisent sa plume ou sa langue

Tocqueville, 25 octobre 184î.

Je ne t'ai pas écrit depuis six semaines que je suis revenu ici ; et en vérité je n'aurais pas eu grand'chose

A LOUIS DE KER<jORLAY. 374

à te dire. J'ai mené une vie errante et stérile, stérile au moins quant aux idées, car j'espère que ce ne sera pas du temps perdu. Dans le temps où nous sommes, ce n'est point par des actes ou des discours politiques qu'on s'assure des électeurs, mais en établissant avec eux des rapports personnels. C'est un système vicieux, j'en conviens ; mais il faut du moins le faire servir à faciliter de bonnes entreprises. Ce n'est qu'en se soumettant à cette espèce de servitude, qu'on peut s'assurer l'usage de sa liberté dans les grandes choses. Du reste, je viens de le faire non sans fatigue , mais sans ennui. Je trouve aujourd'hui un certain charme dans mes relations avec ces hommes dont un intérêt politique m'avait d'abord seul rapproché, et pour plusieurs desquels j'éprouve aujourd'hui des sentiments de véritable attachement et d'estime. Il est bien facile de voir dans le contact avec tout ce monde là, qu'à tout prendre le pays vaut mieux que ceux qui le dirigent. Me voici enfin revenu chez moi depuis quelques jours. Je devrais y être content et tranquille ; j'y suis agité et soucieux. Pourquoi cela? Cela est assez difficile à démêler pour moi-même, car après tout je n'ai pas à me plaindre de mon sort. En fait de bonheur domestique, je possède tout ce qu'il est donné à rhonune d'en avoir dans ce monde ; et quant aux biens extérieurs, je ne suis guère plus maltraité qu'aucun de mes contemporains. Cependant je suis habituellement sombre et troublé. J'attribue ce fatigant et stérile état de l'âme, tantôt à une cause, tantôt à une autre.

372 COHRESPONDA.NCE.

Mais je crois qu*au fond il ne tient qu'à une seule qui est profonde et permanente, le mécontentement de moi-même. Tu sais qu*il y a deux espèces d'orgueils très-distincts, ou plutôt le même orgueil a deux physionomies, une triste et une gaie. 11 y a ^n orgueil qui se repaît avec délices des avantages dont il jouit oa croit jouir. Cela s'appelle, je pense, de la présomption. Puisque Dieu voulait m'envoyer le vice de l'orgueil à forte dose, il aurait bien dû au moin$ m'envojer celui qui appartient à cette première e^>èce. Mais l'orgueil que je possède est d'une nature toute contraire. Il est toujours inquiet et mécontent, non pas envieux pourtant, mais mélancolique et noir. Il me montre à chaque instant toutes les facultés qui me manquent, et me désespère à l'idée de leur absence. Le fait est que si j'ai quelques qualités, elles ne sont pas du nombre de celles qui peuvent satisfaire pleinement dans la carrière que je suisî et celles qui me manquent sont précisément celles dont je jouirais le plus et tous les joui's : la promptitude à concevoir, la facilité à rendre, la vue claire des détails, le sangfroid, etc. J'en ajouterais bien d'autres si je voulais peindre mon portrait connue il se présente sans cesse devant mes yeux ; mais cela est inutile à l'homme du monde qui me connaît le mieux

. . . As-tu jamais lu l'histoire d'Angleterre depuis la révolution de 1688 ? Je fais en ce moment cette lecture , et j'y trouve un très-grand attrait, quoique

riiistorien Smollet soit le plus pauvre écrivain que la terre ait porté. J'avoue que cette lecture me porte à croire que nous jugeons quelquefois avec une sévérité excessive notre pays et notre temps. Nous croyons souvent particuliers à nous et à notre époque des travers, des faiblesses et des vices qui tiennent à la forme même de nos institutions et à leur action spéciale sur kt portion corrompue du cœur humain. Le rôle que jouent les passions égoïstes, vénales, le défaut de principes, la versatilité des opinions, la démoralisation et la corruption presque constante des hommes politiques dans cette histoire constitutionnelle de TAngleterre est immense. La puissance des intrigues individuelles, la petitesse et la laideur particulière des passions durant les temps de calme où les événements manquent à la production des grands elTorts et à la mise en lumière des grands caractères, sont infinis. Quand on pénètre dans ces détails, on ne saufait croire que pendant que toutes ces misères et tous ces vices se rencontraient, où plutôt étaient mis en relief par le jeu des institutions libres, la nation pût entreprendre et achever les choses prodigieuses qu'elle a faites dans le monde durant ce siècle. Ce qui est bien visible dans cette histoire, c'est à quel point la querelle, Tallure passionnée est dans la nature et la nécessité des pays libres. 11 en résulte que, quand les circonstances ne se prêtent point aux grands débats, on se queraille pour des riens et on se tourmente pour trouver des sujets de dissentiment et de discussion... Il y a] plus de dix époques dans

