‹ ŒuvresChapitre 15 sur 16 · LES AMOURS DES PLANTES · texte numérisé non relu

LES AMOURS DES PLANTES

L'on a paru savoir quelque gré à Féditeur de Delille des rapprochements qu'il a pris soin d'établir entre notre poëte et cevL\ qui ont eu le mérite de lui fournir ridée principale 9 ou quelques traits accessoires des brillants tableaux répandus dans ses ouvrages. Il ne pouvoit que gagner à ces sortes de comparaisons ; et soit qu'il emprunte sans scrupule une pensée , une » image , des vers même quelquefois aux poètes nationaux; soit qu'il faisse aux étrangers Fhonneur de les associer à son talent et à ses succès , la supériorité de l'exécution, l'habileté de la mise en œuvre, lui assurent constamment le triomphe sur des rivaux , tout étonnés , et bien fiers sans doute , de cette Communauté imprévue de gloire et de célébrité.-

Et souvent, sans ces vers qui les ont fait connoitre , Leur talent dans ToubU demeureroit caché.

Boileau ajoutoit plaisamment , et toutefois avec vérité :

Et qui sauroit, sans moi, que Gotin a prêché?

T. XI. LES TROIS BéOSES. II. 1 7

Delille aussi n'auroit-il pas pu dire, qui saurait, sans moi 9 que le P. Fellon a fait un poëme latin sur fai-

Cntj un autre sur le café? Que le docteur Trante a ité Le mariage des Fleurs, dans la langue, et quelquefois avec Félégance dé Virgile, si je n^avois usé de mon droit, en leur reprenant ce qui m^appartenoit , puisque cela étoit bon? Connoitroit-on , sans moi. Les Plaisirs de ^Imagination du docteur Akeqside (*), et Les Amours des Plantes de Darwin? ainsi donc.

Loin de les décrier, je les ai fait paroître ! •

On a voulu voir, et Ton a vu , ce que la diversité des climats, des mœurs, et des langues pouvoit apporter de différence dans la manière de voir et de décrire les mêmes objets; d^éprouver et de rendre les mêmes impressions. • .

Cette différence, déjà considérable dans les deux poèmes de r Imagination , devient bien plus sensible encore , si Ton compare le sixième chant des Trots Règnes, où Delille a traité avec tant de charme, et une mesure si parfaite , des amours des plantes , avec Touvrage anglais.

L'auteur, Érasme Darwin, étoit né le i a décembre 1 73 1 , à Elston , près de Newar]^ , dans le comté de Nottingham , et mourut à Derby, où il s'étoit fixé depuis long-temps, le 18 avril 1802. Poëte, ndédecin, et botaniste célèbre , il a fait beaucoup de vers , composé un grand nombre d'ouvrages scientifiques, et porté par-tout Foriginalité de son caractère et la bizarrerie de son imagination. Mais c'est du poëte uniquement qu'il s'agit ici. Passionné pour la botanique , il consacra son

(*) Voyez, tome IX, page 259, Fanalise de son poëme.

taleat poétique à chanter la science quHl aimoit, et qu^il professoit avec une certaine distinction. Dix années lui suffirent à peine pour composer son Jardin botanique y divisé en deux poëmes, chacun de quatre chants : L'Economie de la végétation, et Les Amours des Plantes Ç). Ce dernier est le seul qui ait un rapport moins éloigné avec le sujet qui nous occupe. Voici le jugement qu^en porta , lorsque Télégante traduction de M. Deleuze(**) le fit connottre en France, un critique d'un goût fin et judicieux, M. Michaud, de l'académie française.

u Le système sexuel de Linné a servi de base à ce poème. Ce système, développé dans nos écoles, étoit susceptible d'étré embelli par des fictions brillantes; Fidée en est très poétique; et les anciens, sans connoitre la nature comme nous, sembloient déjà avoir pressenti cette découverte ingénieuse; mais ils a voient su s^arrétçr aux limites fixées par le goût et la raison. Daphné changée en laurier, Clytie en tournesol, Thisbé en mûrier^ présentent une fiction très heureuse: ces fictions ne pass^K point les bornes de la vraisemblance poétique; et elles ont de plus Favantagè de donner aux tableaux de la nature des couleurs plus touchantes et plus animées. A l'aspect d^une plante que Fimagination des poètes repr^nte comme ayant été autre-

' Q CeBt ainsi que Ton retrouve également deux parties bien distinctes dans le pôëme de Delille : Les quatre Éléments y et Les ttois Règnes. Maif il en résulte, sur la nature des choses^ Touvrage en vers le plus complet et le plus curieux qui ait été conçu dans aucune langue , depuis Lucrèce.

