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très-fécondant pour le mien. Nos deux intelligences s'emboîtent je ne sais conunent et parviennent à marcher merveilleusement du même pas quand nous poursuivons une idée commune. Malheureusement ces conversations deviennent bien rares. Tu as tant d'affaires diverses qu'il ne te reste plus naturellement la liberté d'esprit et le goût passionné de la conversation générale que je t'ai connus dans notre jeunesse. Tu t'intéresses autant à l'ami, mais moins à l'idée. C'est une chose triste que durant tout le cours de notre vie nous n'ayons jamais pu nous joindre dans un genre de vie et un cours de pensée communs. Quand je faisais mon premier livre, la politique pratique t'absorbait. Quand tu as été libre de ton temps et de tes pensées, j'étais enfoncé dans les affaire^. Et maintenant que je suis rendu à la vie de conversation et de rêverie, toi tu te trouves absorbé dans les soins qu'exigent tes affaires privées. Telle est notre histoire commune durant les trente dernières années. C'est grand dommage; je crois que chacun de nousauraitpu mieux faire, si nous avions fait en même temps, tous les deux, des choses analogues.
Bonn, 2 juillet 1854.
Je crois me rappeler, mon cher ami, que tu m 9^ dit que tu avais rencontre parmi la haute aristocratie
du nord de TAllemagne un grand seigneur du Meklembourg, ancien ami de ta famille, dont tu avais été trèsbien reçu et auquel tu pourrais me recommander. J'ai oublié de te reparler de cela en passant par Paris, bien que j'attachasse du prix à faire ce genre de connaissance. Mais le prix que j'y mettais s'est beaucoup accru depuis que je suis en Allemagne. Un de mes principaux sujets d'étude, comme tu sais, est l'ancien régime allemand. Or j'aperçois que rien n'est plus difficile que de s'en faire une idée claire, tant les traces* en ont déjà disparu dans une grande partie de ce pays, ou sont à moitié effacées dans le reste. Pour le bien comprendre et peut-être pour se faire une idée plus exacte de ce qu'était la France elle-même il y a cent ans, il me paraît nécessaire de visiter la partie de l'Allemage où les institutions du moyen âge sont à peine détruites et où elles ont laissé mille débris dans les coutumes, les mœurs, l'état social et les conditions économiques. D'après tout ce que j'entends dire, la vieille Prusse et le Meckembourg sont principalement dans ce cas. Mais comme ce sont surtout les rapports des anciens seigneurs et des paysans que je veux étudier, ce qui m'importerait le plus ce serait de passer quelques jours à la campagne chez un propriétaire. Crois-tu que directement ou indirectement tu pourrais me procurer le moyen de remplir une partie de ce programme?
Notre voyage s'est fait sans accident... En passant par la Belgique j*ai vu Lamoricière qui m'a beaucoup
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parlé de toi avec une véritable amitié. J'ai vu aussi Bedeau. Ces visites m'ont fait plaisir, et en même temps m'ont donné le spleen pendant quelques jours. C'est une chose bien mélancolique en effet que de voir de tels hommes, si pleins de vigueur encore, réduits à regarder de loin les autres agir. Ainsi l'a voulu la destinée.
Si je rentrais aujourd'hui en France et qu'on me demandât mon impression sur ce pays, je serais hors d'état de répondre un seul mot. Je commence à entrevoir ce qu'était la vieille Allemagne ; mais quant à l'Allemagne vivante, je n'en sais absolument rien, tant j'ai vécu exclusivement avec l'autre. J'espère revenir enfin parmi les contemporains; mais pour le moment je ne vis qu'avec leurs grands-pères.
Tocqueville^ 29 juillet 18S6.
J'aurais dû te remercier plus tôt de ta lettre, mo» bon ami, car elle m'a causé un extrême plaisir. Jeté tiens pour un des meilleurs juges que je connaisse des œuvres de l'esprit. Il y a même quelque chose de tout à fait phénoménal pour moi à voir un homme qui a autant d'idées que toi, et souvent des idées aussi neuves et aussi profondes , que je signalerais volontiers entre mille autres pour ce trait caractéristique; que cet homme -là, dis-je , n'ait jamais tenté de
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faire un grand ouvrage qui le classe et fixe son nom dans la mémoire de ses contemporains et de la postérité. Assurément tu es un des esprits le plus éminents que j'aie rencontrés. L'expérience de l'âge mùr n'a fait que confirmer sur ce point les impressions de la jeunesse. Où se trouve donc le vice invisible, la faiblesse cachée qui a empêché cette supériorité incontestable de produire ses fruits naturels? Rien ne m'a plus préoccupé dans ma vie que cette question-là. Jamais je n'ai pu la résoudre à ma satisaction. Elle a souvent été un sujet de conversation entre moi et ma femme qui a de toi la même opinion que moi : toujours en vain. Dieu t'a donné des facultés grandes et rares. Par quelle étrange bizarrerie fa-t-il ôté le moyen ou plutôt la volonté d'en faire usage, et de les faire reconnaître de la foule, tandis qu'elles se découvrent si clairement à quelques esprits? rien n'est plus surprenant.
Tu m'avais écarté de mon livre* : j'y reviens. Ton jugement donc sur lui m'a charmé. J'ai reçu soit avant, soit depuis ta lettre, une foule de témoignages d'adhésion . Mais ton jugement reste dans mon Cv^^prit comme le fondement le plus solide de ma satisfaction. J'avais tellement ressassé les faits et les idées que renferme mon ouvrage que sa nouveauté avait absolument disparu à mes yeux. Elle t'a frappé ainsi que les autres lecteurs. J'en suis ravi. J'ai été