l'histoire du dernier siècle en Angleterre, qui présentent ce spectacle. Je serais très- curieux de te voir faire cette lecture et d'avoir ton avis. Tu y verrais entre autres des ressemblances bien singulières entre le temps qui a suivi immédiatement la révolution de 1688 et la nôtre, avec cette différence capitale cependant, que la révolution de 1688 ayant fait rentrer l'Angleterre dans ses alliances naturelles et dans son véritable rôle extérieur, la figure du pays quant aux étrangers est tout de suite devenue plus grande. Tandis que le contraire est arrivé après 1830 par les raisons opposées.

Assez de politique et d'histoire. Que deviens-tu î Tu perds trop l'habitude de in'écrire. Je sais qu'il est bien difficile d'écrire de loin en loin des lettres qui satisfassent; mais encore cela vaut-il mieux que le silence... As-tu passé tout le temps, qui s'est écoulé depuis que je ne t'ai vu' à Fosseuse. et y as-tu fait autre chose que tes affaires? Je crois bien que non, et je crains que pour te porter maintenant k faire vivement et continûment autre chose il ne faille rien moins que le choc de quelque grand événement public, une révolution nouvelle ou quelque chose d'analogue. Il y a dans les constitutions intellectuelles qu'on connaît le mieux de certains secrets qu'on ne peut percer, quelque effort qu'on fasse. Je suis sur que les trois quarts du temps il se trouve dans les agitations de mon esprit des obscurités que tu ne peux pénétrer, de même le demisommeil de ton intelligence depuis quelques années est pour moi un problème absolument insoluble. Qu'avec

un esprit comme le tien on ne veuille pas se prouver au moins à soi-même par une grande étude ce qu'on est capable de faire, et que faute de faction politique on n'essaie pas ses forces sur la seule arène qui reste ouverte, voilà ce qui est tellement obscur pour moi que je renonce à vouloir l'éclaircir et même à en parler; car il est évident commeje le disais tout à l'heure, qu'il y a chez les hommes qui s'aiment et se connaissent le mieux certaines sensations et certains instincts d'une nature si originale, si propre et si spéciale à ceux qui les ressentent et les possèdent, que les mots ne servent de rien pour les faire comprendre ou pour les combattre. Sur ce point-là les langues qui ne sont faites que pour les cas généraux de l'humanité ne servent plus à la communication de la pensée. Il n'y a personne qui sur plusieurs points ne soit dans la position d'un sourd et muet.

. . . Arrange-toi donc pour venir passer avec nous une semaine, afin que nous puissions entrer au moins une foisil'an en communication réelle et profonde l'un avec l'autre. Ne nous laissons pas raccomir par les affaires publiques et privées, l'absence et l'âge.

Tocqueville, 19 octobre 1843.

Je trouve très-juste ce que tu me dis de mon carac-

1ère. Il est très-vrai que sous l'impression du moment je puis faire les choses les plus contradictoires, et m'écarter tout à coup par un brusque écart du chemin qui me conduit à la chose que je désire le plus passionnément du monde. Bien des gens ne me comprennent pas, et je ne m'étonne pas : car je ne me comprends pas moi-même. Il y a deux tendances en apparence inconciliables qui se trouvent unies dans ma nature; mais comment s'est fait ce nœud? Je l'ignore. Je suis tout à la fois l'homme le plus impressionnable dans mes actions de tous les jours, le plus entraînable à droite et à gauche du chemin dans lequel je miCrche, et à la fois le plus obstiné dans mes visées. J'oscille sans cesse* et ne perds jamais entièrement mon équilibre. Tous les buts principaux que j'ai donnés à ma vie, je les ai poursuivis constamment et par les efforts les plus continus et souvent les plus pénibles. Toutes mes affections, je les ai conservées. Il y a quelque chose d'incroyablement inflexible au milieu de cette nature agitée et inflammable, que je ne saurais le moins du monde comprendre moi-même, et que par conséquent je n'ai pas le droit d'accuser un autre de ne pouvoir s'expliquer.

Quelque intéressant que soit pour moi ce sujet, je veux passer h un autre parce que le temps me manque et que cependant je lu^ sens préoccupé d'une autre chose encore dont je veux te parler. .