(**) Le traducteur italien , Gioranni Gherardlui, médecin de Milan , et le professeur Rasori , son ami , ont fort maltraité M. Delause : la fraide et yerbeuse paraphrase du poëte italien fouruissuit au traducteur français une réponse aussi facile que victorieuse.

ibis nn amant, une sœor, nn firère maJhenreoz, nous sommes pins portés à Ini prêter les sentiments cpiî noos animent, et nous noos y intéressons davantage. Cette méthode étoit trop saçe ponr le poëte Darwin, qui a dédaigné les exemples des anciens , et qui a touIu noos donner une nature de sa créatioD. Ovide, qu^il app^e avec raisoi| le plus grand magicien de la cour d'Auguste, avoit mâamorphosé les hommes en plantes; le poëte anglais métamorphose, an contraire, les plantes en hommes. Diaprés les anciens. Pâme de.Daphné, de Clytie, de Pyiame, dormoît, ponr ainsi dire, ensevdîe dans nn arhre ou dans une fleur. Darwin fait sortir ces illustres morts de leurs poétiques cercneils; il lés ranime, il les ressuscite tons; 3 peuple les champs et les bob de leurs ombres : dans son poème, les filles du Zéphire ne sont plus <|ue des revenants, et ses tableaux sont une véritable ySmlosmogorie.

«Non seulement il donne des sentiments aux plantes, mais il leur donne un visage et des formes humaines; il leur prête toutes les passions et tous les usages des peuples civilisés; il donne aux A^ÉK 1» caprices et les ridicules de nos petites maîtresses; ifflonne par-tout un masque aux arbres des forêts ; il met par-tout du rouge k la nature; ce qui fait entièrement perdre de vue le spectacle des champs et des bois, ce qui fait croire à chaque page que le poêle a voulu peindre les hommes, et qull a pris ses personnages à Tivoli on dans un bal de l'Opéra. Nous allons citer au hasard quelques exemples de ses métamoiphoses. Le poète Darwin veut-il parler de la rose? u La pensive A^fée^ dit-il, « est consumée de vains désirs: semblable à la malheureuse u HéUnse, elle aime et gémit n On ne sait pas trop ce que cette belle phrase vent dire; mais on apprend dans les notes que les fleurs doubles qui font Fadmiration des fleuristes, sont regardées par les botanistes , comme des productions monstrueuses. Dans ces sortes de fleurs, toutes les étamines

sont changées en pétales , et elles sont stériles : telle est la pensive Jlcée, autrement dite la belle rose trémière» Cette note ne nous explique pas bien clairement pourquoi la rose ressemble à Héleïse; le poëte'auroit dû au moins nous dire quel est FAbeilard de ce joli monstre v^étal.

M Passons à une autre: uLa tète nonchalamment ap-

« puyéesur son bras, Papavera repose dans une mélanco-

a Hque apathie; les songes fugitif et les visions scintillantes

«de Fimagination se montrent sous mille formes, passent

tt légèrement au-dessus de sa tète, avec le brillant et la rapi-

«dité des éclairs: fixés par enchantement sur la pelouse

« veloutée qui l'entoure , des jeunes gens sensibles et des

n beautés touchantes soupirent avec douceur, fléchissent

tt hunJ)lement les genoux , et la regardent d*un œil sup-

tt pliant, n Vous me demandez, mon cher lecteur, quel est

ce Papavera^ qui se présente avec tant d'éclat, et qui semble

être quelque sorcier ou quelque fée de l'empire v^étal. Je

vais vous satisfaire; mais donnez-moi le temps de recourir

aux notes; car on ne comprend rien au poème, qu'en lisant

les ^commentaires. Ce poëte Darwin ressemble presque aux

ventriloques; on les voit, on est auprès d'eux dans un salon ;

et ,' lorsqu'on veut les entendre, on est obligé de prêter

l'oreille à là porte ou à la cheminée : or, j'apprends dans

les notes que Papavera ^ entouré déjeunes gens sensibles

et de beautés touchantes , est tout bonnement le pavot des

jardins.

