‹ Œuvres et correspondance inéditesChapitre 32 sur 33 · Dans le Rhode-lsland · texte numérisé non relu

Dans le Rhode-lsland

rites et particuliers se sont donc accordés pour nous faire Taccueil le plus flatteur. Tous les documents publics ont été mis à notre disposition. Tous les renseignements que nous avons demandés nous ont été à l'instant fournis.

... Tu sens que je ne puis avoir encore une opinion faite sur ce peuple-ci. A la première apparence, il présente, comme tous les autres, un mélange de vices et de vertus assez difficiles à classer et qui ne forment pas une seule physionomie. Les mœurs ici sont trèspures. Le lien du mariage y est surtout plus sacré qu'en aucun lieu du monde. Le respect pour la religion est poussé jusqu'au scrupule. Personne, par exemple, ne se permettrait d'aller à la chasse, de danser ni même de jouer d'un instrument le dimanche. Un étranger même n'est pas libre sur ce point. J'ai vu des rues barrées devant des églises à l'heure du service divin. Voilà des républicains qui ne ressemblent ^uère à nos libéraux de France. Il y a des millions d'autres différences dans les idées, la condition matérielle, les mœurs mais je n'ai pas le temps de les indiquer. Voilà le bon côté. Le mauvais, c'est un désir immodéré de faire sa fortune et de la faire vite, une instabilité perpétuelle dans les désirs, un besoin continuel de changement, une absence absolue d'anciennes traditions et d'anciennes mœurs, un esprit commercial et mercantile qu'on applique à tout, même à ce qui le comporte le moins. Telle est du moins la physionomie extérieure de New- York. . .

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Nous partons demain pour nous enfoncer dans Tintérieur. Nous remonterons la rivière du Nord jusqu'à Albany. De là nous irons voir la chute de Niagara. Après avoir visité les tribus indiennes qui vivent auprès du lac Érié, nous reviendi'ons par le Canada à Boston'et enfin à New-York/d'où nous repartirons pour une nouvelle tournée. . .

Philadelphie^ 18 octobre 1831.

Voilà bien longtemps que je n'ai communiqué avec toi, mon bon ami, et que je n'ai reçu de tes nouvelles. Tu es cependant du petit nombre de ceux qui me font sentir le chagrin de l'exil et m'attachent à la France. Depuis que je t'ai écrit, j'ai terriblement couru. Nous nous sommes embarqués à Buffaioe, petite ville située à l'extrémité inférieure du lac Érié ; et, dans un voyage de six cents lieues, nous nous sommes avancés jusqu'à l'entrée du Lac Supérieur, et avons pénétré presqu^au fond du lac Michigan. Un coup d'œil sur la carte te fera suivre facilement notre route. De retour à Buffaloe, nous avons visité la chute de Niagara; et, descendant le Saint-Laurent, nous avons été dans les deux Canadas, d'où nous sommes revenus, par le lac Champlain, parcourir les États de la Nouvelle-Angleterre, et notamment celui dont Boston est le cheflieu, et de là à New- York. Nous voilà enfin àTliila-

delphie, après avoir fait ce qu'aucun homme de notre nation n'a exécuté depuis bien des années. Ce n*est pas que le voyage soit difficile ; mais les occasions de Texécuter sont très-rares. Les rives des lacs Huron et Mîchigan, qui, dans un siècle, seront couvertes de villes, sont aujourd'hui absolument désertes. Les pionniers eux-mêmes n'ont pas encore mis la hache dans les forêts qui y croissent tranquillement depuis le commencement du monde. Personne n'a donc intérêt à y aller; et c'est par un grand hasard que nous avons trouvé un vaisseau faisant cette route. C*est au milieu d'une de ces forêts que je traversais seul avec Beaumont, sous la conduite d'Indiens, que je me suis tout à coup rappelé que nous étions au 28 juillet!!! Je ne puis t'exprimer, mon cher ami, l'effet qu'a produit sur moi ce souvenir. . . Pour un instant, mon esprit m'a reporté au milieu de ces scènes de guerre civile dont nous avons ensemble été témoins. Jamais peut-être un événement passé ne s'est peint à l'imagination^avectant d'énergie. Les sentiments, les passions de tout genre qui avaient agité mon âme à cette époque, depuis le salon de ma mère jusqu'à la petite maison de Saint- Cloud, tout cela s'est emparé avec une violence inexprimable de mon souvenir. Et lorsque ensuite, regardant autour de moi, j'ai contemplé la scène étrange qui m'environnait, l'obscurité de la forêt, les débris d'arbres qui l'encombraient, et jusqu'aux figures sauvages de nos guides, j'ai douté un moment que je fusse bien le même homme auquel se rapportaient les évé-

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nements que venait de me présenter ma mémoire. II me semblait dtr moins qu'il s'était passé plus d*un an ; et, en vérité, je ne puis encore le croire. Le tocsin nocturne, la fusillade dans les rues, notre sortie de Paris, nos promenades armées dans Versailles, les nuits passées au corps de garde, tout cela me paraît encore un rêve, le sobvenir de la vie d*un autre et non de la mienne.

Cest au retour de cette course aventureuse que j'ai trouvé la nouvelle d'un des plus grands malheurs qui pussent m'arriver : la mort de Tami de toute ma vie^. Je t'avoue, mon cher ami, que cet événement a jeté une grande amertume sur tout le reste du voyage. Une des plus grandes joies du retour eût été de l'embrasser. Il est mort sans qu'aucun de nous, qu'il avait toujours traités comme ses enfants, ait pu recevoir son dernier soupir. Mes frères mêmes étaient absents lorsque l'événement est arrivé. Cette circonstance a encore ajouté à ma douleur. Voilà, après mes parents, les deux êtres qui m'ont jamais aimé le plus dans ce monde, séparés de moi pour toujours. Pour voir disparaître successivement tous les autres, il ne s'agit que de vivre. L'existence est à ce prix.

J'espère, mon cher ami, que ta famille se porte bien. Edouard me mande que sa petite fille lui cause déjà un grand bonheur. Je pense que tu tiens le même

1. Le digne et véuérable abbé Lesueur^ dans lequel Alexis de Tocque- . Tille ayait trouTé ua second père, et poar lequel il avait toujours eu l'attachement du fils le plus tendre et le plus respectueux.

4î« CORRESPONDANCE.

langage. Plus je roule dans ce monde, et plus je suis amené à penser qu'il n'y a que le bonheur domestique qui signifie quelque chose. Mais l'obtiendrai-je jamais? C'est,' en vérité, ce dont je doute. Ma raison m'indique qu'il doit suffire au cœur humain ; et mes passions le nient. Quand je suis agité, errant, l'idée de la tranquillité intérieure charme mon imagination. Rentré dans des habitudes régulières, l'uniformité de Texistence me tue ; je me sens saisi par une inexprimable inquiétude du cœur. Il me faut de l'agitation morale ou physique, dussé-je l'acheter au péril de ma vie. Le besoin des émotions devient irrésistible ; et je me ronge intérieurement, si je ne puis pas le satisfaire. En somme, il n'y a pas d'être au monde que je connaisse n^oins que moi-même. Je suis sans cesse pour moi un problème insoluble. J'ai la tête très-froide, et l'esprit raisonneur, calculateur même ; et, à côté de cela, se trouvent des passions ardentes qui m'entraînent sans me convaincre, domptant ma volonté en laissant libre ma raison.

Je ne suis ici que pour un mois. Dans le courant de novembre, nous nous avancerons vers le Mississipi, et nous le descendrons pour gagner la Nouvelle-Orléans. Nous reviendrons ensuite h New-York par Savanah, Charleston et Washington. C'est un voyage immense : plus de quinze cents lieues de France. Tu m'en veux peut-être de ne pas plus te parler de ce pays-ci; mais je ne sais que t'en dire. Il faudrait t'envoyer un volume et je n'en ai pas le temps.

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Saial-Gerinain, 22 avril 1832.

J'ai bien peur que tu ne me croies mort, mon cher ami. Ce serait une grande erreur, du moins pour le moment où je parle; on ne doit pas s'avancer davantage dans le temps où nous vivons^. Nous avons nonseulement la peste, mais une peste qui vous enlève en quelques heures T homme le plus sain et le mieux portant. Une faut donc se vanter de rien

Mais en voilà assez sur ce triste sujet. Tu me mandes que Charles m'accuse d'avoir le spleen. Il y a quelque chose de vrai dans sa remarque. Il est certain du moins qu'il a pu voir chez moi de l'ennui, de la tristesse et une sorte d* abattement moral. Ce sont là, je pense, les ingrédients dont se compose le spleen. Plusieurs causes, les unes accidentelles, les autres permanentes, concouraient à jeter mon âme dans cet état désagréable. As-tu jamais éprouvé, mon cher ami, après un changement de position même favorable, un certain malaise intellectuel qui nait^ je crois, du dérangement d'habitudes contractées? C'est précisément ce que j'éprouvais à mon retour dans ma famille. J'étais certes charmé de m'y retrouver ; et cependant je ne savais qu'y faire de mon oisiveté après un an

i. On sait qu*en ce moment le choléra sévissait à Paris.

entier passé dans un état d'agitation presque fébrile. J'étais las de la tranquillité avant même que mon corps fût reposé de sa fatigue. Cette impression-là est maintenant à peu près effacée; mais il me reste encore de quoi être grave, je t'assure. Je suis affligé de l'état dans lequel je retrouve mon pays

Adieu, mon bon ami , je te renouvelle Tassuraiice de notre vieille et tendre amitié. Il n*y a que les sentiments du cœur qui soient quelque chose de solide dans ce monde

Paris^ 19 jaoTier 18SS.