A LOUIS DE KKRGORLAY. 377

Clairoix S près Compiègne, 18 octobre 1847.

... Je suis charmé de ce que tu me dis que les hommes politiques que tu vois sont en général de ton avis sur les affaires d'Allemagne 2. Jai vu, il y a deux jours, à Paris, un Anglais d'un grand mérite, M. Senior, qui revient d'Allemagne. J'ai causé avec lui et j'ai trouvé avec satisfaction qu'il paraissait avoir "été impressionné comme toi des affaires de Prusse; du moins c*est ce que j'ai cru juger. C'est pour moi une garantie sérieuse que tu es dans le vrai ; et c'est ce qui me ferait tant souhaiter que tu prisses un jour le parti d'écrire sur le pays que tu sais si bien voir. Si tu le faisais jamais, voici ce que je te recommanderais. Le difficile serait de faire au lecteur français une peinture saisissable d*un état de société et d'esprit si différent, non-seulement de celui que nous nous figurons, mais surtout de ce que le sentiment de nous-mêmes nous porte à imaginer. La grande difficulté du sujet n*est pas notre ignorance, mais ce préjugé naturel qui na!t de la contemplation de notre pays et des souvenirs de notre histoire. Malheureusement sur ce point je ne saurais te donner aucun conseil, sinon celui de faire sans cesse un retour sur toi-même, de te demander ce que tu étais naturellement porté à penser sur l'Allemagne

1. Clairoix, petite maisoo de campagne qoliabitait alors son père, le comte de Tocqnerille.

1. Looif de Kergorlay était alors à Bonn, où il étudiait rAUemagne.

, avant de l'étudier, de rechercher par quelles voies lu es passé pour arriver de tes opinions instinctives à tes opinions raisonnées, *et de tâcher de faire suivre à tes lecteurs les mêmes chemins. Je suis sûr que tel doit être ton but : mais par quel procédé l'atteindre? Il n'y a que l'auteur qui puisse être juge de cette question. Faut-il expliquer les différences et les ressemblances que peuvent présenter les deux pays, ou parler seulement en vue de les faire comprendre? Je ne sais. Dans mon ouvrage sur l'Amérique, j'ai presque toujours suivi la seconde méthode. Quoique j'aie très-rarement parlé de la France dans ce livre, je n'en ai pas écrit une page sans penser à elle et sans l'avoir pour ainsi dire devant les yeux. Et ce que j'ai surtout cherché à mettre en relief aux États-Unis et à faire bien comprendre, c'est moins la peinture complète de cette société étrangère, que ses contrastes ou ses ressemblances avec la nôtre. C'est toujours soit de l'opposition soit de l'analogie de l'une que je suis parti, pour donner une idée juste et intéressante de l'autre. Je te dis cela non comme un exemple à suivre, mais comme un renseignement bon à connaître. A mon avis, ce continuel retour que je faisais sans le dire vers la France a été une des premières causes du succès du livre.

Tu me poses, à propos des passions religieuses, une question que je crois insoluble, c'est-à-dire ne pouvoir être résolue par une vérité générale et absolue. 11 est incontestable pour moi que la liberté politique a tantôt

A LOUIS DE KKRGORLAY. 379

amorti, tantôt animé les passions religieuses. Cela a dépendu de beaucoup de circonstances : de la nature des religions, de Tâge où est parvenue, au moment où elles se sont rencontrées, soit la pav<^sion religieuse, soit la passion politique; car, pour les passions comme pour toutes choses en ce monde, il y a une croissance, une virilité et une décadence. Quand la passion religieuse était à son déclin et la passion politique à son premier essor, la seconde a fait oublier la première. Ces circonstances et bien d'autres que je n'indique pas peuvent servir à expliquer les prodigieuses différences qu'ont présentées sous ce rapport les temps et les lieux. Si cependant il fallait chercher, à travers tous les cas particuliers, ce qu'on peut considérer comme la vérité la plus habituelle et la plus générale en cette matière, je me rangerais plutôt de l'avis de tes Allemands que du tien. Je crois qu'en thèse générale la liberté politique anime plus qu'elle n'éteint les passions religieuses. Il existe plus de liens de famille qu'on ne le suppose entre les passions pohtiques et \es^ passions religieuses. De part et d'autre on a en vue des biens généraux, immatériels dans une certaine mesure ; de part et d'autre on poursuit un idéal de société, un certain perfectionnement de l'espèce humaine, dont le tableau élève les âmes au-dessus de la contemplation des petits inttjrêts particuliers et l'entraîne. Pour mon compte, je comprends plus aisément un homme animé tout à la fois de la passion religieuse et de la pa<^<^ion politique que de la passion politique