«Deux soeurs aimables, les belles Avena, conduisent u leurs troupeaux dans les plaines qui bordent la Twed. «Elles se promènent d'un pied léger le long.de la rive «sinueuse; et, méfant leur voix argentine au son du cha- « lumeau champêtre, elles éveillent les échos.par des chants « qu'Amour inspire, et dont la mélodie est analogue à leurs tt chastes désirs. » Je vais chercher un sens à cet,amphîg(Hri dans les notes ; et , là je lis que les graminées , telles que l'avoine, oïit pour tiges des chalumeaux entrecoupés par

des nœuds, et que les CeoîIIes soat on eiodlfliit fbiurrage. J*ai été d'abord étonné de toît cet appareil poétique d^ ployé pour Tairoine, qai pent être, il est vrai, nncxeettiiU Ibarrage, mais qni avoit été jnsqulci oaUiée, même par les poètes allemands, qni ont oootnrae de parler de loot dans leurs descriptions. Mon étonnement a ocné, quand j*ai TU que Darwin embouchoit aussi la trompette pew le chardon, pour la belle Dijuaca^ qui se retire dW pas fmnr guissant dans le fond des vallées, et qni împloie lar rosée (fune voix affoiMie. Quatre jeunes Syhmms, toncbés de ses plaintes, loi présentent une eau pure dans des 9(ue$ de cristal; heureuse et pénétrée de reccnnoissanoe en recevant ce trésor de leurs mains , elle mouille avec graee, ses-jéuret de corail, dans la liqueur bienfaisante, qui ranime «a fofoe >et ses attraits.

tf Le lecteur n'aura pas sans doute manqué Jobocrvcr ioi que Darwin met l'avoine et le cbardon beaucoup au-dessus de la rose, dont il ne dit qu'un mot. On sait que<ee p^isle étoit en Angleterre un [lardsan fou^enz^de l'^aUté} il est très possible qu'il eût l'intention de détrôner la reine des jardins , et de faire une révolution dans rèmpîre wégàbsL Le chardon , dans le poëme de Darwin , a pris la plnoe de la rose, du lis, du laurier, comme nous avons vu ^anni nous, à certaines époques, le vice et l'ignorance usiurper-la place de la vertu et du talent. En faveur de la nouveauté , on passeroit peut-être au poëte cette petite révolution-, slt^m pouvoît comprendre au moins quelques passages de Son livre; mais presque tout y est inintelligiUe pour leslec» tears vulgaires, et même pour les botanistes. Je n'ai cité que quelques exemples, et j'aurois pu en citer mille.

a Les Amours des Plantes me rappellent le calendrier de Fabre-d'Églantine, où l'on avoit mis des l^pimes à la place dd^saints. Tel homme qui s'appdoit Pierre ou Joseph ^ipe^ noit le nom du chou ou du navet, Darwin a mis dans son poëme les hommes à la place des légumes.

fr

tt Les Amours des Plantes ont eu trois éditions en Angletertei j'en suis effrayé pour le goût et même pour la raison ; il est à craindre qu'on ne s'en tienne pas là. Von^ verrez qu'on finira par trouver dans les plantes les Caractères de Théophraste et de la Bruyère : les fleurs auront leurs Avares^ leurs Misanthropes y leur Philinte, leurs Femmes savantes , leurs Précieuses ridicules; déjà elles se pg^ionnent, elles se parlent,, elles finiront par s'écrire; et nous verrons des romans en forme de lettres, où nous aurons à nous attendrir sur les malheurs de la pervenche ou de la marjolaine. Les arlu^ des forêts deviendront des personnages importants; les bois auront leurs Athénées et leurs sociétés savantes; la poésie nous y présentera des mathématiciens, dès idéolo^es, et, qui pis est, des philosophes. Je ne sais quel fou a dit, dans le siècle dernier, que chaque animal avoit à son tour le sceptre de la nature ; le dix-neuvième siéde ira beaucoup plus loin, il associera les plantes à Tempire de Homme. ♦

Chaqœ espèce , à son tour, a- régné tnr la terre. Et le réfpke des chonx est à la fin Tcnn.

« Ges réflexions peuvent faire rire, mais elles ont cejpendant un côté sérieux* J'ai remarqué qu'on avoit beaucoup de penchapt à adopter les systèmes les plus bizarres; et pitts d'un philosophe qui refuse une ame au roi de la nature, parott fort disposé à en donner une aux animaux et aux êtres les plus matériels. L'idée du sexe des plantes n'est pas nouvelle; on n'en a jamais tant parlé qu'aujourd'hui, et l'on peut en deviner la raison. Beaucoup de gens s'extasient sans cesse sur les sentiments qui unissent les plantes ; ils en parlent très sérieusement , et non point comme les peintres et les poètes. Où veulent-ils nous conduire? A nous faire croire que la matière pense, qu'elle sent, et que l'homme qui pensé et qui sent, n'est aussi que matière. Ils ne croient point à la poésie, quand elle chante les louaijgcs

de Dieu ; mais ils sont toujours prêts à croire aux fictions les plus absurdes, quand elles viennent à l'appui de leur système plus absurde encore, n