Je commençais, mon cher ami, à me sentir sérieujsement fâché contre toi lorsque j'ai reçu ta lettre. . .

Tu me parles de ce que tu appelles ton athéisme po- Jitique, et tu me demandes si je le partage. Ici il faut s'entendre. Est-tu dégoûté des partis seulement, ou aussi des idées qu'ils exploitent? Dans le premier cas, tu sais que telle a toujours été à peu près ma manière de voir. Mais dans le second, je ne suis plus en rien ton homme. Il y a actuellement une tendance évidente à prendre en indifférence toutes les idées qui peuvent agiter la société, qu'elles soient justes ou

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fausses, nobles ou basses. Chacun semble s'entendre pour considérer le gouvernement de son pays sicut res inter alios acta. Chacun se concentre de plus en plus dans rintérél individuel. Il n*y a que des gens voulant le pouvoir pour eux-mêmes , et non la force et la gloire pour leur patrie, qui puissent se réjouir à la vue d'un pareil symptôme. Il faut savoir bien peu lire dans Tavcnir pour compter sur la tranquillité achetée à un semblable prix. Ce n'est pas là un repos sain et viril. C'est une sorte de torpeur apoplectique qui, si elle durait longtemps, nous conduirait infailliblement à de grands malheurs. Non certes, je ne me ris pas des croyances politiques; je ne les considère point comme des choses indifférentes en elles-mêmes, et que les hommes tournent à leur gré. Je ris amèrement en voyant l'abus monstrueux qu'on en fait chaque jour, mais comme je ris en voyant faire servir la vertu et la religion à des buts déshonnêtes, sans en respecter moins pour cela la vertu et la religion. Je lutte de tout mon pouvoir contre cette sagesse bâtarde, cette indifférence funeste dans laquelle vient se perdre de nos jours l'énergie de tant de belles âmes. Je tache de ne pas faire deux mondes : l'un moral, où je m'enthousiasme encore pour ce qui est beau et bon; l'autre politique, où je me couche à plat ventre pour sentir plus à mon aise le fumier sur lequel on marche. Je tâche de ne pas imiter dans un autre genre les grands seigneurs d'autrefois, qui tenaient qu'il était honnête de tromper une femme, mais qu'on ne pouvait sans infamie

manquer à sa parole envers un homme. Je cherche à ne pas diviser ce qui est indivisible. Voilà, mon bon ami , une longue tirade, à la suite de laquelle le p£4[)ier me manquant, force m'est de finir ma^lettre

Paris, 16 février 18SS.

Mon cher ami, je ne t'écrirai que deux mots cette fois. D'abord, parce que je suis extrêmement pressé, et ensuite parce que je n'ai rien de nouveau à t*ai>prendre. Le livre va jusqu'à présent merveilleusement. Je suis confondu de son succès ; car je craignais sinon une chute, du moins un accueil froid, en raison du soin qu'avait pris son auteur de se tenir en dehors de tous les partis. Je trouve partout de la bienveillance, et il m'arrive de toutes parts des avances qui m'étonnent. M. Royer-Collard , que je ne connaissais pas, a demandé à me voir, J'ai été hier au soir chez. lui. Il m'a dit, au milieu de beaucoup de compliments, que mon livre était, à son avis, le livre politique le plus remarquable qui eût paru depuis trente ans. Je sais qu'il dit la même chose de moi à d'autres personnes. M. de Chateaubriand, M. de Lamartine, m'ont parlé à peu près dans le même sens. Je suis donc à flot quant à présent , fort étonné de ce qui m'arrive et tout étourdi des louanges qui bourdonnent à mes oreilles. Il y a une femme de la cour de Napoléon que l'Empereur

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s^ imagina un jour de faire duchesse. Le soir, entrant dans un grand salon , et s'entendant annoncer par son nouveau titre, elle oublia qu'il s'agissait d'elle, et se mit de côté pour laisser passer la dame dont on venait de prononcer le nom. Je t'assure qu'il m* arrive quelque chose d'analogue. Je me demande si c'est bien de moi qu'on parle, et quand il n'y a plus moyen d'en douter, j'en conclus qu'il faut que le monde soit composé de bien pauvres gens, pour qu'un livre sorti de ma cervelle, dont je connais si bien les bornes, fasse la sensation que celui-ci paraît y produire

Paris, SI février 1835.

Pour revenir au sujet principal de tes lettres, je te dirai, mon cher ami, que l'impression produite sur toi par mon livre, quoique plus forte dans un sens que je ne voudrais, n'est pas de nature à me surprendre ni à m'effrayer. Voici le but politique de Touvrage :

J*ai voulu montrer ce qu'était de nos jours un peuple démocratique, et, par cette peinture rigoureusement exacte, j'ai prétendu produire un double effet sur l'esprit des hommes de mon temps.

A ceux qui se sont fait une démocratie idéale, rêve brillant, qu'ils croient pouvoir réaliser aisément, j*ai entrepris de montrer qu'ils avaient revêtu le tableau

de fausses couleurs; que le gouvernement démocratique qu*i]s préconisent, s*il procure des biens réels aux hommes qui peuvent le supporter, n*a point les traits élevés que leur imagination lui donne ; que ce gouvernement, d'ailleurs, ne peut se soutenir que moyennant certaines conditions de lumières, de moralité privée, de croyances que nous n'avons point, et qu'il faut travailler à obtenir avant d'en tirer les conséquences politiques.

Aux hommes pour lesquels le mot de démocratie est le synonyrpe de bouleversement, d'anarchie, de spoliation, de meurtres, j'ai essayé de montrer que la démocratie pouvait parvenir à gouverner la société en respectant les fortunes, en reconnaissant les droits, en épargnant la liberté, en honorant les croyances; que si le gouvernement démocratique développait moins qu'un autre certaines belles facultés de l'âme humaine, il avait de beaux et grands côtés; et que peutêtre , après tout, la volonté de Dieu était de répandre un bonheur médiocre sur la totalité des hommes, et non de réunir une grande somme de félicité sur quelques-uns et d'approcher de la perfection un petit nombre. J'ai prétendu leur démontrer que, quelle que fût leur opinion à cet égard , il n'était plus temps de délibérer; que la société marchait et les entraînait chaque jour avec elle vers l'égalité des conditions; qu'il ne restait donc plus qu'à choisir entre des maux désormais inévitables; que la question n'était poântde savoir si l'on pouvait obtenir l'aristocratie ou la dé-

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mocratie, mais si l'on aurait une société démocratique marchant sans poésie et sans grandeur, mais avec ordre et moralité , ou une société démocratique désordonnée et dépravée, livrée à des fureurs frénétiques ou courbée sous un joug plus lourd que tous ceux qui ont pesé sur les hommes depuis la chute de l'empire romain.

J'ai voulu diminuer l'ardeur des premiers, et, sans les décourager, leur montrer la seule voie h prendre. , J'ai cherché à diminuer les terreurs des seconds et à plier leur volonté sous l'idée d'un avenir inévitable, de manière que, les uns ayant moins de fougue et les autres offrant moins de résistance, la société put s'avancer plus paisiblement vers racconiplisscment nécessaire de sa destinée. Voilà l'idée mère de l'ouvrage, idée qui enchaîne toutes les autres dans un seul réseau, et que tu aurais du apercevoir plus clairement que tu n'as fait. Du reste , il n'y a jusqu'à présent que très-peu d'hommes qui le comprennent. Je plais à beaucoup de gens d'opinions opposées, non parce qu'ils m'entendent, mais parce qu'ils trouvent dans mon ouvrage, en ne le considérant que d'un seul côté, des arguments favorables à leur passion du moment. Mais j'ai confiance dans l'avenir, et j'espère qu'un jour viendra où tous verront clairement ce que quelques-uns seulement aperçoivent aujourd'hui. . .

Quant au succès matériel du livre, il continue. . .

Ce que tu me dis de vos arrangements d'été, mon^ cher ami , me fait bien craindre de ne pouvoir aller

encore cette année vous visiter. Beaumont et moi, nous comptons d'ici à un mois aller en Angleterre

Paris^ 11 janvier 1896.

Je ne veux pas te laisser apprendre par un billet de part, mon bon ami, le grand malheur qui vient de nous frapper. Ma pauvre mère est morte avant-hier au soir. Depuis longtemps nous voyions cet événement devenir de plus en plus probable. Je n'en ai pas moins été profondément accablé. Il y a des spectacles auxquels l'imagination n'est jamais préparée ; et celui-là est du nombre. Les deux derniers mois de l'existence de ma pauvre mère ont été bien cruels; mais sa dernière journée a été assez douce. Le matin, après avoir communié, elle est tombée dans une sorte d'insensibilité apparente qui a duré jusqu'à huit heures et demie du soir. A ce moment, elle m'a paru tout à coup sortir d'un profond sommeil. Elle nous a appelés auprès de son lit, Louis de Chateaubriand et nous. Elle nous a bénis d'une voix très-distincte, et a eu l'air de se rendormir. Elle n'existait plus. J'ai bien éprouvé depuis ce temps-là, mon cher ami, ce que j'avais souvent pensé, que le cœur seul d'une femme qui vous aime sait trouver des adoucissements aux grandes douleurs. Je fais dans ce moment-ci l'expérience de cette vérité,

A EUGÈNE STOFFELS. i3l

el j'en trouve la démonstration dans ma maison. Marie regrette vivement ma mère, qui a toujours été pleine de bontés pour elle; et elle trouve naturellement en elle-même ce qu'il faut pour me comprendre et adoucir ma peine. Je ne t'en dirai pas davantage cette fois; tu me pardonneras, j'espère.

