Receveur municipal à Metz
Nous partons dans l'intention d'examiner en détail et aussi scientifiquement que possible tous les ressorts de cette vaste société américaine dont chacun parle et que personne ne connaît. Et si les événements nous en laissent le temps , nous comptons rapporter les éléments d'un bon ouvrage, ou tout au moins d'un ouvrage nouveau; car il n'existe rien sur cette matière.
Charles m'a dit que tu désirais lire mon Voyage de Sicile. Je le laisserai en partant à la disposition. Tu en seras dépositaire pendant mon absence ; et si par hasard je ne revenais pas (car il faut tout prévoir) tu le garderais tout à fait. Il n'y a dans ce volume qu'un petit nombre de pages dont je fasse quelque cas. Je me flatte que je ferais autrement que cela aujourd'hui*. Adieu, réponds-moi bientôt. Je t'embrasse de tout mon cœur.
1. Le Vouage de Sicile, «but parle cotte lettre, est précisément Tou^Tage dont on il donné quelques extraits à la suite de la Notice qui commence ce volume. Depuis le d(''pôt,ou plutôt le dou qui en avait été fait par Tocqueville lors de son dépait pour rAmérique à Eugène Stoffels, ce manuscrit était resté entre ses mains. Cependaul la digne et noble veuve d'Eugène Stoffels, à laquelle nous devons la communication des précieuses lettres de Tocqucvilie à sou mari, en môme temps qu'elle nous confiait cette corresi)ondance, a eu la délicate peusée de mettre à notre disposition ce manuscrit, et nous a permis d'ajouter amsi quelques pages de plus aux œuvres inédites d'Alexis de Tocque ville.
A EUGÈNE STOFFELS. 415
New-York, 28 juillet 1831.
Nous voilà bien loin l'un de l'autre, mon bon ami ; et cependant, en dépit des distances, le cœur nous rapproche. Pour moi, je sens tout autant, peut-être plus qu'en France, que nous sommes liés pour la vie, et que, dans quelques positions que la fortune nous place l'un et l'autre, nous pouvons compter sur toute Tamitié et toute l'aide qu'un homme puisse donner à un autre homme
Tu sais que nous avons mis à la voile le 2 avril, après minuit. Le temps nous a d'abord été favorable; nous avions* l'air de glisser sur l'océan. Je ne puis pas te dire à quel point la solitude du milieu de l'Atlantique est imposante. Durant les premiers jours un grand nombre d'oiseaux suivent le bâtiment; la mer est pleine de poissons qui jouent à la surface ; enlhi il ne se passe pas d'heure qu'on ne signale une voile à l'horizon. Bientôt tout cela devient plus rare ; enfin les oiseaux, les poissons, les vaisseaux disparaissent. Au-dessus, au-dessous, autour de vous, il règne une solitude profonde et un silence complet. Le vaisseau où vous êtes forme bien réellement alors votre univers. Tu sais que i' aime assez un semblable spectacle; mais renouvelé sans cesse, mais se reproduisant tous les jours, il finit par peser sur l'àme et l'oppresser. A
rapproche du banc de Teri-e-Neuve la mer s'est mise à étinceler. Je xîrois que cet effet est produit par des millions de petits animaux phosphoriques qui roulent dans ses eaux. Quoi qu'il en soit, rien n'est plus extraordinaire. Je me rappelle, entre autres, une soirée : le temps était très-orageux ; notre navire, poussé par un vent violent, fendait la mer en rejetant des deux côtés une énorme masse d'écume ; cette écume seihblait de feu ; on eût dit que le vaisseau traversait un de ces hauts fourneaux, tels que j'en ai vu à Hayeuche, et où l.e minerai est en fusion ; il laissait derrière lui une longue trace enflammée. La nuit était parfaitement noire; à peine voyait-on les agrès du bâtiment se détacher sur le ciel. C'était une scène d'une beauté inexprimable. Nous avons eu, à quelques jours de là, des coups de vent fort violents , mais sans danger. Notre vaisseau était trop gros pour les craindre. Nous avions quitté les côtes depuis trente-cinq jours lorsque le premier cri de terre s'est fait entendre. Les côtes. d'Amérique que nous avions en vue sont basses et stériles. Je conçois qu'elles n'aient point séduit les Européens qui les visitèrent les premiers il y a trois siècles. Nous nous croyions au port, lorsqu'un orage du sud-ouest nous a forcés de nous éloigner très-rapidement du voisinage de New- York. Comme le bois et le sucre nous manquaient, que le pain allait être épuisé, et que nous avions un certain nombre de malades , on s'est décidé à renoncer à débarquer à New-York. Au lieu de cela, nous avons gagné un petit port situé à soixante
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lieues plus au nord et nommé yeiv-Port^. Je t'assure qu'il y a du plaisir à fouler la terre après avoir traversé le grand fossé qui sépare l'Europe de l'Amérique. Le lendemain nous sommes montés sur un bateau à vapeur qui en dix-huit heures nous a transportés ici. Ce sont d'immenses machines beaucoup plus grandes qu'une maison, où cinq cents, six cents et jusqu'à mille personnes se trouvent réunies dans de vastes salons, ont à leur disposition des lits, une bonne table, et font ainsi tout tranquillement, sans s'en douter, leurs trois ou quatre lieues à l'heure. New-York est placé dans une des plus admirables situations que je connaisse, avec un port immense, à l'embouchure d'un fleuve, que les vaisseaux de guerre peuvent remonter pendant trente lieues. C'est la clef de TAmérigue septentrionale. Par là arrivent chaque année des milliers d'étrangers qui vont peupler les déserts de l'ouest, et tous les objets manufacturés d'Europe qui s'écoulent ensuite rapidement vers l'intérieur des terres. Aussi sa population, qui n'était que de vingt mille âmes il y a cinquante ans, est-elle aujourd'hui de deux cent trente mille. C'est une ville propre, bâtie en briques, en marbre, mais sans monuments publics remarquables. En somme elle ne ressemble nullement à nos villes capitales d'Europe. Nous y avons été admirablement reçus. En général on y aime les Français. De plus notre mission nous donnait un titre spécial à la bienveillance. Auto-