La sentence est sévère; elle n'est que juste cependant y appliquée à Touvrage , quant au fond , et abstraction faite du preftige que lui prêtent l'éclat d'un style plein de force , de vie, et de chaleur; une imagination brillante , une versification constaihment harmonieuse. Mais une traduction en prose, quellesque soient d'ailleurs son élégance et sa fidélité , ne peut que Caire soupçonner un genre de mérite , qui tient essentiellement ^ au génie particulier de la langue et de Tauteur que l'on ^ traduit : elle ne peut se flatter de saisir, elle ne doit essayer de rendre que ces grands tableaux dont l'effet est toujours sûr, parcequ'il dépend moins du coloris oe l'artiste, que du sujet en lui-même et du dessin gé- I néral de l'ouvrage. Le poëme de Darwin offre quelques morceaux de ce genre : il en est un entre autres qui n'a point échappé à l'imitation de Delille , et dont il a tiré un menreilleux parti : c'est l'épouvantable catastrophe de l'armée de Cambpe, ensevelie dans une mer de. sable (Voyez le chant II des Trois Règnes j page 76).. Le poëte anglais a placé cet épisode dans le second chant de son Économie de la végétation. Delille , plus judicieux, a bien plus convenablement rattaché cette, description à la peinture des orageuses révolutions de l'air. Mais rapprochons les deux morceaux : c'est préparer un nouveau triomphe au poëte français.

a Quand la sévère justice du ciel s'arme pour punir de grands attentats , et frappe sur leur trône couvert de pourpre les «tyrans sanguinaires. Gnomes, terribles génies, vous

étendez vos bras innombrables, et vous appelez la vengeance sur la tête du criminel.

« Ainsi, lorsque Cambyse conduisoit ses Idgions barbares des rochers de la Perse aux rivages consternés de PEgypte, profanoit les temples augustes et les bois sacrés, et, dans FivreAe.de sa fureur, teignoit le Nil de sang, arboroit ses drapeaux orgueilleux sur les murs de Thébes, et faisoit entrer la destruction par ses cent portes, son armée marchoit divisée en formidables bataillons, et la terre obscur-, cie disparoissoit sôus leurs nombreux essaims, qui.s*étendoient depuis Memphis jusqu'aux plaines de Faride Ethiopie, et jusqu'aux sables d'Ammon. Tandis qu'ils avancent lentement, les temples indignés s'ébranlent, et font entendre sous leurs voûtes de sourdes imprécations; les sombres bois de cyprès épaississent leurs ténèbres; des spectres hideux soulèvent leurs tombes; des murmures prophétiques s'échappent de la bouche du sphinx ; la lyre de Memnon pousse des* sons lugubres ; des voix gémissantes sortent des pyramides, et les ombres de leurs cônes alongés paroissent plus effrayantes. Cependant les Perses marquent leur passage par des ruines : l'impiété guide leurs escadrons, et la rapine marche à leur suite.

tt Gnomes^ pendant qu'ils s'avancent, vous cachez les fruits amoncelés, les épis nourrissants, et les racines salutaires: vous dispersez les oiseaux voyageurs qui passent sur leurs têtes : voul ret^ez dans les entrailles de la terre les insectes ailés : vous défendez à la nuit de rafraîchir le sable par sa rosée, et de vos mains vengeresses vous détournez les sources taries. Déjà plane sur le camp l'affreuse Famine; elle appelle toute sa race par ses hurlements, et agite ses cent bouches béantes; de ses ailes étendues elle couvre un espace de dix lieues , et dérobe presque la lumière du ciel : sur sa tête elle porte rhgrrible Discorde, et entre ses ailes le Meurtre à la stature gigantesque : de sa chevelure épaisse , de ses plumes hérissées , tombent con-

fondus des torrents de larmes et de sang; die se balance dans les airs, alooge son cou immense, roule ses yenji ëtinœlants, déploie ses serres de dragon, et moissonne, à chaque instant , de ses griffes d'airain , les troupes dëd-

u Bienli6t up yent impétueux sifHe sur leurs tèCes : le désert mouvant s'enfle .et s'agite. £olorées par ItA feux pourprés du soleil, de vastes cololines de poussière s'élèvent, se heurtent dans les airs, couvrent la plaine d^aics rouge&^res, et de nombreux tourbillons rasent 1» terre.