Beroe,i( juillet 1836.

Tu es, en vérité, bien fou de croire que je trouverai mauvais ou ridicule le conseil que tu me donnes. Je ne suis pas encore assez grand garçon, Dieu merci, pour ne pas considérer comme un des plus grands biens à retirer de l'amitié les avis sincères et vrais des amis. Ta lettre m'aurait donc attaché davantage a toi , si je pouvais Têtre. Quant à ta lettre elle-même, je te dirai franchement que je la trouve supérieure à toutes tes conversations et qu'elle me prouve de plus en plus ce que tu serais capable de faire si tu parvenais jamais à secouer cette maudite paresse misanthropique qui te

dévore

Je ne sais trop comment te répondre. 11 faudrait le faire longuement pour être compris; et je n'ai pas le temps d'écrire longuement. Ne prends donc cette réponse que pour des à peu près fort vagues qui ont besoin d*être complétés.

Tu me parais avoir bien compris les idées générales sur lesquelles repose mon programme. Ce qui ma le plus frappé de tout temps dans mon pays, mais principalement depuis quelques années, c'a été de voir rangés d'un côté les hommes qui prisaient la moralité, -la religion, Tordre; et de Tautre ceux^qui aimaient la liberté, Tégalité des hommes devant la loi. Ce spectacle m'a frappé comme le plus extraordinaire et le plus déplorable qui ait jamais pu s'offrir aux regards d'un homme; car toutes ces choses que nous séparons ainsi sont, j'en suis certain, unies indissolublement aux yeux de Dieu. Ce sont toutes des choses saintes, si je puis m'exprimer ainsi, parce que la grandeur et le bonheur de l'homme dans ce monde ne peuvent résulter que de la réunion de toutes ces choses àla fois. Dès lors j'ai cru apercevoir que l'une des plus belles entreprises de notre temps serait de montrer que toutes ces choses ne sont point incompatibles; qu'au contraire, elles se tiennent par un lien nécessaire, de telle sorte que chacune d'elles s'affaiblit en se séparant des autres. Telle est mon idée générale. Tu la comprends très-bien; tu la partages. Il y a cependant une nuance déjà entre toi et moi. J'aime la liberté plus vivement, plus sincèrement que toi. Tu la désires, s'il est possible de l'obtenir sans peine ; et tu es prêt à prendre ton parti de t'en passer. Ainsi d'une multitude d'honnêtes gens en France. Ce n'est pas là mon sentiment. J'ai toujours aimé la liberté d'instinct; et toutes mes réflexions me portent à croire

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qu'il n'y a pas de .a^randeur morale et politique longtemps possible sans elle. Je tiens donc à la liberté avec la même ténacité qu'à la moralité, et je suis prêt à perdre quelque chose de ma tranquillité pour l'obtenir,

A cette nuance près nous sommes d'accord sur le but. Mais tu prétends que nous différons prodigieusement sur les moyens; et je crois, en vérité, que c*est ici que tu ne me comprends qu'incomplètement.

Tu crois que je vais mettre en avant des théories radicales et presque révolutionnaires. En cela tu te trompes. J'ai montré et je continuerai à montrer un goût vif et raisonné pour la liberté, et cela pour deux raisons : la première, c'est que telle est profondément mon opinion; la seconde, c'est que je ne veux pas être confondu avec ces amis de l'ordre qui feraient bon marché du libre arbitre et des lois pour pouvoir dormir tranquilles dans leur lit. Il y en a déjà assez de ceuxlà, et j'ose prédire qu'ils n'arriveront jamais à rien de grand et de durable. Je montrerai donc franchement ce goût de la liberté, et ce désir général de la voir se développer dans toutes les institutions politiques de mon pays ; mais en même temps je professerai un si grand respect pour la justice, un sentiment si vrai d'amour de l'ordre et des lois, un attachement si profond et si raisonné pour la morale et les croyances religieuses, que je ne puis croire qu'on n'aperçoive pas nettement en moi un libéral d'une espèce nouvelle, et qu'on me confonde avec la plupart des démocrates de nos jours. Voilà mon plan tout entier. Je te le développe

à bâtons rompus, mais sans arrière-pensée aucune. Te dire par quels moyens je m'efforcerais de mettre en lumière ces idées, c'est ce qu'il me serait impossible de faire d'avance. Dieu seul sait si je serai jamais en état d'agir d'une manière quelconque sur mes contemporains, et c'est peut-être chez moi déjà une grande présomption que d'en avoir la pensée. Mais sois sûr que si j'agis jamais, ce sera successivement, avec prudence, en laissant conclure de ma conduite mes idées, plutôt que de les jeter toutes ensemble à la tête du public. Si j'ai montré jusqu'à présent une qualité quelconque, je crois que c'est Tesprit de conduite. J'espère continuer à en faire usage ; mais rappelle-toi toujours, mon cher ami, mon point de départ. Mon but serait de réunir, comme je le disais au commencement de ma lettre, les deux ou trois grandes choses que nous voyons séparées. Pour cela il faut d'abord que je montre ce qui est, c'est-à-dire que j'aime passionnément les unes et les autres. Tu t'en serais bien aperçu si tu avais été un démagogue. Tu m'aurais entendu plaider bien plus vivement la cause de la religion et de la morale que celle de la liberté. Mais tu es du nombre de ces braves gens que j'aime de tout mon cœur, et avec lesquels j'ai bien de la peine à raisonner de sang-froid, parce qu'ils ont dans leurs mains la destinée de leur pays, et ne veulent pas s'en saisir. Si ces hommes purs et honnêtes voulaient aimer la liberté comme ils aiment la vertu, ces deux choses se réhabiliteraient l'une par l'autre, et nous serions sauvés.

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Voilà en gros et fort à la hâte ce que j'ai à te dire. Loin de voir avec déplaisir des lettres semblables à celles que tu viens de m'écrire, je les regarderai toujours comme les fruits les plus précieux de notre amitié, et tu ne peux en resserrer plus sûrement les liens qu'en m'en écrivant souvent de semblables.

Dis-moi, si tu veux, que j'entreprends une œuvre téméraire, supérieure à mes facultés; quec^est un rêve, une chimère, soit. Mais laisse-moi du moins la croyance que l'entreprise est une chose belle, grande et noble; qu'elle mérite le temps, la fortune, la vie d'un homme ; et qu'il, vaut mieux y échouer que de réussir d'une autre manière. Persuader aux hommes que le respect des lois divines et humaines est le meilleur moyen de rester libre, et que la liberté est le meilleur moyen de rester honnête et religieux, cela ne se peut pas, dirastu. Je suis aussi tenté de le croire. Mais la chose est vraie pourtant, et à tout risque je tenterai de la dire.

Je serai à Genève le 25 août.

Tocqueville, 5 octobre 1886.

J'ai trouvé en passant par Genève ta lettre du

18 août Tout ce que tu me dis ne me touche

pas par la raison que j'adopte le tout comme mon

opinion. 11 est évident que nous nous combattons dans les ténèbres sans nous voir clairement. J'ai mis dans mes discussions avec toi une chaleur de raisonnement que tu as prise pour le signe d'un esprit entraîné impétueusement vers l'action immédiate par ses propres idées : il n'en est rien. Tu me représentes avec grande raisdh que des révolutions sont de grands maux et servent rarement à l'éducation d'un peuple ; qu'une agitation prolongée est déjà très-fàcheuse, et que le respect à la loi ne naît que de la stabilité des lois. . . . . Toutes choses que je crois profondément. Je ne pense pas qu'il y ail en France un homme moins révolutionnaire que moi, ni qui ait une haine plus profonde pour ce qu'on appelle l'esprit révolutionnaire (lequel esprit, par parenthèse, se combine très-aisément avec l'amour d'un gouvernement absolu) . Quesuis-je donc? et qu'est-ce que je veux ? Distinguons, pour nous mieux comprendre, la fin des moyens. Quelle est la fin? Ce que je veux , ce n'est pas une république, mais une monarchie héréditaire. Je l'aimerais même mieux légitime qu'élue ainsi que celle que nous avons, parce qu'elle serait plus forte surtout à l'extérieur. Ce que je veux, c'est un gouvernement central énergique dans la sphère de son action. L'énergie du pouvoir central est bien plus nécessaire chez un peuple démocratique où la force sociale est disséminée que dans une aristocratie. D'ailleurs notre situation en Europe nous fait une loi impérieuse de ce qui devrait être une chose de choix. Mais je veux que ce pouvoir

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central ail une sphère nettement tracée; qu'il se mêle de ce qui rentre nécessairement dans ses attributions, et non de tout en général, et qu'il soit toujours subordonné, quant à sa tendance, à l'opinion publique et au pouvoir législatif qui la représente. Je crois que le pouvoir central peut être revêtu de très-grandes prérogatives, être énergique et puissant dans sa sphère; et en même temps les libertés provinciales être trèsdéveloppées. Je pense qu'un gouvernement de cette espèce peut exister, et qu'en même temps la majorité de la nation peut se mêler elle-même de ses propres affaires; que la vie politique peut arriver à être répandue presque partout; l'exercice direct ou indirect des droits politiques très^étendu. Je veux que les principes généraux du gouvernement soient libéraux, que la part la plus large possible soit laissée à l'action des individus, à l'initiative personnelle. Je crois que toutes ces choses sont compatibles ; bien mieux, je suis profondément convaincu qu'il n'y aura jamais^ d'ordre et de tranquillité que quand on sera parvenu à les combiner.