et de la passion du bien-être, par exemple. Les deux premières peuvent tenir ensemble et s*embrasser dans la même âme, mais non les deux secondes. Il y a une autre raison moins générale et moins grande, mais peut-être plus concluante en fait, qui m'explique que les deux passions marchent ensemble et s*aiguillonnent mutuellement : c'est le service qu'elles sont souvent appelées à se rendre Tune à l'autre. Les institutions libres sont souvent les instruments naturels et parfois indispensables des passions religieuses. Presque tous les efforts que les modernes ont faits vers la liberté, ils les ont faits par le besoin de manifester ou de défendre leurs opinions religieuses. C'est la passion religieuse qui a poussé les puritains en Amérique, et les a portés à vouloir s'y gouverner eux-mêmes. Les deux révolutions d'Angleterre ont été faites pour conquérir la liberté de conscience. C'est ce même besoin qui faisait tendre aux opinions républicaines la noblesse huguenote du xvi* siècle en France. Les passions religieuses dans tous ces cas ont suscité les passions politiques, et les passions politiques ont servi au libre développement des autres. Si les passions religieuses n'étaient jamais contrariées dans leurs mouvements, cet effet ne se produirait peut-être pas. Mais elles le sont presque toujours. Quand elles ont obtenu toute la satisfaction qu'elles désiraient, cet effet peut également cesser de se reproduire. Ta théorie peut être applicable dans une société qui est religieuse sans être agitée par des controverses ou des passions religieuses.

A LOUIS DE KKRGORLAY. 384

Il est possible qu'alors les affaires publiques absorbent peu à peu et presque exclusivement l'attention des citoyens ; et encore je ne suis pas sûr de cela, à moins que les circonstances politiques ne soient très-entraînantes. Il arrivera le plus souvent que l'agitation que crée et qu'entretient au fond des âmes la liberté politique agitera tout le ferment religieux qui peut rester dans le pays et le soulèvera. C'est, à mon avis, ce qui se passe dans l'Amérique dont tu me parles. A mon sens, la marche du temps, les développements du bien-être, etc., ont ôté, en Amérique, à l'élément religieux les trois quarts de sa puissance originaire. Cependant, tout ce ((ui en reste s'agite vivement. Tous les hommes religieux, aux États-Unis, se réunissent, parlent, agissent en commun plus que partout ailleurs. Je crois que les habitudes de la liberté politique et le mouvement qu'elle a donné à toutes choses sont pour beaucoup dans le mouvement particulier qu'on aperçoit au sein de l'élément religieux qui existe encore dans le pays. Je crois que, sans pouvoir lui redonner la toute-puissance qu'il avait jadis, ces circonstances le maintiennent, et lui font produire toute la force qu'il peut encore donner. Il faut prendre garde de confondre la liberté politique avec certains effets qu'elle produit quelquefois. Quand elle est une fois bien assise* et qu'elle s'exerce dans un milieu paisible, elle pousse les hommes à la pratique et au goût du bien-être, au soin et à la passion de faire fortune.; et, par contrecoup, ces goûts, ces besoins, ces soins éteignent les

passions religieuses. Mais ce sont là des résultats éloignés et secondaires de la liberté politique qui ne nuisent guère moins à la passion politique elle-même qu'à la passion religieuse.

Voilà ce que j'avais à dire sur ce point particulier, que je suis loin du reste d^ avoir examiné avec tout le soin que son importance comporte. La seule vérité absolue que je vois en cette matière, c'est qu'il n'y a pas de vérité absolue. C'est donc à l'examen des circonstances particulières qu'il est sage, suivant moi, de s'attacher.