fiEn vain les Perses abaissent leurs armes éclatantes, et fléchissent leurs genoux devant les dieux courroucés; en vain ils tournent en cercle, se 'forment en carré, opposent tantdt le front, tantôt le dos à la tempête; percent le ôA de cris lamentables^ serrent leurs lèvres desséchées,. et ferment leurs yeux rouges de sang. Gnomes, vous dispersez, dans les airs vos innombrables lésons, vous volez sur Faile de la tempête, et vous versez une pluie de caSloux. Le torrent fiirieuc se précipite sans obstacle; les,nuag» suivent les nuages, et les montagnes pressent les inon* tagnes: le désert tout entier s'ébranle, fond sur leurs têtes, ensevelit leurs membres , qui se débattent vainement : le gi^errier monte sur le guerrier, Les chameaux renversent les chaineaux , les années heurtent les armées , et les na<* tions marqhent s^r les nations. Des monceaux de sable tombent en tournoyant, et un ^asté* océan de poussière couvre la plaine^ Enfin la tempête s'apaise; la Nuit incline son front d'ébéne yers la terre, pour entendre les gémissements dpuloureux qui s'élèvent de son sein : la nature frémit d!faorreur; cette -masse vivante s'agite encore quel<r qoes instants avec un effort convulsif..... et tout est tranquille. »

• Ce deraier trf|it est sublime: cet^e effrayante tranquillité^ çç silence de mort, qui succédept ^out-^-coup.

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au désordre de la nature, à Tagitation tumultueuse d^une armée entière, ne pouvoient être rendus avec une concision plus énergique , et à-Ia-fois plus éloquente. G^est le cas où un seul mot peut faire une image... et quelle image ! Delille , il faut Favouer, Taffofelit en voulant Tétendre : mais dans tout le reste du ^leau quelle yi^iieur de pinceau , quel accord harmonieux du sujet et des couleurs! C'est peindre, que de «• décrire ainsi; c'est se montrer poëte. et créateur, que

4e traduire ainsi les idées et la poésie d'ui^ autre.

• des touches mâles et vigoureuses » ces traits fortement cariés , ne sont pas les seuls avantages qui distinguent le talent de Darwin : il y a quelquefois de* la grâce, de l^ajbandon, de la sensibilité même dans ses tableaux. On trouve de tout cela daft Tépisode d^ÉUsa , que je vais offrir au lecteur.

uÉlisa avoit gravi la hauteur couronnée des forêts qui deatfne les ehamps de Menden, pour être spectatrice «du combat. Elle cherchoit d'un œil hardi, dim» la sanglante mâëe, celui qui lui étoit plus cher qu'elle-même, fie colline en cirfline, elle suivoit les rapides mouvements de Parmée, et aperoevoit ou croyoit apercevoir la. bannière de s^i- époux. Elle tenoit par la main son jeune fils qui, eharmé du bruit lointain des armes, oouroit d'un pas agilec une fiUe encore à la mamelle, enveloppée dans son voile, rqposoit en paix sur son bras, au milieu des alaxmes de la guerre. Dans les yeux d'Élisa brilloient'les nobles flammes de l'honneur, et les vœux inquiets de l'amour faisoient palpiter son-sein.

« L'intrépide beauté s'avançoit toujours plus près : dle^ découvroit, au milieu d'une épaisse fumée, le panaohe flottant ; elle vi^oit sur le casque , près des brillantes étoiles é'orf les chiffres d'amour mystérieux que ses mains avoîent

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enirelaoës. Elle entend un cri triomphant: ulls fuient, ils « fuient !*6rand Dieu! s'ëcriet-ellé, il est sauvée la Tictoire If est à nous. »

a Soudain une balle traverse les airs en sifflant : sans doute quelque furie ftiToit lancée, et un démon la poussoit : elle entrouvre les tresses ondoyantes qui ornent la tète d'Élisa, et pénétre dans son cou d'albâtre: un ruisseau de sang jaillit de ses veines, teint sa ni)e éblouissante, et rougit son beau sein.

ttHâas! s*écrie-t-dle en tombant sur la terre, et en *^

«couvrant de baisers ses chers enfants, sans songer à sa a blessure, 6 mon coeur, ne cesse pas encore de palpiter! « Attende, 6 ma vie fugitive, attend, pour în^abandonner, « le retour de mon époux. Tentends au loin les affreux «hurlements des loups, et les cris du vautour affamé. cL^ange de la pitiég^ détourne des sentiers de la guerre. ttO vous, chiens dévorants, épargnez leur âge dâ>ile! sur « moi, sur moi seule épuisez toute votre rage. » De ses bras languissants eUe caresse encore une fois ses enfants, et en poussant un dernier soupir, les couvre de ses vêtements teints de sang. •

'«L'impatient guerrier, avec Peffroi dans le coeur et tonte Fardenr de l'amour dans les yeux, vole d'une tente à l'antre, il fait retentir dans le camp le nom d'Ëlisa; les échos répètent le nom d'Ëlisa sous les toiles mobiles : il marche dans les ténèbres à pas précipités, à travers des monoeaux de cadavres, les morts et les mourants; il par* court la plaine et s'enfonce dans l'épaisse forêt Ciel! Élisa sans vie, baignée dans son sang!