Quant aux moyens : avec tous ceux qui admettent que c'est le but vers lequel on doit tendre, je me montre aussitôt très-conciliant. Je suis le premier à admettre qu'il faut marcher lentement, avec précaution, avec légalité. Ma conviction est que nos institutions actuelles suffisent pour arriver au résultat que j'ai en vue. Loin donc de vouloir qu'on viole les lois, je professe un respect presque superstitieux pour les

lois. Mais je veux que les lois tendent peu à peu et graduellement vers le but que je viens d'indiquer, au lieu de faire des efforts impuissants et dangereux pour rebrousser chemin. Je veux que le gouvernement prépare lui-même les mœurs et les usages à ce qu'on se passe de lui dans bien des cas où son intervention est encore nécessaire ou invoquée sans nécessité. Je veux qu'on introduise les citoyens dans la vie publique à mesure qu'on les croit capables d'y être utiles, au lieu de chercher à les en écarter à tout prix. Je veux enfin que l'on sache où l'on veut aller, et qu'on y marche prudemment au lieu de procéder à l'aventure, comme on n'a guère cessé de faire depuis vingt ans. Que te dirai-je encore, mon cher ami ? On pourrait parler toute une journée sur ce texte sans faire autre chose que de le développer. Tu dois comprendre ma pensée sans que j'aie besoin de la délayer ou de l'expliquer par mille exemples... En. résumé, je conçois nettement l'idéal d'un gouvernement qiii n'a rien de révolutionnaire ni d'agité outre mesure, et que je crois possible de donner à notre pays. Mais d'un autre côté, je conçois aussi bien que personne qu'un pareil gouvernement (qui n'est du reste que l'extension de celui que nous avons), pour s'établir, a besoin de mœurs, d'habitudes, de lois qui n'existent pas encore , et qui ne peuvent être introduites que lentement et avec de grandes précautions

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Valognes, 7 mars 1889.

J'ai été élu dimanche dernier, mon cher ami, au premier tour de scrutin et à une majorité de quatrevingts voix. La population presque tout entière s'est ensuite pressée autour de moi, et a voulu me reconduire jusqu'à ma maison, avec un vrai vacarme d'acclamations. Tout cela m'a fort ému, comme tu peux croire ; et du haut de ma fenêtre j'ai remercié tous ces braves gens en improvisant le peu de mots qu'on a essayé de reproduire dans le petit écrit que je joins à cette lettre. Voilà un grand succès, et j'ajoute un honorable succès ; car il n'est point du à l'intrigue. Je n'ai pas fait une visite; je n'ai pas promis une place. Je me suis borné à faire un appel énergique aux passions les plus honnêtes et les plus pures du cœurhumain, et j'ai réussi. Ce qui prouve que l'espèce humaine n'est pas encore aussi mauvaise qu'elle en a l'air. Du reste, je ne me le dissimule pas; c'est seulement à présent que les grandes difficultés comitiencent. L'estime qui /m'environne, l'opinion qu'on a de moi m'imposent des obligations formidables et dont l'idée m'accable d'avance. Je crains bien de rester au-dessous de ma tâche. Mais si je ne suis pas saillant d'une autre manière, j'espère l'être du moins en honnêteté et en désintéressement politiques. Cela me sera plus facile que d'être un grand homme d'État et aura son mérite. Je suis d'ailleurs décidé à passer toute la session pro-

chaîne h étudier les choses et les hommes tant au dedans qu^au dehors de la chambre. Je sens que j'ai besoin d'un apprentissage, et j'aurai le courage de le faire.

Ta dernière lettre m'a un peu chagriné, mon bon ami. Je crains de t' avoir affligé sans raison, en te reprochant trop vivement et trop sévèrement l'abattement dans lequel tu paraissais être. Tu as en effet de grands sujets de chagrin ; et la fortune, je le confesse, ne t'a point donné lieu jusqu'à présent de compter sur elle. Tu me dis à ce sujet une chose qui est vraie : c'est que je suis mal placé pour te tenir un pareil langage. Presque toutes mes entreprises m'ont, comme tu me le dis, réussi depuis dix ans. Cela devrait me rendre plus tolérant à ton égard. Mais ne crois pas du resle que cela m'enivre le moins du monde. Ces succès qui t'étonnent peut-être m'étonnent moi-même, et loin de compter sur l'avenir, je tremble en y pensant. Je songe au point où m'avait placé la révolution de 1830, et tout ce qui m'arrive depuis me surprend. 11 serait fou de compter que les choses iront ainsi toujours. Me voilà entrant sur un nouveau théâtre sans savoir si je suis propre à y jouer un rôle , et contraint à de nouveaux efforts que peut-être la nature de mon esprit ou ma constitution physique ne comportent pas; car je n'ai plus à ma disposition, il faut le reconnaître, ce corps de fer que tu m'as connu autrefois, et qui se prétait si complaisamment à toutes les passions et à l'activité extrême de l'âme. Un certain degré d' agita-

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tion me fatigue, et je sens enfin de temps à autre le besoin de me reposer. Je ne puis m' empêcher de croire que la Providence, qui jusqu'à présent m'a accordé tant de belles et vives émotions, ne m'a pas destiné à de bien longues années. Je sens que le trop d'activité m'use, et le repos me tue. Mais il ne faut pas penser à cela. Je t'avoue que de toutes les bénédictions que Dieu m'a accordées, la première de toutes à mes yeux, c'est d'avoir trouvé Marie. Tu ne peux te figurer ce qu'elle est en temps de crise. Cette femme si douce devient alors ferme et énergique. Elle veille autour de moi sans que je m'en aperçoive. Elle adoucit, calme, fortifie mon âme au milieu des agitations qui la laissent sereine

Tocqueville, 14 juillet 1840.

Tu as bien raison, mon bon ami, de te plaindre de mon silence; non que ce silence ait été volontaire ni accompagné d'oubli, mais parce qu'il est misérable en vérité de ne point écrire a ses vrais amis afin de se donner plus complètement à ce monde politique ou Ton ne rencontre guère, quoi qu'on fasse, que des cœurs froids et des âmes qui ne sont passionnées que d'elles-mêmes. Je me reproche donc depuis longtemps de ne pas t'écrire. Mais je veux que tu saches bien que jamais je n'ai été plus loin de penser à toi

avec froideur. La vie politique produit sur moi l'effet contraire à celui qu'elle exerce, ce me semble, sur la plupart des autres hommes. Elle me fait attacher beaucoup plus de prix aux émotions qui restent en dehors d'elle, et aux amis que j'ai laissés dans la vie privée en y entrant. Jamais l'amitié de Louis et la tienne ne m'ont paru des biens plus véritables qu'en ce moment. Ce n'est pas que j'aie à me plaindre des hommes politiques. J'ai dans la chambre toute hi considération que je puis désirer, et la portion d'influence que quant à présent je puis avoir. Mais c'est en vérité un triste côté de l'humanité que celui que découvre la politique. On peut dire sans exception que rien n*y est ni parfaitement pur, ni parfaitement désintéressé; que rien n'y est véritablement généreux, que rien n*y sent l'élan libre du cœur. Rien n*y est jeune en un mot, même les plus jeunes. Quelqifë chose de froid, de prémédité et d'égoïste s'y découvre au travers des mouvements les plus passionnés des esprits. Comment veux-tu qu'à cette vue on ne se replie pas sur soimême, et qu'on ne cherche pas ailleurs un peu d'air libre où l'àme puisse respirer? Je suis engagé dans la vie politique; elle a des émotions qui me plaisent, de grands côtés qui m'animent; mais il y manque absolument plusieurs choses sans lesquelles je ne saurais vivre. Et ces choses, je ne puis les trouver qu'auprès de ma femme et de deux ou trois amis qui sont restés à peu près ce que nous étions il y a dix ans. Cela t'explique ce que je te disais plus haut du prix de plus

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en plus grand que j'attachais k ton amitié, au milieu même des affaires qui m^empêchent de t*écrire, et à cause déciles

Je t'écris de Tocqueville où je suis seulement arrivé il y a quatre jours. J'ai été retenu à Paris par un rapport sur les prisons, que je t'enverrai. Je goûte avec un bonheur inexprimable la paix des champs. Tu sais que la paix n'est point mon affaire, ni le repos mon plaisir. Mais la paix et le repos apparaissant par hasard et de loin en loin, au milieu du tumulte des passions et des affaires, ont un grand charme même pour une nature aussi démesurément inquiète et agitée que la mienne. Pendant longtemps j'ai demandé à Dieu de me donner trop de choses à faire. 11 m'a si bien exaucé depuis quelques années que je commence à sentir de temps à autre le besoin de respirer un moment. Peut-être est-ce aussi un commencement de vieillesse ; car il ne faut pas se le dissimuler, pour moi désormais la jeunesse est close et bien close. Je m'en aperçois bien moins encore à mon corps qu'à mon esprit

Penses-tu que les obstacles qui vous ont empêchés de venir cette année doivent se représenter Tannée prochaine? Le calme et la douceur de la vie que nous menons ici nous font de plus en plus désirer de vous voir venir partager pendant quelques mois avec nous ce paisible asile

P. S. Il y a aujourd'hui cinquante et un ans que la révolution française a commencé; et après tant d'hommes et d'institutions dévorés par elle on peut dire qu'elle dure encore. N'est-ce pas encourageant pour les peuples qui ne sont qu'au commencement de la leur?