Tu me dis, en finissant ta lettre, que notre correspondance n'a plus le caractère de fréquence et d'expansion qu'elle avait jadis. Je le remarque comnîe toi. Mais tout en étant fâché qu'il en soit ainsi, je ne m'en afflige pas outre mesure, parce que je crois voir clairement que cela ne tient pas à un changement dans nos dispositions mutuelles. Quand je considère attentivement l'espèce de sentiment que j'ai pour toi, je ne vois point de diminution dans tout ce qui faisait autrefois la base et le lien de notre amitié. Il y manque quelque chose de l'élan que la jeunesse met à tout. Il s'y rencontre une certaine stabilité et connaissance vraie de la vie et des hommes, qui ne pouvait s'y trouver. A mesure que j'ai mieux pratiqué l'existence et que j'ai vu de plus près le monde politique, j'ai mieux compris à quel point tu es pour moi un ami sur lequel je puis absolument compter, et dans Tàme duquel ne pouvaient jamais venir se fourrer toutes ces

A LOUiS DE KERGORLAY. ' 383

petites passions qui délient à la longue les nœuds les plus serrés des amitiés ordinaires. Notre intimité m'est donc aussi et je pourrais dire beaucoup plus précieuse qu'elle ne Ta jamais été, et je pense que tu éprouves quelque chose d'analogue. Maintenant pourquoi sentons-nous moins souvent le besoin de nous répandre Tun dans l'autre? Cela tient à deux causes : à toutes les occupations positives qui remplissent notre vie, et qui laissent moins de temps et moins d'intérêt à ces longues conversations, qui avaient presque toujours pour sujet de débattre quelques questions générales ; et surtout à la différence de nos occupations

... Je suis cependant de ton avis : il faut faire effort pour lutter contre ces tendances

m juillet 1852.

Je ne veux pas répondre à ta femme, mon cher ami, sans t'envoyer un mot de souvenir. 11 ne sera pa^ gai, car je suis fort triste aujourd'Hui. Je viens d'apprendre la mort de notre excellent ami Stoffels! Quoique cette mort fût bien prévue, et que les dernières lettres ne me laissassent de doute que sur le moment, cette nouvelle m'a profondément ému et afflige. Quel homme rare ! Quel grand cœur dans une vie si bornée ! C'est le pre-

mier de mes amis intimes que je vois dis{3araiti*e ; eCcette première séparation a beau avoir été annoncée^ elle est bien cruelle... Et quel va être le sort de cette famille? Je n'en connais pas de plus respectable et de plus intéressante. Heureusement qu'il a laissé à ses enfants ses grandes qualités... Je ne puis te dire combien ce triste événement m'assombrit, et quel triste retour il me fait faire sur notre jeunesse si vite écoulée, sur l'âge qui arrive, et sur la triste condition de l'homme.

J'ai commencé à m'occuper très-sérieusement ici du grand travail dont je t'ai entretenu. Un ou deux chapitres sont déjà ébauchés. Il me tarde bien de savoir si cela vaut quelque chose. Je n'ai pas commencé le livre par ce qui doit être son commencement. Je Fai pris à Tendroit auquel se rapportaient principalement les notes que j'ai recueillies à Paris, et que je me sentais le plus en goût d'écrire. Car le dificile est de se mettre en train ; et pour s'y mettre, il faut un peu suivre sa fantaisie. Ce que j'ai composé forme la peinture de l'époque qui a précédé le 18 brumaire, et Pétat des esprits qui a amené le coup d'État... J'ai trouvé sur mon chemin à examiner une grande question qui s'était souvent présentée à mon esprit : qu'est-ce que le peuple a gagné matériellement durant la révolution? En d'autres termes, à quoi peut-on évaluer le prix des terres confisquées qui lui ont été livrées, des droite féodaux qui ont été abolis, des impôts blessants ou onéreux qui ont été détruits, et enfin des dettes ou

A LOUIS DE KERGORLW. 385

des fermages qui ont été acquittés d'une manière fictive à l'aide des assignats

... Si tu as un peu réfléchi sur ces questions, faismoi part de tes réflexions; cela donnera une même et puissante impulsion à nos deux esprits. Si nous ne profitons pas des années de grande vigueur intellectuelle dont nous jouissons encore, nous aurons gaspillé, je ne dirai pas un trésor , mais au moins un capital qui nous avait été donné pour un meilleur usage.

P. S. J'ai dans ce moment un grand ennui qui est de m'opposer absolument à ce qu'on me nomme au conseil général. J'ai plus de peine à l'empêcher qu'on n'en a d'ordinaire à se faire élire...

Saini-Cyr, près Tours, 9 septembre 1853.

Je t'écris deux mots, mon cher ami, pour te dire que s'il t'est indifférent de placer ton petit voyage dans le commencement d'octobre au lieu de le faire du 15 au 20 septembre, je préférerais la première combinaison. Je vais m'abscnter pour aller chez Beaumont...

Ce que tu me dis de mes projets de livre m'a fort encouragé. Tu as toujours été et tu demeures l'homme qui a eu le plus l'art de comprendre ma pensée en germe, de s'y associer et de travailler puissamment à la développer. Le contact de ton esprit est

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