«Mais son fils attentif a .reconnu une voix chériç : il accourt les bras ouverts et les yeux brillants de joie : « Parle bas, s'écrie-t-il, en étendant ses foibles mains, Élisa « dort sur le frais gazon ; ma pauvre sœur presse en pieu- « rant de ses doigts rougis et de ses lèvres avides le sein «tari. Hélas ! nous mourons tous deux de froid et de

Cl faim. Pourquoi pleures-tu? ma mère va bientôt se rétt veiller.

uEUe ne se réveillera plus,» répond le cerner désespéré : il. lève les yeux au ciel , frappe ses mains et soupire :. étendu sur la terre, il s'abandonne un moment à ses douloureux transports, et couvre d'ardents baisers les lèvres inanimées de son amante. Soudain il se relève avec un mouvement convulsif , et .toute la tendresse paternelle ranime son sein. «Grand Dieu! s'écrie-t-îl , pardonne mes «vœux sacrilèges. Voici des nœuds qui m'attachent en- « core à la terre, et c'est pour eux que je souhaite de vivre. » Il enveloppe dans son manteau ses enfants malheureux, et les presse, en gémissant, sur son cœur déchiré, i»

Il est fâcheux que ce touchant épisode n'arrive là que pour faire allusion à la reproduction de certaines plantes bulbeuses (les orchis par exemple), dans lesquelles une bulbe nouvelle se forme tous les ans à côté et aux dépens de la précédente. Voici sous quelles couleurs ce phénomène végétal se présenté à rimagination de notre poëte :

« Fraîche et brillante comme l'aurore, la modeste orchis serre son enfant dans ses bras, et le couvre de caresses. Tofite entière à l'amour maternel , elle oublie le soin de sa propre vie, pour conserver celle de cet enfant chéri. »

n y a loin de là , commf3 on voit , à l'épisode que Ton vient de lire ; mais voici comment Fauteur y passe :

« Telle une biche qui paissoit dans la prairie, se sentant percée par la flèche du chasseur, ne songe qu'au péril du faon léger qui bondissoit à ses côtéSé Elle voit la terre teinte du sang qui coule de sa blessure , et frémit de crainte qu'on ne suive ses traces. Ellle s'âance dans le bois , en s'enfbnçant

sons les dmbi*ag€S les plus épais , pour se dérober à la clarté du jour; elle se couche sur son aimable nourrisson, le oq-

i lesac » Farrose de ses larmes, et reg^rette pour lui seul la

^ perte de sa vie. »

M Ainsi , placée sur le sommet d'une colline , Élisa , etc.

Ainsi Forcfais est d'abord comparée à la biche, puîft la biche à Élisa; et voilà comme Darwin éléye sncces^ siviement la plante au rang de Tanimal , dont il lui prête Fittstinct; et bientôt après à la dignité de Fhomme même. Il seroit difficile de porter plus loib Tabus de Tesprit et au talent. Ce n'est point anoblir soki sujet, c^est le dégrader en quelque sorte, que de cherchera le relever ainsigaux dépens du bon sens et de la raison. Mais telle est la manière de ce poëte ; et ce qu'il y a de pis , c'est qu'elle est constamment la même. Quiconque a vu Fun de ses tableaux , les conhott tous ; et ce retour monotone des mêmes images ,' des mêmes formules dans Fe^ression; cette énigme perpétuelle dont il fisiut chercher le mot dans une note scientifique , qui souvent auroit besoin elle-même d'une explication, font de la lecture de ce singulier ouvrage une fatigue, au lieu d^un délassement; un tourment, et non pas un plaisir.

Il est une plante (la cy clame) dont le pédoncule, qui pcHTte le fruit, se roule en spirale, descend vers la terre, et s'y implante. Voilà ce que nous disent les botanistes : voici ce que nous apprend Darwin.

iu L'aimable Cydaméne^ les yieux mottillés de pleon, o6tlvre de baisers son fils expirant , et recueille ses derniers soupirs; {mis se tourbant vers la terre, et creosant une fosse de «es ttâinli pieuses, elle l^^nsevelit à ses pieds dan»

DBS PLANTES. 271

le sable. « Nourrisson chéri , desséché dans tes plus tendres tt heures, repose, s'écrie^ t-elle, et renais un jour comme u uhe belle fleur. »