Tocqueville, ce 30 novembre 1841.

Je ne veux pas quitter ce pays-ci, mon bon ami, sans causer un moment avec toi. J'espérais pouvoir rester à. Tocqueville jusqu'à la fin de décembre, peutêtre jusqu'au commencement de janvier; car c'eût été assez pour moi d'arriver pour la discussion de l'adresse. L'un des mille incidents dont ma vie est remplie et qui m'empêchent de rien arranger définitivement me forcent, bien contre mon gré, de hâter mon retour. Ceux de mes amis qui ont voté pour moi à l'Acadéipie française, lors de la dernière vacance, pensent à me porter encore cette fois. Il m'arrive lettres sur lettres depuis quinze jours, m'engageant à venir me montrer. Je ne puis, sans les désobliger, tarder plus longtemps à faire ce qu'ils désirent. Cependant, ainsi que je te le disais, ce retour précipité me coûte beaucoup. D'abord je n'ai pas une très-haute idée de mes chances à l'Académie. Secondement le séjour do Tocqueville, même

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dans cette mauvaise saison, a pour moi un si grand charme, que chaque jour que je lui enlève me semble une pei1e immense et irréparable. Il faut bien cependant s'y décider. Je pars demain. Le séjour que je viens de faire à Tocqueville cette année m'aura été très-utile. Il m'aura montré que je pouvais être heureux dans la vie la plus intérieure ; et que la solitude même profonde avec Marie était pour moi, à tout prendre, non-seulement la plus douce, mais la manière la plus désirable de passer mon temps. Je disque cette preuve que je me suis faite à moi-môme est quelque chose de très-important. Elle me donne une grande tranquillité pour l'avenir. Je ne me dissimule pas en effet que, si ma santé ne se remet pas entièrement, je serai obligé tôt ou tard d'abandonner les affaires publiques, ou du moins de ne les prendre que comme un petit accessoire de mon existence. La force physique est aussi nécessaire en session qu'en campagne; et je n'en ai guère maintenant. Mais en admettant même, ce dont je ne veux pas encore désespérer, que je puisse continuera faire de la politique l'action journalière de ma vie, c'est encore un avantage rare et inestimable de sentir que, si mon intérêt ou ma conscience me forcent de rentrer soit momentanément, soit tout à fait dans la vie privée, je ne serai point malheureux, mais retrouverai là au besoin une situation que je sais avoir pour moi de très-grands charmes. Cette possibilité de quitter sans trop de regrets la scène politique est peut-être la meilleure de toutes les conditions pour

y jouer grandement et noblement son rôle. Presque toutes les bassesses que nous voyons viennent ou de ce que tes hommes qui entrent dans la vie politique, manquant de fortune, craignent la ruine en quittant leur place, ou de ce que leur ambition et leurs passions sont tellement concentrées dans la poursuite du pouvoir qu'ils n'envisagent l'idée de le quitter qu'avec une sorte d'horreur, qui leur fausse le jugement, et leur fait sacrifier l'avenir au présent, leur honneur à leur rôle.

Paris, CQ 1« janvier 184Î.

Je te remercie, mon cher ami, de ta dernière lettre. Je savais bien que mon élection à l'Académie française te ferait plaisir, car je compte sur ta vive amitié comme tu comptes, j'espère, sur la mienne. Je vous avais effrayés outre mesure sur le résultat de cette lutte. Tu sais que je n'aime pas h me flatter. Je vois plutôt en mal qu'en bien les choses de l'avenir. D'ailleurs, au moment où je vous ai écrit, la partie était en effet fort douteuse. Le roi agissait ouvertement en faveur de M. Valout, et il était difficile de dire quelle influence il pourrait exercer. Heureusement que j'avais pour moi l'opinion publique, qui de notre temps est plus puissante que les rois. La majorité a été forte, comme tu l'as vu. Elle l'eût été davantage sans une succession

A EUGÈNE STOFFELS. 447

d'accidents qui a forcé quatre de mes meilleurs amis de ûe point aller à l'Académie le jour de la bataille. Je. suis très-content, et, comme tu le dis, j'ai bien des raisons de l'être, indépendamment même de l'Académie. Je regarderais comme une injustice envers la Providence de ne point en convenir. Elle m'a donné beaucoup de satisfactions extérieures. Elle m'a donné surtout, et c'est de cela principalement que je la remercie, le vrai bonheur intérieur, ce premier des biens de ce monde. Jamais je n'en ai joui autant que maintenant. J'éprouve de plus en plus que ce côté de la vie privée qui, dans ma jeunesse, me paraissait le plus petit de l'existence, grandit chaque jour^à mes yeux, à ce point qu'il pourrait me consoler aisément de la perte de l'autre. J'espère cependant, mon cher ami, échapper au danger que tu signales, et qui poursuit sans cesse les gens heureux dans ce monde. Si j'ai plus que beaucoup d'autres sur bien des points, j'ai moins que la plupart des hommes de mon âge sur le point principal, qui est la santé. La santé est le boulet que je traîne après moi. Celui-là est souvent bien lourd. J'ai pris cette année-ci des précautions de malade qui, jusqu'à présent, me réussissent. Je ne sors pas le spir et ne vais jamais dîner en ville. De cette manière, je suis sûr de suivre un bon régime et d'avoir de bonnes nuits. Quoi qu'il en soit, il est triste, à mon âge, de vivre ainsi en vieillard : ce que je dis non pour me plaindre, mais pour te montrer que chacun a dans sa médaille deux côtés. Un autre mauvais côté

de la mienne, c'est la politique; -elle m'affecte plus qu'un autre, parce que j'ai le devoir de m'en mêler, et c'est une ingrate occupation, je t'assure. 11 n'y a rien à faire de bon dans le présent, et très-peu probablement dans l'avenir.

Baugy, 8 janvier 1848.

La lettre que tu m'as écrite à Tocqueville, mon bon ami, m'a été renvoyée ici où j'habite depuis un mois, et que je quitte demain pour retourner à Paris

Toute ta lettre respire du reste une misanthropie qui me paraît fort exagérée. Je ne suis plus un enfant. J'ai vu bien des pays, pratiqué bien des hommes, été mêlé à bien des affaires, et le résultat de mon expérience est loin d'être semblable à celui que tu indiques. Tu fais l'humanité plus mauvaise qu'elle n'est. La vérité se trouve entre les rêves de ta première jeunesse et les sombres tableaux de ton âge mur. I-es hommes ne sont en général ni très-bons , nf très-mauvais : ils sont médiocres. Ils montrent de l'un et de l'autre suivant la face qu'on considère. Je n'ai jamais examiné de près les meilleurs sans avoir percé jusqu'à quelques faiblesses et même quelques vices que je ne voyais pas d'abord. J'ai toujours fini par rencontrer chez les plus mauvais certains côtés par lesquels l'honnêteté

A EUGÈNE STOFFELS. 449

pouvait les saisir. Il y a deux hommes dans chaque homme ; Salomon Ta dit avec raison il y a trois mille ans; et s'il est puéril de ne regarder que l'un, il et tout à fait triste et injuste de n'attacher ses regards que sur Tautre. C'est pourtant cette dernière chose que tu fais, si je ne me trompe, mon cher ami ; et tu as tort. S'il te faut, pour te consoler d'être au monde, rencontrer des hommes dont tous les mouvements même les plus secrets ne soient conduits que par de nobles et belles passions, tu n'as que faire d'attendre d'avantage, et tu peux te noyer sur-le-champ. Mais s'il pouvait te suffire de rencontrer un certain nombre d'hommes dont la plupart des actions ont ce mobile, et une foule qui sont de temps en temps capables de le trouver, tu n'aurais pas lieu de faire une aussi abominable grimace au genre humain. L'homme avec ses vices, ses faiblesses, ses vertus, ce mélange confus de bien et de mal, de bas et de haut, d'honnête et de dépravé, est encore, à tout prendre, l'objet le plus digne d'examen, d'intérêt, de pitié, d'attachement et d'admiration qui se trouve sur la terre; et puisque les anges nous manquent, nous ne saurions nous attacher à rien qui soit plus grand et plus digne de notre dévouement que nos semblables. Voilà les sentiments que je te souhaite pour i8&3

TocqueTillc, octobre 1848.

Je suis ici depuis un mois déjà, mon cher ami, et ce mois a passé comme un jour. Je voudrais bien savoir si cet extrême plaisir que me causent la solitude et la liberté de la campagne vient d'un goût naturel que j'ai pour ce genre de vie, ou plutôt ne naît pas de la fatigue que Texistence de Paris me cause pendant sept ou huit mois. Suis-je heureux ici par le séjour en lui-même ou par le contraste avec une autre habitation? Je crois malheureusement que le dernier point est le plus conforme à la vérité. La vie que je mène me plairait assez, je pense, en tout cas; mais elle me charme parce qu'elle succède à l'agitation prolongée et incessante de Paris. J'ai bien peur que s'il me fallait renoncer a ces agitations souvent si pénibles pour me renfermer définitivement dans ce calme que je prise si fort, cela ne finît par me devenir insipide. La fièvre politique est-elle nécessaire à mon tempérament moral ? Je suis porté à le croire ; et cependant elle me fait souvent péniblement souffrir. Quelle misère que celle de l'homme qui est plongé dans une si irrémédiable ignorance de toutes choses qu'il ne se connaît pas plus lui-même que les objets les plus éloignés, et ne voit pas plus clairement le fond de son âme que le centre de la terre !