Qu^une plante s^incline vers la tet*re , qu^ellê verse même des larmes , passe encore ; cela peut s'expliquelr par des efFets naturels et sensibles ; mais qu'elle treusè la terré de ses mains pieuses y qu'elle ensevelisse sanfik , et lui adresse sur-tout le discours d'une mère , Voilà , selon moi , le comble du ridicule. Darwin n'eût pas mieux réussi, quand il se fût chargé de parodier le genre descriptif, pour le décréditer à jamais. Au surplus , on le lui a bien rendu , dans ringéni|ase plaisanterie des Amours des Triangles,

A quoi donc est-il redevable du rang distingué qiïe lui accordent certains critiques sur le Parnasse britanhiqué? A l'originalité même de l'idéte fondamentale ^ à là teinte sombre et vigoureuse de plusieurs tableaux^ au mérite des détails , toujours relevés pai* cdui du style. C'est sur-tout dans les morceaux qui eiigent dé la JPorce et de l'énergie , que le talent du poëte se montre avec le plus d'avantage. I^ous en avons vu un exemple dans l'épisode de Gambyse : nous allons en retrouver un autre dans la description du terrible bohonrupaSj on arbre à poison y qui crott dans l'tle de Java.

« Les côtes verdoyantes de l'tle de Java sont entourées de palmiers, dont les tiges majestueuses se réflécU^fent dans des mers de cristal : dans l'intérieur s'étend une plaine spacieuse. Là , du milieu des rochers élevés , sortent en ^ondance des sources limpides. Un été continuel y règne ; mats les zéphirs tempèrent la chaleur, et des plniei fécondes raftvtehissent la terre. Hélas ! c'est en vain*^ Le giroflier ne

paifome point les vents; les arbres, n'étendent point leur ombrage sur les vallées; des guirlande de fleurs ne bordent point le cours des ruisseaux ; le gazon ne se déploie point en tapis de verdure ; la mousse et le lichen même ne couvrent point de leurs couleurs variées la nudité des rochers : nuÛes traces de retour imprimées sur le sable n'invitent de nouveaux voyageurs à visiter ces lieux ; nul poisson ne descend dans les eaux dépeuplées; nul oiseau ne revient au travers des airs: les insectes mêmes, et les animaux qui se creusent des galeries dans le sein de la terre, n'ont jamais pu rétrograder s'ik ont osé pénétrer vers le fond de la solitude.

ttAu centre de ce séjour de désolation s'élève le cruel Upas, l'hydi(% du régne végétal» Soutenu par des racines, qui, rampant sous le sol infecté, donnent naissance à une multitude de serpents, ce monstre écailleux porte de tous côtés ses bras terribles ; îl élève , à des distances de plusieurs lieues , ses têtes venimeuses , qui tantôt s'écartent , et tantôt réunies et entrelassées , se dressent dans les nues , et sifflent au milieu de l'orage. Lorsque, séparant ses dents aiguës, il ouvre sa gueule menaçante , et darde ses langues rapides, son souffle empesté remplit l'espace d'un poison mortel : le lion audacieux, qui passoit près de ses pieds, périt à l'instant; et l'aigle orgueilleux, qui traversoit les airs, tombe sans mouvement et sans vie. Qu'une armée de soldats se présente à sa vue, leur courage est inutile ; ils expirent, et l'on aperçoit de loin leurs squelettes desséchés qui blanchissent la plaine.

tt Deux démons nés de lui sont enchaînés à ses côtés : ils font enUHkâte des sifflements plus foibles , et s'essaient à des hurlements aigus. Ils se balancent sur leurs ailes chauves, et saisissant les insectes que le vent leur apporte, ils les percent de leurs aiguillons.

u Ainsi le Temps, promenant sa faux d'un bras vigoureux , renverse les empires et les monuments des arts ; tan-

dis qve lès Hennés enfiintines , avec des dseaux déliés , coupent les flenrs naissantes dq plaisir. »

Je poniTois citer encore le Cauchemar, dont la description a fourni au pinceau de Fuséli un tableau que le burin d^flolloway a reproduit avec succès : la redoutable Circea ( la ctrc^e ) , et la pytbienne Laura (le /aurier^cerise) , où femploi et les effets de ces deux plantes amènent à leur suite les enchantements de Gircé , les opérations magiques, et tous les crimes de Médée; mais je m'arrêterai de préférence à la séduisante Vitis ( la vîgne)y qui adresse à la jeunesse cette douce et pressante invitation :

« Buvez à longs traits , jeunesse aimable , s*écrie la séduisante Vitis. Ses yeux appesantis sont humides de larmes de plaisir; sa tête est couronnée de feuilles verdoyantes et de grappes de pourpre; un thyrse élevé soutient sa marche chancelante. Buvez à longs traits , répète-t-dle en élevant son verre écumant: buvez, et négligez tout autre soin. Son doux sourire , ses chansons gaies , ses accents persuasif», engagent à sa suite dnq crédules bergers: die leur prodigue les déEces ; mais un cortège effrayant vient troubler cette scène de mollesse. La maligne Chimie se glisse au milieu du festin , et mêle du poison dans les coupes de nec* tar; la Goutte se traîne à sa suite, appuyée but un bâton noueux ;yHydropisie haletante s'avance sans être aperçue; la Lèpre hideuse paroit enveloppée d'une robe blanche , et la Frénésie silencieuse s'élance , en mordant ses chaînes , et faisant d'horribles contorsions.

tt La nature punit tôt ou tard celui qui voulut cheBcber hors d'elle des jouissances enivrantes.

« Prométhée ose dérober sur le trône éblouissant de Jupiter un rayon du feu céleste qui l'environne; il cache ce

T. XT. LES TROIS MOHItt. U. « l8

trésor dans son sein , et le porte sur la terre pour animer "son homme d'argile ; mais pour venger. Jupiter irrité , Vulcain eAchaine Taudacieux sur le sommi|g;lacé du Caucase, et charge de son supplice un vautour affamé, qu'il appelle au-dessus de sa tête. Tandis que le malheureux pousse des hurlements, tord ses membres, et fait de vains efforts pour rompre ses chaînes, Foiseau vorace fond sur lui, le déchire, s'enfonce dans sa poitrine, et dévore son cœur sans cesse renaissant n

Il y a du moins de la justesse dans cette dernière allégorie ; et Prométhée , déchiré par un vautour, en punition de son audace , présente une allusion fidèle et morale à-la-fois aux funestes effets des liqueurs forte s , quand leur usage modéré dégénère en abus préjudiciable. Delille se permet quelquefois de ces petites excursions dans le domaine de la fable ou de Fhistoire; de ces rapprochements imprévus, et par-là même d'au* tant plus frappants , entre un effet purement physique et une idée morale : il y en a des exemples dans Les Jardins, dans L'Homme des Champs^ et dans Les trois Règnes; mais il avoit trop.de goût et de jugement pour fiadre un poëme entier sur une allusion perpétuelle, pour parer son sujet d'autres ornements que ceux qu'il appelle et comporte naturellement. Aussi est-il resté, même en Angleterre , où la plupart de ses poèmes ont été traduits et souvent réimprimés , au prenfier rang des poètes descriptifs , rang honorable que Les trois Règnes lui ont confirmé pour toujours.

L^ouvrage n avoit point encore paru, et déjà un critique célèbre (*), dont les éloges ne sont pas suspects

Q GBiniER, Tableau de la littérature française^ chap. VOI, paç. 289.

de flatterie, car on sait qu'il n'aimoit pas Delille, lannonçoit en ces termes : « Les trois régnes de la nature sont actuellement Tobjet des travaux d'un poëte, et Ton j|lbeut compter sur un bel ouvrage ; carie sujet est admi- -^ arable , et le poëte est M. Delille. » Llouvrage parott , et le même critique s'empresse d'y reconnottre: « Plusieurs morceaux de mattre : la charmante description du colibri, par exemple; et dans une manière plus. large, les descriptions< du chien, du cheval, de l'âne, de cet humble et laborieux serviteur, dont le nom ne fat pas dédaigné par la muse héroïque du chantre d'Achille. Mais l'auteur ne décrit pas seulement; il est peintre , car il est poëte. Il sait rendre les grands effets de la nature ; l'éruption d'un volcan , les désastres causés par un hiver rigoureux , les ravages d'une contagion. Après avoir peint un ouragan, voyez avec quel art il rattache à cette peinture effrayante un épisode qui la fait valoir encore , la destruction de l'armée de Gambyse. Observez comme , à l'occasion de l'aurore boréale , il interprète un phénomène par une fiction ingénieuse (*), dans le vrai goût de l'antiquité. Nous négligeons un épisode de Thomson(**) , que M. Delille a traduit comme il sait traduire. Mais qui pourroit oublier un autre épisode aussi noble que touchant , celui des mines de Florence (ch. V), où deux chefs de partis contraires sont réunis , réconciliés , et désabusés de l'ambition par l'infortune ? YoUà des narrations animées , des tableaux vivants : là M. Delille est tout entier. »

Tel est l'hommage solennel que le rapporteur de

(*) U est jiute de rendre cette fictioD , très inçdnieate en effet , au P. NoGBTi , autenr du poème latin Aurora Borealis. (**) Celui de Céladon et Musidore , au chant III.

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