Sans m'obstioer à vouloir trouver le mot de cette énigme, je tâche de jouir le mieux possible du présent.

A EUGÈNE STOFFELS. 45!

Je voudrais pouvoir te montrer Tocqueville aujourd'hui. Tout y est à peu près fini. Ta porte, celle dont tu as surveillé le transport au haut de l'avenue, se couvre déjà de mousse et de lierre. A la place du cloaque qui formait la cour s'étend une pelouse trèsverte. Le long de tous les murs que nous avons intérêt à cacher s'élèvent déjà des massifs d'arbres qui, il est vrai , sont loin de former encore rideau. Pourquoi n'es-tu pas ici avec madame Stoffels pour voir ces changements et écouter avec indulgence toutes nos admirations de propriétaires? Le temps a beau marcher, nous persistons à penser et à dire que le moment le plus agréable et le plus suivant notre cœur que nous ayons passé ici est le mois où vous y avez été Tun et TaiUrç. Nous ne pouvons nous figurer que ce temps ne doive pas revenir, et notre meilleur souhait est que tu puisses t'arranger de manière à renouveler prochainement cette course, non plus seuls, cette fois, mais avec vos enfants, ou au moins plusieurs d'entre eux. Tu sais que ce n'est pas là une forme de parler, mais le plus sincère de nos désirs

Tocqueville, 3 avril 1844.

Voilà un mois, mon bon ami, que je porte tous les jours ta dernière lettre dans ma poche, afin de trouver un moment pour y répondre, et l'avoir sous la

4oî CORRESPONDANCE.

main quand je voudrai la relire. Ce moment me manque toujours. La date de cette lettre que je viens de revoir m'effraye. Elle est du mois de novembre dernier, c'est-à-dire que je l'ai reçue depuis plus de quatre mois. Il me semble que je ne fais que de la recevoir. Avec quelle rapidité de mauvais augure la vie commence à passer! Cela veut dire, si je ne me trompe, que la jeunesse a achevé de s'envoler pour toujours, et que les impressions de l'âme deviennent moins vives et moins profondes; car c'est par le nombre des impressions qui restent gravées daps la mémoire que se mesure la vie. Quand le souvenir en a retenu beaucoup, le temps semble avoir passé lentement ; quand il commence à les laisser échapper, le temps parait courir; chaque souvenir d'une émotion passée est comme un accident de terrain qui marque l'espace et donne une idée de la distance parcourue. Ce qu'il • y a de fâcheux pour moi, c'est qu'en perdant la faculté de garder l'impression de ce qui m'agite, je ne deviens pas pour cela plus calme, ou du moins pas beaucoup plus. J'ai toujours trop de cette irritabilité un peu maladive qui me porte à souffrir impatiemment les obstacles qui embarrassent toujours le chemin de chaque homme dans ce monde; et cependant je devrais m'accoutumer aux obstacles, car la carrière que je poursuis en est semée. La politique est une arène où on ne passe pas un jour sans être obligé de faire un grand effort, et de livrer un grand combat , et où le résultat qu'on obtient est toujours très-inférieur à ce-

A EUGÈNE STOFFELS. 453

lui qu'on veut atteindre

... Il y a un article de ta lettre qui m'a chagriné. Tu remets indéfiniment un nouveau voyage en Normandie, et tu me parles de cinq ou six ans!!! Les idées, les habitudes peuvent devenir si différentes dans un pareil espace de temps qu'on ait peine à se reconnaître. Tous les fils de Tintimité se rompent un à un pendant cette longue séparation, et on a un nouvel apprentissage à faire l'un de l'autre. Si en effet tu es réellement obligé de remettre à cinq ou six ans notre réunion, je considère cela comme un véritable malheur, et je m'en afflige sérieusement. De notre côté rien ne se prépare pour un grand voyage, qui nous permît de passer par Metz. J'ai été nommé l'année dernière du conseil général, ce qui me force à rester tout ce mois d'août en Normandie. Je regrette beaucoup qu'il en soit ainsi, non-seulement à cause de l'épisode de notre réunion, mais à cause du voyage lui-même.. Je crois que mon goût pour les voyages s'accroît par la privation. J'ai besoin de reculer l'horizon, de voir de nouveaux pays, de nouveaux hommes, de nouvelles mœurs. Mais un autre obstacle m'arrête encore, c'est l'argent. Il m' arrive bien souvent d'être ainsi borné dans mes désirs, du reste assez modérés de ce côté. J'en souffre quand j'y pense, mais j'y pense rarement, et la petite gêne que sous ce rapport j'éprouve ne m'empêche pas de bénir Dieu tous les jours et de tout mon cœur d'avoir pu acquérir à ce prix la femme admirable avec laquelle je vis. Assu-

rément je ne puis pas dire que la Providence m'ait maltraité dans ce monde ; mais de tous ses bienfaits, celui que chaque jour me montre plus grand, c'est d'avoir placé Marie sur mon chemin. J'abandonnerais sans hésiter tous ses autres dons pour conserver celui-là. Adieu, mon bon ami, mon cœur s'adoucit et s'ouvre toujours lorsque je suis sur ce chapitre. Il n'y a plus guère que de ce côté que se trouvent les émotions douces et rafraîchissantes de la vie intime. Tout le reste est un aride désert où il faut combattre du matin au soir dans la poussière et au goleil. Adieu.

Paris, 14 noyembie tS44.

Tes lettres, mon cher ami, me causent toujours, au mih'eu de la joie que j'éprouve en recevant de tes nouvelles, une petite contrariété. Tu me parles toujours comme à un homme que les passions politiques enivrent à ce point d'oublier à peu près ses amis. Je t'ai déjà dit bien des fois que tu te trompais. La politique sépare souvent deux amis quand ils prennent part ensemble aux affaires, parce qu'alors la diversité des opinions et des intérêts peut amener entre eux des conflits. Il y a bien peu d'amitiés, je le reconnais, qui survivent tout entières à une pareille épreuve; mais ce n'est pas là ton cas, et ton souvenir m'est d'autant plus précieux qu'il me repose de toutes les

A EUGÈNE STOFFELS. 455

maladies de l'âme que la politique engendre. J'attachais un grand prix à mes véritables et anciens amis avant d'entrer dans la vie publique. Ils ont centuplé de valeur depuis que j'y suis entré. Si je les perdais, je sens parfaitement que je n'en formerais plus d'autres. Le temps où l'on contracte de véritables liens d'affection est désormais et à jamais passé pour moi. Au delà du petit cercle qui renferme les objets de mon attachement, il n'y a plus pour moi que des indifférents ou des ennemis, des alliés ou des adversaires; des gens que j'estime ou que je méprise, mais point d'amis; et si ceux que je possède meurent avant moî, je mourrai seul : mon âme du moins sera telle. Tu comprends que, dans cette disposition d'esprit, je ne suis pas tenté d'oublier mes plus anciens et mes meilleurs amis; et n'es-tu pas en tête de ceux-là? Je ne t'oublierai pas assurément et je ne serai jamais indifférent à ton sort ni à celui de tes enfants. Mais il peut arriver que nos intelligences s'écartent l'upe de l'autre, et se divisent, si nous restons des années sans nous voir.... Tu parles sans cesse de l'impossibilité de me venir voir à Tocqueville; je ne puis y croire.... Huit ou dix jours seulement à Tocqueville, quand tu ne pourrais me donner plus, seraient assez pour familiariser de nouveau nos esprits ensemble, et nous permettre de vivre ensuite deux ans séparés sans cesser de nous comprendre....

Paris, 21 JQÎllet 1848.

Je n'ai pas besoin de te dire, mon cher ami, que j'aurais voulu l'écrire plus tôt; mais les événements qui ont eu lieu depuis que j'ai reçu ta lettre parlent assez haut, et me servent aisément d'excuse.

Tu me demandes de parler politique. Je le ferais bien volontiers si j'avais plus de temps; mais le temps me manque, et je suis obligé de me borner à des aperçus très-généraux et très-sommaires.

Je n'ai jamais douté un instant depuis février que nous ne dussions avoir une grande bataille dans Paris. Je l'ai dit, répété, et écrit cent fois. Aussi les journées de juin ne m'ont surpris que par les proportions colossales qu'a prises le combat. La victoire nous a fait regagner une partie du terrain que l'ordre social avait perdu. Pour la première fois, depuis quatre mois, un gouvernement régulier est possible ; et quoique je sois assuré que les hommes qui dirigent en ce moment les affaires, et l'Assemblée elle-même, seront surpassés par les néce'ssités de la situation, et ne feront pas tout ce qu'il y aurait à faire pour atteindre promptement et fermement ce but> je crois qu'en dépit d'eux et par la force irréstistible que l'événement a donnée aux idées d'ordre, le but sera atteint; mais de grands dangers sont cependant à craindre très-prochainement, d'autres dans un avenir plus éloigné. Les plus prochains naissent de l'état des finances. Si nous continuons à voter

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des dépenses et que les recettes continuent à décroître, nous ne pouvons guère échapper à une crise financière dont personne ne peut calculer les conséquences. . . Voilà les périls immédiats. Us sont très-grands, très-effrayants. Je suis porté à croire, cependant, que nous n'y succomberons pas. Je ne serais pas surpris qu'après ces épreuves le gouvernement républicain ne prît une certaine assiette, et ne marchât un certain temps avec régularité. Mais je ne crois pas à l'avenir. J'éprouve une tristesse profonde qui naît bien moins des appréhensions immédiates(quoiqu'elIes soient grandes) que de l'absence d'espérance. Je ne sais si je dois espérer encore de voir s'établir dans notre pays un gouvernement régulier, fort et libéral à la fois. Cet idéal a été le rêve de toute ma jeunesse, tu le sais, et aussi de la portion de mon âge mûr qui est déjà écoulée. Est-il permis de croire encore à sa réalisation? J'ai pensé assez longtemps (cette croyance était bien ébranlée fort avant février) que nous avions parcouru et parcourions encore une mer orageuse au bout de laquelle était le port. N'était-ce pas une erreur? ne sommesnous pas sur une mer orageuse sans rivage? Ou, du moins, le rivage n'est-il pas si loin, si inconnu que notre vie et celle peut-être de ceux qui nous suivront se passeront avant de le rencontrer et de s'y établir? Ce n'est pas que je croie à une succession non interrompue de révolutions. Je crois, au contraire, à des intervalles assez longs d'ordre, de tranquillité, de prospérité; mais à rétablissement ferme et définitif d'un bon état social

et politique, comment y croire encore? On a pu penser, en 1789, en 1815, en 1830 même, que la société française était atteinte par une de ces maladies violentes après lesquelles la santé du corps social devient plus vigoureuse et plus durable. Mais ne voyons-nous pas aujourd'hui qu'il s'agit d'une affection chronique; que la cause du mal est plus profonde; que le mal, sous une forme intermittente, sera plus durable qu'on ne l'avait imaginé ; que ce n'est pas seulement tel gouvernement qui semble impossible, mais un gouvernement durable quelconque, et que nous sommes destinés à osciller longtemps entre le despotisme et la liberté, sans pouvoir supporter en permanence ni l'un ni l'aulre? Je suis effrayé, d'ailleurs, àia vue de l'état des esprits. Il est loin d'annoncer une révolution qui finit. On a beaucoup dit, on répète encore tous les jours que les insurgés de juin étaient le rebut de l'humanité; qu'on ne voyait parmi eux que des vauriens de toute sorte, et qu'ils n'agissaient que par la passion grossière du pillage. 11 y avait beaucoup de ces gens-là parmi eux, assurément; mais il n'est pas vrai qu'il y n'eût que de ceux-là. Plût à Dieu qu'il en eût été ainsi! Des hommes de cette nature ne sont jamais que de petites minorités, ils ne prévalent jamais. La prison et l'échafaud vous en débarrassent ; tout est dit. Il y a eu dans l'insurrection de juin autre chose que de mauvais penchants : il y a eu de fausses idées. Beaucoup de ces hommes, qui marchaient au renversement des droits les plus sacrés, étaient conduits pai* une sorte de

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notion erronée du droit. Ils croyaient sincèrement que la société était fondée sur l'injustice, et ils voulaient lui donner une autre base. C'est cette sorte de religion révolutionnaire que nos baïonnettes et nos canons ne détruiront pas. Elle nous créera des embarras et des périls qui ne sont pas près de finir.

En somme, j'en suis à me deman'der si d'ici à trèslongtemps on pourra rien bâtir de solide et de durable sur le sol mouvant de notre société, nlême le pouvoir absolu, dont tant de gens, las des orages, s'accommoderaient faute de mieux comme d'un port. Nous n'avons pas vu commencer cette grande révolution dans l'espèce humaine; nous ne la verrons pas finir. Si j'avais des enfants, je leur répéterais cela sans cesse, et je leur dirais tous les jours que nous sommes dans un temps et dans une société où il faut se rendre propre à tout et se préparera tout; car nul n'y est sur de sa destinée. Et j'ajouterais ceci, surtout, que c'est bien dans ce pays qu'il convient de ne compter sur quoi que ce soit qu'on puisse vous enlever, mais songer seulenjent à acquérir ce qu'on ne peut perdre qu'en cessant de vivre : l'énergie, le courage, la science, l'esprit de conduite. Adieu, mon cher ami, dans ce que je te dis de sombre sur l'avenir, fais la part de la disposition mélancolique où me jette le moment où je t'écris, et crois toujours à ma tendre amitié

Paris^ 28 avril 1850.

. . . Mes forces sont presque entièrement revenues, et sauf les affaires publiques dont je ne veux pas m'occuper, j*ai k peu près repris ma vie ordinaire. Cette maladie toutefois me reste comme un souvenir très-fâcheux. Elle est survenue je ne sais pourquoi; elle peut revenir sans qu'il me soit possible de me garantir de ses atteintes. Le poumon , heureusement, au dire des médecins , n'a nullement souffert. Le mal n'est donc pas grand pour aujourd'hui ; mais est-il parti pour toujours?

... Tu veux des pronostics sur la politique; qui oserait en faire? L'avenir est noir comme le fond d'un four; et les hommes qui sont pourvus des yeux les plus perçants déclarent tous aujourd'hui leur impuissance à rien prévoir. Quant à moi, j'aperçois bien en gros quelle semble être la destinée de ce pays; mais le détail m'échappe , et l'événement de demain m'est aussi inconnu qu'il peut l'être à celui qui ne s'egt jamais mêlé des affaires. Tout ce que je puis dire, c'est que je suis plus inquiet que je ne l'ai été depuis bien longtemps. Ce qui est clair pour moi, c'est qu'on s'est trompé depuis soixante ans en croyant voir le bout de la révolution. On a cru la révolution finie au 18 brumaire; on l'a crue finie en 1814; j*ai pensé moi-même, en 1830, qu'elle pouvait bien être finie en voyant que la démocratie, après avoir détruit tous les

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privilèges, en était arrivée à n'avoir plus devant elle que le privilège si ancien et si nécessaire de la propriété. J'ai pensé que, comme l'Océan, elle avait enfin trouvé son rivage. Erreur ! Il est évident aujourd'hui que le flot continue à marcher, que la mer monte; que non-seulement nous n'avons pas vu lafm de l'immense révolutioH qui a commencé avant nous, mais que l'enfant qui naît aujourd'hui ne la verra vraisemblablement pas. Ce n'est pas d'une modification, mais d'une transformation du corps social qu'il s'agit. Pour arriver à quoi? En vérité, je l'ignore , et je crois que cela dépasse l'intelligence de tous. On sent que l'ancien monde finit : mais quel sera le nouveau? Les plus grands esprits de ce temps ne sont pas plus en état de le dire que ne Tont été ceux de l'antiquité de prévoir l'abolition de l'esclavage, la société chrétienne, l'invasion des barbares, toutes ces grandes choses qui ont renouvelé la face de la \erre. Ils sentaient que la

société de leur temps se dissolvait, voilà tout

. . . Pour en venir k quelque chose de plus précis et de moins éloigné, je ne vois pas la société française actuelle aussi prochainement en péril qu'on le craint. Elle contient encore infiniment trop de forces vitales pour se laisser dissoudre ; je ne crois donc pas au bouleversement immédiat et durable dont on nous menace

Sorrente, 80 décembre 1850.

Je t'écris, mon cher ami, d'une petite ville qui est située sur l'un des bords de la baie de Naples, en face même de cette ville et du Vésuve... Notre intention originaire était de gagner Palerme... Neus avons dû chercher un autre hivernage. Nous Tavons trouvé ici ; et depuis trois semaines que nous sommes venus y habiter nous nous sommes félicités tous les jours de la pensée qui nous y a conduits. On ne saurait voir-un plus délicieux pays, et jusqu'à présent un plus doux climat. Nous avons trouvé dans les environs de Sorrente une maison garnie à louer. Elle est placée au milieu des oliviers et des orangers sur une colline en face de Naples et de la mer. La société, il est vrai, nous manque ; mais j'en ai bien moins besoin que jadis. J'ai apporté des livres, et j'attends un de mes meilleurs amis, Ampère, qui doit passer le reste du temps avec nous. Notre intention est de rester ici jusqu'au milieu de mars, époque à laquelle nous nous acheminerions doucement vers la France. Ma santé jusqu'à présent se trouve à merveille du régime et du climat, et j'espère rapporter à Paris les forces nécessaires pour rentrer activement dans les affaires. Ma femme se porte aussi très-bien depuis qu'elle est ici; et nous éprouvons l'un et l'autre ce plaisir mêlé de quelque inquiétude, mais plus grand à cause même de ce mélange, qu'on ressent dans un lieu tranquille et sûr où l'on

A EUGÈNE STOFFELS, 463

s'est retiré pour se reposer pendant quelques moments au milieu de la lempôte, ou plutôt entre deux tempêtes.

Tu sens qu'un esprit aussi actif que Test le mien, et resté presque aussi ennemi du repos complet qu'il rétait dans notre jeunesse, ne pourrait pas s'accommoder de cette vie-ci, quelque douce et agréable qu'elle fut, s'il n'y mêlait quelques occupations à son usage. Je ne le laisse donc point oisif. Je l'occupe au contraire de divers travaux qui l'intéressent. 11 y a longtemps que je désirais me remettre à écrire. La politique, depuis dix ans, a toujours rendu ce désir vain. Mais en même temps elle m'a fait acquérir une connaissance des hommes et des affaires qui me met en état, quand j'en aurai le temps, de le réaliser avec plus de facilité et de succès. Je profite du peu de moments de liberté dont je jouis ici, non pour composer un nouveau livre, mais pour rêver au sujet que je pourrais prendre, et pour préparer les matériaux qui pourraient n)c servir. Je ne sais si ce travail me sera jamais utile, mais je suis sur qu'il m'amuse beaucoup.

Au milieu de notre solitude, le souvenir des affaires et des hommes qui les mènent s'efface, mais celui des affections et des vrais amis se ravive. Il ne faut donc pas être surpris que nous ayons souvent pensé à vous, souvent parlé de vous, depuis que nous sommes dans notre ermitage. Nous désirons de vos nouvelles à tous, père, mère et enfants, et nous désirons que vous nous en donniez le plus tôt possible.

464 COIiRESPONDANCE.

Adieu, mon bon ami, voici l'an 1850 qui finit. Songe qu*àsix cents lieues de toi il y a deux amis qui souhaitent ardemment que Tannée qui va commencer t'apporte toute sorte de satisfactions dans les tiens et dans toi-même. Mille souvenirs d* affection à madame Stoffels, et une caresse pour nous à chaque enfant.

Versailles, 23 jaillet 1S51.

. . . Voilà, mon cher ami, notre grande bataille parlementaire finie. Le résultat est ce qu'on devait croire. Quant à moi, je persiste à penser que la révision était, comme je lai dit, de tous les moyens qui restaient à prendre, le moins périlleux. Mais la révision est devenue à peu près impossible, et nous sommes entraînés d'une manière à peu près irrésistible vers une réaction inconstitutionnelle

Ton opinion sur le sens antirévisioniste qu'on doit tirer de mon rapport a été partagée, dans le monde politique, par quelques personnes. Cela vient, je pense, de ce que, pour compléter mon raisonnement, il eût été nécessaire de dire certaines choses que je ne pouvais exprimer dans ma situation ofTicielle, et que je laissais au lecteur à suppléer. Cette impression que quelques personnes ont reçue comme toi de mon rapport m'a très-contrarié, parce qu'on pouvait en con-

A ALEXIS STOFFELS. 465

dure que je n'avais pas été de bonne foi, et que j'avais plaidé pour perdre la cause, ce qui est faux et ce qui me serait fort dommageable. J*étais, au contraire, très-convaincu de la nécessité de la révision, et je le suis plus que jamais, après avoir repassé dans le calmé de ces derniers jours toutes les raisons qui

m'avaient déterminé.

Ma femme a reçu, il y a quelques jours, de la tienne une lettre très-aimable. Elle lui répondra un de ces jours. La même lettre contient un mot de ta fille dont le style est naturel et gracieux comme la personne. Cest véritablement une charmante jeune fille

ALEXIS STOFFELS*

Tocqueville, 4 JanTier 1856.

Je VOUS remercie de votre lettre, mon cher ami. Elle nous a fait grand plaisir. Nous sommes touchés des témoignages d'affection qu'elle contient, et nous y répondons, vous le savez, par une vive amitié. Ce sera un plaisir pour nous de vous revoir, et notre maison vous sera toujours ouverte. Vous y serez le bienvenu en tout temps. Tout cela vous est connu, et je n'insiste pas. Je veux ajouter seulement que, malgré ce que l'on vous a dit, nous aurons au moins, pendant quatre mois, l'occasion de nous voir; car mon intention est

1. Eugène Stoffels monrut en juillet 1852. La tendre .ifTection qu'Alexis de Tocqueville avait pour lui se repurta sur ses enfants, et notamment sur rainé, qui était son filleul, Alexis Stoffels, auquel il écrivait souvent Ses lettres avaient quelque chose de paternel : dn en jugera par les deux qui suivent.

d'arriver à la fin de ce mois ou au plus tard dans la première semaine de l'autre, et de n'en partir, suivant notre usage, qu'en juin.

Maintenant parlons un peu de vous : Vous voilà plongé dans toutes les horreurs du droit romain. Vous trouvez la matière difficile et peut-être même un peu rebutante. Je ne m'en étonne point. Il m'a paru tel à moi-même. Mais il est impossible d'être un légiste distingué sans l'avoir étudié sérieusement. Le droit romain, d'ailleurs, a joué un rôle très-important dans l'histoire de presque toutes les nations modernes. Il leur a fait beaucoup de bien, et, à mon avis, encore plus de mat. Il a perfectionné leur droit civil, et perverti leur droit politique; car le droit romain a deux faces. D'un côté, il regarde les rapports des particuliers entre eux, et par là il est un des plus admirables produits de la civilisation; de l'autre, il regarde les rapports de sujet à souverain, et alors il respire l'esprit du temps dans lequel il a achevé de se former, c'est-à-dire un esprit de servitude. C'est à l'aide du droit romain et de ses interprètes qu'aux xiv* et XV* siècles les rois sont parvenus à fonder le pouvoir absolu sur les ruines des institutions libres du moyen âge. Les Anglais seuls ont refusé de le recevoir; et seuls ausèi ijs ont conservé leur indépendance. Voilà ce que vos professeurs ne vous diront pas. C'est pourtant le plus grand côté du sujet. Mais ce n'est pas le moment de le regarder ; car on ne fera pas porter sur ces points-là les questions de votre examen.

A ALEXIS STOFFELS. 46»

Vous me dites, sans autres explications, qu'on vous conseille de ne pas pousser plus loin votre droit. Cela m'étonne. Il me semble que ce serait renoncer au grade de docteur, qui aujourd'hui paraît le complément naturel et même nécessaire de Téducation d'un magistrat ou d'un avocat. J'aurais voulu que vous fussiez plus explicite sur un point si important, et que voua me fissiez connaître les raisons qui vous portaient à vous contenter de la licence. Ces raisons sont peutêtre déterminantes ; je le regretterais. En toutes choses , il faut viser hardiment à la perfection. Quoi qu'on fasse, on n'en approche jamais assez. Je voudrais, cher Alexis, vous voir plus d'ardeur dans vos entreprises, je vous l'ai dit souvent. On ne réussit à rien, surtout dans la jeunesse, si on n'a pas un peu le diable au corps. A votre âge, j'aurais entrepris de sauter par-dessus les tours de Notre-Dame, si j'avais su trouver de l'autre côté ce que je cherchais. Vous avez des qualités distinguées et aimables, mais l'entrain vous manque un peu ; voilà le seul reproche que mon amitié/ se permet de vous faire, et que vous me pardonnerez en faveur de l'affection qui le suggère.

Notre temps s'est passé fort doucement et fort agréablement ici. Malheureusement les distractions du propriétaire ont un peu nui aux travaux de l'écrivain. J'espère cependant revenir à Paris avec un volume bon à publier. Le publierai-je ? Je n'en suis pas sûr encore. Mon sujet est la révolution française, prise d'un

ilO CORRESPONDANCE.

côté OÙ, si je ne me trompe, on ne l'a pas encore considérée jusqu'ici. Le livre respire un esprit qui est devenu presque étranger à mes contemporains. Je suis resté un vieil amant suranné de la liberté dans un temps où presque tout le monde aime à avoir un maître. Ce défaut de sympathie entre le public et moi m'effraye; car l'expérience des temps passés m'a appris que les seuls livres qui produisent une sensation vive, quand ils paraissent, sont ceux où l'auteur suit le courant du temps et non ceux où il prend celui-ci- à rebours.

Adieu, mon cher ami, bon courage ; ne vous endormez pas, je vous prie, sur Tusilcapion, et pensez quelquefois à nous.

Tocqueville, 12 décembre 1856.

... Je profite, mon cher ami, d'un moment de liberté pour vous adresser quelques mots.

... En vérité, vous n'avez pas le droit de vous plaindre de votre sort. La carrière que vous avez embrassée n'est pas fort séduisante à son début, j'en conviens; mais vous vous y présentez dans des conditions très-favorables, avec un nom très-respecté, une bonne réputation, des amis très-honorables. Combien ont eu à ramer contre le vent et la marée, là où le vent et le flot vous servent ! J'ai tant rabâché avec vous sur

A ALEXIS STOFFELS. 4T4

ce ton-là que je renonce aujourd'hui à rien ajouter. Laissez-moi vous répéter qu'on peut faire toute sa vie avec dégoût et sans succès un métier qu'on fait mollement et à moitié ; mais qu'il est sans exemple qu'on ne finisse pas par trouver le succès et même le plaisir dans un métier auquel on se livre tout entier. On s'attache à tout ce qu'on fait, quelque pénible que la chose ait paru d'abord, quand on la fait pendant un certain temps avec continuité d'efforts... Mais voici assez de sermons pour aujourd'hui.

J'aime mieux vous dire que votre dernière lettre nous a fort plu ; vous y parlez simplement et librement. C'est ainsi (fù'il faut toujours faire avec moi. Il faut me raconter tout ce qui vous arrive, et ce qui vous passe dans l'esprit comme si je n'avais pas trente ans de plus que vous. Vous savez que j'aime la jeunesse, pourvu cependant qu'avec quelques-uns de ses défauts naturels, elle ait les qualités qui lui sont propres. Je ne m'intéresse pas seulement, d'ailleurs, à l'avocat et au futur magistrat, mais à V homme; et rien de ce qui préoccupe ou agite ce dernier ne m'est indifférent. Ainsi vous voilà bien averti : pour que notre correspondance me soit agréable et puisse vous être utile, il faut qu'elle soit un tableau vrai de tout ce qui se passe dans votre vie et en vous-même.

Je suis bien aise, mon cher ami, que vous ne vous soyez pas trop ennuyé à Tocqueville. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre visite nous a fait plaisir. Vous l'avez vu. Le mari et la femme se sont fort en-

tendus sur ce point

P. S. Votre thèse m*a paru très-bien; je ne dis pas pour le fond, je ne suis plus en état d'en bien juger, mais pour la forme, qui est facile et agréable; il y a de cela dans son auteur lui-même. C'est d'énergie qu'il lui reste à faire preuve. Ce monde appartient à l'énergie.

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